‹ Les hommes du 1905 russeChapitre 3 sur 4 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le milieu

Quelques techniciens amis ont une petite fête aujourd’hui. Le camarade Piotr a trouvé une vaste chambre, elle n’est presque pas meublée, mais les deux fenêtres donnent sur un jardin, les branches du cerisier entrent dedans. Sur une table ronde, une nappe très blanche, le samovar, des verres, une lampe sous un abat-jour vert. Regardez les techniciens. Ils ont leur grâce, leur plastique de gens qui oublient ce qu’ils portent, ils sont comme une famille. Et pourtant, ils sont venus de milieux différents. Le maître du logis, Piotr, est un ancien étudiant.

Les étudiants russes étaient une corporation rouge; de leurs milieux sont sortis les nihilistes, les narodovoltsi, les socialistes. Leur corporation avait des libertés que le gouvernement a essayé d’enleyer maintes fois. Ces

essais ont été repoussés avec un éclat qui faisait regretter l’attaque. L’université, avec le professorat d’un libéralisme avancé, était un résonateur de la vie sociale tellement puissant qu’il inquiétait beaucoup le gouvernement. Chaque injustice, chaque répression trouvait écho dans les démonstrations des étudiants. Excédé par leur activité, le gouvernement faisant entrer la police dans leurs réunions, on en arrêtait une centaine; alors tous les étudiants voulaient être arrêtés, ils se faufilaient dans le convoi, en quintuplant le nombre des arrêtés. Ces moyens de bonne humeur irritaient le gendarme, il enlevait ses gants blancs ; les réunions, les démonstrations des étudiants étaient dispersées à la cravache, on les casait dans les cellules, on fermait les universités, on incorporait des étudiants dans l’armée comme simples soldats. Ces mesures touchaient toutes les universités à la fois, leur solidarité était absolue.

Le mouvement des étudiants avait de grandes répercussions partout ; il ne se faisait pas par des ouvriers inconnus dans la banlieue noire, mais au centre des capitales, des grandes villes, par l’élite de la jeunesse. Cette jeunesse avait la réputation d’avoir beaucoup de cœur, d’être humanitaire. La Russie est un pays agricole ; malgré cela, toutes les quel-

ques années, deux ou trois régions sont écrasées par la faniine. L’étudiant est là. L’épidémie suit la famine, les étùdiants font les infirmiers.

L’université est rouge, pendant les vacances d’été, ils font les propagandistes d’occasion. Le fils du hobereau agite les paysans de son père, le fils de l’industriel organise les grèves chez lui.

Une partie quitte l’université et l’action dilettante et entre dans le parti.

Vous voyez dans ce groupe le vieux Semion, artisan serrurier, et le tourneur Paul, qui entend vanter les beautés d’Horace par un homme à la voix passionnée, la taille squelettique, Vanka-le-séminariste. Séminariste, c’est aussi un type d’étudiant.

Les séminaires religieux étaient des écolesprisons; ils devaient servir Dieu et ils développaient dans les élèves les instincts les plus bas. Chacun passait par une crise. S’il ne pliait pas, s’il n’acceptait pas la vie de mensonge et de fausseté, il devenait athée militant (tous étaient athées ici). Vanka est le plus acharné du souterrain, il se venge de son enfance souillée par l’hypocrisie qui voulait être fine, par la grossièreté.

Un ancien instituteur, aux yeux clairs, tranquille, se tient à part; il a été chassé pour l’in-

térêt qu’il portait à l’école, aux élèves, aux besoins des paysans et sa lutte contre l’alcool. Le front découvert, la tête droite, les mains longues et fines, qu’il tient tout le temps dans la même position sur les genoux, Ratchinski, hôte du soujterrain, s’élève toujours contre l’étiquette « révolutionnaire », il prétend être contre les formes de l’action révolutionnaire, mais il fait des articles nets, précis, convaincants pour soutenir cette action, et on s’adresse souvent à lui.

Dans le. parti, il y avait de ces travailleurs d’occasion, ils n’y restaient pas ; ils passaient de temps en temps. Ils soutenaient l’action par leur poids moral, par l’aide matérielle : écrivains, artistes, avocats, magistrats honnêtes.

Encore un, c’est un jeune aristocrate, né dans l’ambiance de paresse et d’ennui qui le révoltent. Il s’adonnait à la débauche sans trouver la résistance qu’il avait cherchée.

