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LOUIS FRÉCHETTE

l'ébauchoir. La peinture a maintenant pour lui tous les attraits. Patiemment et sûrement, il s'est créé une collection remarquable et de la plus haute valeur.

Dans son salon richement décoré, plein de jolies choses et d'objets d'art, on remarque tout d'abord une Sainte-Famille de Jordaens, probablement la seule oeuvre du rival de Rubens qui soit en Amérique ; un Hercule attribué au Parmesan, un groupe d'enfants de Boucher, un Benjamin Constant, un Bellanger, un Forster, un Cox, un Fernand Lutcher, un Kreighofif, un Van Borcelen, sans compter quelques autres petits tableaux du pays, im Edson, un Huot, deux Dyonnet, etc..

Dans la salle à manger, de nouvelles merveilles : un vaste Guillaume Héda, VAiilomne, les Filles de Lof h par le Guerchin, presque dans les mêmes dimensions, deux Félix, deux Gaston Roullet, un Yeen King, et divers autres paysages, avec une délicieuse marine de Reeves.

J'en passe évidemment, et peut-être des meilleurs ; du reste, la maison tout entière est garnie de portraits de famille et de toiles diverses, que Fréchette, avec son flair de connaisseur, a su découvrir un peu partout, aussi bien dans les magasins de bric-à-brac et de fripiers que chez les marchands de tableaux. C'est là sa passion et sa distraction. Si l'on s'en étonnait, il serait capable de vous répondre, en vous renvoyant tout droit à la page qui suit la citation de Concourt dont j'ai peut-être abusé tout à l'heure :

" A l'heure où l'on devient vieux, malingre, souffreteux, il faut songer à meubler, pour la maladie, un coquet logis, où elle sera moins laîde pour les autres et pour soi-même, et se préparer au mi''"' d'élégances à accueillir la mort en délicat."

Un des traits caractéristiques, la dominante même du caractère de Fréchette est son amour pour la France ; c'est plus que de l'amour, c'est une véritable dévotion ; d'aucuns diraient du fanatisme.

Fréchette, tout en étant un excellent citoyen britannique, loyal sujet de Sa Majesté, est bien l'apôtre de la France au Canada : un ambassadeur qui ne lui coûte rien.

Parcourez ses salons, visitez son cabinet, sa chambre à coucher, partout, sur les murs, sur les meubles, vous trouverez des souvenirs de France, des figures françaises : artistes, diplomates, marins, militaires, écrivains, toute la g'amme. Chacun a voulu remercier ce noble

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ami de l'accueil chaleureux qu'il ne manque jamais de faire à "l'oiseau qui vient de France."

Sa maison est un pied-à-terre pour les artistes de renom et les grands écrivains qui visitent notre pays ; mais ce sont les étoiles françaises surtout qu'on y accueille le plus somptueusement et à cœur plus largement ouvert : Sarah Bernhardt, Coquelin, Rhéa en savent quelque chose.

Fréchette est bien connu à l'étranger. Il est un des très rares Canadiens dont la réputation ait réellement traversé l'Océan. Seul des nôtres, avec la grande cantatrice Albani, il a eu l'honneur du Larousse et des autres encyclopédies récentes, non-seulement en France, mais en Italie et ailleurs. Il n'en est pas plus orgueilleux pour tout cela.

Chevalier de la Légion d'honneur, officier d'Académie, membre de l'Académie de Rouen, la deuxième de France, membre de l'Union des Lettres françaises, membre décoré de l'Association des Félibres, parrain de trois clubs littéraires de notre continent : le cercle Fréchette de Chicago, le cercle Fréchette de Minneapolis, le club Fréchette de Montréal, docteur en droit, docteur ès-lettres dans trois universités, membre de la Société royale, membre de l'Institut impérial de Londres, lauréat de l'Académie française, Fréchette est tout cela, et, au milieu de ces honorables parchemins, il n'a pas plus J'air de songer à la gloire que lorsque, à l'âge de quinze ans, il sortait le matin de sa modeste pension pour aller casser de la pierre à macadam dans les rues d'Ogdensburg, après avoir fui le toit paternel pour échapper aux aménités d'une marâtre qui n'avait pas le don de comprendre les âmes poétiques !

On dit qu'il a eu ses chagrins ; en tous cas, il les a bien portés, car il n'y paraît guère, D'ailleurs, je suis convaincu que, même s'il a eu ses moments de tristesse, il n'a jamais manqué l'occasion de rire tout son saoul, lorsqu'elle s'est présentée à lui : il i aurait rcgtctté toute sa vie. C'est le compagnon le plus agréable, le convive le plus entraînant, le partenaire le plus irrésistible qu'on puisse rencontrer. Son répertoire d'anecdotes désopilantes est intarissable. Toujours le mot amusant, toujours l'allusion comique : c'est la gaieté en personne.

