I-K fARDINAL TASCHERKAl' I3I
ses élèves font l'éloge de sa science et vantent la méthode et la clarté de son enseignement.
En même temps, il a occupé tous les postes de responsabilité et d'honneur que le conseil du séminaire tenait h lui confier.
Il fut un des fondateurs de l'université Laval, et il est resté profondément attaché et dévoué à cette institution. Klle a été pour lui comme l'enfant que son père aime d'autant plus qu'il lui occasionne plus d'inquiétudes et de tourments. 11 en a été la personnification le plus en vue depuis plus de trente ans, et il a partagé ses peines et ses joies, ses revers et ses triomphes. X'oyages en Europe, correspondance volumineuse, rédaction de mémoires, polémiques, lettres pastorales et mandements, il s'est imposé bien des peines et des travaux pour la défendre contre ses ennemis ; et si, finalement, il n'a pas réussi au gré de ses désirs, il peut toujours se rendre le témoignage qu'il n'a rien négligé pour assurer l'axenir do cette o-'uvre magnifique.
Ce fut pour h.i une douloureuse épreu\ e de quitter son cher séminaire pour aller résider à l'archevêché.
Les honneurs de l'épiscopat n'étaient pas une compensation, et nous croyons à son entière sincérité quan.l il disait dans son premier mandement : " Dieu nous est témoin que nous n'avons ni recherché, ni désiré cette charge redoutable, dont nous comprenons, aujourd'hui plus que jamais, les dangers et la responsabilité."
Quand il dut faire ses adieux à cette maison qui l'avait abrité pendant tant d'années, son cœur se brisa, et les paroles c]ui tombèrent alors de ses lèvres furent des plus touchantes :
" Il m'était toujours si doux et si agréable, ' dit-il, "de voir réunie cette nombreuse famille du séminaire de Québec, de runi\ersité Laval, du collège de Lévis, a la tête de laquelle la Providence m'avait placé comme supérieur et comme recteur ! je savais que dans tous les coeurs num aft'ection avait un fidèle écho, et je sentais que véritablement nous ne faisions tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme, dans la pensée commune de servir la cause de la religion et de la patrie, les uns en commandant ou en enseignant, les autres en se préparant p.ir l'obéissance et par l'étude à remplir les desseins de la Providence.
" Hélas ! messieurs, faut-il donc que des liens si étroits se trouvent brisés tout-à-coup !
13^ LKS HO.M.Mi;s ]-)[■ jOi'K
"Il \ aura bientôt quarante-trois ans, un tout petit écolier de huit ans et demi endossait pour la première fois le capot, et se rendait, livres et cahiers sous le bras, au séminaire de Québec, pour y commencer ses études classiques. Neuf années plus tard, après une année de voyage en Europe, il entrait au grand séminaire, commençait ses études théologiques, et, au bout de cinq ans, il montait pour la première fois au saint autel. X'oilà toute l'histoire de ma jeunesse.
" Les vénérables directeurs du séminaire qui voulurent bien alors agréer mes services dorment tous, excepté un seul, du sommeil éternel, et reçoivent la récompense de leur dévouement au séminaire. Dieu seul connaît ce qu'ils m'ont accordé de charité, et quelle fut ma douleur en les \oyant disparaître peu à peu de la scène de ce monde.
*' Ma vie sacerdotale de vingt-neuf ans, aussi heureuse quelle peut l'être dans cette vallée de larmes, s'est donc écoulée tout entière à l'abri de ces murs vénérables que Mgr. de Laval a élevés il y a deux siècles.
" Comme vous le voyez:, messieurs, sur le demi-siècle qui a blanchi mes cheveux, le séminaire a eu plus de part que la maison paternelle.
" Hélas ! enctire une fois, il faut quitter cette maison où j'ai trouvé des pères dévoués, des confrères pleins d'aft'ection, des enfants qui m'ont payé au centuple par leur docilité le peu de bien que j'ai essayé de leur faire. J'avais espéré y vi\ re, y mourir, y reposer au milieu de ceux qui furent autrefois mes maîtres et mes modèles. Triste condition des enfants d'.Adam, dont les projets les plus légitimes aboutissent trop souvent à la déception !
" .A mon grand malheur, j'ai prêché, exalté, recommandé et enseigné l'obéissance avec trop de zèle pour a\oir le droit de m'\ soustraire aujourd'hui "
11 est difficile de relire cette page sans être ému ; mais sa parole se fit plus touchante encore et plus délicieusement tendre, lorsque les élèves du petit séminaire \inrent le féliciter sur son élévation au trône archiépiscopal :
"J'avais naguère," leur répondit-il, " un beau jardin que je cultivais avec amour, en compagnie de frères dévoués. Xulle pensée étrangère ne pouvait m'en arracher ; j'aimais à m'y promener ; j'aimais à sui\ re l'épanouissement de ces fraîches roses que le retour de l'année scolaire faisait éclore et que le soleil de l'étude, avec la douce
I,K CAKOINAI. TASCMEKF.Al" 1 33
rosée de la piétt-, mûrissait peu à pou et convertissait en fruits de bénédiction.
"Un matin, que je me garderai bien d'appeler un beau jour, on vint me dire tout d'un coup: "Votre jardin s'est agrandi: il est devenu un vaste champ, un diocèse, toute une province ! '
" Et j'ai dit : Fiat vo/i/>if(is\ Mais mon cher petit jardin sera toujours à moi, comme je serai toujours à lui. C'est là que la divine Providence me plaça jadis, humble plante, pour m'y faire prendre racine et m'abreuver de sucs bienfaisants ; je tiens à cette terre par trop de fibres pour qu'on m'en arrache sans me faire mourir. Je consens, puisqu'il le faut, à devenir un grand arbre, qui ombragera toute une province, pour\ u que mon cher petit jardin soit encore là, près de moi, protège par mes branches, et me réjouissant toujours par ses fleurs et par ses fruits "
Je crois avoir quelque notion des divers genres d'éloquence sacrée, et je ne connais rien de plus suave, de plus emu, de plus gracieux comme forme, de plus pathétique comme sentiment, de plus touchant comme tableau, que cet admirable petit discours. Saint P'rançois d'.Assise, le poète de la nature, et saint François de Sales, le poétique orateur du sentiment, n'ont rien écrit de plus naïf et de plus charmant.
r.'épiscopat ne dexait pas être la dernière étape de notre eminentissime compatriote dans la voie des honneurs.
