LES ROIS EN EXIL
Qui a oublié le souper que fit Candide avec six étrangers dans une hôtellerie de Venise? « Cacambo » qui versait à boire à l'un de ces étrangers, s'ap- » procha de l'oreille de son maître vers la fin du » repas et lui dit : Sire, Votre Majesté partira quand » elle voudra. La chaise de Votre Majesté est à Pa- » doue et la barque est prête. » Il en va ainsi ])Our tous les convives jusqu'au sixième, à qui un sixième domestique dit assez irrévérencieusement: « Ma foi, Sire, on ne veut plus faire crédit h Votre » Majesté, ni à moi non plus ; et nous pourrions » bien être coffrés cette nuit, vous et moi. Je vais » pourvoir à mes affaires. Adieu ! » Si Candide, qui est étiîrnel et qui continue à cultiver son jardin pour oublier le meilleur des mondes de Pangloss, lit
le nouveau roman do M. Alphonse Daudet, il verra que rien n'esl changé depuis cent vingt ans, et que ce qui était vrai, ou du moins vraisemblable, en 1759 l'est aussi en 1879. Il y a encore des rois exilés, mais il y a toujours des rois sur le trône ; ce qui prouverait que, malgré le grand nombre des révohitions, le progrés de Thumanité n'est point, aussi marqué qu'on se l'imagine.
La seule différence entre le siècle passé et celui-ci, c'est qu'au lieu d'aller à Venise, les porte-sceptre découronnés viennent à Paris, où, selon M. Alphonse Daudet, ils font durer le carnaval trois cent soixantecinq jours par an. A ces rois-là, la France républicaine peut donner asile. Ils jouent au naturel le rôle de l'hilote ivre, et leurs journées sont trop bien (unployées pour qu'ils aient le temps de conspirer. Ils se lèvent tard, la tête lourde, le corps las, la pensée tout entière encore à leurs pertes de jeu ou h l(îur bonne fortune de la veille. A demain les affaires î >i'est-ce point déjà l'heure des courses ou l'heure du Bois ? — Si l'on est en avance, on fera une halte sur la route chez quelque fille à la mode. — Au retour, ou monte au cercle « prendre le ton » ; puis on va dîner au cabaret en téte-à-tête galant ou eh folle compagnie. On passe une heure ou deux dans l'avantscène d'un petit théâtre ou au foyer de la danse, à l'Opéra, et l'on achève la nuit au cercle à une table
do baccarat, à moins qu'on n'aille se griser princiùronienl au grand i 6 ou au grand 18.
Telle est l'ai niable existence que mène l'ex-roi Christian, en compagnie d'un héritier présomptif, d'un . prétendant plus ou moins authentique, et, connue on disait dans le programme de je ne sais quelle pièce, « de grands seigneurs sans importance ». — De son royaume, Christian ne regrette lien que la liste civile. 11 y supplée d'abord assez facilement par des dettes et des billets à ordre ; mais le jour étant venu où, comme au roi de Candide^ on refuse de lui faire crédit, Christian a recours à d'autres expédients. H vend des brevets (le ses Ordres ; il délivre, contre bonnes espèces sonnantes et trébuchantes, des titres de duc, de comte et de baron. La reine a pu emporter dans sa fuite (le Kaguse la couronne royale ; à ses yeux, c'est moins un joyau qu'une relique, vieille de six cents années. Christian en fait secrètenuînt (uilever les pierreries, les vend et les fait remplacer par des picMTes fausses ; — si bien que la reine, qui a dénoncé le vol avant de connaître le coupable, se voit forcée de laisser accuser un fidèle serviteur lH)ur sauver l'honneur du roi? Et, pendant que le
vieux Grœb gagne, déshonoré, la frontière, le roi jette sur le tapis vert l'argent qui lui reste de la vente des diamants.
A cette vie dépravante, non seulement Christian a perdu le sentiment du devoir et de l'honneur, il y perd tout souci de sa dignité de roi et de sa dignité d'homme. Un matin qu'une députation des membres royalistes de la Diète d'Illyrie s'est rendue h la villa de Saint-Mandé pour faire à la famille royale hommage de dévouement, le roi rentre dans un tel état d'ébriété, qu'il roule ivre-mort sur le . tapis de sa chambre, devant la reine. Ce roi indigne, qui malgré tout représente la royauté, a encore des partisans. Pour lui, on va tenter un coup de folle audace, une descente à main armée en Illyrie, quoique chose comme l'expédition de Murât à Naples on septembre 1813. Deux cents jeunes gens de la noblesse d'Illyrie et de la noblesse française, ft toujours prête à donner son sang à la bonne cause », commandés par un cabecilla de l'armée carliste, sont déjà embarqués. A Raguse, le bas peuple, muletiers, portefaix, maraîchers, matelots, n'attend que l'arrivée de la petite armée pour se soulever. Tout est prêt, le jour convenu, le signal de l'attaque arrêté. Le roi part pour aller se mettre à la tête de ses partisans. Mais, rappelé par sa maîtresse, une madame Marneffe juive, il passe une nuit
à Fentaincbleau, et entre deux baisers laisse échapper le secret de la conspiration. Prévenue par le télégraphe, la police empoche le roi de s'embarquer et avise les autorités de Raguse du coup de main qui va être tenté. Les royalistes pris comme en un filet quand ils débarquent sur la plage de Gravosa, sont tous passés par les armes. Us meurent en criant : « Vive le roi ! » Christian sent bien quelques remords, mais il ne tarde pas à les oublier dans les bras de Séphora Lévis, qu'il n'a pas honte de revoir. — En vérité, Coupeau lui-môme, le héros abject de r Assommoir, est encore moins infâme et moins immonde que Sa Majesté Christian II, roi dlllyrie et de Dalmatie ! Si c'est un portrait, où donc est l'original ; si c'est un type de pure invention, c'est voir bien en noir l'humanité couronnée.
M. Alphonse Daudet cependant n'aspire pas au rôle de destructeur des tyrans ; il n'ambitionne pas les lauriers de Camille Desmoulins, ni ceux de Henri Hochefort. Au revers de la médaille qui porte à sa face la tétc vulgaire et usée du roi Christian, il a gravé en traits fermes et purs le beau profil de la reine Frédérique. C'est elle et non Christian qui est le roi ; c'est elle -qui personnifie la monarchie ; en elle se sont réunies toutes les vertus royales. Vaillante comme une Amazone, elh^ a défendu six mois Raguse, toujours sur les remparts ou dans les ambulances, tandis que
-2:M) les hommes et les idées
Clii isliaii oubliait l'iuuiv des sorties près do la Fœdor. Confiante en l'avenir, inaccessible au découragement, ardente au travail, elle ne cesse pas, dans Texil, de s'occuper des affaires derillyrie, entretenant des correspondances avec les membres du parti monarchi- (|U(s recevant leurs envoyés, préparant des manifestes ({n'elle fait signer à Christian. Pour cela, Frédérique n'en comprend pas moins le rôle qui convient à la lennne, fiU-elle reine. Elle s'efface toujours derrière lo roi, lui attribuant l'honneur de la défense de Raguse, des pensées qu'elle a pour lui, des projets qu'elle conçoit pour lui, des jours et des nuits qu'elle passe pour lui dans le travail. La reine ne se substitue au roi que parce qu'il n'est pas un roi, et elle garde secrète cette interversion des rôles. Et comme, sacrifiant la femme à la reine, elle refoule au fond de son cœur ses colères et ses douleurs d'épouse outragée ! Toutes les trahisons, toutes l(\s turpitudes, toutes les vilenies de Christian, elle feint de les ignorer; car paraître en souffrir, ce serait les avouer, ce serait avoir à en rougir pour la dignité royale. Frédérique a une seule heure de révolte, quand le roi veut signer sa renonciation à la couronne d'Illyrie. Le gouvernement illyrien ne promet-il pas en échange de rendre à Christian ses biens mis sous séquestre et estimés deux cents millions de francs I La reine alors lui crache à la face toutes ses infamies et toutes ses hontes dans le lan-
gage emporté des Napolitaines. Les mots cinglent comme des coups de cravache et retentissent comme des soufïïets. La scène est vraiment superbe.