Alors il a insulté, violé, frappé, tué en duels absurdes, et l’estime de gens qu’il ne voulait pas, grandit. Le bourgeois dans la rue lui cède le trottoir par peur, l’agent lui donne des honneurs et le ramasse désespéré et saoûl dans le ruisseau.

Il viendra au parti pour le risque, pour le milieu où on conserve la vraie dignité ; il y

restera pour toujours, vaincu par le but de créer une autre société.

Comme une fleur dans cette chambre austère, les révolutionnaires ont l’admirable jeune fille russe. Tout intuition et sentiments hardis, elle avait honte d’être riche, privilégiée, de ne pas suivre les hommes dans leur àction, de ne rien faire. Elle était née pour le sacrifice. Elle rêvait d’être pauvre. Elle chantait leurs chansons, elle portait fièrement leur drapeau, elle tombait pleine de courage et de regret : « Je n’ai pas fait assez, pas assez pour la mesure de mon amour ».

.‘ai

Les traîtres

Voici les plaies de la révolution : les provocateurs, les traîtres, envers lesquels, à la des années, on ne sait pas ce qu’on ou de la pitié. L’un et l’autre.

Il n’y avait pas de traîtres « volontaires ». Ils étaient faits par un travail long et patient, par la basse ruse, souvent par les tortures, toujours par la torture de la menace, en jouant sur les sentiments les plus délicats, sur l’amour pour la famille, pour la mère, la femme. Ce travail ignoble était exécuté par un gendarme tranquille, d’une santé de boucher, sur un faible, un déprimé et pris à l’improviste. On pense avec tristesse qu’on aurait eu beaucoup plus de provocateurs si tout le monde devait passer par les supplices qui faisaient d’un révolutionnaire une canaille.

Un tout jeune homme est arrêté, on le tient deux jours dans les cachots, sans lui permettre de voir personne, en le battant, en le torturant. Un jour tout change, on est aimable avec lui, on l’amène dans une chambre claire et

chaude, on lui donne à manger, on lui parle poliment. Un officier gendarme, qu’il voit pour la première fois, lui explique que s’il raconte tout ce qu’il sait, il sera libre et personne ne saura rien. D’ailleurs, tout ce qu’il sait, on le sait déjà sans lui, ou on peut le savoir sans lui. Et le gendarme ment, ment avec des détails : « un tel trahit.;. ». Il ne sera pas le seul. Il doit dire tout pour montrer son repentir, c’est une formalité, elle est pour son bien. Il doit avouer, jamais on n’exigera de lui rien d’autre, aucun autre service. Autrement, c’est des années de prison, la Sibérie après, pour toute la vie — la folie. Et la vieille mère qui, sous la pluie, depuis trois jours, se promène devant la sûreté, qui l’aime tant, qui pleure et supplie, est-ce qu’elle tiendra le coup?...

Supposons que le jeune homme, très déprimé, affaibli par les tortures, en disant des choses anodines, le moins possible, a trahi.

Il est libre. Alors le cauchemar commence, alors on le tient.

Après un court repos on l’appelle. S’il ne dit pas encore, on préviendra ses camarades qu’il a trahi. « Mais je ne travaille plus, je ne vois personne ». —> « Travaillez et rapportez ». Si le jeune homme ne se suicide pas, le provocateur est prêt pour toujours. Heureux sont ceux

qui n’avaient pas honte d’avouer la trahison aux amis. Ils sont sauvés. Mais où ce jeune homme faible prendra-t-il la lucidité? Le premier sentiment c’est qu’on, ne peut raconter à personne, on ne peut demander conseil nulle part. C’est déjà un provocateur, un malheureux.

Il y a un autre type de faible. Toujours nerveux, toujours irrité, sans enthousiasme.

Arrêté, on l’allèche par ceci et par cela, on le menace par une chose ou une autre, on le fatigue par des propositions. Il refuse obstinément, il se fâche, mais il se fâche contre luimême aussi et ça se voit. Il se fâche contre sa propre indifférence intérieure, contre le vide dedans. Il sent ses pieds lourds, il sent le poids de son corps, il a mal à la tête. Il ne sent pas d’indignation, il est indifférent. « C’est possible que j’étais toujours ainsi, que j’étais coloré par l’enthousiasme des autres ». N’importe, il a mal à la tête, il est abattu, il ne saisit pas très bien les choses qui se passent, il refuse.