Après quinze années de labeurs et de peines, de travaux et de luttes, de courses apostoliques et de voyages entrepris pour la cause de l'éducation et pour le plus grand bien de l'Eglise canadienne, il tut jugé digne des plus hautes distinctions, et le Saint-Père voulut le revêtir de la pourpre cardinalice.
Ce fut une grande joie pour tous les Canadiens, et la presse, anglaise et française, protestante et catholique, fut unanime a féliciter ciialeureusement le nouveau dignitaire, et à remercier le Souverain- Pontife de lui avoir confère cet honneur.
Québec fut alors témoin des fêtes les plus grandioses qu'il ait jamais vues. L'imposition des insignes de la nou\elle dignité et la ei->ilation de la barrette cardinalice donnèrent lieu aux plus imposantes solennités et a des réjouissances extraordinaires.
Toutes les parties du pays et toutes les classes de la société voulurent prendre part a ces fêtes et s'y firent représenter. Les rues
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étaient décorées et pavoisées, la \ ille fut illuminée, les cérémonies relii^ieuses furent admirables, et la procession a travers la vieille cité de Champlain se fit avec un incomparable déploiement de magnificence.
La musique, la poésie, l'éloquence célébrèrent a l'envi l'éclat de ces s^rands Jours et la gfloire de celui qui avait su mériter tant d'honneur.
11 a fallu tout un \olume de trois cents paires pour contenir le récit des splendides manifestations qui se déroulèrent alors sous nos yeux et dont Qucbec ne perdra jamais le souvenir.
Les fêtes se terminèrent par un g'rand banquet, pendant lequel le nouveau prince de l'Eglise nt un discours remarquable doriginalite.
Il représenta saint Jean-Baptiste apparaissant a Mgr. de Laval dans un songe et lui prophétisant l'avenir de ce pays où il allait débarquer. Nous détachons quelques phrases de ce récit :
" ' Regarde,' dit le patron du Canada à Mgr. de Laval, ' regarde ces rochers couronnés par une citadelle imprenable ; \ ois ce que sera dans deux siècles cette cité où doivent reposer tes cendres ; contemple ces nombreux asiles de la piété et de la science. \'ois-tu ces immenses constructions ? Ce sont ton séminaire et runi\ersité, qui se glorifieront do porter ton nom. l'2coute les accents de la joie universelle, qui, dans deux siècles, retentiront dans tout le Canada, parce que ton quinzième successeur aura été revêtu de la pourpre ; prends part a\ec moi à cette réjouissance.
" ' \'ois-tu assis autour de lui, dans un banquet, les représentants de l'autorité civile, de nombreux prélats, une armée de ministres du Seigneur, des convives de toutes nationalités et de toutes croyances, levant les yeux et les mains au ciel pour le remercier dun honneur qui rejaillit sur tout le Canada ?
" ' Le Canada, si petit aujourd'hui el qui compte à peine quelques centaines de Français, le Canada s'étendra alors d'un océan à l'autre, et ces océans seront reliés par un chemin de fer, sur lequel rouleront des palais emportés par le feu et l'eau. Sans être une nation indépendante, il en aura tous les privilèges, et l'immortel Pontife qui occupera alors le siège de Pierre fera tomber sur cette nation un rayon de lumière céleste, et la reconnaîtra comme telle, en appelant un de ses enfants à partager avec lui la sollicitude de toutes les Eglises.
" ' En ce temps-là, l'empire britannique, sur lequel le soleil ne se couchera pas, sera gouverné par une si>uveraine dont les \ertus feron
LE CARDINAI. TASCHEREAl' 135
TMLlmiration et l'édification de ses innombrables sujets, en .nême temps que sa justice et sa bonté la leur rendront chère comme une mère à ses entants.
■' ' Que Dieu la conserve lons^temps à leur affection !
" A peine siiint Jean-Baptiste, le plus canadien des Canadiens, a-t-il prononcé ces paroles de loyauté vraiment canadienne, qu'un coup de canon annonce l'entrée au port. Mi^r. de Laval se réveille tout consolé et émerveillé de cette vision, et se prépare à prendre possession de cette terre qui est devenue sa patrie.
"J'ai fini mon histoire.
" A vous de 11 jug"er.
"A moi de \ous remercier do la bienveillance avec laquelle \ ous 1 a\ ez écoutée."
Quelques mois après les tètes cardinalices, notre archevêque partait pour Rome, où il reçut des mains de Sa Sainteté le dernier insigne de sa haute dig'nité, -le chapeau de cardinal. C était son huitième voyaj^e à la ville éternelle.
Depuis lors, le cardinal Taschereau mène la \ ie calme, laborieuse et sainte qui convient à un évèque. Malg"ré ses soixanteonze ans révolus, il ne croit pas encore que l'heure du repos ait sonné pour lui, et il travaille toujours, comme on fait au milieu de la vie.
Toutes ses journées sont parfaitement rég'lées, et il partai^e ses heures entre les exercices de. piété, l'étude et les travaux que lui impose l'administration de son diocèse.
Maintenant cjue nous connaissons un peu sa \ ie, éludions de plus près l'homme et ses œuvres.
On a dit autrefois que le monde appartient aux silencieux.
Cette parole semble étrang^e dans notre siècle de parlementarisme et de presse, où l'empire paraît appartenir aux plus bavards ; et cependant, elle renferme encore aujourd'hui un ijrand fonds de vérité, et, si vous y regardez de près, vous verrez que les plus influents dans le monde ne sont pas ceux qui parlent le plus.