A cette reine déchue, à cette femme outrageusement trompée, il ivste une divine consolation, un bien Aipréme : son fils Zara, qu'elle aimiî en mère et en reine. Elle l'élève j)our le trône et dans ses rêves d'avenir, elle le voit roi. Ce n'est qu'une espérance, mais Pascal n'a-t-il j)as dit : « Le seul avenir est » notre objet. Ainsi nous ne vivons jamais, mais » nous espérons de vivre. » Un moine exalté, qui est h la fois le chapelain et le confident de la reine, a (Ircouvert, comme précepteur, un certain Elysée Mérault. Fils d'un paysan languedocien, blanc fanati(jue, vétéran des bandes royalistes de 1813, ce( Elysée Mérault est un Joseph de Maistre plébéien, un Bonald de brasserie. 11 a passé dix ans dans la bohème politique, littéraire et galante du quartier Latin sans que sa foi royaliste et catholique ait été atteinte. Très érudit d'ailleurs, parleur éloquent et vigoureux écrivain, il peut être précepteur de dauphin, tout connue Bossuet ou le cardinal de Fleury. Il ne manque qu'une chose à son omniscience, c'est de savoir tirer un coup de fusil. Connue il essaye dans le jardin la carabiiK» du petit Zara, la balle ricoche et vient crever l'œil de son royal élève. En vérité, on n'est pas si maladroit ou si malheureux I Le pis est que le voisi-
nage de Toeil mort ne tarde pas à gâter l'autre œil ; l'enfant est menacé d'une complète cécité. L'énucléation peut encore l'en préserver ; mais la reine hésite à laisser faire cette opération qui risque d'être mortelle. Rien n'est plus émouvant que le chapitre où la reine, mêlée incognito à la foule des clients ordinaires, vient consulter un célèbre praticien. Celui-là au moins dira la vérité; il n'invoquera pas la raison d'État en faveur de l'opération, puisqu'il ne connaît ni la reine ni le petit roi. 11 commence par dire que, si l'enfant est bien constitué, la chose sera sans danger. 11 fait alors déshabiller Zara, l'examine, le touche, l'ausculte. « Madame, dit-il, votre enfant est » en effet menacé de perdre la vue... Et pourtant, si » c'était mon fils, je ne l'opérerais pas... Sans bien » m'expliquer encore cette petite nature, j'y constate » d'étranges désordres, un ébranlement de tout » l'être, surtout le sang le plus vicié, le plus pau- » vre... » — «Du sang de roi ! » s'écrie Frédérique dans une dernière révolte de fierté, dans un suprême accès de désespoir.
C'est la fin d'une race, comme dit M. Alphonse Daudet, car l'enfant ne sera pas opéré, et le roi aveugle ne régnera pas. — « Qu'importe qu'il règne, mon )» Dieu ! dit la reine, qu'il vive! qu'il vive!... »
Le critique se sent un peu désarmé devant ces belles scènes, ces pag(^s émouvantes, ces vivants tableaux du Paris moderne. Il est sans cesse sous le charme de Tesprit et du sentiment, qu'il lise la jolie histoire du ouistiti de Colette ou la lettre qu'écrit à sa femme le prince de Rosen condamné à mort, ces adieux qui rappelh^nt le dernier billet de Camille à Lucile ; qu'il assiste au bal de l'hôtel de Rosen, la veille du départ des volontaires, ou qu'on lui présente la clientèle cosmopolite de l'Agence Tom Lévis. Et cependant, à juger le livre dans son ensemble, on est forcé de reconnaître que ce n'est pas une œuvre d'une seule venue, accomplie, définitive, comme par exemple Fromoni jeune et Risler aîné. M. Alphonse Daudet, nous en sommes assuré, écrira quelque jour un roman de cette valeur; mais, en attendant, on serait tenté de répéter à l'auteur des Contes du lundi le refrain de Dinarzade à sa sœur la sultane : a Contez-nous un de ces contes que vous contez si bien. » — M. Alphonse Daudet ne saurait sans doute s'offenser de voir constater sa suj)ériorité, entre tous ses contemporains peut-être, dans un genre qu'a illustré Voltaire et qui a illustré Mérimée.
Le style des Rois en exil a ses admirateurs. Pour
nous, loiit on reconnaissant les rares mérites d'écrivain de M. Alphonse Daudet, nous ne pouvons ne pas protester contre Tespéce de révolution qu'il tent^ dans la langue. L'auteur de Fromont jeune et Risler aine, des Contes du lundi, des Rois en exil^ le poète fl(^s Amoureuses, est né écrivain. Il a ce don inné d'écrire qui ne peut s'acquérir par le travail, et il a de plus la science de la langue à laquelle les dons natifs ne suppléent jamais qu'à moitié. Aussi n'est-ce pas parce que M. Alphonse Daudet emploie les njots (( mouvementer », (( s'activer », (( courbaturé », « brocante », « gaminaille », et autres barbarismes ou termes ultra-familiers qu'il lui faut chercher des chicanes de maître d'école. Libre à lui ! Il sait aussi bien que quiconque, et quiconque sait aussi bien que lui que ces mots-là ne sont pas français et qu'ils ne le seront jamais. Personne ne s'abusera là-dessus. Mais ce qui pourrait bien abuser le publia, le public des lettrés et des écrivains tout comme l'autre, c'est la syntaxe même de M. Alphonse Daudet. Ne peut-on pas être pris à ce style vivant, coloré, pittoresque, souple, hardi, magique, qui a le mouvement, qui a le relief, qui a la couleur, et dire : Comme c'est admilablement écrit !
Admirablement rendu, admirablement peint, d'accord. Admirablement écrit, nullement. On devrait même dire : pas écrit du tout. M. Alphonse Daudet,
nous ie répétons, possède à fond la langue française ; il en connaît toutes les ressources et toutes les richesses ; il en a surpris les derniers secrets. Pourquoi, volontairement, en méconnaît-il Tesprit et le principe ? pourquoi la violente-t-il en voulant lui faire donner au delà de ce qu'elle peut donner, en voulant lui faire exprimer des effets et des impressions qu'aucune langue, et elle moins que toute autre peutêtre, ne saurait rendre? Que dirait-on d'un mécanicien qui, avide de liberté et d'espace, ferait dérailler le train qu'il conduit, pour courir à toute vapeur par les plaines, les forets et les montagnes ? C'est pourtant ce qu'a osé tenter M. Daudet. Sa prose est une prose déviée. De la langue française, ferme, précise, nombreuse, pondérée, qui a ses règles sévères et ses formes fixes, il a fait une langue fluide, libertine, sans mesure, tour à tour flottante ou saccadée, insoucieuse de toute construction, rebelle h toute analyse grammaticale. Ces longues périodes courant d'incidence en incidence, se jouant, à l'aide des adjectifs verbaux et des participes, des difficultés euj)honi- (juesdes relatifs quiei que; ces fatigantes exportions ne s'arrcHant qu'après avoir épuisé tous les mois donnés par le vocabulaire sur un même ordre d'idévs ou sur une même espèce de choses ; ces suitc^s de phrases courtes, halelaïites, heurtées, le plus souvent sans verbe, séparées par des points de suspi^n-
sion ; ces manières de dire : « Des illusions chantantes » et planantes comme la musique des cuivres » , ou « on voyait des châles et des blouses pendus aux ï> branches, des lectures, des siestes, de laborieuses » coutures accotées k des troncs d'arbre, des clairières » où voltigeaient des bouts d'ëiofîe pas cher,,,)) ; ces étranges constructions : « A peu près à la même » heure, Elysée se promenait seul dans le jardin de » la rue Hertillon, sous les verdures légères, pénétré » par un ciel lavé, éclairci, un de ces ciels de juin où reste des longs jours une lumière écliptique, décou- » pant très net ses ombrages sur le tournant blafard » des allées et faisant la maison blanche et morte, » toutes ses persiennes closes ; » tout cela esi d'une langue très habile, très savante, très colorée, très pittoresque; mais on peut se demander quelle est cette langue-là*.
Revenons au roman. Le sujet, si bien rajeuni et renouvelé qu'il soit, n'est rien moins qu'original. Enlevez à Christian la couronne qu'il porte si mal, et ce sera la vieille histoire du mari qui abandonne sa femme, ruine ses enfants, déshonore son
1. Nous prenons plaisir à reconnaître que, dans les ronaans publics depuis les Rois en exil, particulièrement dans lÉvangéliste et dans Sapho, M. Alphonse Daudet, sans rien perdre de ses qualités de peintre-écrivain, est revenu à un style plus sobre, plus simple, plus conforme au génie de la prose française. — Juillet 188b.
nom. — Il n'est pas besoin d être roi pour cela ! — En outre, l'action n'est point suivie. On ne saurait citer un seul chapitre qui soit la suite inunédiate du précédent. Entre deux chapitres, il se passe des mois. Le lecteur resté à Saint-Mandé, se retrouve à Raguse, à moins qu'il n'ait été laissé à l'Agence Tom Lé vis, auquel cas il entre chez la reine. Le roman a l'unité d'action qui faisait si complètement défaut au Nabab, mais il y manque la continuité d'action que M. Alphonse Daudet avait très bien observée dans Fromont jeune et Risler aîné.
