‹ Les Hommes et Les IdeesChapitre 2 sur 23 · L HELLÉNISME · texte numérisé non relu

L HELLÉNISME

lions, on suit la trace de rhellénismc jusqu'en Bithynie, en Cappadoce et en Arménie, jusque dans l'empire des Parthes, jusqu'au delà de THydaspe. A Marseille (Massilia), colonie fondée par des Ioniens de Phocée au vi® siècle, on retrouve l'hellénisme faisant de cette cité une des plus importantes villes du littoral méditerranéen et rayonnant sur toute la Provence.

La Judée elle-même, si rebelle aux idées étrangères, subit l'influence hellénique. Sous les premiers Ptolémées, toute une colonie juive s'établit à Alexandrie. Pour faire le commerce, il fallut que ces Juifs apprissent le grec, universellement parlé. Ils en arrivèrent à oublier l'hébreu, et ce fut pour eux que l'on fit cette première traduction de la Bible qui porte le nom de Bible des Septante.

Lorsque le roi de Syrie, Antiochus Épiphane, voulut convertir les Juifs au polythéisme grec, un grand nombre d'entre eux, dit le premier Livre des Macchabées, acceptèrent le culte nouveau sans opposition. « Ils sacrifièrent aux idoles et violèrent le sabbat. » Les Asmonéens prirent les armes. Néanmoins, pendant toutes ces guerres, il y eut un parti grec parmi les Juifs de Jérusalem. Les Israélites finirent par recouvrer leur indépendance, mais, sauf sur la question religieuse, ils demeurèrent hellénisés. Plus tard, le roi Hérode fondait à Jérusalem

des gymnases et un amphithéâtre, et il célébrait tous les quatre ans de grands jeux à la mode grecque. Malgré la conquête romaine, on parlait le grec préférablement au latin. C'est en grec qu'écrivirent Philon et Flavius Josèphe ; c'est en grec que furent écrits les Évangiles (sauf l'évangile de Matthieu qui fut écrit en hébreu ou en syro-chaldaïque, mais qui fut bientôt traduit en grec). C'est en grec qu'écrivirent les Pères de l'Église.

Après la mort de Jésus, ce furent surtout les Juifs les plus instruits, les hellénisants, qui propagèrent sa doctrine par l'écrit et par la parole. Ils furent d'abord écoutés en Grèce et dans les provinces grecques de l'Asie Mineure. Le génie grec prêtait son éloquence aux Pères de l'Église pour faire triompher la foi nouvelle. Ceux-ci, qui étaient presque tous Grecs, ne reniaient pas le passé glorieux de leur race au nom de l'Évangile, comme ces moines de la Thébaïde qui saccageaient Alexandrie. Us cherchaient, au contraire, à unir l'hellénisme chrétien à l'hellénisme païen. C'est ainsi qu'ils trouvaient des analogies entre la doctrine de Platon et celle de Jésus, et que saint Clément d'Alexandrie et saint Basile recommandaient l'étude des auteurs profanes (( comme une préparation nécessaire à la compré- » hension de la doctrine chrétienne »•

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Le vers tant de fois cité :

Grœda capta ferum victorem cepit . . .

n'est vrai que dans une certaine limite. Le génie romain ne prit rien, ou à peu près rien au génie grec en politique, en art militaire, ni en administration. Les mœurs mêmes ne s'adoucirent guère au contact des Grecs. La masse du peuple était hostile à rhellénisme, qui ne pénétra que dans le monde des lettrés. Là, il régna souverainement. Cicéron, César, Atticus parlaient le grec comme leur langue même, et Suétone raconte que Néron plaida en grec sa première cause. L'art romain fut fécondé et renouvelé par les Hellènes; la poésie latine n'est qu'un brillant reflet de la poésie grecque.

Au commencement du troisième siècle, la Grèce, par la diffusion de l'esprit hellénique, était partout, excepté en Grèce. Quand Constantin fit de Byzance la seconde capitale de l'empire, les Grecs retrouvèrent un centre d'action et une nationalité. Constantinople s'hellénisa rapidement. Encore que l'empereur portât le titre d'empereur des Romains, les deux langues étaient officiellement reconnues dans l'Empire, les fonctions publiques conférées aux Grecs comme aux Latins. Bientôt Arcadius autorisa les juges à rendre leurs arrêts en grec. La chute de l'empire d'Occident acheva la révolution hellénique qui avait commencé de se faire à Constantinople.