On le laisse libre, on le surveille étroitement. On l’en prévient. Il se promène dans les rues, sans but, comme dans un brouillard. De temps en temps, il voit un faible contour. « Ce sont toujours les mêmes, les espions. Ce n’est pas eux, c’est quelque chose d’autre qui me dérange toujours, une idée insaisissable ». Le

brouillard devient une angoisse. Un jour d’angoisse, deux jours d’angoisse et de folie, de lourdeur, les jours traînent comme des années !

Il y a des jours où tous sont vos ennemis.

Où cela vous semble ainsi.

Ce jour malheureux, il voit qu’il n’a pas d’amis, qu’il n’aime personne, il est dégoûté de lui-même. Il est dans cette nullité, dans le sentiment macabre que son « moi » est simplement le poids de sa chair pourrie, qu’il est obligé de porter — un sursaut : « Mais je suis un condamné à mort, je ne m’appartiens plus, pas une seconde ». On l’arrête. Il avait une suite, on lui a fait perdre une idée essentielle. Quelle irritation ! Combien de décisions à peine formées qui s’en vont, qui reviennent, qui changent, qui obsèdent, et cet animal en lui : « Je veux continuer, je veux vivre ».

Tout à fait épuisé, sans aucune décision, harcelé, il est irrité contre tous et contre tout, il accepte. Ou il n’accepte pas encore. Il « dit » sans accepter. Ou il trahit intérieurement ; alors c’est l’habileté du gendarme qui décidera s’il trahira ou non.

Sûrement, les gendarmes savaient qu’un malaise physique, la fatigue, endort, enveloppe la logique morale. Dans sa lutte intérieure, un traître en puissance s’accroche toujours

à « on ne saura pas ». Deux heures avant, il était capable de trahir par haine, pour sa propre satisfaction, par la haine à la vie, pour salir tout. Pourquoi lie-t-il ce « personne ne saura pas » avec la trahison qui est presque une vengeance ? L’opinion de ses amis lui est indifférente ; plus, il veut leur haine, il n’a pas peur d’eux, il sera protégé par la police. Pourquoi ne veut-il pas la trahison franche ?

C’est qu’il a perdu la logique morale ; dans lui les morceaux d’idées marchent sur les routes différentes. Beaucoup de traîtres ne pouvaient jamais dire, jamais expliquer à eux-mêmes « comment c’est arrivé ». Ces traîtres conscients, ces traîtres par calcul, ils les devenaient plus tard.

L’homme est capable de faire une idéologie de chaque saleté. Il n’y avait pas de traîtres idéologues. Il y a des gens, des déchets, vous les avez rencontrés, des malades d’une lèpre morale, les hideux avec la bouche en caoutchouc, avec les yeux couverts de salive. Même eux ne se vantent pas de leur trahison. Non, la trahison n’est jamais franche.

Il existe une catégorie de gens, qui n’avaient jamais la for, des êtres froids comme des cadavres, ils n’ont rien fait encore de mal, mais vous les devinez déjà comme capables d’assas-

siner des enfants. Ils nagent partout indifférents. Tout est facile pour eux (Le couteau ne sent rien quand il tue). Ils sont capables de mensonges qui vous font frémir. Ge sont des êtres fantastiques, que chaque fois, même après cent ans de vie, vous croyez impossibles ; vous ne croyez jamais à leur réalité. Tel était Aron.

Il avait les cheveux roux et frisés; sa face, rouge et maigre, était couverte de taches de rousseur, il se tenait tout droit, habillé d’un complet noir, très usé, mais très propre et bien repassé. Dans ses regards, dans sa démarche il avait la ténacité des juifs lithuaniens. Son poste d’indicateur était à la bibliothèque municipale. Il avait l’air d’être absorbé par la lecture des journaux juifs. Il est possible qu’il l’était réellement : dans la conversation avec lui on découvrait une vraie curiosité pour les questions sociales. Elle ne servait pas à son travail d’espion, ce n’était pas la curiosité qu’on rencontrait chez les gendarmes cultivés. Non, c’était abstrait. Une curiosité macabre d’un savant, inventeur d’une machine destructive, qui ne s’intéresse pas aux gens qui seront tués par elle.