On pourra objecter que les Rois en exil n'étant point précisément un roman, on ne saurait, en raison du genre spécial de cette œuvre, la juger d'après les règles d'aucune poétique. Ce livre tient du roman, mais c'est aussi de la satire, du pamphlet, de l'histoire, de la chronique; c'est un tableau de Paris, comme aurait dit Mercier ; c'est un tableau de la Vie, comme aurait dit Restif ; c'est un roman d'histoire moderne, comme dit M. Alphonse Daudet dans sa dédicace. Donc l'intrigue y est secondaire. L'auteur n'a pas voulu décrire les débordements d'un homme, les douleurs d'une femme et d'une mère ; il a voulu peindre cette anomalie : les rois sans royaume. Y a-t-il tout à fait réussi? Cette œuvre qui a l'intérêt, l'émotion, le charme, l'esprit, parfois même la force, justifie-t-clle ce grand titre à la Volney ou à la Joseph
de Maistrc : les Rois en exil? M. Alplionse Daudet ne l'a-t-il pas conçue moins en philosoi)he qu'en satirique? A-t-il jK'int les rois en exil, ou plutôt n'a-t-il p«'int qu'un roi en exil ? et quel roi ! Sont-ils dans son livre, en leur mélancolique désabusement ou en leurs espérances toujours renaissantes, en leur vie claustrale liantéc par les regrets, quelquefois par les i-emords, ou en leur existence active, renq)lie et enfiévrée par l'intrigue, tous les souverains qui, depuis quelque vingt ans, ont été les hôtes de la France, et tous ceux qui. Français, ont subi l'exil à l'étranger ? Peut-on montrer l'exil des rois dans la vie de débauche de Christian II ? Peut-on de là tirer cette conclusion qui se dégage de tout le livre, que les rois détrônés ne ixîuvent échapi)er à la bohème de l'exil, et que l'exil est pour eux une école de corruption ? Le héros de M. Alphonse Daudet n'est pas un exemple. Ce n'est ni Paris ni l'exil qui l'ont corrompu. La boue ne peut élre salie. Christian est né avec l'âme de laquais dont jiarle Ruy Blas, et c'est de plus un imbécile. A Paris, il fait un triste personnage ; mais, sur le trône, il eut été un bien pauvre roi. — C'est, d'ailleui*s l'avis d(^ ses sujets, puisqu'ils l'ont chassé après deux ans de règne.
Novembre 1879.
L'BVANGBLISTE
Eckcnnaii nous a conservé cette parole de Goethe. c Si l'on traite iininédiateinent et quand Tinïpression ») est toute fraîche le sujet qui est venu s'offrir à vous, n ce (ju'on fera aloi's sera toujours bon. » Cette lieureuse aventure d'un sujet qui s'offre à l'écrivain et (ju'il traite sous une impression toute fraîche vient d'arriver à AI. Alphonse Daudet. 11 voit les larmes d'une pauvre fennne. 11 l'interroge. C'est une mère à (jui Ton a pris sa fille. Cette douloureuse histoire, M. Alj)honse Daudet la raconte sous le coup de Témolion (ju'il en a éprouvée; et il la raconte sobrement. Il fail un récit simple, émouvant, presque austère, d'une impression profonde.
Dans ses derniers livres, M. Alphonse Daudet avait pr<)di;ué les trésors de sa psychologie à l'analyse de
sentiments accidentels et à Tétudc de caraxîtères en dehors des règles communes. Pour peindre le cœur humain, il adoptait souvent le principe de la peinture de genre de préférence à celui de la peinture d'histoire; il s'attachait à montrer les particularités curieuses plutôt qu'à rendre les traits généraux. Ces personnages qu'on n'a pag oubliés, Jansoulet, le docteur Jennekins, Monpavon, Félicia Ruys dans le Nabab; Christian, Elisée Mérault, Séphora, TomLévis dans les Rois en exil ; Numa, Audiberte, le Tambourinaire dans Numa Roumestan, inspirent plus de curiosité que de véritable intérêt. Ils ont la vie, certes, mais c'est grâce à l'art infini de cet écrivain qui anime tout ce qu'il touche. Leurs sentiments et leurs passions, le lecteur les admet par hypothèse et les conçoit objectivement; le moi n'en est pas remué. « Nous trouvons toujours du bon sens à ceux qui pensent comme nous, » a dit La Rochefoucauld. Ne pourrait-on pas appliquer cette réflexion aux études psychologiques et dire : Nous sommes d'autant plus touchés des sentiments d'autrui, que nous sommes susceptibles d'en éprouver de pareils. Dans l'Évangéliste, M. Alphonse Daudet a montré les déchirements du cœur d'une mère à qui soudain et pour toujours l'on arrache son enfant. Voilà une douleur poignante et vraie qui correspond aux sentiments de chacun; voilà un drame domestique qui fait vibrer
au fond de nous-meiiie le moins que nous ayons de sensibilité. Voilà un sujet essentiellement humain qui jicut inspirer une œuvre de premier ordre.
Accorder une telle importance au sujet n'est-ce point rabaisser l'art du romancier, puisqu'il est possible que les hasards de la vie apportent le plus beau sujet au plus méchant écrivain ? L'on peut admettre, en effet, que pareille conjoncture se présente assez fréquemment. Mais le plus souvent il en est comme du paysage qui s'offre aux yeux d'un aveugle et comme de la mélodie qui vient à l'oreille d'un sourd. On conte que c'est la chute d'un gland qui fit découvrir à Newton la loi de la gravitation. Au lieu de Newton, mettez moi ou vous. Cent millions de glands fussent tombés sur mon nez, ou même sur le vôtre, que l'axiome « les corps )) s'attirent en raison de leur masse » serait encore à formuler. N'observe pas qui veut; de plus, tout homme n'est pas apte à tirer parti de ses observations. Pour. que l'imagination soit mise en éveil, il faut d'abord que l'esprit ait la faculté imaginative. Or cette faculté, différente chez chacun, sera stimulée chez chacun par des causes différentes. Dans une histoire (ju'on lui raconte, dans un fait dont il est témoin, dans un procès qu'il lit, tel verra l'idée d'un roman, tel l'idée d'un drame. Tel autre verra bien le roman ou le drame, mais il ne l'écrira
4i-2 LES HOMMES ET LES IDÉES
pas, parce que ni ce roman ni ce drame ne sont dans son idiosyncrasie. 11 est donc permis de dire que, lorsqu'un romancier prend dans la vie un sujet proportionnel à son talent et concordant avec sa nature, ce sujet devient sien :
Publica materies privati luris erit...
L'écrivain a fait véritablement œuvre originale en le découvrant où d'autres ne l'ont pas vu.
Et, si même le sujet a été trouvé fortuitement, tiueile part créatrice a l'auteur dans la conception et dans l'exécution ! Le hasard ne lui a donné, avec l'idée première du roman, que quelques caractères, quelques situations. 11 n'a de tout cela qu'une impression confuse et de fugitifs souvenirs. Les modèles qui posent devant le peintre se dérobent au romancier. 11 ne peut demander aux persoimes qu'il met en scène le secret des mobiles qui les ont fait agir, des sentiments auxquels ils ont obéi ? Que de détails lui échappent, à quoi il devra suppléer par ses observations antérieures sur les autres et sur lui-même, par sa connaissance du cœur humain, par l'intuition de son génie I Combien de lacunes à remplir! 11 faut décider l'instant précis où doit commencer le roman, pehidre le décor, grouper autour des héros des personnages accessoires qui aideront h l'action sans l'embarrasser, of ceux-là les cu'e:* son-
veut de loutes pièces ; il faut faire naître les péripéties, développer les caractères, préparer et amener les scènes capitales, modifier ou inventer le dénouement, car, dans la réalité, il n'est guère de dénouement, ou, s'il y en a un qui ne soit pas la mort, il est presque toujours banal. 11 faut encore dégager discrètemenU pour ainsi dire sans qu'il y paraisse, la moralité ou la philosophie de l'œuvre, et il faut enfin donner à cette œuvre la vraisemblance, le mouvement, la vie. Le sujet trouvé, il reste encore tout à faire. Mais il ne s'ensuit pas de cela que le sujet soit une chose secondaire.
L'influence d'un beau sujet sur la composition et l'exécution d'une œuvre, et conséquemment sur sa valeur au point de vue esthétique, est manifj'ste dans rEvangéliste. Le sujet de ce roman est tel, que celui qui s'est proposé de le traiter en est comme possédé. Il règne en tyran sur l'esprit du romanci(T, il maîtrise sa volonté. M. Alphonse Daudet n'a plus la tentation, à laquelle il succombait souvent, de faire l'école buissonnière dans des descriptions sans utilités, conune la foire au pain d'(^ pice des Rois en exil, et dans les épisodes saïis lien, comme la famille Joveuse du Nabab. Dans rÉvangéliste, il n'est pas une figure accessoire qui ne puisse justifier sa relation déterminée avec les ligures principales ; il n'est pas une scène qui ne
:2ii LES HO&IMES ET LES IDÉES
soit nécessaire à raclioii ou au développement des caractères ; il n'est pas une description qui ne s'impose pour expliquer une situation ou ajouter il son effet. D'ailleurs, lés descriptions, qui donnait plutôt rimpression d'un site ou d'un intél'ieur que ses petits détails, sont courtes. Il semble que l'écrivain soit toujours pressé de revenir au drame. Il se concentre dans l'âme même de son roman. Aussi atteint^l à une intensité et à une continuité d'intérêt qu'il n'avait point trouvée jusqu'ici.
La composition est d'une ordonnance simple et magistrale. Les caractères s'accusent à mesure que marchent les événements. Les scènes sont admirablement liées entre elles. Tout concourt à Faction, tout est préparé de loin, tout survient au moment qu'il faut. Rien qui n'ait sa raison. Pas un détail, pas un incident, pas un mot qui ne soit mis en vue de la catastrophe finale, pour Famener logiquement et en augmenter l'impression douloureuse.