Les tentatives des empereurs du vi® siècle pour restaurer rancien empire d'Auguste ne réussirent pas, et, bien que les Césars de Byzance gardassent l'aigle romaine comme emblème de leur souveraineté, Tempire resta Tempire grec.

De par l'autorité des historiens occidentaux, à peu près seuls consultés encore aujourd'hui, l'empire grec, qui fut au moyen âge en antagonisme avec le monde latin, est jugé sans équité. Flétri sous les noms de Bas-Empire et d'empire de la décadence, on se représente l'empire grec comme en état de dissolution dès son origine. Il n'a été gouverné que par des princes incapables, des moines fanatiques, des femmes débauchées et des eunuques. Son histoire n'est qu'une révolution de onze siècles durant laquelle succèdent tragiquement, à des empereurs mutilés et déposés, des empereurs qui mourront assassinés. Le peuple, sans liberté et sans patriotisme, ne s'émeut qu'aux jeux de l'Hippodrome et ne s'intéresse qu'aux plus puériles discussions théologiques. L'armée, qui n'a ni courage ni discipline, est aux mains d'aventuriers étrangers ou d'ignorants et présomptueux capitaines nationaux. La fortune publique s'engouffre dans les coffres du palais impérial. L'in-

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dustrie et le commerce vont chaque jour déclinant. L'art se traîne dans les poncifs. Nulle est la littérature qui s'amuse à de ridicules exercices de rhéteurs, produisant des poèmes en forme d'œuf, de croix et d'hirondelle. Vaine est la science qui se consume en de stériles études. Écoutez Montesquieu, Le Beau, Gibbon, dénoncer « l'étonnante faiblesse de l'empire grec, le petit esprit qui parvint à faire le caractère de la nation, la bigoterie universelle qui engourdit tout l'Empire », et proclamer que « l'empire grec n'est qu'un tissu de révoltes, de séditions et de perfidie ».

Or, si l'empire de Constantinople a été aussi corrompu, aussi pauvre, aussi faible qu'on le prétend, comment ne s'est-il pas dissous de lui-même dans les convulsions intérieures ? Comment n'est-il pas tombé à la première attaque des Slaves ou des Arabes? Par quelle suite de miracles cet immense empire s'est-il conservé dix siècles dans les plus terribles conditions d'existence où État se soit trouvé jamais ? Placé aux confins de deux mondes, l'empire grec a eu à lutter pendant près de mille ans contre l'Occident, qui jalousait sa puissance, et contre l'Orient, qui enviait ses richesses. De son origine à sa destruction, l'Empire a subi les attaques des Huns et des Vandales, des Avars et des Goths, des Russes et des Bulgares, des Perses et des Arabes,

des Normands et des Vénitiens, des Francs et des Turcs. Les Byzantins, « ce peuple de grands discoureurs d, selon le mot de Montesquieu, vécut comme un peuple de soldats, toujours les armes à la main. Les assauts que les murailles de Constantinople eurent à soutenir sont innombrables; les campagnes que menèrent les armées grecques sont infinies. Bélisaire porte son étendard victorieux en Asie et en Afrique, en Italie et en Bulgarie. Narsès soumet les rebelles et vainc les ennemis sur toutes les frontières de TEmpire. Maurice conquiert la Mésopotamie. Héraclius, dont les possessions se trouvent réduites à Fenceinte seule de Byzance, déclare la guerre sainte, fait lever le siège de la capitale et poursuit Tennemi jusqu'en Cilicie. Quelques années plus tard, il reprend toutes les places de TArménie et de la Syrie, et gagne une suprême bataille sur les ruines de Ninive. Les armées de Pogonat, de Léon risaurien, de Constantin VI livrent les plus rudes combats aux Musulmans, aux Italiens, aux Esclavons. Basile le Bulgaroctone extermine les Bulgares. Jean Zimiscès bat les Russes et va menacer jusqu'à Bagdad la puissance des khalifes. Romain Diogène, Manuel Comnène, Michel Paléologue conduisent vingt fois leurs soldats à Tennemi.

