CHAPITRE IV
Les causes immédiates de riasurrection. — Discours d'officiers. — Les premières journées. — Les horreurs de la répression. — Le trou de la mort. — La cruauté de Polaviéja. — Les exécutions de Manille. — Dans la province de Cavité. — Le traité de Biak- Na-Bato.
Nous avons, dans le chapitre précédent, étudié les causes plus ou moins lointaines de riasurrection et nous avons constaté qu''il safâsait d'une étincelle pour mettre à feu et à sang Farcliipel des Philippines où l'oppression espagnole et la tyrannie monacale avaient mis à bout la patience et la résignation des indigènes.
L'exaspération fut portée à son comble par les impudentes paroles que prononcèrent, dans un banquet de corps, des officiers de Tarmée espagnole. Tous ceux qui parlèrent dans ce banquet préconisèrent une politique « d'extermination de ces bêtes sauvages dans leurs terriers » et déclarèrent qu'il
ne fallait faire aucun quartier mais « détruire jusqu'au dernier ces infâmes gredins ».
Presqu'au même moment arrivait de Madrid Tordre d'augmenter les impôts déjà si écrasants. Dès que la nouvelle fut connue, les cabezas de barangay, collecteurs d'impôts responsables — nous l'avons vu plus haut — s*enfuirent, et du 26 au 31 août la révolution éclata dans la province de Manille et de Cavité.
X Ce fut, dit Aguinaldo, en ces jours mémorables que les habitants de Balentavack, Santa Messa, Kalookan, Kuroit, Novelito et San Francisco de Malabar se soulevèrent contre les Espagnols et proclamèrent l'indépendance des Philippines. Pendant les cinq journées qui suivirent, les autres villes de la province de Cavité se joignirent à la rébellion contre le gouvernement espagnol, quoiqu'il n'y eût pas d'entente pour une révolte générale. Les derniers qui entrèrent dans le mouvement ne firent qu'imiter le noble exemple de ceux qui avaient pris l'initiative. »
Les premières troupes indigènes qui furent opposées aux insurgés firent cause commune avec eux, ce qui leur fournit un certain nombre de fusils et de munitions. Mais l'armement des Tagals consistait surtout en sabres-baïonnettes, couteaux, massues, revolvers, arcs, flèches et bolos. Le bolo est un poignard de 18 pouces de long avec une lame en acier massif, fort mai aiguisé, fort peu tranchant,
mais capable de faire, dans une lutte corps à corps, de terribles blessures.
Tel était l'irrésistible élan des troupes révolutionnaires indisciplinées mais ardentes, que les Espagnols, peu préparés à un aussi brusque assaut, durent reculer précipitamment et que le maréchal Blanco fut obligé de prendre des mesures rapides. Il décréta l'état de siège, demanda d'urgence des renforts à Madrid, fit venir de Jolo et de Mindanao toutes les forces disponibles et organisa la résistance.
Quand l'arrivée des renforts permit aux troupes royales de reprendre l'offensive, les moines siégèrent dans les cours martiales qui jugèrent les rebelles prisonniers et les condamnèrent à peu près universellement à mort.
Toutes les tortures de Tinquisition furent remises en vigueur et les Tagals connurent les horreurs du c( Trou de la mort ».
Le c< Trou de la mort » est un cachot infect, creusé dans les fondations des remparts qui dominent le fleuve Pasig. Depuis plus de cent ans, ce cachot avait été abandonné. Il était à demi plein d'eau corrompue et infesté de rats, de serpents et de vermine de toute espèce. C'est là qu'on enferma des prisonniers. Le lieutenant qui les gardait fit clore pendant la nuit Tunique trou par lequel quelques bouffées d'air respirable pouvaient encore pénétrer. Le lendemain tous étaient morts! je me
trompe, une des victimes survécut et s'échappa de cet enfer : c'est elle-même que nous allons entendre raconter les détails de cet horrible épisode.
« En août, dit Tung-Tao*, je faisais à cheval, avec un détachement d'une centaine de mes métis, une reconnaissance dans la forêt aux abords de Manille. J'avais près de moi mes frères Tung-Illin et Tung-Dow. Nous nous heurtâmes à un détachement de cavalerie espagnole plus nombreux que le nôtre et dûmes battre en retraite. Elle nous était coupée par une colonne d'infanterie. Nous luttions corps à corps, buttant sur les blessés, aveuglés par la fumée, quand je perdis connaissance, frappé d'un coup de sabre à la tête. Lorsque je revins à moi, nombre de mes hommes gisaient morts ; les autres déchiraient leurs vêtements en lanières pour panser leurs blessures. En face, assis sur le cadavre d'un cheval, quatre Espagnols fumaient. Je leur demandai un peu d'eau à boire. Ils me refusèrent avec des rires insultants, et l'un d'eux, se levant, vint à moi et me rejeta par terre d'un coup de poing au visage. Je ne dis rien. . . Un métis se tait, mais se venge.