Voyez, dès la première page, comme sont indiqués le caractère et les sentiments des deux femmes, la mère veuve et la fille orpheline. Leur mutuel amour est infini, et elles trouvent le bonheur dans cette grande affection, a — Aimons-nous bien, « ma Linette, ne nous quittons jamais. — Jamais 1 » répond tendrement Élinc, tu sais bien, jamais 1 »
Leur séparation sera d'autant plus déchirante. Madame Ebsein est la meilleure des mères, mais elle est faible, irréfléchie, quelque peu aveugle et vaniteuse; elle ne se rend pas compte des choses, ne sait pas en prévoir les conséquences, ne s'étonne de rien en attendant qu'elle s'étonne de tout. On conçoit que la terrible présidente de l'OEuvre. des dames évangélistes, la toute-puissante Jeanne Autheman, ne trouvera pas d'obstacle pour pénétrer dans le tranquille intérieur des Ebsein, y apportant le trouble et la désolation. Le prestige de sa grande fortune, la notoriété de son nom, le bruit de ses sentiments religieux lui en donneront l'accès. Madame Ebsein ne sera-t-elle pas bien flattée de voir à sa fille une telle protectrice, et très heureuse de penser que cette chère Éline gagne a sa corbeille de mariage » on traduisant des livres pieux I
Éline, elle, est aimante et docile; elle substitue la volonté de sa mère à la sienne propre. Animée de l'esprit d'abnégation, elle est prédestinée à tous les sacrifices ; elle s'immolera à sa mère ou à son mari, h son enfant ou à son Dieu. Calme et réservée, ayant autant de raison que de cœur, elle est cependant sujette aux rêveries et aux visions. « Sous des » dehors tranquilles, c'est une âme vibrante où dort » toute la femme du Nord, sentimentale et mystique.!
Ainsi Éline est trop bien préparée à « l'évangélisation
iiH LES HOMMES ET LES IDÉES
(le madame Antheman. Quels ravages vont produire chez wtte vierge mélaneolique et exaltée les maximes troublantes des traités piétistes, l'trlat des témoijxnages publies des eonvertis, Taustérité solennelle de la Retraite de Port-Sauveur, le triomphant exemple de madame Autheman, Va Évangéliste », la grande mystiipie qui, jeune, belle et riehe, s*est donnée tout entièiv à Dieu !
D'autre part, voiei Charles Lorie, le fiancé d'Éline. Son earaetére est le manque de caractère. C'est la bonté et la douceur mêmes, mais il est timide, craintif, embarrassi' d(^ tout. Quel que soit son chagrin de IKTdre Éline, il n'aura gaixle de se compromettre pour la recouvivr ; il ne jouera pas à cela sa petite placi» au ministèn' de Tintérieur. Charles Lorie n'est pas l'homme des «Milévements! C^» personnage, à la fois ridicule et touchant, est veuf et père de deux petits enftmts; il est d'intelligence moyenne, de liicun» ordinaire et il a prés du double de Tàge d'Kline. Dans les s(Mitiments de la jeune fdle pour lui il entre plus de charité que d'amour. C'est par les enfants de Lorie qu'elle a connu celui-ci ; elle sera leur seconde mère. De plus, Lorie a promis que la vieille madame EbsiMn vivrait avec le ménage. Élini^ se dévoue à celte mère, à ces orphelins. C'est par devoir qu'elle s'est promise à Lorie, c'est par devoir qu'elle se dégagera. Lori<» n'est pas do ceux
i inspirent la passion, oX la passion sauverait Éline; lis entre deux devoirs, elle choisira le plus austère. Pour madame Authcman, il n'y a pas à s'étonr qu'elle risque le scandale, le blâme public au nple, le retentissement d'un procès en séquestran, qu'elle aille jusqu'à employer des drogues tétajues dans le seul dessein de convertir Éline. C'est c celte conversion en vaut dix autres pour l'ave- • de (( rOEuvre ». Dans « le troupeau d'ouvrières », i vont porter la parole divine aux quatre coins de France, l'Évangéliste ne compte que de pauvres es, vieillies, maladives, contrefaites, grossières, is intelligence ou du moins sans culture, — des ^héritées « rebut du célibat, épaves du flot de misère, heureuses de venir échouer à Port-Sauveur et d'apporter au Dieu de l'Évangéliste ce dont l'homme n'a pas voulu ». Éline a la jeujis(% la grâce, la beauté. La séduction même de sa isonne ajoutera à l'eflet de son éloquence. Elle fichera le salut d'une bouche qui pourrait appeler la damnation. Et, d'ailleurs, qu'importent h idamc Autheman les dangers pour elle-même, 1 larmes et les souffrances des autres I Cette femme cœur de bronze, cette sectaire aveuglée ne sauit reculer devant aucune considération d'ordre main quand il s'agit de « la moisson des âmes », mme elle dit dans son jargon de Chanaan.
de madame Aiitheman. Quels ravages vont produire chez cette vierge mélancolique et exaltée les maximes troublantes des traités piétistes, l'éclat des témoignages publics des convertis, Taustérité solennelle de la retraite de Port-Sauveur, le triomphant exemple de madame Autheman, Va Évangéliste», la grande mystique qui, jeune, belle et riche, s'est donnée tout entière à Dieu !
D'autre part, voici Charles Lorie, le fiancé d'Éline. Son caractère est le manque de caractère. C'est la bonté et la douceur mêmes, mais il est timide, craintif, embarrassé de tout. Quel que soit son chagrin de perdre Éline, il n'aura garde de se compromettre pour la recouvrer ; il ne jouera j)as à cela sa petite place au ministères de l'intérieur. Charles Lorie n'est pas l'homme des enlèvements! Ce personnage, à la fois ridicule et touchant, est veuf et père de deux petits enfants ; il est d'intelligence moyenne, de figures ordinaire et il a près du double de Tâge d'Eline. Dans les sentiments de la jeune fifie pour lui il entre plus de charité que d'amour. C'est par les enfants de Lorie qu'elle a connu celui-ci ; elle sera leur seconde mère. De plus, Lorie a promis que la vieille madame Ebsein vivrait avec le ménage. Éline se dévoue à cette mère, à ces orphelins. C'est par devoir qu'elle s'est promise à Lorie, c'est par devoir qu'elle se dégagera. Lorie n'est pas de ceux
qui inspirent la passion, ci la passion sauverait Éline; mais entre deux devoirs, elle choisira le plus austère. Pour madame Autheman, il n'y a pas à s'étonner qu'elle risque le scandale, le blâme public au temple, le retentissement d'un procès en séquestration, qu'elle aille jusqu'à employer des drogues tétaniques dans le seul dessein de convertir Éline. C'est que cette conversion en vaut dix autres pour l'avenir de <( l'OEuvre ». Dans « le troupeau d'ouvrières », qui vont porter la parole divine aux quatre coins de la France, l'Évangéliste ne compte que de pauvres filles, vieillies, maladives, contrefaites, grossières, sans intelligence ou du moins sans culture, — des déshéritées « rebut du célibat, épaves du flot de » misère, heureuses de venir échouer à Port-Sau- » veur et d'apporter au Dieu de l'Évangéliste ce » dont l'honmie n'a pas voulu ». Éline a la jeuness(% la grâce, la beauté. La séduction même de sa [)ersonne ajoutera h l'eflet de son éloquence. Elle» prêchera le salut d'une bouche qui pourrait appeler h la damnation. Et, d'ailleurs, qu'importent <i madame Autheman les dangers pour elle-même, les larmes et les souffrances des autres I Cette femme au cœur de bronze, cette sectaire aveuglée ne saurait reculer devant aucune considération d'ordre humain quand il s'agit de « la moisson des âmes », comme elle dit dans son jargon de Chanaan.
2i8 LES HOMMES ET LES IDÉES
Los jiivmisses posées, la conséquence s'en impose. Ce roman a la ri^eur d'un syllogisme. Étant donnés les caractères, l'on pressent les péripéties et Ton s'attoiid au dénoucîment. Nous ne raconterons pas ce livre qu'on a déjà lu et qu'on voudra relire. Nous ne dirons pas les luttes douloureuses qui déchirent le cœur d'Éline jusqu'au jour où elle trouve un morne repos dans la retraite de Port-Sauveur. Nous ne suivrons pas la mère désolée dans ses démarches et dans ses visites, où partout l'accueillent, chez le consul de Danemark comme chez le grand avocat français, ces paroles sans espoir : « 11 n'y a rien à faire, les Autheman sont trop riches et trop puissants. » Nous ne transcrirons pas les lettres si sèches, si froides d'Éline à madame Ebsein, sur l'une desquelles la mère, indignée et désespérée, écrit ce mot qui fait frissonner : Dernière lettre de ma fille. Nous nous arrêterons cependant à l'une des scènes capitales de rÉvangélisle, car cette scène au caractère grandiose compte vraiment parmi les plus belles et les plus saisissantes du roman français.