L'histoire de Byzance, capitale de FEmpire, commence en 330 sous Constantin P*" et finit en 14S3

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SOUS Constantin Xll. Le nom seul de Constantin le Grand dit sa gloire militaire, et Constantin Dracosès se fit tuer en héros dans les rues de Constantinople, emportée d*assaut par les Turcs. On répète volontiers que, pendant le dernier siège de Byzance, les Grecs étaient plus occupés du concile de Florence que de l'armée turque. Les Grecs n'en résistèrent pas moins cinquante jours durant aux furieux assauts des troupes de Mahomet 11 et au feu de la plus formidable artillerie qu'on eût vue jusqu'alors. Montesquieu a dit : « L'empire grec finit comme le Rhin, qui n'est plus qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan, d L'image est belle, mais ce ruisseau fut un ruisseau de sang qui devait plus tard féconder la liberté grecque.

Par son système politique, par son organisation sociale, par la confusion des races qui le composaient et le caractère de ses sujets, l'empire grec, quelles que fussent son étendue et sa puissanciî, n'est comparable à aucune des grandes nations modernes, à aucun État de l'antiquité. Mais au moyen âge, où que l'historien jette les yeux, il ne trouve ni la nation ni l'État. La liberté, base de l'État antique, n'existait plus. La fusion des races, base de la nation

moderne ne s'était pas encore faite. Les empires s'écroulaient aussi vite qu'ils s'étaient formés. Les peuples, un moment réunis par la force, comme les bœufs sous le joug, s'entre-déchi raient et se séparaient. Au sommet d'un monstrueux édifice politique, un monarque à la fois protégé et menacé par ses chefs de guerre ; à la base, rien, c'est-à-dire le peuple, la vile multitude suant et geignant, imposée et pillée, sans un droit, sans une espérance.

Si, jusqu'au xn® siècle, il subsiste quelque chose de la liberté antique, c'est à Byzance. Dans la fiction gouvernementale du césarisme, l'empereur est un souverain absolu comme les despotes orientaux. Dans la réalité, sa puissance est limitée par l'autorité religieuse, par le contrôle du Sénat, par les privilèges du peuple, auquel les empereurs avaient accoutumé de faire sanctionner leurs décrets ; enfin par le droit, le droit de Justinien et de Basile le Macédonien, qui régnait souverainement à Constantinople. La Curie de Byzance n'était pas le vil Sénat de Néron et de Caracalla. Traités de paix , déclarations de guerre, administration de la justice et des thèmes provinciaux, rédaction des lois, le Sénat avait part h tous ces actes. « Vous êtes, pères conscrits , » disaient les empereurs, les colonnes de l'État. )) Nous sommes la tête, vous êtes le cœur et les » mains. La censure et la discipline du Sénat s'é-

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ï) tendent sans limites dans TEmpire. » Si autocrate qu'il Mt, il était sage à l'empereur de compter avec les murmures et les clameurs du peuple dans l'Hippodrome. C'était le prélude de ces terribles journées où le César perdait le trône et souvent la vie. Ces révolutions populaires dont on trouve les récits dans la Byzantine furent communes à Constantinople. Gibbon est bien forcé de constater que « ce fut par le libre suffrage du Sénat et du peuple que Justinien II fut déposé et Anastase II proclamé. » Ce fut aussi par le peuple que Nicéphore Botoniate, Isaac l'Ange et d'autres furent revêtus de la pourpre. C'est sous l'indignation populaire que tombèrent Maurice, Philippicus, Constantin IX, Michel V, Andronic Comnène.

Le grand rôle de l'élément religieux , les controverses et les querelles théologiques énervèrent et épuisèrent le peuple de Constantinople. Mais l'importance de la question religieuse s'explique à Byzance comme elle s'explique à Rome sous le gouvernement pontifical. Le christianisme était la raison même de l'existence de l'empire grec. Pour tous ces peuples divers qui formaient l'empire dos Césars byzantins, les Grecs, les Serbes, les Bulgares, l(^s Slaves, les Arméniens, les Syriens, les Criméens, il n'y avait pas de patrie commune : il y avait une croyance commune. « La patrie, dit éloquemment M. Bikélas, c'é-

tait la croix grecque *. » Le labarmn était le lien qui unissait en un fâisceau tous ces peuples étrangers les uns aux autres. L'empereur, il est vrai, n'était pas leur chef spirituel. Tout ce qui regardait la religion était du ressort du Patriarche de Constantinople. Mais l'Église et l'État étaient étroitement unis, puisque l'État n'existait que par l'Église et que l'Église avait intérêt à la puissance de l'État^. En les considérant sous ce point de vue, on comprend l'importance de ces querelles religieuses que les historiens d'Occident affectent de traiter de vaines et de puériles. A Byzance, les questions religieuses étaient de véritables questions politiques qui passionnaient et souvent égaraient les gouvernants et la multitude. D'ailleurs, par le côté religieux seul, la grande querelle des Images n'était ni vaine ni puérile. L'iconomachie, cet essai de réforme d'une religion qui retournait à l'idolâtrie, peut être regardée comme le point de départ de