Longtemps on n’avait contre Aron que des soupçons vagues. C’était une conviction intuitive des ouvriers juifs, ils le traquaient sans

répit et avec leur mépris ils crachaient leurs soupçons au « petit Aron ». Lui, il se défendait avec passion et ardeur, il cherchait les discussions sur ce thème, il leur disait l’irréparabilité des erreurs dans ces cas, il proposait de le surveiller. Les études objectives de sa vie démontraient sa loyauté, on l’a suivi jusqu’à sa demeure. C’était un petit couloir vitré, une antichambre, qu’il louait pour quelques sous. De dehors on voyait tout ce qu’il y avait dans cette chambre : quelques livres, un morceau de pain dessus, un vieux pantalon accroché à un clou. Lui était dehors, il lavait son

Et tout de. même, il suffisait qu’un nouveau travailleur rencontre Aron sur son chemin pour qu’il soit arrêté peu après. Aron n’avait pas peur de s’expliquer : coïncidence malheu-

Par leur propre initiative, les ouvriers le suivaient pour le tuer. Il s’arrêtait, avec des yeux suppliants, comme un chien qu’on veut battre, il désarmait les plus décidés. Et après, sur une route de meeting, il réapparaissait, sec, indépendant, agressif même — le meeting est raté, la police est partout. On ne savait jamais d’où il était venu. Un jour, un nouveau camarade l’a reconnu comme pays. Aron était traître dans sa ville. Un traître sans cœur. Le

lendemain, Aron, dans une grande rue, suivait deux anarchistes. Il marchait droit, il décortiquait une orange. Il a entendu le chuchotement d’un et la calme réponse de l’autre: « Crache-lui dans la figure, camarade, je veux le tuer ». Aron avait le temps de lever les yeux pour voir la visée, il n’avait point le temps de faire son expression suppliante.

Le troisième jour, il était enterré avec pompe par les gendarmes : on apprit que, pour augmenter ses gains, on lui avait donné de son vivant les avantages d’un chef de gendarmes !

Quel être étrange, ce vieux Ponomariov, père de Kostia, orgueilleux et mendiant, alcoolique, paresseux, et travailleur sobre et infatigable par moments. A ces moments clairs, il fouillait le marché aux puces pour trouver de belles bricoles, il décorait le sous-sol qu’il habitait de divers objets, il badigeonnait les murs, ouvrait largement les fenêtres. Les jours heureux passent, il boit pendant des semaines entières, il casse tout, il vend tout jusqu’aux oreillers, son costume propre, tout ce qui est vendable, il emmène une femme vieille et sale et couche par terre avec, c’est un homme étrange ; son métier aussi, il fabrique des cravaches. Le petit Kostia les vend.

Tout petit, Kostia était l’habitué des répéti-

tions au cirque, des coulisses de théâtre, des lieux d’amusement. Ici, il était facile de vendre sa marchandise, on lui donnait des pourboires capricieux, pour des commissions souvent équivoques. Il dormait et mangeait très peu, irrégulièrement. Pourtant ce blême enfant, quand il a grandi, était un gars beau et solide. Il n’est pas prolétaire. Il est lumpenprolétaire, il fait tout.

En entrant dans le travail révolutionnaire, il ne perd, ne risque rien du tout. Au contraire. Comme au-dessus de tout il aimait le geste, il se trouve bien être au centre d’un convoi de soldats, les baïonnettes en l’air, chapeau de côté, fier, brave; cette promenade jusqu’à la prison par des rues où tout le monde le connaît, récompensait bien les mois de prison.

Dans son fonds humain, on trouvait tout un bric-à-brac : l’orgueil, la faculté d’humiliation, des éclaircies d’intelligence, des moments d’abrutissement complet, la volonté et la mollesse, pas de choses entières, mais des éclats. Il pouvait se battre contre dix et une autre fois se faire gifler impunément.

Dès l’enfance, il était mêlé aux choses équivoques. Il y avait de petites choses, de toutes petites choses quand Kostia est devenu révolutionnaire; ces petites choses sont devenues un atout entre les mains de la police, Elle ne se

gêne pas avec lui. Les autres sont propres, mystérieux, il n’y a pas cela avec lui. Vaniteux et soucieux de son extérieur, du rôle qu’il incarne, de la forme, Kostia, vrai bâtard de théâtre, n’a pas peur de la ! prison, des tortures, de la police, mais il est capable de mourir plutôt que de passer quelques jours dans les couloirs du droit commun.

Lq police utilise sa peur, elle réussit à le faire trahir une fois. Mais elle ne cherche pas à faire de lui un indicateur régulier; elle le méprise, elle le néglige. C’est la grande sincérité qui le meut quand il pleure de rage en décrivant dans un discours la déchéance de l’orgueil humain dans la société bourgeoise.