Le pasteur Aussandon, le grand orateur de l'Église réformée, le doyen de la Faculté de théologie j)rotestantc, a connu les daines Ebsein. Sa justice se révolte au récit des manœuvres de l'Évangéliste, dont il déplore depuis longtemps le caractère intolérant et la funeste influence. Il ne prendra pas sa
part de la complicité générale. Il va plusieurs fois prier, supplier la présidente de lui laisser seulement voir Éline. Madame Autheman refuse. Alors le vieux pasteur la menace de la dénoncer publiquement un jour de culte. — a Faites, monsieur le doyen, » répond-elle froidement, nous irons vous enten- » dre. » Et elle vient le braver jusque dans l'Oratoire. C'est dans un élan de sainte colère, qu'Aussandon condamne devant le (( tout-Paris protestant » . Torgueilleuse sectaire et qu'il fait tonner, une suprême fois, comme Bossuet à la profession de mademoiselle de la Vallière a après un silence de tant » d'années, cette voix que les chaires ne connais- » saient plus ». Les foudroyantes paroles du prédicateur saisissent tous les assistants ; les cœurs battent, les souffles- s'arrêtent, les yeux se mouillent. Seule madame Autheman reste impassible à son banc.
iMais le moment de la communion est venu. Le pasteur tressaille en voyant madame Autheman, pâle, la bouche serrée, calme en apparence, se diriger vers la table. Il dit lentement, conformément au rite : « Que » chacun s'éprouve soi-même avant de boire de cette » coupe et de manger de ce pain, car quiconque en » mange et en boit indignement, mange et boit sa con- » damnation. » Madame Autheman continue d'avancer. Il dit encore : a S'il en est parmi vous qui ne se » repentent pas et ne soient prêts à réparer le mal
4o() LES HOMMES ET LES IDÉES
» qu'ils ont fait à leur prochain, je leur déclare qu'ils f^ doivent s'éloigner de cette table, de peur de la pro- )) faner. » Madame Authcman ne sVst pas arrêtée; elle est tout près du pasteur ; c'est par elle qu'Aussandon doit commencer la communion. « — Où est Lina? » dit-il à voix basse! L'Évangéliste se tait. « — Où est » Lina, répète-t-il. — Je ne sais... Dieu Ta prise. » Alors, brutalement: « — Passez!... vous ôtes indi- » gne... Il n'y a rien pour vous h la table du Sei- X) gneur ! »
Enflammé de l'esprit de justice, le ministre de Dieu a oublié son devoir, outrepassé son droit. Après le départ des fidèles, Aussandon resté seul dans le temple, songe à ce qu'il a fait. Il ne regrette ni son acte ni ses paroles, (a il avait quelque chose à dire avant de mourir et il est heureux de l'avoir dit »), mais il en mesure les conséquences. Il se voit désavoué par ses collègues, révoqué à soixante-quinze ans. Que lui importerait s'il ne s'agissait que de lui ! 11 irait comme aux années de jeunesse, coucher dans la montagne sous la hutte des charbonniers, prêcher en plein air à l'exemple des pasteurs du désert. Mais il y a ses huit enfants, il y a surtout madame Aussandon, cette tyrannique petite femme, qui peut-être ne lui pardonnera jamais. (( Et lui, le justicier de Dieu, qui n'a pas reculé » devant la gravité de son acte et la vengeanœ des » Autheman, il tremble à l'idée de sa petite femme
M. ALPHONSE DAUDET -i'U
» en colère. » Tout à coup la porte de la sacristie s'ouvre. Madame Aussandon est là. Elle a tout vu, tout entendu et elle se j)récipite (( la mâchoire avan- » eée, le chapeau terriblement eu bataille sur ses » cheveux grisonnants. » — « Bonne ! » bégaye le |)auvre doyen épouvanté. Elle ne lui en laisse j)as chercher plus long. — a Ah ! mon ami, mon cher » mari... brave honmie... » — « Comment?... tu )> sais? )) — (c Oui, oui, et tu as bien fait, et celte » voleuse d'enfant n'a que ce qu'elle mérite. » Elle se jette dans ses bras en sanglotant, et le pasteur trop ému pour pouvoir parler la serre contre son ca3ur dans une étreinte suprême.
Ah! quel habile et grand artiste se montre là Alphonse Daudet! Comme il s'entenJ à bien ménager les (filets ! Connne il sait nous faire passer par les i)lus poignantes émotions et nous soulager soudain avec un cri ou avec une larme. L'oi)pression était tro[) forte. Il fallait, et Alphonse Daudet l'a admirablement compris, que cette angoisse se fondit dans un attendrissement.
Nous avons parlé de VÈvanyélute à certains points de vue de l'esthétique du roman. 11 ne nous convient pas d'entrer dans les questions religieuses que l'on aplusoumohis reproché à l'auteur d'avoir soulevées en écrivant ce livre. D'ailleurs, c'est bien gratuitement, ci'oyons-nous, (jue quelques |»ersonn.'s ont
regardé Thistoirc de la séparation d'Élinc et de sa mère — là est le vrai sujet du roman — comme une attaque contre les Églises réformées. La preuve qu'il n'en est pas ainsi, c'est qu'à côté de l'Évangélistc, M. Daudet a mis le pasteur ; près de madame Autheman, Aussandon. Or quelle religion ne s'honorerait pas d'un tel ministre? M. Alphonse Daudet, nous n'en doutons pas, voit autre chose dans le protestantisme que les revivais et les camp-meetings des méthodistes, de même qu'il voit dans le catholicisme autre chose que les processions à Pai*ay-le- Monial et les pèlerinages à Lourdes en train de plaisir. Pour le romancier, et pour tout lecteur non prévenu, madame Autheman ne représente pas, il s'en faut, la protestante, mais une protestante. Qui s'aviserait, par exemple, de dire que toute catholique convaincue et pratiquante est une madame Guyon ?
VEvangéliste marque fortement dans l'œuvre si variée et déjà considérable d'Alphonse Daudet. Parmi ses contes et ses romans, on en peut citer sans doute qui ont plus de charme et plus de verve, où §e trouvent des figures plus pittoresques, une fable plus attrayante, une psychologie plus subtile. Il n'en est pas qui ait cette unité, ce lien rigoureux entre la conception (?t toutes les parties de l'exécution ; il n'en est pas qui montre à ce point la puissance du romancier
et qui laisse dans l'esprit une impression aussi profonde. Le 'beau et séduisant talent d'Alphonse Daudet a grandi, car il a touché celte fois à la simplicité, qui est le terme suprême de tous les arts.
Mars 1882.
La poésie n'a pas disparu en Grèce avec le cult(» des dieux d'Homère et de Pindare.ll y a toujours eu des poètes chez les Grecs. Quintus de Smyrne, Nonnos, Synésius, Coluthus, Tryphiodore Musée, d'autres poètes encore du iv*^ au vi^ siècle de notre ère, ont été recueillis dans les grandes collections classiques. Le [)seudo-Anacréon n'est peut-être pas antérieur aux princes de la maison Isaurienne. L'Anthologie contient certaines épigrammes qui datent seulement du x^ siècle. Enfin de réœnts travaux ont fait connaître au public lettré de l'Occident un grand nombre de poèmes roniaïques.
1. Etudes sur la littérature grecque moderne, par M.Charics Gidel; Bibliotheca graecamedii aevi (en grec moderne), publication de M. Constantin Sathas; Notice sur Zalacostas (en grec moderne), par M. S. Lambros; Histoire littéraire delà Grèce modeme, par A.-R. Rangabé; les Poètes grecs contemporains, par madame Juliette Lamber.
LA POÉblK GUECQUE MODERNE 255
La i)oésie grecque médiaevale est, d'ailleurs, restée longtemps méprisées par les Hellènes eux-mêmes, k (jui elle ra])pelait des tcniips détestés : Teiupire des l'rancs et la domination ottomane. Mais , aujourd'hui, les Grecs se sentent pris de plus d'intérêt pour les oeuvres de leurs écrivains du moyen âge, et il s'est pioduit dans l'Europe savante un mouvement de curiosité à l'égard du romaïque. Ce njouvement, c'est à un Grec, M. Constantin Satlias, et à un petit grou[)e d'hellénistes français, MM. Charles Gidel, E. Miller, Éniile Legrand, que revient l'honneur de l'avoir provoqué *. Tandis que M. Sathas fouillait, avec un zèle ardent et une activité vraiment extraordinaire, les collections publi(iues et Mes couvents de Venise, de Florence, de Constantinople, de Trébizonde, du mont Athos, y prenant les matériaux de sa Bibliotheca graeca medii œvi, M. Charles (jidel étudiait les mamiscrits grecs de la Bibliothè- ([ue nationale, en donnait des analyses critiques, établissait leurs rajiports avec nos vieux poèmes de chevalerie; et M. Emile Legrand, parcourant la Grèce, la Turquie, l'Asie Mineui'e, la Sicile, découvrait ici un poème, un cycle de chants populaires,
1. Un helléniste allemand, M. Wagner, qui est mort tout dernièrement, s'est aussi occupô de la littérature grecque du moyen Age. Mais il n'a fait que suivre les traces de M. Charles Gidel et de M. Sathas, qui ont inauguré ces études, le premier dès 1862, le sccoml en 1^60.
entendait là un conte de nourrice, un myriologuo, un tragoudi. 11 recueillait ces épaves, il traduisait ces œuvres. Ainsi, la littérature grecque médiœvalc trouva en même temps son éditeur*, son critique et son traducteur.