Le cardinal Taschereau est un silencieux, et 1 on cite de lui des silences étonnants. L'n de ses grands-vicaires m'a raconté qu'il était, un jour, monté avec lui dans sa voiture de Saint-Michel-de-Bellechasse i\ Lévis, sans dire un seul mot. " C'était une expérience que je vou-
I T,i-> LKS IIOMMKS 1)1 jOl K
lais faire," nie disait-il. " el je ne \oulus pas rompre le silence moimême. Il se prolonj^ea jusqu à Lévis."
Sans doute, il a pris pour modèle cet évéque dont saint Ignace, martyr, faisait l'élog'e en disant : " Ott(i>ito tucitiirniorcui vidcritis episcopii/ii, /(info nuigis eiim rcvcrcmiul, — Plus un cvcquc est silencieux, plus vous deves le respecter.'^
Ce goût prononcé pour le silence accroît, sans doute, l'apparence austère du prélat, et fait croire à beaucoup de gens qu'il n'est guère sociable. Mais ceux qui ont vécu dans son intimité assurent que la société des autres hommes ne lui déplaît pas, pour\ u qu'elle ne le détourne pas de ses études et de ses travaux. Il la recherche même quand l'heure de sa récréation a sonné.
Sous sa rigidité extérieure se cache une grande bonhomie. Dans l'occasion, il est même gai, et les plaisanteries faites à propos le font rire de bon cœur. Mais c'est une gaieté d'enfant, et le caractère de son langage, quand il veut rire, est proprement la naïveté.
Il partage cette qualité avec saint François de Sales, et je n'ai pas besoin de dire en quoi ce genre de naïveté diflFère de celle de Lafontaine : l'enfant n'oublie jamais qu'il est prêtre et, s'il rit souvent, il ne ricane jamais.
Un des traits les plus accentués de son caractère est la franchise.
II \oudrait déguiser sa pensée, qu'il ne le pourrait pas. Quand il juge qu'il est mieux de ne pas dire ce qu'il pense, il se tait, ce qui est pour lui la chose la plus aisée du monde.
A son amour du silence correspond un goût naturel de la paix. Etrange destinée des hommes : il a la guerre en horreur, et peu d'évêques ont eu plus de combats à soutenir.
Par suite de circonstances qui n'ont pas dépendu de sa volonté, son épiscopat a été troublé par une série de difficultés tantôt purement ecclésiastiques, tantôt politico-religieuses, et il a rempli son de\oir en luttant pour le triomphe de ce qu'il croyait être la vérité.
Les armes de sa famille sont pourtant celles des militants ; mais la devise qu'il v a ajoutée lorsqu'il est devenu cardinal a défini clairement pourquoi et comment il entendait combattre :
" /// fide, spe et earitute eertundum, — C'est dans la foi, l'espérance et la charité qu'il faut combattre." tel est son motto.
Son blason est : écàrtelé, aux i et 4 d'azur, à deux épées formant une croix, aux 2 et 3 de gueules à roses épanouie>.
LK fAKOINAI, TASt llEKEAr 137
Le temps n'est pas encore venu de juger les débats auxquels il a dû prendre part et de mettre en pleine lumière les questions débattues. Tout ce qu'on peut dire aujourd'hui, c'est que Rome lui donna le plus souvent raison.
Mais il est certain que, même au milieu de ses luttes, il a toujours soupiré après la paix religieuse et toujours travaillé à la rétablir. Il adopta toujours volontiers cette règle tracée par saint .Augustin : ^'' Pro puce Christ i cpjscopi dcbeitt cssi\ (tut debent non e.s.sT, — Les évêques doivent être pour la paix chrétienne, ou ils ne doivent pas être;" et il a dû se répéter souvent cette autre parole du même évêque : " Notre •épiscopat doit tendre sans cesse à procurer au peuple chrétien une paix chrétienne."
Mais la paix chrétienne n est pas la paix à tout prix. Il est des choses qu'il n'est pas permis de sacrifier, même pour a\ oir la paix, et dont la défense rend la guerre inévitable. \'oilà ptnirquoi ce pacifiqvie a soutenu beaucoup de luttes.
Ses critiques lui ont pc")urtant reproché de ne pas assez combattre e^de sacrifier trop à son amour de la paix. II fut un temps où il me semblait à moi-même qu'il poussait à l'excès l'horreur des polémiques, et que ce silencieux ne savait pas se taire à propos.
Mais les années ont calmé chez moi cette ardeur de la lutte qu' animait ma jeunesse, et, plus j'avance dans la vie, plus je comprends combien il est difficile de discerner justement quel est le moment de parler et quel est celui de se taire.
Il fut un temps où la tolérance me semblait une faiblesse ; mais l'expérience acquise m'a convaincu qu'elle est une force, pourvu quelle soit proprement appliquée et mesurée. C'est une témérité condamnable de sacrifier le bien en luttant pour obtenir le très bien.
La tolérance et la modération me semblent tout particulièrement des \ ertus épiscopales. '''Episcopiis dcbct esse niansiictiis" disait saint Jean C'hrysostome, '"/// niagis induliiendo qutmi vindicando rciiiit Kcclcsi(ini, ut tnagi's iimctur quinn tinwatur. Un cvcquc doit être plein de nuinsiictudCy pour régir pur le purdon plutôt que par le ehàtinient, pour être iiiiné plutôt que eraint."
Cependant, tout pacifique qu il est, Mgr. Taschereau a soutenu plusieurs polémiques, quelques-unes même dans la presse. Ht maintenant que le calme s'est fait svir le sujet de ces polémiques, nous
IT,H l.KS }10.\I.MES or JOiK
serions curieux de savoir si ceux mêmes \.\u\ lui reprochent d'aimer trop la paix ne lui reprocheraient pas de Tavoir troublée.
Quoi qu'il en st>it, le cardinal Taschereau a connu tous les mécontentements que soulèvent toujours les débats irritants, et il a t'ait la cruelle expérience de cette parole de saint Jean Qirysostôme : "'L'évéque est exposé aux langues de tous." 11 a été ardemment critiqué, accusé, calomnié. .A une certaine époque, qui n'est pas encore bien éloignée, ses adversaires ont même répandu le bruit qu'il appartenait à la franc-maçonnerie, et je me souviens d'avoir rencontré à Rome, en 1H84, un journaliste catholique cjui en paraissait convaincu.