Il n’a pas peur des saletés, il a peur des taches. Il est déjà trop sali par l’héritage hideux et son enfance passée dans les bordels. Plus que personne il a le droit de haïr cette société. Il veut se débarrasser de lui-même, se cacher derrière un masque de théâtre et même dans cela, on le dérange.

A la prison il est entre le politique et le droit commun, il n’est avec personne.

Dans les soupçons qu’il porte sur lui, le politique a la délicatesse de la honte, comme s’il était coupable en partie de son infirmité morale.

De temps en temps, la police tire de lui, en

rigolant, le très peu de choses qu’il sait, lui il les donne avec la rage dans le cœur.

Tatartchouk. Un type gros, noir, avec des cheveux durs et abondants, avec de grosses lèvres charnues, toujours humides, avec la respiration lourde, fétide. Les grands yeux noirs ont une expression nostalgique et avide. Il est malpropre quand il mange. Dans toutes ses fonctions il a un lyrisme animal.

Il est intelligent, ma;is son intelligence est sensuelle, bornée par: « j’aime le manger abondant, j’aime boire beaucoup, j’aime les femmes grasses ». Ses mains sont toujours humides. Il lutte paresseusement avec l’animal en lui, avec sa chair déchaînée; mais qui peut la vaincre ? Le monde entier peut être englouti par sa soif, par son appétit, enveloppé par sa graisse.

Il ne trahit pas, il cède par distraction, il cède par morceaux, peu à peu; puis il livre tout entièrement, d’un seul coup, pour le sentiment physique, pour le plaisir de la délivrance.

On lui donne à manger « trente roubles, quarante roubles, il rit d’un rire étouffé : « je vis comme un chien, mais je vis ». Il mange, il mâche. Il mâche avec les gencives : il dort; après la longue sieste, une inquiétude, légère, difforme : « et si les autres apprennent,

Maintenant, je veux vous chuchoter la pauvre vie, la vie double et solitaire d’Alexei le Rouge. Je veux vous chuchoter sa honte et sa fatigue. Il était poète, rêveur, il était sensible et même sentimental. Il souffrait pour le peuple ; il aimait la courbe du mouvement révolutionnaire. S’il avait fait un poème ou un livre, cela aurait été un exemple de courage.

Dans ses discours, il avait la conviction brûlante des prophètes ? Mais on l’a mis devant la mort. Il était fragile, on l’a cassé. Des années après il portait sa crise terrible, cachée entre nous. Ses yeux sont devenus encore plus mélancoliques, la lourde tête se balançait encore plus sur son cou mince, les pommettes se convulsaient encore plus. Il portait avec lui le désespoir du choc terrible entre le rêve et la vie, la vie qui existe dans le multiple, la vie qui exige le courage toujours et avant tout, devant la bassesse. Il ne savait pas tout cela, ou bien il l’avait oublié.

Il est devenu traître par surprise, parce qu’il n’était pas cuirassé, parce que le malheur

l’a pris à l’improviste, ne lui a pas laissé temps d’être fort. Sa vie avec ses rues et ses impasses n’entrait pas dans ses comptes, quand, en toute sincérité, il appelait avec intransigeance au courage absolu.

Plus que jamais, il appelait la révolution.

Il continuait à travailler en endormant les terribles souvenirs, « c’était une grave maladie, une inconscience, une catastrophe... » Et quand après une action périlleuse, punissable de mort, on l’a pris, lui toujours romantique, embrouillé, il a écrit aux bourreaux, pour la première fois de sa vie, il a écrit une lettre où pratiquement, logiquement, le plus lucidement possible, il a raconté ses mérites devant police, cité ses trahisons, dit combien il peut être encore utile, et demandé la clémence. On l’a pendu tout de même.

Tous ces écrasés par la peur, tous ces malheureux pour eux-mêmes, les monstres froids, la pourriture vivante, les petits, les grands, les malades, les sains, tous étaient à exterminer. Il n’y avait pas à pardonner, ils recommenceront toujours, quand la trahison sera payée par la clémence ou par l’argent.

Il fallait les exterminer les yeux ouverts, sans pitié, sans l’èxcuse de leur irresponsabilité, tout en sachant qu’ils n’étaient qu’un

héritage du régime des laquais. Et si quelqu’un d’esprit critique et conscient se demande : « Et moi devant la mort ? Est-ce que je suis toujours prêt ? » qu’il sache se juger luimême, comme un autre, qu’il se condamne à mort.