Est-ce à dire que le moyen âge grec ait produit des chefs-d'œuvre? Les chefs-d'œuvre sont rares dans les littératures de cette période. Le moyen âge est la nuit pour l'esprit, l'enfer pour l'humanité, la Tour de Babel pour les langues qui se déforment, se transforment et se forment. La littérature est à l'image de cette sombre époque : confuse, obscure, sans art, sans lois, sans raison, sans ordre ; des rayons l'illuminent quelquefois, jamais n'y règne la lumière. Or, parmi les œuvres « de cet art confus », selon la judicieuse expression de Boileau, les poèmes romaïques sont loin d'occuper le dernier rang. Ils ont les défauts inhérents à leur temps : l'ambiguïté, les longueurs, les redites, la monotonie, un idiome appauvri et déformé. Mais le Physiologus vaut bien le Bestiaire de Guillaume le Normand, YErotokrilos et Ly bistros et Rhodamné \îûeni hien Pierre de Provence
1. Nous employons le mot éditeur au sens qu'il avait au XVI" siècle, au temps des Aides, des Kallierg», des Estienne. — Outre sa bibliothèque grecque du moyen âge, ]\]. Constantin Sathas a publié plusieurs ouvrages originaut, entre autres une histoire des Grecs sous la domination ottomane.
et Tristan et Yseult, Enfin, pour les Hellènes, l'épopée de Digénis Akritas ^ doit être ce qu'est pour nous la Chanson de Roland,
Entre les œuvres de la poésie mediaevale et celles de la poésie moderne, se place le cycle des chants populaires. Fauriel, Marcellus, Passow, Tomniaseo, Emile Legrand ont fait connaître ces merveilleuses chansons du peuple qui sont, à la fois, plub et moins que des compositions littéraires : touchants myriologues, douces cantilénes d'amour, chants Klephtiques où vibre l'âme de la patrie grecque.
Moins heureux que ces lyriques anonymes, les Néroulos, les Soutsos, les Valaoritis n'ont point encore eu leurs traducteurs, et l'on peut dire que la France ignorait encore sinon leur nom, du moins leurs œuvres, quand en 1877, M. A.-R. Rangabé, qui est lui-même un poète, a pris la peine d'écrire en français une excellente Histoire littéraire de la Grèce modeiyie.
Mais voici pour la poésie grecque une autre bonne fortune. C'est le nouveau livre de madame Juliette Lamber : les Poètes grecs contemporains. Ce livre, dont on louera le style qui a de la grâce et de la chal(»ur, le vif sentiment poétique et les jugements généralement justes, est une étude des plus intéressantes de
1 . 'Axpt'xr,;, gardien des frontières, mot équivalent à marquis, à markgrar, etc.
-2o8 LES HOMMES ET LES IDÉES
la poésie néo-hellénique. Ne croyez pas à des pages volantes de critique; il s'agit d'un chapitre d'histoire littéraire. La poésie grecque moderne est là tout entière, dans son ensemble et dans ses détails, dans ses caractères et dans ses tendances. C'est un tableau achevé dont Grecs et Français doivent également être reconnaissants à celle qui Fa tracé
Ici, nous entendons la question que se posent très ])robablement les lecteurs. Madame Juliette Lamber (^st plus connue par des romans et des articles politiques que par des travaux d'érudition. Sans doute, artiste au suprême degré, elle a toujours aimé le Beau, c'est-à-dire les marbres et les poèmes de la Grèce antique. Toutefois, c'est seulement depuis (jnelques années qu'elle s'est prise d'une généreuse passion pour la Grèce moderne. Or, cette femme, est-elle subitement devenue helléniste ? Sait-elle si parfaitement le grec moderne, qu'elle puisse.juger du style et de l'harmonie des vers, distinguer les difféivnc(?s des dialectes, pénétrer le génie de la langue? La littérature grecque moderne lui est-elle si familière qu'elle ait trouvé et lu les œuvres des deux cents l)oètes qui se sont succédé depuis Rhigas? Ainsi, son livre n'est-il qu'une fantaisie ou une étude de seconde main ? Ce n'est ni ceci , ni cela. Madame Juliette Lamber lit le gi*ec moderne, mais elle ne prétend pas à rivaliser avec les hellénistes de l'Institut et de l'École d'Athènes.
LA POÉSIE GRECQUE MODERNE 2oO
Pour son voyage à travers la poésie néo-holléiiique, elle a pris un guide : un Grec qui est en même temps un poète et un historien, un romancier et un lettré. Elle ne s'en cache pas. C'est à M. D. Bikélas qu'elle dédie son livre, « ce livre, dit-elle, qu'elle n'eût pas fait sans son concours » . Madame Juliette Lamber a été bien inspirée en proclamant cette collaboration d'un caractère tout hellénique. Son livre s'annonce ainsi comme une étude sérieuse et nouvelle.
Rhigas,ChristopouIos, Néroulos, l'Épirote Villaras, médecin d'Ali Pacha, Rizo Rangabé, connu surtout par ses traductions en vers de Corneille, de Racine et de Voltaire, Kalvos, auteur de chants patriotiques, Salomos, qui a écrit V Hymne à la liberté, sont les ])rincipaux poètes de la renaissance grecque.
Constantin Rhigas est un Kœrner et un Tyrtée. Il mourut pour la patrie, et, pendant la guerre de l'indépendance, les Grecs marchaient au combat en chantant ces vers du poète supplicié ;
Jusques à quand, frères, vivrons-nous dans les fers, ou seronsnous traqués comme des bêtes fauves dans les grottes et dans les forêts? Une heure de liberté vaut mieux qu'un demi-siècle d'esclavage. A quoi te servent les grandeurs dégradantes que l'offre un tyran? Il tient dans ses mains ton honneur et ta vie. Venez frères ; jurons sur la croix :
Je jure de ne jamais me courber sous le joug des tyrans et de les combattre aussi longtemps que je vivrai! Si je mspque à mon serment, réduis-moi en poudre, ô Dieu que j'implore !
Ces vers, dans la traduction, sentent un peu la rhétorique. Mais Rhigas les avait signés de son sang. Ce n'était plus là de la rhétorique.
Christopoulos est un des maîtres de la poésie légère. Par l'inspiration, le sentiment, la grâce, il est TAnacréon moderne, à moins qu'il ne soit que le Bérangcr grec. Voici une de ses plus jolies pièces qui rappelle le poète de Téos ; elle le rappelle même trop. L'inspiration tourne au pastiche :
Si mes cheveux blanchissent, en deviendront-ils d*an goût amer? Qu'y a-t-il à redire à leur couleur?... La rose, cette fleur des amours, n'a-t-elle pas été blanche tout^^d'abord, avant que la nature l'ait peinte en mariant le rouge au blanc? Le myrte, aimé d'Aphrodite, couvre ses verts rameaux de fleurs blanches comme des flocons de neige. Zeus lui-même, pour plaire à Léda, ne se fit-il pas cygne, prouvant ainsi que l'amour aime les cheveux blancs comme les plumes du cygne ? Blanchissons donc! Peu m'importe.
Voici encore l'ode à la Grenouille, d'une philosophie toute bachique, et qui semble une fleur tombée de la couronne de V Anthologie :
Grenouille, ma tapageuse amie, tu bois de l'eau et tu chantes : Brékéké. Moi, je bois du vin et je chante: Tra la la. Buvons ensemble toute notre vie, et rions de ce monde qui est fou. Que sont ses biens tant vantés auprès du plaisir de toujours boire ?
LA POÉSIE GRECQUE MODERNE 2<)l
Néroulos est surtout un poète satirique. Dans sa comédie des Coracisliques (langage des corbeaux et langue de Coray),^il ridiculise le système de Coray ou plutôt les exagérations de certains partisans du grand philologue ^ Un vieillard épris du nouveau parler en fait une propagandeenthousiaste.il forge de tels mots, que ses interlocuteurs n'entendent rien à ce qu'il dit. Seul, un amoureux de sa lille s'évertue à converser avec lui . Le bonhomme voulant un jour traduire dans son propre grec le mot salade, ne peut prononcer celui qu'il a composé pour l'exprimer. Le vocable est si long et si terriblement cacophonique qu'il lui reste dans la gorge et manque de l'étrangler. Le jeune homme le sauve en lui administrant comme remède quelques mots
de la langue vulgaire, qu'il lui fait répéter à plusieurs reprises. Désormais guéri, le vieillard donne sa fille à son sauveur. I^ chef-d'œuvre de Néroulos est r Enlèvement du Dindon, poème héroï-comique où le poète fait le tableau satirique des mœurs des riches Phanariotes du commencement de ce siècle. Rien de plus vivant, de plus gai, de plus spirituel que ce Lutrin du Phanar, comme l'a appelé M. Rangabé. Si Néroulos ne chante pas la guerre,
1. Voir sur la comédie des Coracisliques Tintéressanle Élude de M. do Queux de Saint-Hilaire dans VAnnuaire des éludes grecques de 4875,
2Gi LES HOMMES ET LES IDÉES
ainsi que Rhigas et Salomos, il n'en est pas moins patriote. Quand le poète raille les riches grecs du Phanar, qui vivent sous le joug des Turcs sans en sentir le poids, qui ne pensent qu'à s'enrichir, qui ne s'inquiètent que de mesquines rivalités de petite ville, son comique est amer, son ironie cruelle. Voyez ce troupeau de dindons :
Ils marchent à leur perle en cherchant des grains dans la poussière, oublieux de leurs ancêtres qui s'élevaient majestueux dans les airs.
