Revue encyclopédique^ novembre
Les bords de la mer, les cimes des monts, les rives du Japote avaient été fortifiés suivant les règles de Fart militaire. De plus, des monts de Sungay coulent vers la mer de petits fleuves parallèles profondément encaissés et qui constituent tout autant de lignes de défense. Là, les rebelles étaient les maîtres incontestés. Il fallait sans retard agir ; je simulai une attaque de front sur la ligne du Japote inférieur. Pour mieux abuser l'ennemi, je me mis moimême à la tête des troupes qui attaquèrent ce point et je me fis appuyer par l'escadre. Les rebelles crurent que je commettais la faute de m'engager à fond précisément à l'endroit où leurs forces étaient le plus redoutables; ils dégarnirent leurs autres positions. Dans le môme temps, le général Lachambre descendait droit au Sud, le long de la lagune de Bay, tournait le Japote, attaquait brusquement Silang et l'emportait (19 février) ; les Espagnols eurent là 15 tués et 120 blessés ; les insurgés laissèrent plus de 500 des leurs sur le terrain. Le général Lachambre remonte alors vers la mer, prend à revers la ligne retranchée du Japote, se met en communication avec moi-même et tous deux alors, d'un commun effort, emportons la ligne. La porte était ouverte. Imus, village où avaient reflué de toutes parts les rebelles vaincus, le coeur de Finsurrection, est alors attaqué. Le 25 mars nous Foccupons (les Espagnols avaient eu 25 tués et 130 blessés). Successivement, tous les
villages de la province, Noveletta, Bicanayan, Cavité, Viéjo, San-Francisco de Malabar, où sont tués 500 insurgés, Santa-Gruz tombant entre nos juains. Les rebelles s'enfuient vers la montagne: leur force était détruite! »
Le général tortionnaire travestit grossièrement la vérité et il n'avait pas reconquis la moitié de la province de Cavité quand il quitta le commandement, en avril 1897 ; Aguinaldo réclame comme des victoires de son côté les batailles dlmus et de Noveletta.
Les troupes révolutionnaires étaient alors sous les ordres d'Emilio Aguinaldo, de son frère Grispulo Aguinaldo, Andres Bonifacio et Bergammo. Le premier défendait particulièrement les lignes du Japote, Grispulo et Bonifacio opérant à îmus, tandis que Bergammo tenait à Silang.
Les quatre généraux défendaient pied à pied le sol de leur patrie et infligeaient à plusieurs reprises des revers retentissants aux troupes espagnoles. C'est alors que, découragé, atteint d'une maladie de foie et des fièvres paludéennes, Polaviéja dut demander son rappel, ayant éprouvé que la férocité dans la répression, la cruauté à regard des adversaires désarmés ne tiennent pas lieu de valeur militaire dans des combats même disproportionnés.
Le vieux général Primo de Rivera lui succéda le 23 avril 1897, et Aguinaldo reconnaît lui-même dans ses mémoires que le nouvel adversaire qu'on
lui opposait se rendit bientôt maître de toute la province de Cavité. En mai, ses lieutenants s'emparaient successivement de Mendez, Bailen, Maie et Maragondon. Mais Aguinaldo ne se laisse point cerner ; il se glisse entre le Japote et la lagune de Bay, franchit le Pasig, gagne le Nord de la province de Manille, disperse ses troupes dans les provinces de Bulacan, Pampanga, Panganisan et établit son quartier général dans la région montagneuse, sauvage et inexplorée de Biak-Na-Bato, oii il forme, à la fin de mai 1897, le gouvernement républicain des Philippines. L'insurrection n'était pas vaincue, elle n'avait fait que changer le théâtre de ses opérations.
Pendant ce temps, l'agitation grandissait à Manille même et les colons et fonctionnaires commençaient à s'apercevoir qu'on ne viendrait pas à bout par la violence d'une insurrection si vigoureusement dirigée. On commença d'envoyer à Madrid des conseils de modération et Primo di Rivera lui-même engagea fortement le gouvernement à entrer dans la voie de la conciliation.
M, Canovas del Gastillo, instruit par les événements de Finanité de sa politique brutale, écouta volontiers ces avis et dès le mois d'août il préparait un projet de réformes : le poignard d'Aguilillo l'empêcha d'y apposer sa signature.
Le projet fat repris par M. Gastellano qui autorisa Primo de Rivera à commencer les négociations avec Aguinaldo.
Celui-ci raconte ainsi les pourparlers qui durèrent de longs mois* :
c( Don Pedro-Alexandre Paterno (désigné par le gouverneur général espagnol comme seul médiateur pour discuter les conditions de la paix) visita plusieurs fois Biak-Na~Bato, en vue d'arriver à une entente sur les termes du traité. Après des négociations qui durèrent plus de cinq mois, pendant lesquels on pesa avec le plus grand soin chaque clause, l'arrangement fut définitivement conclu et signé le 14 décembre 1897. En voici la teneur dans ses principales stipulations :
» ]o Je serais, conjointement avec tous ceux de mes collaborateurs qui voudraient me suivre, libre d'habiter le pays étranger que je choisirais. Ayant désigné Hong-Kong comme lieu de ma résidence, il fut convenu qu'une indemnité de 800.000 dollars mexicains me serait payée en trois versements : le premier, soit 400.000 dollars, quand toutes les armes se trouvant à Biak-Na-Bato auraient été remises aux autorités espagnoles ; ensuite 200.000 dollars, quand le chiffre des armes ainsi livrées serait de 800 ; le dernier versement devant s'effectuer quand ce chiffre atteindrait 1.000 et que le Te Deum aurait été chanté dans la cathédrale de Manille en actions de grâces pour le rétablissement de la paix. La dernière moitié de février fut fixée