» Les frères étaient garrottés à mes côtés. En tout, nous étions soixante-dix prisonniers. Les plus grièvement blessés furent achevés sur place à coups de bâton. On ne me tua pas parce que, étant un chef, les inquisiteurs me réservaient une mort
\. Ce récit est emprunté à Touvrage de M. Tarrida del Marmoî, Les In2Uisit€urs d'Esvagne, Paris, 1897.
plus lente et plus affreuse. Liés deux à deux, nous fîmes notre entrée à Manille attachés à la queue des chevaux. »
Tung-Tao raconte ensuite qu'une centaine d'autres prisonniers attendaient sur la place. Le convoi, composé de cent soixante-dix hommes, fut conduit, sous bonne escorte, à un donjon adossé aux fortifications et auquel donnait accès une porte étroite et doublée de fer. Au centre du plafond, une trappe à barreaux de fer permettait de surveiller l'intérieur. L'air manquait dans cet espace restreint : les prisonniers étouffaient et se tassaient près de la porte pour respirer, à tel point que l'entrée en était obstruée. Ce que voyant, les bourreaux fermèrent la porte. Mais, au-dessus des victimes, la trappe s'ouvrit, donnant passage au corps d'un blessé, puis d'un autre, et d'autres encore, une dizaine environ, auxquels ils durent faire place, resserrant encore leurs rangs. Quelques heures après, la porte s'ouvrit. Une bouffée d'air respirable pénétra dans la prison, mais les malheureux qui, agonisant dans l'atmosphère empestée, tentèrent de se rapprocher de l'issue, furent repoussés à coups de sabre.
On emmena le frère d'Han-Kai, l'un des plus braves chefs métis de Batabgas. Une heure plus tard, on le rejetait par la trappe ; il avait les yeux arrachés et la plante des pieds brûlée. En reconnaissant son frère, Han-Kai avait poussé un cri de rage. Hissé sur les épaules de ses compagnons, il
atteignit Tun des barreaux de la trappe et s'y cramponna. Un lieutenant espagnol veillait et se pencha pour lui faire lâcher prise ; mais Han-Kai, de son bras libre, Tétreignit par le cou et Fétouffa. Cependant des soldats arrivèrent et hachèrent de coups de sabre les bras et les mains de Han-Kai qui retomba tout sanglant et la gorge ouverte entraînant avec lui le cadavre du lieutenant.
Les prisonniers continuaient à râler dans leur caveau sans air. On n'ouvrit la porte que le lendemain matin. Cinquante-quatre Philippins étaient morts asphyxiés tandis que les autres, en proie au délire, s'achevaient mutuellement, cherchant dans la mort la cessation de lears intolérables souffrances. Quant à Tung-Tao, témoin, acteur et narrateur de ce drame épouvantable, il feignit d'être mort. On le crut tel et on le jeta dans le charnier où s'empilaient les cadavres. Quand la nuit vint il sortit, se traîna jusqu'au port et réussit à se cacher à bord d'un navire en partance pour Hong-Kong.
Il faut dire, à l'honneur du maréchal Blanco, que de telles infamies se passaient à son insu et qu'il les blâma sévèrement lorsqu'il en eut connaissance.
Le maréchal n'avait point une âme de bourreau et rêvait au contraire de pacifier l'archipel en montrant une certaine douceur et un louable esprit de conciliation.
L'insurrection avait établi son quartier général dans la presqu'île de Cavité : le maréchal s'était
efforcé de Fattaquer par deux côfcés à la fois : une colonne sous les ordres du général Rios devait marcher de Cavité sur Noveletta ; la seconde, commandée par le général Aguirre, devait se diriger à Test de Calamba vers Talisay et Silang.
La première colonne fut repoussée et le maréchal Blanco essaya d'entrer en pourparlers avec Tarmée révolutionnaire.
Aguinaldo se déclarait prêt à déposer les armes aux conditions suivantes : représentation des Philippines au Parlement Espagnol ; réforme du système d'impôts dans les îles ; diminution du pouvoir civil des moines et rappel en Espagne des fonctionnaires les plus éhontés parmi les prévaricateurs. Le maréchal trouvait ces conditions acceptables et avait promis de les transmettre à Madrid en insistant pour qu'elles soient bien accueillies : tout faisait donc prévoir une solution satisfaisante et une pacification prochaine.
Mais le sang n'avait point suffisamment coulé au gré des moines toujours insatiables et ils entreprirent contre Blanco une campagne de mensonges et de calomnies qui devait réussir. Le 31 octobre, Farchevêque de Manille et les supérieurs des communautés religieuses adressaient au procureur des dominicains à Madrid le télégramme que voici; « Situation grave. Rébellion s'étend. Apathie Blaaco inexplicable. Pour conjurer péril nommer autre chef. Opinion unanime. Archevêque, supérieurs. »
88 AtUINALDO ET LES PHILIPPINS
En même temps VImparetal recevait cette dépêche : ce Si goiivernement ne prend pas mesures énergiques destituant Blanco et nommant par télégramme un autre général, situation insoutenable. Plus de 35,000 rebelles armés. Insurrection augmente province Batangas. Province Cavité entièrement soulevée. Espagnols prennent fuite et se réfugient à Manille. Prions Imparcial avertir la Reine. ?>
Autant de mots, autant de mensonges impudents car nc^is venons de voir au contraire qu'à cette époque l'insurrection était concentrée dans les environs de Cavité, et que des pourparlers de paix étaient engagés.