Cîrâce ;i Dieu, personne n'est tenté avijourd'hui d'ajouter toi a cette sotte calomnie.
11 est permis .1 ses adversaires de croire que. dans certaines circonstances difficiles, notre cminent prélat a pu se tromper, hinmiiiuvi est crran- : et ie suis moi-même de ceux qui ont cru que certaines luttes auraient pu être conduites autrement. Peut-être aussi aurait-il pu, avec plus de souplesse et d'attraction svmpathique dans les rapports sociau.x. aplanir certaines difficultés et prévenir des débat.s. regrettables. .Mais on ne saurait avoir toutes les qualités, et le tempérament n'est pas toujours un instrument docile de la volonté.
Dans tous les cas, nous sommes convaincu qu'il a toujours cru! agir pour le plus grand bien de son P^glise, et que, dans tous se.s combats, il n'a jamais connu d autre mot d'ordre que celui-ci :. ' ' Pro Deo cl pat ri à. "
Ce mot d'ordre, il l'a, un jour, développe en citant les paroles du célèbre docteur Hrovvnson, qui a dit : " /Vc> fxitriù (/ii/d p ru Dca, et pro Deo i/it/'a pro piitriâ." Toute sa carrière episcopale a été le commentaire de ces belles paroles.
On ne saurait nier au cardinal Taschereau les plus remarquablesqualités de l'esprit et du cœur. Son jugement est droit et apprécie toutes choses av ec calme et modération. De persévérantes étudesont développé ses éminentes facultés et lui ont donné la science. Convaincu que l'évêque doit être la lumière de son église, il a toujours aimé les liv res, et l'étude absorbe encore une large part de soiv temps.
.A sa droiture d'intelligence vient s'ajouter un esprit de justice bien, équilibré.
Il sait allier la charité au zèle apostolique, et, quand il se décide
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à censurer, il le fait avec mesure et modération. Kn même temps, toutes les œuvres utiles et qui peuvent servir la relii^ion et la patrie peuvent compter sur son concours. Quand sa présence est requise pour rehausser J'éclat d'une démonstration, soit relig'ieuse, soit patriotique, i^l se met toujours à la disposition des org'anisateurs, et il se prodigue avec un dévouement et une acti\ ité qui étonnent dans un homme de son âge.
II n'est pas un orateur ; mais il parle avec simplicité et correctit-in. et jamais pour ne rien dire.
Il écrit avec une rare pureté, sans recherche, sans viser à l'eflet, mais avec goût et avec une connaissance parfaite de sa langue. Plusieurs de ses mandements et de ses lettres pastorales sont extrêmement remarquables. Le style en est clair, précis, correct, propre à ce genre de littérature, et révèle, en même temps, le docteur nourri des saintes écritures.
Mais ce qui fait la force des hommes d'Eglise, c'est la vertu ; et, si les hommes d'hitat voulaient bien essayer d'acquérir cette torce-là, ils se convaincraient bientôt qu'elle pourrait suppléer à l'intrigue et mên'L" à l'argent.
On ne se fait pas, dans le monde, une idée exacte de ce pouvoir sou-.erain que la vertu exerce. Mais le saint roi David, qui avait une grande expérience de la vie et une protonde connaissance des choses di\ines et humaines, paraît avoir mesuré toute la puissance de la vertu ; et il chanté cette puissance dans im psaume admirable :
" O/as ascendel iii mon /cm Doiiiini ? Oui gravira la montagne du Seigneur?" se demande-t-il. Kt il répond: "' Iinioccns manibiis et miindo corde, celui dont les mains sont innocentes et dont le cœur est pur.'' Kt, plus loin, le saint prophète ajoute : "Telle est la génération de ceux qui cherchent le Seigneur Dieu
" I{levez NOS portes, ô princes ; et vous, éle\ez-vous, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera : AttoUitc portas, principes, ves/nis, et elevamini, porta- atenniles : et introibit Rex gloriœ.^'
Mais les portes éternelles ne s'ouvrent pas sans que les titres de ce Roi de gloire soient proclamés ; et c'est la \ oix des célestes phalanges, sans doute, qui interroge :
" Oiiis est iste Rex i(loria' ? Quel est ce Roi de gloire? "
Kt d'autres répondent : " Dominus fort/s et poteiis, Domimis po-
140 LKS HOMMES I>1- JOIK
feus in prœlio. Cest le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans la bataille. Hle\ ez vos portes, ô princes ; élevez-vous, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera."
Mais les portes éternelles ne s'ou\rent pas encore, et la \oix interrogatrice reprend :
"■ Oiiis est l's/e J^c.x i^loricc ? Quel est ce Roi de gloire?" I.a voix semble dire qu'il ne suffit pas d'être le Seigneur fort et puissant, et qu il lui faut un autre titre pour que les portes éternelles s"élc\ent de\ant lui.
Alors la voix mystérieuse répond :
"Le Roi de gloire, c'est le Seigneur môme des \ et tus, Dominiis virtit/iiin, ipsr es/ Rcx i>ioriœf"
La vertu ! N'oilà donc le vrai titre de gloire, le titre qui commande l'admiration et auquel rien ne résiste, le mot tout-puissant devant lequel toutes les portes doi\ ent s'ouvrir !
C'est le titre principal de notre vénéré archevêque ; c'est celui qui lui a apporté la gloire et les honneurs, et qui lui a mérité les plus hautes dignités.
Le portrait que nous venons d'esquisser ne serait pas complet, si nous ne consacrions pas encore quelques pages aux oeuvres pastorales de notre éminent prélat. Elles forment une collection considérable, et sont, en quelque sorte, l'histoire documentaire de vingt années d'épiscopat. Nous avons sous les yeux les deux forts \ olumes in-S qui les contiennent, et l'on se ferait difficilement une idée de la xariété et du nombre des sujets qui y sont traités.