L’automne de 1905

Les journaux blanchis par la censure à un point tel qu’il ne reste que le titre, ne peuvent cacher ni les insurrections dans Farinée, ni les mutineries des marins, encore moins les quelques jours de la grève générale. Les chemins de fer, la poste, le télégraphe, l’eau, la lumière, tout est en grève.

Le pouvoir perd contenance, fait mille mouvements inutiles et ridicules, qui ne trompent personne. Il se cache derrière un ministère « libéral »,, il mèrie des pourparlers avec les représentants des ouvriers. Il est pris de panique, et, comme résultat, le « cadeau » du tsar : le manifeste du 17 octobre 1905.

Dorénavant la Russie aura un régime parlementaire. Si pour les révolutionnaires c’est un petite étape, pour le peuple, c’est le commencement d’une vie nouvelle, il le fête.

Les 17, 18 et 19 octobre, c’est la joie. Sans se connaître les gens se sourient en se rencontrant. Les rares têtes macabres qui soufflent leur mécontentement dans les portes cochères

étonnent : la victoire, la joie sont pour tous ; l’auditoire optimiste fait la sourde oreille aux allusions des révolutionnaires : <fue la lutte commence seulement, que les promesses peuvent devenir un piège, que, même réalisées elles ne valent pas l’effort; c’est le passé. La foule inoffensive, bonasse et désarmée, dit : « Ouvrons toutes les portes, brûlons toutes les armes, il n’y a plus d’ennemis ». Et vraiment, est-ce que les gendarmes n’ont pas salué les drapeaux rouges. Et regardez la foule, trouvez son commencement, sa fin, regardez sa foi, qui osera l’attaquer ? Qui pourra la dompter ?

Dans une procession se dirigeant vers la prison à la rencontre des amnistiés, on découvre un provocateur, on l’houspille ; pris de peur ou exécutant un plan, il se sauve, il tire en se sauvant. Les gendarmes qui suivaient paisiblement la foule, tirent. Une panique momentanée, quelques blessés, la foule se reforme, les gendarmes ont disparu. Le matin, toutes les places publiques, toutes les grandes rues sont occupées militairement par des soldats, mêlés aux gendarmes. Vers dix heures du matin, une procession monstrueuse : une foule ivre avec le portrait du tsar enrubanné ; la pègre, habillée, mastiquée, la cour des miracles endimanchée, précédée et suivie de cosaques, de gendarmes et de policiers. Sur la

place de la cathédrale, une messe, un sermon du pope, et cette foule, sous la protection de la police, et avec elle, commence un pogrome juif.

N’ayez jamais confiance dans les canailles.

Le projet de la constitution était préparé en même temps que les massacres. Dans les villes du sud on tuait et on pillait les juifs, au Caucase, les arméniens, dans toute la Russie, les intellectuels.

Il fallait diviser le peuple, noyer sa victoire dans son sang, il fallait la compromettre; les courriers du gouverneur courraient par les villages invitant les paysans au pillage impuni des juifs avec la bénédiction du tsar. La calomnie la plus terrible était semée, servait d’impulsion. Après trois jours, les regrets du gouverneur, avec une allusion à la jeunesse juive révolutionnaire. On arrête quelques chrétiens pour vol, beaucoup de juifs comme organisateurs du désordre.

On n’a plus confiance dans la canaille. On boycotte le parlement à la merci du tsar, on essaie de créer le parlement des ouvriers et des paysans, on continue le travail. Le parti a des journaux, la littérature légale. Dans l’action entrent des forces nouvelles. Ces nouveaux travailleurs se sont, pour la plupart, préparés loin de la lutte. Ils montrent une

verve savante, leur éloquence touche à fart. Leurs discours ne sont pas improvisés, ils sont faits et avec précision. Dans les syndicats, ce sont des spécialistes, des théoriciens purs comme des mathématiciens. Ils diffèrent des techniciens comme les troupes de choc diffèrent des stratèges de l’état-major.

La lettre d'un technicien

« Ma chère sœur, tu me pardonneras que je ne t’ai pas écrit si longtemps. J’avais quelque chose de lourd sur le cœur. Tu sais que je t’aime bien. Je souris avec grand plaisir en me souvenant d’une phrase que tu ’as dite la dernière fois au rendez-vous de la prison : « Même si tu louches un petit peu, te va bien ». Toutes les choses, tous les souvenirs passent devant moi. Je vois clair, est clair, limpide pour moi. Je veux te parler beaucoup, beaucoup, ma sœurette, je veux t’expliquer beaucoup de choses. Voici.