Mais les dépêches de rArchevêque et des Supérieurs n'en produisirent pas moins leur effet : sous la pression des Ordres, sous la menace d'une campagne de presse, M. Canovas del Gastillo, toujours disposé d'ailleurs aux mesures brutales, révoqua le maréchal Bianco et lui donna pour successeur le général Polaviéja.
Avec celui-ci les cruautés reprirent ou plutôt continuèrent avec une nouvelle violence.
On massacra les indigènes sans relâche et la Luneîa, le champ d'exécution, devint de plus en plus à la mode : c'est là que la haute société espagnole vient se délecter à la vue des souffrances des suppliciés. Une journée d'exécution est considérée comme une journée de réjouissance publique à
Fusage du grand monde. La fête est annoncée avec fracas par les journaux qui en donnent le programme avec un luxe inouï de détails. Il y a toujours une musique militaire qui prête son concours et les bâtiments publics sont ornés de drapeaux: les bâtiments à Tancre sont pavoises. Gela se passe généralement le matin à la fraîche ; des centaines de dames du meilleur monde et des messieurs élégants, tous en grande toilette, honorent Texécution de leur présence. Les spectateurs, debout dans leurs voitures, font sauter les bouchons de Champagne en attendant que l'heure sonne. Puis, quand le lieutenant qui commande le peloton a abaissé son sabre et que la fusillade retentit, les dames agitent leurs mouchoirs et leurs ombrelles en signe de joie.
Le peloton d'exécution se compose de cinq hommes placés à environ 10 mètres du condamné. Jadis on employait principalement à cette odieuse besogne les soldats indigènes. Mais ceux-là étaient du fond du cœur avec les insurgés et pour ne pas assumer la responsabilité de la blessure mortelle, ils visaient soit à la jambe, soit au bras. Cela, bien entendu, ne faisait qu'ajouter à l'horreur du supplice. Il y eut une séance où furent exécutés treize membres d'une société secrète révolutionnaire. Pas un de ces treize malheureux ne fut tué à la première décharge. Dans la majorité des cas, il en fallut trois ou quatre et même une fois cinq
avant que le chirurgien déclarât que le supplicié avait cessé de vivre. Quand le dernier fut bien mort, on donna le signal et la musique militaire se mit à jouer la polka la plus gaie de son répertoire.
Mais la plus épouvantable exécution dont on ait gardé le souvenir est sans contredit cell*? qui eut lieu au mois de novembre 1897. Le condamné était un enfant de dix~liuit ans. A la première décharge, il tomba sur le sol, mais 11 n'était pas blessé mortellement. Une seconde décharge fut faite à une distance moindre, et accentua simplement son agonie. Cette seconde décharge fut suivie d'une troisième. Le chirurgien-major fit aussitôt un signe que le chef de musique interpréta faussement, car il commença une musique joyeuse pendant que le régiment, croyant tout fini, défilait pour regagner sa caserne. Le chirurgien donna aussitôt à Tan des hommes du peloton l'ordre de recharger son fusil, de rintroduire dans la bouche du pauvre enfant et de faire feu. Cet ordre fut exécuté, et cette fois, le crâne vola en menus morceaux. La justice espagnole était satisfaite.
Tels sont les faits que raconte un témoin, le docteur Guimaraès. Ils sont confirmés par le NortJi China JNews qui ajoute que, à Nueva-Ecija, 6,000 indigènes ont été massacrés pour éviter les frais de transport aux prisons de Manille et que, pour économiser même les balles, on les précipita par groupes dans le fleuve, où ils se noyèrent.
Le Daily Mail affirme, de son côté, qu'il est démontré que tous les suspects ont été soumis à la torture et que les aveux arrachés au milieu d'épreuves atroces eurent immédiatement pour effet des arrestations et des exécutions.
Enfin, les journaux japonais parlent de prisonniers asphyxiés par la fumée dans les cachots, d'enfants égorgés, de femmes violées, de riches indigènes torturés pour obtenir d'eux la révélation du lieu où était caché leur trésor.
C'est ainsi que le général Polaviéja s'efforçait de faire aimer le régime espagnol.
Pendant que ses bourreaux opéraient à Manille, lui-même organisait une campagne daos la province de Cavité. Il avait à sa disposition 17.000 hommes de troupes métropolitaines et 19.000 hommes de troupes insulaires ; de ces 36.000 hommes, 30.000 occupaient les quatre provinces de Manille, Cavité, la Lagune et Batangas.
Au mois de février 1897, il commençait les opérations que lui-même raconte en ces termes ^ :
« En ce moment les rebelles tenaient toute la province de Cavité. De Manille, on voyait les villages de la côte occupés par l'ennemi. Cette province forme une sorte de quadrilatère compris entre la mer, les monts de Sangay et le fleuve Japote. Les rebelles en avaient fait un énorme camp retranché.