4. M. Bikèlas est Grec, mais le patriotisme rétrospectif ne Taveugle point. l\ reste toujours impartial en plaidant la cause de Tempire byzantin, injustement condamné. Au reste, des> écrivains qui ne sont point Grecs, Brunet de Presles, plus récemment, MM. Alfred Rambaud (l'Empire grec au x'siècfe, Constantin Porphyrogénète) et Ludovic Drapeyron (l'Empereur Héraclius) ont déjà soutenu la même thèse avec autant de talent que de savoir. Le livre de M. Rambaud, particulièrement, marque au nombre des études historiques de ce temps-ci.

2. Cf. Mortreuil, Histoire du droit byzantin, t. III, p. 38; Finlay, Bytantine Empire^ t. I, p. 289.

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la Réformation. Les Hellènes avaient été des premiers à adopter le christianisme ; mais leur esprit de libre examen devait les pousser, les premiers , aux réformes religieuses. Si la plupart des Pères de TÉglise sont Grecs, presque tous les hérésiarques furent aussi des Grecs. Les iconoclastes finirent par être Vaincus; leur tentative laissa des traces, leur idée avait jeté des germes.

La réforme religieuse, d'ailleurs , amena avec elle d'importantes réformes politiques et sociales, entre autres la laïcité de renseignement, la limitation du nombre des couvents, l'adoption d'un maximum pour les biens conventuels, et peut-être l'abolition du servage.

Reconnaissons aussi que les historiens occidentaux, si sévères pour les vaines discussions et pour les luttes sanglantes suscitées dans l'Empire par les idées religieuses, trouveraient dans l'histoire de l'Europe — et sans chercher beaucoup — les mêmes exemples de folie et de cruauté. Les croisades contre les Albigeois, la guerre des Vaudois, celle des Hussites, les guerres de la Réforme, les persécutions en Espagne, en Angleterre et dans les Pays-Bas, la guerre des Camisards passent en durée et en vielimes les massacres de Byzance au temps des iconomaques. Quand en plein xvu® siècle un Louis XIV signe la révocation de l'Édit de Nantes, il n'y a point

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trop à s'étonner qu'au viii® siècle, dans toute l'horreur du moyen âge, un Constantin Copronyme ait fait exécuter le décret synodal.

En cette sombre et terrible phase de l'humanité , en ces ténèbres du moyen âge, Byzance nous apparaît, malgré tout, comme un rayon de lumière. En Occident, jusqu'aux croisades et plus tard encore, c'est partout la misère, la servitude, l'ignorance , l'obscurantisme, la brutalité, le règne de la force, l'âge de fer sous son plus hideux aspect. A Byzance, il y a bien aussi des guerres et des séditions, il y a le pouvoir césarien et la puissance ecclésiastique ; mais le peuple garde une apparence de liberté et conserve un semblant de droits. L'esprit de discussion règne encore sur les places de Constantinople, comme sur l'agora d'Athènes, comme sur le forum romain. La justice se rend d'après le Code de Justinien , et non d'après le droit coutumier ou le caprice des barons. L'industrie fait merveille, le commerce fait fortune, la richesse abonde , l'instruction est générale , les sciences, les lettres et les arts sont en honneur. A voir dans l'hippodrome le peuple abandonné à lui-même, criant, riant, acclamant, murmurant, sans s'inquiéter de la présence de l'empereur, on croirait un peuple heureux et libre.