Écoutez le héros du poèmc^ exhaler sa colère comique^ :
Jamais, au grand jamais, il ne m^est arrivé de sentir mon sang bouillonner à ce point, ni lorsque Phôtis a joint à mon nom, dans sa suplique, le mot <c respectueusement » au lieu de « révérencieusement » ; ni lorsque le ci-deyant archevêque d'Ëlassone a prononcé, dans des prières publiques, mon nom à moi après celui de Georgaki, me mettant, moi, un tel seigneur, après ce hobereau-là; — ni même lorsque, l'an passé, dans la rue de Psomatia, un Turc féroce m'asséna un coup de poing dans le dos, et que, me retournant pour lui faire des excuses, mon calpac me tomba de la tête dans la boue, et que, quoique je ne perdisse pas ma gravité, an tailleur qui me vit se permit de rire en ma présence; ce qui me mit dans un tel état de colère contre cet insolent, que je ne pus Toublier (le toute la journée.
Salomos a laissé un certain nombre de pièces lyriques inspirées par le sentiment poétique le plus pur et le plus élevé, mais qui sont malheureusement écrites dans la langue abâtardie des îles
Ioniennes. Toutefois YHymme à la Liberté assure riinmortalité au poète de Zante. C'est la Marseillaise grecque, mais une Marseillaise qui n\a pas été prostituée bêtement et férocement dans les carrefours et autour des ôchafauds, une Marseillaise (\u\ n'est qu'un chant de guerre, comme TOde de Tyrlée. Va\ voici la première stropli(3 :
Je le reconnais au tranchant terrible de ton glaive, je te reconnais à ton regard qui, rapide, mesure la terre. Sortie des ossements sacrés des Hellènes, et forte comme autrefois, salut ! salut ! ô Liberté ! (Dans leurs tombeaux] tu restais abreuvée d'amertume, couverte de honte ; et tu attendais une voix qui te dit : a Revienc ! »
.\vec la Grèce libre se lève un nouveau chœur de poètes. Alexandre Soutzos, Tardent satirique, le liarthélemy, TAuguste Barbier de la Grèce, est un de ceux qui ont donné au grec moderne le plus de correction, de force et d'élégance. Les vers de Soutzos passent justement pour des modèles de langue. Panaghioti Soutzos, digne frère d'Alexandre, a écrit des poèmes, des odes et des drames lyriques.
Al(\\andre Rizo Rangabé, historien, archéologue, romancier, poète lyrique, poète dramatique, poète comique, a traité tous les genres avec un succ^^'s égal et a conquis une des premières places dans la littéral luv grecque contemporaine. Tantalidès rivalise avec Chrislopoulos l'anacréon tique. Orphanidès esl Tauteur de trois poèmes lyrico-t'piques : Chio nsseï*"
:2()i LES HOMMES ET LES IDÉES
vie, le Donjon de Petra, cl Saint Minas, écrits dans une belle langue. II a fait encore un poème satirique, le Tiri liri, plein d'originalité et de belle humeur. Zalacostas, soldat de la guerre de llndépendance, a. chanté les combats auxquels il a pris part. On cile aussi de ce poète un certain nombre de pièces d'un genr(> moins héroïque, tt'moin ce petit chefd'œuvre, le Baiser :
J'ai aimé une petite bergère, une charmante fillette. Je Tai beaucoup aimée. Je n'étais alors qu'un oiseau sans ramagQ, un gjrçon de dix ans.
Un jour que nous étions assis sur l'herbe fleurie : — Maro, écoute, lui dis-je, écoute un mot. Je t'aime, je suis fou de toi.
Elle me prit dans ses bras, me donna un baiser sur la bouche, et elle me dit : — Pour les soupirs, pour les peines d'amour, tu 03 encore trop jeune.
J'ai grandi et je soupire encore pour elle. Mais elle soupire pour un autre. Elle ne se souvient plus. Mais, moi, je n'oublie jamais son baiser.
Venu un peu plus tard que Soutzos, Tantalidès, el Zalacostas, Aristote Valaoritis est un des poètes les plus renonunés de la Grèce. Son inspiration procède dos chants klcph tiques et de Victor Hugo. ^ alaoritis est un Klephte qui aurait lu les Orientales. Il a laissé dimx poèmes, tous deux relatifs à la i-uerre de l'Indépendance, Diakos et Phrosyne, et un recueil do poésies, les Mnémosyne^i , souvenirs de gloire et de deuil des héros qui ont combattu pour la liberté grecque. C'est dans les Mnémosynes que
se trouve cette grandiose j)rosopopée sur VJaehavas, le redoutable ennemi d'Ali Pacha :
Vlachavas, qui t'a enfanté ? quel père ? quelle mère ?
L'Olympe aima la belle Ossa, Ossa la ûère, la désirée. Depuis longtemps il la regardait avec amour. Elle en paraissait émue et craintive à la fois.
Durant une douce nuit de printemps où Tbaleine du myrte embaume Tair, où Técho apporte la chanson du Klephte, l'Olympe dit son amour à TOssa.
Voyez-le, l'amoureux comme il s'est fait beau. Sa chevelure toute blanche flotte majestueusement sur ses larges épaules. Des rayons de lune Pilluminent; elle semble blonde et dorée.
L'Olympe a pour cape des nuages blancs comme l'écume ; pour foustanelle il porte la brume de mai. A sa ceinture brille l'éclair au lieu d'épée, sur son épaule tlamboie la foudre au lieu de fusil. Heureuse la belle qu'aime l'Olympe, ce superbe Klephle 1
Les deux montagnes se parlent bas, toute la nuit... Lorsque l'Aurore parut et que ses couleurs teignirent les hauts sommets, l'Olympe vit TOssa qui rougissait comme une vierge.
Et le temps vint — et l'on entendit, tels qu'un grondement dans les gorges du Pinde, les pas du Klephte, du redoulable Vlachavas. Et les aigles et les éperviers s'écrièrent : « Vallon.', ouvrez-vous ; forêts, écartez vos branche? ; livrez passage au dragon, au génie de l'Ossa. »
Combien d'autres poètes encore méritent d'être cités parmi les contemporains de Valaoritis, et parmi les jeunes écrivains dont la réputation a commencé seulement il y a quelques années : Typaldos, Zambellios, Bysantios, Coumanoudis, Antoniadis, Paraselios, Vlachos, Tertzetis, Cléon Rangabé, Bikelas, Démélrius Paparrigopoulos et Basiliadis, — ces deux derniers morts à trente ans, dans les premiers
ravisseiiieiils d'une rcMionmiée naissante. Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux, disaient les anciens. Dans ces beaux vers, renouvelés de Tidée antique, Paparrigopoulos n'avait-il pas souhaité de mourir au seuil de la vie :
QuMl serait beau de mourir avec la jeunesse, tandis que brille encore le ciel du printemps, clair et limpide et que riliusion recouvre toute chos3 de son manteau enchanté !
Des poètes grecs modernes, les uns ont employé la langue littérale, les autres les divers idiomes populaires. Quelques-uns ont été inspirés par l'antiquité mythique ou historique ; d'autres ont cherché des sujets dans l'histoire du Bas-Empire et dans celle (le la domination franque ; les plus nombreux ont célébré la gueri*e de l'Indépendance. Ceux-ci ont chanté l'amour, ci^ix-là ont chanté les combats. Il y a eu les dramatiques, il y a eu les satiriques. Malgré cette diversité de dialectes et d'inspirations, les j)oètes grecs ont entre eux un caractère commun. Ils sont classiques, au sens que Goethe donnait à ce mot : Le classique, c'est le simple et le sain. Le doute, la mélancolie, le pessimisme et autres maladies du siècle n'ont pas atteint la poésie greajue. Elle ne s'abandonne pas aux vagues rêveries ni aux Irislesses sans cause. Les idées complexes, les pensées métaphysiques, les termes abstraits lui semblent contraires h son génie. Les poiMes de la Grèce mo-
LA POÉSIE GRECQUE MODERNE i67
donic expriment des idées simples. Us disent ce qu'ils voient et ce qu'ils sentent, ce que tout le peuple voit et sent comme eux : Tamour, l'héroïsme, la patrie, les beautés de la nature, les ridicules des hommes. Us peignent avec un profond sentiment et une Tare puissance les hautes monta{i;nes, les vastes forêts, la m(M' étincelante sous le ciel radieux ; mais ils ne cherchent point à faire sentir Vau delà. Us ne dépassent pas dans leurs descriptions les horizons (|u'embrasse leur regard. Comme les vieux Grecs, s'ils ont la tcHe dans le ciel, leurs pieds ne quittent pas la terre. Le caractère général de la poésie grecque moderne est la foi, l'enthousiasme et l'amour de cet ici-bas où il y a de belles femmes et un beau soleil, où l'on entend le chant des oiseaux, le murmure des vagues et, dans les batailles, les détonations de la mousqueterie. — La satire, qui, tour à tour joyeuse, amére ou virulente, tient une si grande place dans la poésie grecque, n'est jamais l'anathéme irrémissibles Le poète satirique n'est pas misanthrope. U dénonce les vices et les ridicules des hommes. U n'enveloppe pas toute la race dans une même condamnation.