Il en est plusieurs qui ne touchent qu'à la rubrique, aux régies disciplinaires et à l'administration des églises et des fabriques- Mais un grand nombre abordent des questions d'un intérêt beaucoup plus général, et pourraient être lues avec profit par les laïques, aussi bien que par les prêtres.
Le zèle du pasteur ne s'exerce pas uniquement dans les œuvres de pi té qu'il faut établir, organiser et maintenir, dans les institutions de charité et les maisons d'éducation qu'il con\ ient de fonder et de soutenir. Il ne s'arrête pas seulement aux fêtes à célébrer, aux anni\ersaires à commémorer, aux bulles et encycliques à promulguer. L'œil vigilant du père et du chef spirituel embrasse tous
LE CARDINAL TASCHEREAf I4I
les intérêts relig-ieux, sociaux et même purement matériels de ses enfants.
Tantôt sa parole leur enseig-ne la vraie doctrine sur les rapports de l'Eglise avec l'Etat, et les prémunit contre les erreurs de l'incrédulité et du libéralisme. Tantôt elle s'élève contre l'intempérance, le luxe, l'émigration aux Etats-Unis, la corruption électorale, les luttes acrimonieuses et les dissentions intestines. Elle prêche la conciliation et la paix, l'union des prêtres entre eux et avec leurs évêques.
Un jour, elle dénonce les sociétés secrètes, la franc-maçonnerie et toutes les org^anisations occultes qui ruinent la liberté du travail et suscitent la haine entre patrons et ouvriers. Un autre jour, elle enseigne aux électeurs leurs devoirs pendant les élections, définit les droits et le rôle du clergé, expose les besoins du moment, dissipe les obscurités, éclaircit les doutes, et trace même aux députés des règles conformes à renseignement de l'Eglise et aux véritables intérêts du peuple.
Quand une loi inique est \ otée, quand une sentence judiciaire blesse les droits et la liberté de l'Eglise, sa voix s'élève encore et réclame justice. Quand un journal attaque la religion ou méprise ses ministres, quand une compagnie dramatique joue des pièces obscènes, elle se tait entendre de nouveau pour condamner et proscrire.
En même temps, un patriotisme éclairé inspire et stimule son zèle apostolique ; et il ne donne pas seulement ses soins à la propagation de la foi, mais il encourage, recommande et favorise par tous les moyens h sa disposition la colonisation de son pa\ s et l'expansion de sa race.
J'ai été particulièrement heureux, en feuilletant le cinquième \oiume de la collection des Mandements des Evêques de Ouébee, d'\- trouver une circulaire privée au clergé, relative à la colonisation de la province de Manitoba.
Quand j'ai visité cette province, en septembre, 1889, j'ai regretté profondément que nos compatriotes, au lieu d'émigrer aux Etatsl'nis, ne se fussent pas dirigés vers l'Ouest canadien et ne se fussent pas emparés de ces magnifiques et fertiles contrées. Cela me semblait un malheur au point de vue national, et je me demandais si nos évêques avaient jamais fait quelque tentative pour établir ce courant démigration \ ers l'Ouest, j'ignorais ou j'avais oublié cette patrioti-
142 1-KS HOMMKS in JOIK
que circulaire qui remonte à vinjjt ans, (23 octobre, iHji), et qui contient un éloquent appel aux Canadiens, sig-né partons nos évêques, \ compris l'arcliex êque actuel de Saint-Boniface.
Après avoir déploré en termes émus la tendance de nos compatriotes à déserter le to\ er domestique et la terre natale pour aller demander à la prospérité de nos voisins un bien-être qu'il semble pourtant possible de trouver ici, nos évêques prient le clerg-é de ii'eflForcer de les retenir dans les différentes pro\ inces de la confédération, et ils ajoutent :
" Notre jeune pays n'est pas renfermé dans des limites assez étroites pour qu'il soit nécessaire de l'abandonner. Plus que jamais, d'immenses étendues de terrain s'oflVent à notre population dans les limites mêmes de la patrie. L'acquisition du Xord-Ouest, la création de la province de Manitoba offrent un avantagée réel ù ceux qui n'aiment pas le défrichement des terrains boisés et qui pourtant voudraient séloig'ner de la paroisse qu'ils habitent. Il n'est pas nécessaire de passer la frontière canadienne pour trouxer les riches prairies de l'Ouest.
" Par cette émiyfration d'un i^enre nouveau, nos compatriotes ne se sépareront pas de nous ; ils resteront Canadiens, soumis à nos institutions relig"ieuses et civiles, dans un milieu où leur foi ne sera pas exposée, où, au contraire, ils aideront à faire luire ce divin flambeau au milieu des \ astes déserts de l'Ouest, qui n'ont été découverts par nos pères que dans une pensée toute de foi.'
Hélas ! Cet appel national, où percent des \ues prophétiques, est malheureusement resté sans écho ; et Manitoba, qui aurait pu devenir une province française, est aujourd'hui une province d'où le français est proscrit !
Nous cro\ons que, dans cette lettre coUectix e. c'est notre archevêque qui tenait la plume, et nous l'en félicitons. En même temps, il nous fait plaisir d y trouver la preuve qu'on a calomnié M^r. l'archevêque de Saint-Boniface, quand on l'a représenté comme opposé à l'émig-ration vers l'Ouest. Kn 1871, il n'y axait encore qu'une espérance lointaine de la construction du chemin de fer du Pacifique, que plusieurs regardaient même comme un rêve impossible, et cependant, (on le voit par cette circulaire), Mgr. Taché traxaillait dés lors à attirer n(.>s compatriotes au Manitoba.
Si l'espace réservé ;i ce travail n'était pas limité, nous pourrions
LE CARDrXAI, TASCUKRKAl'
*:iter encore bien des pag'es intéressantes des œuvres pastorales de notre illustre prélat. On y trouxerait de précieux enseii^nements sur •diverses questions politiques et sociales, sur le rôle du clerg"é dans les élections, sur les mariai>"es mixtes et sur l'éducation.