« Tu sais que je me suis adonné à notre travail entièrement, tu sais que c’était toute ma vie. J’étais heureux, pour huit ans de travail, j’af passé seulement dix mois en prison. C’est une joie, une joie énorme, notre victoire, partielle, mais tout de même une victoire. Mais pourquoi étais-je triste les jours d’octobre ? C’était une joie de toucher la première feuille du parti imprimée légalement, signée ouvertement; mon orgueil était flatté, et tout de mê-

me, tout de même j’avais un malaise, j’étais comme dépaysé, incommodé. Pourquoi ? Je ne me l’expliquais pas alors. Mais je le comprends bien maintenant.

« C’est un autre travail qui commence, grand et responsable. Il faut être préparé pour lui. Nous tous, les techniciens, nous ne saurons pas le faire. Tu comprends ? On n’a plus besoin de nous.

*« Nous, chérie, nous étions trop occupés pour apprendre, approfondir notre savoir, tu comprends ? Nous étions bien pour le souterrain; le souterrain fini, nous sommes finis. On ne nous chassera pas, je le sais, mais comme on ne chasse pas les infirmes et les vieux. Nous avons des « mérites » !

« Je soupçonnais qu’on n’a plus besoin de nous déjà quand on nous fêtait, quand on nous disait nos sacrifices. On n’a plus besoin de nous pour le travail futur.

« Alors, quelle joie ! nous pouvons commencer notre vie personnelle, que nous avons tant rêvée, que nous avions dans notre désir cachée comme très chère. Nous savions ce que c’était la vie personnelle... Je ne le sais plus maintenant. Nous aimons les femmes, les enfants, la nature, oui ! Mais nous avons creusé entre nous et ces choses chères un trou infranchissable. Nous sommes déshabitués de la vie,

nous n’avons plus besoin de nous-mêmes. Gorestrki qui a souffert longtemps de faim, rend tout ce qu’il mange. Nous avons raté notre vie personnelle. Tous nous sommes comme ça.

Tu sais que j’étais amoureux de Sonia. Je ne savais même pas m’expliquer d’une manière humaine que je l’aime. Il y avait toujours une gêne entre nous. Je n’étais pas naturel quand je restais seul avec elle. C’est terrible, hors de notre travail (j’ai pensé beaucoup à ces choses) nous sommes artificiels.

« Pire encore, je suis devenu envieux. J’envie tout le monde, même ce petit bourgeois qui te loue la chambre. Je regardais avec envie comme il mangeait tranquillement, comme il mettait son pardessus bien brossé, ses galoches toujours propres. C’est pas pour les choses que je l’enviais, non, c’est pour la manière de les prendre, de les acheter, d’exiger, au café, qu’on lui change la soucoupe ; elle n’est pas propre ; il a raison, mais moi je ne le ferai pas. Il est à son aise, il a des rapports tranquilles avec la vie.

« Je pense, je repense, — non, je ne peux pas m’habituer à la vie., J’envie le petit bourgeois, mais je ne veux pas m’habituer à sa vie, aux valises, aux armoires, aux chambres à coucher. Eh non ! Qu’est-ce que tu veux ?

nous étions gâtés par le sentiment d’être uti-

les, nécessaires (je reviens toujours là). Nous avions même une vanité à notre façon, je l’avoue, bien cachée. La vie l’a crevée* ça nous fait mal, tu le sens ? Tu as vu les nouveaux ? Tu as vu Richter, comme il commande la foule ? et la foule lui obéit. Tu as entendu parler Pavlov ? Ils ont une verve, un optimisme, une fraîcheur que nous n’avons plus. Ils sont calmes. Tu as vu cet inconnu, ce petit Ukrainien qui est venu calmement à la rencontre d’une manifestation de dix mille personnes, qui Fa arrêtée par un signe orgueilleux, qui a parlé et dominé ? Je te dirai la vérité honteuse, c’est eux que j’enviais, j’oubliais tout en les étudiant, leurs mains soignées, leurs costumes bien faits, leurs voix nettes. J’étais irrité, injuste, désagréable pour moi-même. Tu vois que je ne cache rien, que je vois bien mon désastre devant moi. j

« Quand j’étais arrêté, j’étais content : j’aurai tout le temps devant moi à débrouiller mes sentiments. Ici, je me demandais de nouveau : d’où vient cette tristesse qui me serre le cœur ? Et de nouveau j’ai découvert cette basse envie pour les gens qui prennent tout c^ qui est sous la main. Moi, je ne le peux pas. Oh ! j’avais assez de moi-même.