Le rire, chez lui, est h l'état endémique ; et il rit de si bon cœur, il y va si sincèrement, que la contagion est immédiate. Il ferait rire un mur, une statue, un mort !

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inutile de dire combien il est recherché en société ; le siège où il est assis, le coin de la pièce où il se trouve, forme immédiatement le noyau d'un cercle sans cesse s'élargissant, d'où partent de sonores éclats de rire, l'un n'attendant pas l'autre. Aussitôt, d'instinct, on dit sans se retourner : " Encore Fréchette qui raconte des histoires !"

A table, il est étincelant d'à-propos, de vie ; pas un instant ne s'écoule sans quelque nouvelle saillie, quelque pointe spirituelle, quelque riposte piquante et joyeuse. Et ce qui est .igréable, qui plaît surtout, c'est que cette gaieté n'a rien de factice, qu'elle est naturelle, sans effort, elle part du cœur.

Ce g-raud talent de narrateur, Fréchette ne se contente pas de l'employer pour régaler ses amis; il sait s'en servir aussi pour accomplir ses devoirs de bon Français dans les autres pays comme au Canada. 11 poursuit sa noble mission jusque dans le vieux monde, où chacun de ses voyages marque un effort nouveau pour dissiper les ténèbres épaisses qui couvrent là-bas l'histoire des premiers Français de la colonie.

11 ne manque pas une occasion de faire connaître les héroïques abandonnés qui, sur ce continent, ont fait souche de nation. Leurs actes de bravoure, leur dévoûment patriotique, leur fidélité à la France, il les proclame bien haut et sait les faire admirer.

— C'est un plaisir, me disait-il dernièrement, de voir combien les personnes instruites s'intéressent à nos grandes luttes. Ainsi, ajoutait-il, j'étais, il y a cinq ans, l'hôte de Mgr Thomas, fait cardinal au dernier consistoire. Xous étions réunis dans le salon du palais archiépiscopal. Mgr Thomas avait auprès de lui un certain nombre de membres cminents de son clergé, et il me demanda de lui dire quelques-uns de mes poèm.es historiques. Après en avoir ciotuit plusieurs, je me risque à déclamer les Excommunies, où, comme tu ><ais, je raconte la mort des derniers rcfractaires à la domination anglaise maudits par Mgr Briand et enterrés dans un champ sans les prières de l'Eglise. Je n'étais pas sans quelque inquiétude sur le sort de ma tentative ; pourtant, je remarquai, à ne pas m'y tromper, que le digne prélat me suivait avec une attention et un attendrissement non dissimulés. Enfin, quand je terminai par ces vers :

Sans de!iiander à Dieu si j'ai tort en celn, Je découvre mon front devant ces tombes-là,

j'eus la joie d'entendre Mgr Thomas dire aux chanoines qui étaient

les plus rapprochés de lui, de façon à ce que tout le monde entendît : "Je ne doute aucunement du salut de ces braves gens : le patriotisme porté à cet excès est une vertu dont Dieu sait tenir compte." Des paroles comme celle-là, ajoutait F'réchette en concluant, consolent de bien des injures.

Fréchette a tâté aussi de la politique, mais elle n'a laissé chez lui que des souvenirs peu attrayants. Durant cinq années il a représenté le comté de Lévis au parlement fédéral ; mais il a renoncé depuis longtemps à faire, malgré eux, le bonheur de ses concitoyens.

Aujourd'hui, il admet son inaptitude à tirer les ficelles parlementaires et budgétaires. Nous l'en croyons sur parole, car sa franchise toute prime-sautière a dû lui faire plus d'une fois la réputation, peu avantageuse en politique, d'un fameux empêcheur de danser en rond. Il a eu raison d'abandonner la carrière. Un homme qui a la philosophie, comme notre poète, de toujours chercher à voir le bon côté des choses doit se trouver quelquefois terriblement dépaysé dans les " conseils de la nation ".

Sur ce, je me retire, enchanté d'avoir dit un peu des bonnes choses que je pense de mon ami. Si vous ne me croyez pas, allez en juger par vous-mêmes. Vous serez bien reçus.

— Mais, me dira-t-on, et le portrait ?

C'est vrai, j'y pense, je l'ai oublié

Je ne vais pourtant pas recommencer ; d'ailleurs, vous avez la photographie.

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