C'est une heureuse idée qu'on a eue de publier cette collection d'œuvres des évêques de Québec. Nos futurs historiens y devront puiser comme dans une source pure ; et, quand Son Imminence entrera dans l'histoire, on pourra détacher de ces volumes de nouveaux fleurons pour former sa couronne.
A. B. ROl'THIKR.
Québec, août, 1891.
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SIR OLIVER MOWAT
Les Hommes du Jour. IOeme Série.
SIR OLIVER MOWAT
La partie la plus septentrionale de l'Ecosse forme un triangle irrégulier, appelé le comté de Caithnesshire, région historique habitée par un peuple robuste et brave. C'est un pays de forêts coupées de déserts, mais malgré tout cela, la patrie dune race vigoureuse. Dans la famille et à l'église, on y parle encore le gaélique, et dans ces retraites éloignées se conservent des coutumes et des usages primitifs.
Au temps des guerres de Napoléon 1er, un certain John Mowat, citoyen de Canisby dans le Caithness, servit bravement son roi et sa patrie sous la conduite du duc de Wellington pendant la guerre d'Espagne, et, après Waterloo, il partit pour le Haut-Canada pour y chercher fortune. Qu'il l'ait trouvée ou non, c'est ce que je ne puis dire ; j'ajouterai seulement qu'il est bien rare qu'un Ecossais ne réussisse pas dans une entreprise de ce genre, et je n'ai aucune raison de croire que John Mowat ait fait exception h la règle générale. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y trouva une femme, mademoiselle Levack, dont le nom se conserve avec affection dans la mémoire de ses descendants. C'est à Montréal qu'il l'épousa, pour aller s'établir ensuite à Kingston, où naquit son tils, Oliver Mowat, le sujet de cette esquisse biographique.
Les Mowat étaient des Zones, je dirai même des conservateurs de vieille race, tout comme l'honorable Oliver Mowat, premier ministre actuel et procureur-général d'Ontario. Le fait que ce personnage distingué s'appelle lui-même libéral, rc/bn/u-r, — en tout bien et tout honneur, — et est regardé comme tel par ses partisans, ne change rien à l'affaire. "Tas de fous," disait Wolfe Tone à quelques soi- " disants révolutionnaires du nord de l'Irlande, décorez-vous du titre " de citoyens, si cela vous fait plaisir ; mais vous n'en serez pas plus " des révolutionnaires pour cela. " Il va sans dire que ce n'est pas im reproche que ie lui fais d'être conservateur, loin de là Mais
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comment un enfant né de parents conserv^ateurs, éle\ é dans un milieu conservateur, et, après cela, étudiant sous le i^rand-prêtre du conservatisme. Sir John A. Macdonald, pourrait-il ensuite être autre chose qu'un tory de la plus belle eau ? Ht l'honorable Oliver Mowat n'est pas autre chose au fond du cœur. Ce qu'il a, il le g-arde ; tout ce qu'il trou\-e bon quelque part, il l'accepte ; et chaque fois qu'il a fait des chang-ements, il s'est laissé inspirer le moins possible parles idées radicales. Cette tendance de M. Mowat ne s'est jamais manifestée avec plus d'éclat que dans sa conduite politique, qui le porte à augmenter et à conserver la prospérité d'Ontario, son propre bien-être et celui de ses amis. C'est ce qu'il a fait depuis vingt ans, et cette œuvre excellente continue. Cette modération dans la prospérité est un signe de grandeur ; c'est là le trait caractéristique du premier ministre d'Ontario. Prenez un homme d'esprit faible : le succès l'énervé, lui fait perdre la tête. C'est un malheur qui n"arri\e pas seulement aux faibles d'esprit : des têtes qui passent pour être solides succombent sous les flots de la gloire et du bonheur, après avoir résisté comme un mur d'airain aux épreuves de l'adversité. Il faut de la bonté, autant que de la grandeur d'àme, pour tenir bon contre les assauts de la fortune. Tout le monde aimerait à avoir l'occasion de démontrer sa bonté et sa grandeur de cette façon ; mais combien peu méritent d'être mis à l'épreuve, et combien peu d'hommes supérieurs, qui dexraient y passer, sont assez heureux pour la subir ! Ajoutons que le nombre est encore moindre de ceux qui, ayant assez de valeur pour obtenir les faveurs de la fortune, les supportent avec honneur. Pour cette terrible épreuve, il faut des hommes choisis et, comme on dit aujourd'hui, triés sur le volet : des hommes de la trempe de M. Mowat. Depuis longtemps, la prospérité l'accable de ses dons ; mais il a su l'apprécier et l'augmenter. Selon quelques , philosophes, il est plus difficile et plus glorieux de soutenir la prospérité que le malheur. M. Mowat offre une preuve vivante à l'appui de cette théorie.
Parmi les titres à la renommée que possède la bonne vieille ville de Kingston, il n'en est guère de plus brillant que celui d'avoir vu naître l'homme d'Etat énergique qui a si longtemps et avec tant de snccès administré le;» affaires d'Ontario Oliver Mowat est né à Kingston, le 22 juillet. 1820, et il est de cinq ans plus jeune que Sir John .\. Macdonald. Au physique et au moral, il diffère sous bien
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des rapports du vétéran de notre politique, du premier ministre du Canada, et il se place à un autre point de vue que lui pour jugfer les choses. Mais ces deux hommes d'Etat ont ce trait commun dans leur carrière, qu'ils ont conservé dans un Age avancé la même vivacité d'intelligence et de manières k un degré extraordinaire. M. Mowat dépasse maintenant soixante-dix ans, et quiconque se trouve en sa présence, remarquant son allure dégagée, la rapidité de sa perception, qui lui fait saisir une affaire dans ses moindres détails, peut à peine croire qu'il a devant les yeux un homme aussi âgé. Pendant que ma plume trace ces lignes, l'autre vieillard étonnant, le plus illustre de tous les hommes d'Etat, soit dans la vie publique ou dans la vie privée, sur le continent américain, Sir John A. Macdonald, est aux prises avec la mort, au milieu de la nation qui mêle ses pleurs à ses prières en pensant à celui qui, plus que tout autre, a contribué à faire la grandeur de la patrie. Puisse-t-il, bien que ce souhait paraisse irréalisable, être conservé encore de longues années au Canada, et puisse aussi le ciel conserver le premier ministre actuel d'Ontario, pour que ses travaux profitent encore au bien-être public ! car les hommes qui, comme lui, unissent les talents aux vertus chrétiennes sont très rares dans le monde.