« Chérie, nous sommes dans la même cellule avec Lipa (tu le connais), nous avons dé-

cidé de finir avec la vie. Nous avons inventé une histoire avec une évasion, la morphine est chez nous, nous la prendrons tout à l’heure.

Ça ne peut pas être autrement, tu comprends.

J’étais gai quand j’ai pris cette décision... »

L’année de 1906, c’est la révolution en marche. Parce que tout est clair maintenant. Le rêve des bourgeois, un tsar doux et généreux conseillé par un parlement de riches et gouvernant un peuple docile en pâte sucrée, ce rêve a crevé. Il y a deux camps. Il faut choisir entre les exploiteurs intéressés, les privilégiés sans raisons, leurs défenseurs aveugles et les ouvriers et les paysans concients qui veulent être gouvernés par eux-mêmes.

Le choc entre les deux camps, c’est la Révolution.

Avec la révolution, la petite ville d’ouièzd est immensément élargie et renouvelée. Aux jaunes bâtiments administratifs, aux cathédrales, aux magasins, tribunaux, théâtres, riches maisons des riches, au centre avec ses rues paisibles et les jardins ceinturés de grilles, s’ajoute l’enceinte noire uniforme et monotone : la banlieue. Au rythme sommeillant fait suite un rythme de tempête ; c’est la banlieue qui s’agite. La ville d’ouièzd devient ûne

ville de cent mille habitants. La Russie, avec la révolution, devient un pays de cent cinquante millions. La ville n’a plus sa place prépondérante. Le centre sert comme un couloir. La ville elle-même n’intéresse plus personne, tous ses bâtiments sont des jouets jetés, on ne joue plus avec. Aux tribunaux ne viennent plus des esclaves pour être jugés par des fantoches, mais des prisonniers, nonchalants, ironiques, hercules liés par la toile d’araignée. L’ennui, la paresse sont écrasés.

La banlieue ! Qui l’a inventée, qui l’a peuplée? Les routes, les maisons, tout est fait de charbon chaud et dur, tout est noir et sang de bœuf. Le bourdonnement des milliers de machines, c’est l’atmosphère. Le bourdonnement chaud et la fumée des cheminées. La fumée sort lentement des cheminées, reste audessus, fait un toit sur la banlieue. La fumée peint tout en noir, les toits, les murs, les vitres, le fer, la pierre, les hommes, dans les usines. Les hommes automates, qui connaissent leur coin d’établi, leur levier, font un avec lui. Ils n’existent pas ou ils existent comme une partie de la machine, comme le paysan fait une partie du paysage : le blé vient tout seul.

Plutôt, on oublie qu’ils (le paysan et l’ôuvrier) existent. Le fleuve coule toujours, on

oublie qu’il coule. L’ouvrier travaille toujours, on oublie qu’il travaille.

C’est le jour où il arrête son travail qu’on le voit.

Quand la banlieue arrête son bourdonnement, on découvre son existence, on découvre sa population noire ; le bourdonnement qui s’éteint, c’est déjà une inquiétude. L’inquiétude s’accentue avec des sifflets tranchants, avec les clameurs des sirènes ! « Nous ne travaillons plus ». Et le silence après est terrible. Une menace, quand les secteurs des roues gigantesques deviennent une masse inerte, précise. Une menace, l’immobilité des usines. Et après, le liquide noir des hommes s’amincit dans les portes des usines, s’élargit dans les avenues,, prend les formes des places, les remplit de noir avec le rouge des drapeaux au-dessus. Les yeux de cette foule noire voient de grandes perspectives, de larges paysages, les yeux de la foule disent l’espérance et la volonté. La ville des bourgeois, des fonctionnaires, des débauchés et des usuriers, la ville fantôme, le centre avec la tour des pompiers, avec la cathédrale, les maisons, les maisonnettes, les boutiques, disparaît devant la réalité. La foule armée passe par cette ville intime, jaune et blanche ; les ombres qui habitent ces maisons disparaissent, les jalousies se fer-

Page 1