M. Rangabé avait simplement rangé les poètes grecs modernes par ordre de date. Madame Juliette Lanjher a adopté un autre mode de classement. Elle divise les poètes grecs modernes en quatre écoles : l'école ionienne, l'école de Constantinople, Tccole athénienne, l'école épirote. — École! le mot est.excessif, sinon tout h fait arbitraire. Plus d'un poète grec apprendra qu'il appartient k l'une de ces écoles avec l'étonnement de M. Jourdain. Il ne s'en doutait pas ! Au lieu d'école, c'est dialecte qu'il faudrait. De même que le grec ancien comptait quatre dialectes : l'ionique, l'éolique, le dorique, l'attique, sans parler des idiotismes locaux et de la prononciation particulière des Béotiens, des Macédoniens, des Messéniens, de même le grec moderne a un certain nombre de dialectes : le phanariote, langue des lettrés de Constantinople, qui est devenu l'athénien puis l'ionien, Tépirote, le chypriote, le candiote, le chiote, le dialecte de Trébizonde et d'autres encore ^ Mais s'il y a des poètes à peu près dans chaque dialecte, il n'y a pas
1. Selon un grec helléniste de nos amis, il faudrait compter aujourd'hui soixante- douze dialectes distincts dazis la Grèce continentale et dans les îles.
pour ceJa une école de poésie. Un idiome provincial ne donne pas nécessairement le génie à part et la communauté de caractère dans les œuvres qui constituent Técole. Puisque madame Juliette Lamber tenait k établir des classifications, pourquoi n'at-elle pas adopté une division plus simple : Técok classique ou académique des poètes qui emploient le grec épuré des lettrés et des gens instruits, le grec enseigné, écrit et parlé à Athènes ; et l'école vulgarisle des poètes qui emploient la langue populaire des différentes provinces grecques ?
La réforme du grec moderne inaugurée par Coray, qui voulait non point faire parler à ses compatriotes le grec même de Xénophon, mais proscrire de la langue tous les mots d'importation étrangère et lui rendre un certain nombre de tournures, de constructions, de mots, de désinences, de temps renouvelés de la belle grécité ancienne, et par conséquent tout à fait conformes au génie de l'idiome hellénique, s'est imposée. Le système de Coray a triomphé, et bien au delà de ce que le grand philologue pouvait espérer. Toutefois, il a encore des opposants , et justement parmi les ï)oètes.
Les uns, il est vrai, se feraient scrupule d'employer quelque locution provinciale, quelque barbarisme ou quelque solécisme condamnés par l'Université
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fl'Athènos. Ils s'efforcent, tout on gardant une certaine liberté, de pêcherie moins possible contre la syntaxe ancienne et de remplacer autant qu'ils le peuvent les vocables étrangers par des équivalents grecs. Ils disent comme Chénier :
Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques.
Mais pour les poètes vulgaristes, on ne saurait faire de beaux vers que dans les dialectes locaux et les idiomes populaires. Les constructions incorrectes donnent la vie, le mouvement et la force; la synizèse est la condition de l'harmonie ; les mots barl)ares sont mille fois plus expressifs. Les vulgaristes trouvant bon qu'à la tribune, dans les journaux, dans les livres, dans les lettres, dans la conversation même, entre gens instruits, on se serve du grec renouvelé. Mais pour les vers, il faut conserver la langue déformée et appauvrie du peuple. N'est-ce point la plus étrange des inconséquences ?
L'auteur de ce livre ne cache pas ses préférences pour les poètes vulgaristes. Elle condamne absolument la poésie dite littérale et exalte la poésie provijiciale. (lardons-nous dcî juger sur de telles conclusions. L'Université d'Athènes, si vivement prise k partie par madame Juliette Lamber, se considère à, juste titi'c comme gardienne de la langue. En proscri-
vaiil do ses concours annuels les poésies des vulgarisfes, elle* se tient aux termes de la donation Rhallis : « Le prix de poésie doit être décerné au poète dont )) l'ceuvre est jugée la plus remarquable par Tinven- ^) tion et la plus propre à ramener la langue à la pu- » reté primitive. » Il ne faut donc pas reprocher à l'Université son exclusivisme. Les insurgés sont les |)o^tes vulgaristes qui, en s'attardant aux formes provinciales, arrêtent l'unification de la langue. Dire qu'hormis dans la langue littérale on ne peut faire de beaux vers, c'est oublier les poésies de Valaoritis, de Typaldos, de Paraschos. Mais prétendre (|ue la langue renouvelée, la langue des Soutzos et des Rangabé, la langue qui, sans méconnaître le génie analytique du grec moderne, cherche h en proscrire les barbarismes et les solécismes, h l'enrichir des mots {}[ des constructions antiques qu'il peut accueillir sans lorlure, prét<>ndre que cette langue est rebelle à la poésie, quel aveugic^ment ! C'est dire qu'on doit préférer* le patois à la langue, la patavinité au latin, le vénitien au toscan.
Aussi bien, quoi qu'en pense l'auteur de ce livre, nous croyons à la disparition de l'école vulgariste ou pluUjt à sa fusion avec l'école» chissiquo qui, dans l'intérêt de l'unité et de la richesse de la langue, saura se montrer un peu moins exclusive. Plusieurs dialectes grecs n'ont jamais été employés littérairement.
il^2 LES HOMMES ET LES IDÉES
cl di'jà rionien est abandonné. La faveur est à Tépirole, plus mâle, plus robuste, encore qu'entaché de mots turcs et de locutions barbares inconnues dans les autres parties de la Grèce *. C'est évidemment au souvenir des portes klephtiques et de Valaoritis, qui ont écrit en épirote, que cet idiome doit ses fanatiques partisans. Certes, les chants klephtiques restent l'expression la plus puissante et la plus originale du génie ])oétique de la Grèce moderne. Mais les Klephtes ne pouvaient se servir que de la langue qu'ils parlaient. Pour Valaoritis, nous demeurons d'accord qu'il est un des plus remarquables poètes de la Grèce ; mais nous pensons que, s'il se fût servi de la langue littérale, il n'en eût pas moins écrit les Mnémosynes.
Le mouvement est pour les langues une loi de vie. Cette loi vitale, nulle langue n'y a obéi plus que le grec. Depuis plus de trois mille ans qu'il existe, il n'a pas cessé de se modifier, et c'est grâce à ses modifications successives qu'il s'est conservé et qu'on peut dire, à la lettre, que le grec ancien n'est pas une langue morte. Le grec d'Homère, bien que nous connaissions seulement la troisième ou la quatrième reccnsion de V Iliade, diflère infiniment du grec des poètes des âges
1 . Comme le dit M. Rangabé, s'il £Biut aux Grecs modernes un vocabulaire pour l'intelligence de la poésie grecqne moderne, mieux vaut recourir à celui du grec ancien.
l)OslcMii'urs. Après Je grec de Xéiïophon est venu le g rec des Alexandrins, puis le grec des Pères de l'Église, le roniaïquc du x® siècle, le grec de la domination turque, enfin le grec renouvelé de Coray, qui aujourd'hui s'est déjà transformé. Ainsi, loin d'avoir arrêté le développement de la langue, comme le prétendent ses adversaires, Coray lui a imprimé un nouveau mouvement. Ce sont, au contraire, les vulgaristes qui voudraient la frapper d'immobilité. Il est donc aisé de retourner contre eux-mêmes les arguments qu'ils invof[uent contre les classiques. Ils disent : a Nous rejetons la langue littérale, parce que c'est une langue artificielle, une langue de savants, une langue qui a été dès son origine frappée de caducité. Nous aimons la langue vulgaire, parce que c'est la langue vivante^ la langue de tout le monde, la langue qui a ses sources dans l'être même de la nation. » Ce raisonnement pouvait être juste dans les premières années de ce siècle, alors que les réformes de Coray n'étaient ])as universellement adoptées pour la langue écrite. Mais aujourd'hui^ quelle est la langue la plus vivante, la plus répandue, la plus universelle : le grec vulgaiie qui change dans chaque contrée, ou le grec renouvelé que les journaux et les livres parlent à tous les Grecs ? Ne sont-ce point les poètes vulgaristes qui se font volontairement tardigrades en cherchant à arrêter le grec dans son mouvement et dans son uni-
:27i LES IIOMMKS ET l.KS lUÉËS
licatioiK tM en s'clluivant dv rclariler dans leur dîradence dos idioiiios quo soûls ils sauvent de la disparition en tant <|u<' langues ? Un dialeele qui n'est plus employé litlérairenienl devient bien vite un patois.
Août 18S1.
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