Comme bien d'autres bienfaiteurs publics, Olixer Mowat n'a pas eu, dans sa jeunesse, l'avantage de passer par les collèges et les universités. Il a mérité plus tard les honneurs académiques, car l'université de Toronto et l'université Queen's de Kingston lui ont conféré le titre de docteur en droit Dans sa jeunesse, il a dû se contenter de la modeste éducation que Kingston pouvait donner, et alors c'était peu de chose. Cependant, bien que le progr;imme des études ne fût pas surchargé, ce que l'on y enseignait ;i cette époque, on peut dire qu'on l'enseignait à fond.
Dans sa jeunesse, M. Mowat étudia aussi les hommes, et acquit ainsi des connaissances plus amples et plus profondes que celles qu'il aurait pu tirer des livres seuls. Ce sont ces connaissances qui l'ont tant aidé dans ses luttes et ses triomphes, soit sur le terrain de la politique, soit sur celui des cours de justice. A cette connaissance des hommes s'ajoutait une profonde sympathie pour l'humanité et ses aspirations.
Je n'entends pas tracer ici le portrait d'un honmio parfait : pour trouver ce portrait sans tache et harmonieux, il faudrait le chercher
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dans les pagres du Xouveau-Testament : le seul parfait est le portrait de celui qui possède en lui-même toute excellence. Je viens de dire que M. Mowat a ime connaissance de la nature hvimaine et un g'rand souci des besoins de Ihumanité et de ses aspirations ; mais cette connaissance est bien plus parfaite que sa sympathie. 11 \a sans dire que celle-ci est sincère ; mais elle ne va pas aussi loin, et ses mouvement sont arrêtés par l'esprit du g'rand avocat de la cour de chancellerie. Il ne faut pas supposer non plus que, parce que M. Mowat n'a pas passé par le collège, il n'étudie pas les lixres aussi bien que les hommes. Le fait est qu'il possède un fonds de connaissances considérables et très variées, et tout cela, il le doit plus à lui-même quà son éducation première. Le jeune Mowat commença ses études de droit sous la direction de l'honorable John A. Macdonald, — connu i^lorieusement, dans les différentes phases de son histoire, sous le non de Sir John. Il est consolant de sa\oir que leur amitié, formée il y a si longtemps, s'est continuée et est devenue plus forte de jour en jour pendant toute leur carrière. Jetés par les exig-ences de la politique dans des camps opposés, ils n'ont jamais cessé d'être liés par ce sentiment réciproque de bon vouloir et de confraternité qui les a poussés, en plus d'une occasion, à rendre en public des hommag^es réciproques à leur valeur et à leur génie. C'est ainsi que 1 on doit se conduire dans la vie. Malheureusement, nous avons, au Canada, un certain nombre de gens féroces, incapables de reconnaître un mérite quelconque à ceux qui ne partagent pas leurs opinions politiques. A bas les hommesaussi étroits, imbus de préjugés si indig'nes de la civilisation ! Les grandes âmes ne sont pas à l'abri de préjugés, mais ne souffrent jamais de ce vice, qui est propre au démagogue ignorant, absolu et vulgaire, qui caractérise le Josiah Boniidcrby de la \ie publique.
Cest vers lâge de sa majorité que M. Mowat fut admis au nombre des membres du barreau du Haut-Canada. Il y avait alors une plus grande ligne de démarcation qu'aujourd hui entre les cours de droit commun et celles d équité. Le nouveau disciple de Thémis pencha pour celles-ci. Il ne tarda pas à dexenir un avocat distingué a la cour de chancellerie. En 1856, il devint conseiller de Sa .Majesté, titre donné aux jurisconsultes, et désigné sous l'abréviation familière de C. R.. Xon content dêtre lui-même un C. R., il en a fait de sa propre création, de sorte qu'entre les conseillers de la Reine du gou-
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Acrnement du Canada et ceux de M. Mowat, bien pou d'avocats '' échappent à cette distinction.'' Il a si souvent réussi dans ses démêlés avec le g-ouvernement du Canada, qu'il pourra peut-être obtenir le droit, pour le g'ouverneur en conseil d'Ontario seul, c est-àdire pour lui-même, de distribuer les toges de soie. S'il réussit a faire décider que c'est au lieutenant-gouverneur qu'appartient le droit de conférer cette distinction, on peut s'attendre à voir les autres premiers ministres des provinces marcher sur ses pas. Alors le Canada verra une telle légion de conseillers de la Reine, que cet honneur ne sera plus recherché. Même a l'heure qu'il est, la toge de soie n'a plus le prestige d'autrefois. Si les deux gouvernements sont contents de leurs créations dans cette affaire, l'auteur de la notice actuelle n'a pas le droit de s'en plaindre.
Depuis son entrée au barreau en 1841, M. Mowat n"a jamais cessé de s'occuper de droit. Il est encore le chef de la raison sociale légale " Mowat, Downey et Langton," et, en \ ertu de sa position de procureur-général, il est membre de la société légale d'Ontario.
C'est en 1857 que le futur premier ministre entra dans la vie publique comme député de South Ontario, dixision électorale qu'il a représentée jusqu'en 1864. A cette époque, il se retira de la vie publique, ayant été nomme vice-chancelier du Haut-Canada le 14 novembre de cette année. Les juges sont, dans la vie publique, comme les ministres et les membres des corps législatifs ; mais, chose curieuse ! la phrase ne s'applique, (par un sens restreint qu'on lui donne,) qu'a la carrière législative et parlementaire. La magistrature et l'administration sont regardées comme une espèce de retraite. J ai souvent entendu des oflîciers du service civil parler de la carrière plus ou moins célèbre qui a précédé leur entrée dans l'administration en disant : "lorsque nous étions dans le monde." comme si la vie dans les édifices publics était une vie monastique ; et le ciel sait que c'est tout autre chose.
Kn dépit de son conservatisme. M. Mowat a foi dans le principe qu'il y a un grand charme dans la xariété, et il consentit, en i8bi, à représenter les électeurs de Kingston au parlement. Mais il n'y eut pas de réciprocité du côté des électeurs. Si Harkis disait : " oui," Peggotty répondait : "décidément non,'' et M. Mowat dut se contenter de South Ontario. Peu de temps après son entrée dans la vie publique, M. Mowat, comme Sir John, eut la chance de goûter aux
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douceurs du pouvoir; mais, dans le cas de notre premier ministre, on peut prendre à la lettre le mot "goûter." II fut assermenté comme membre du gouvernement Brown-Dorion, avec le portefeuille de secrétaire provincial, le 2 août, 1858, et le 6 du même mois, le même portefeuille s'échappait de ses mains, qui ne manquent pourtant pas dénergie. La faute n'en fut pas à M. Mowat ; on \ivait alors dans des temps singuliers, troublés, et il pouvait dire, après son assez court noviciat au pouvoir: " jVon est ista meaciilpa, quintes, sed tcmponim.'^ Le tour de Sir John était arrivé. On se rappellera que le gouvernement dans lequel il avait le portefeuille de procureur-général avait résigné le 29 juillet de la même année, après avoir été défait sur la question du siège du gouvernement. La même journée du 6 août, qui vit le portefeuille de procureur-général glisser des mains d'Oliver Mowat, vit aussi rentrer Sir John au pouvoir comme maître général des postes du Canada. L'ancien étudiant en droit sous Sir John dut attendre jusqu'au mois de mai, 1863, les douceurs du pouvoir. L'année précédente, Sir John avait été battu sur le bill de milice. 11 eut pour successeur John Sandfield Macdonald, homme d'une singulière force de caractère et aimant le pouvoir avec fureur. Il forma l'administration connue sous le nom de gouvernement Sandfield Macdonald- Dorion. Au mois de mai, 1863, il fut nommé ministre des postes, et il y resta jusqu'au mois de mars de l'année suivante. II fit preuve, dans ce département, de grandes qualités administratixes, bien qu'il eût été dans son élément au bureau du procureur-général.
La fameuse combinaison de puissances ennemies qui forma le gouvernement de coalition naurait pas pu exister sans notre petit maître général des postes. Au mois de juin, 1864, il reprit son ancien portefeuille, qu'il garda jusquau mois de novembre suivant. C'est a cette époque, comme nous l'avons déjà dit, qu'il se retira de la vie publique pour occuper, dans la magistrature, la position élevée de chancelier du Haut-Canada. C'était un poste honorable, auquel le talent, l'esprit de travail et les vertus civiques de M. Mowat donnèrent un nouveau lustre. Il se retira de la magistrature le 25 octobre, 1872, pour se rendre à l'ordre du lieutenant-gouverneur, qui lui confia la tâche de diriger le gouvernement de la Reine dans Ontario. L'exjuge fut assermenté comme membre du conseil exécutif d'Ontario, avec le portefeuille de procureur-général, le dernier jour du mois d'octobre, 1872, et, le mois suivant, le nouveau premier ministre fut
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clu par acclamation par la division rurale de Xorth Oxford, qu'il a toujours représentée depuis et dont il semble aussi impossible de le chasser qu'il l'est de le remplacer comme premier ministre de la province. Pendant qu'il était vice-chancelier, M. Mowat fut un des officiers nommés pour étudier la question des successions et faire un rapport sur ce sujet h l'assemblée. C'est lui qui avait refondu, dans les années 1856-59, les statuts du Canada et ceux du Haut-Canada, ouvrage qui mit en relief ses brillantes qualités. Il n'y a personne, dans la vie publique de ce pays, capable de faire une plus grande somme de travail que le premier ministre actuel d'Ontario. Cette faculté chez lui tient du phénomène. Il est l'énergie et l'assiduité au travail faites homme, et il m'a souvent paru regrettable qu'il n'ait pas pu occuper son esprit sur un champ plus vaste et plus digne de lui. Que de temps il a perdu à empiler les lois sur les lois sous forme d'amendements aux actes de la législature, et à leur faire subir des changements variés a l'infini ! Il ne faut pas s'en prendre directement à M. Mowat de cette faute : la responsabilité en retombe sur la coutume ridicule de convoquer la législature provinciale pour la dépêche des affaires, lorsqu'il n'y en a réellement aucune à expédier. Comme il faut faire du travail quand même, force est de recourir au système que nous venons de dénoncer et que les gens du dehors appellent " raccommodage." M. Mowat est responsable indirectement pour cet état de choses, car il aurait le pouvoir de convoquer des sessions bi-annuelles, au lieu des sessions annuelles de l'assemblée d'Ontario. Quelle économie ce serait pour le peuple de cette province, et quel exemple à suivre pour ce que Sir Richard Cartwright appelle la " demi-douzaine de petites provinces! ' Maintenant que la législation a été mise sur un pied excellent, rien ne justifie la session annuelle, et il y a une foule de raisons pour recommander la pratique contraire. Mentionnons-en deux des plus convaincantes : la réunion de l'assemblée, chaque année, fait encourir une terrible dépense d'argent, dont la ville de Toronto profite seule , on peut même dire que Toronto ne gagne pas autant qu'on pourrait le croire à première vue : les députés plus ou moins distingués des divisions rurales, qui servent une province reconnaissante " dans le grand conseil du comté," étant des gens très économes, ne dépensent que juste ce qui est nécessaire pour vivre pendant la session. Il y a une autre raison plus grave : c'est le remaniement continuel des lois, qu'il fau-