Byzance fut jusqu'à la quatrième croisade la grande ville industrielle et commerciale, Yemporium de TO-

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rient et de l'Occidentrle marché du monde. Dans les bassins du port dé Constantinople venaient se ranger les navires marchands de tous les pays méditerranéens. Ils partaient avec des cargaisons de soieries, d*étofifes de pourpre, de bijoux, d'objets d'orfèvrerie, de riches tapis, de verreries émaillées, de fourrures rares, de broderies d'or, de vases de cristal et d'onyx enrichis de pierres précieuses. La magnificence de Constantinople avec son hippodrome peuplé des plus belles statues antiques, ses églises d'une architecture magnifique et charmante et d'une si luxueuse décoration, ses merveilleux palais et ses beaux édifices, frappait d'admiration tous les étrangers. Au XII® siècle, le Juif Benjamin de Tudéle, qui arrivait à Constantinople après avoir parcouru l'Europe, écrivait : (( Les trésors qui affluent à Byzance dépassent la puissance de l'imagination et l'emportent sur ceux du monde entier. Dans l'église Sainte-Sophie, il y a une quantité infinie de colonnes d'or et d'argent. On trouve dans le palais impérialdes trésors et des pierres précieuses dont l'estimation est impossible. Les habitants du pays sont riches; ils portent des vêtemens de soie, .et par-dessus des manteaux brodés d'or. Ainsi vêtus, on dirait des fils de rois. La contrée est fertile en grains, en viande, en vin et en fruits, et il n'est au monde d'hommes plus riches que ceux de ce pays-ci. » Le témoignage de Geoffroy

de Villehardouin n'est ni plus suspect ni moins décisif. (( Du pont des vaisseaux, ceux qui n'avaient pas encore vu Constantinople se mirent à contempler cette magnifique cité, ne pouvant se persuader qu'en tout le monde il y en eût une si belle et si riche. » L'historien français décrit plus loin avec admiration « ces belles tours, ces riches et superbes palais, et ces magnifiques églises qui étaient en si grand nombre, qu'à peine on se le pouvait imaginer si on ne le voyait de ses yeux ». Après que les Francs eurent pris la ville, Villehardouin ajoute : « Le butin fut tel en or, argent et objets précieux qu'on peut dire que, depuis la création du monde, jamais ne fut fait si grand butin en ville conquise. » Ces paroles ne semblent point exagérées quand on songe que, dans les premières années du xiii® siècle, au moment de la conquête de Constantinople par les Croisés, le revenu annuel de l'empire grec s'élevait à la somme de six cent cinquante millions de francs, soit plus de trois milliards en tenant compte de la diflTérence de la valeur de l'argenté On voit que, si h cette époque la décadence militaire et sociale était déjà venue pour Byzance, la prospérité matérielle n'avait pas décru.

La fortune publique profitait au développemen

i. Paparrigopoulos, p. 97-103.

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intellectuel. Byï:ance et la plupart des grandes villes (le l'Empire étaient remplies d'écoles de droit et de littérature, et d'autres écoles d'un enseignement moins spt^cial où se donnait gratuitement une instruction quasi encyclopédique. Les écrivains et les savants, pot4es, chroniqueurs , jurisconsultes , théologiens, granunairiens, étaient honorés et protégés. Ils conservèrent le trésor des lettres grecques ; ils laissèrent il l'histoire les annales les plus complètes du moyen âge, et il n'y a pas longtemps encore qu'on attribuait h Anacréon des odes exquises, composées durant les premiers siècles de l'Empire par d'obscurs poètes byzantins. Les artistes, bien inférieurs assurément aux Grecs antiques, luais plus originaux et non moins habiles que les Romains, conservaient les traditions du style idéal et la pratique de l'art, taillant dans le marbre et dans la pierre des figures hiératiques d'un caractère solennel, sculptant dans l'ivoire et dans le bronze des merveilles de finesse, martelant et ciselant des orfèvreries qui restèrent longtemps sans rivales, renouvelant l'art de la mosaïque, ornant les psautiers de brillantes miniatures et peignant ces fresques austères dont allait s'inspirer Cimabué, créant enfin cette étrange, charmante et magnifique architecture byzantine qui a longtemps régné de Damas à Kiew et du littoral de l'Adriatique aux rives du golfe du Lion. —

Au inilicHi du xv® siècle, ^^néas-Sylvius, plus tard pape SOUS le nom de Pie H, rendait ce témoignage à riiellénisme personnifié dans Byzance : a Constan- » tinople est restée jusqu'à notre temps le sanctuaire » de Tantique sagesse, Tasile des lettres, la citadelle » de la philosophie... La renommée dont la docte -ù Athènes a joui dans les temps anciens, Constan- » tinople la possède de nos jours. »

Condamner l'empire grec est une injustice et une ingratitude. Le monde byzantin arrêta pendant de longs siècles l'invasion orientale ; il donna le christianisme aux Slaves ; il féconda la civilisation arabe des khalifes ; il sauva le droit romain ; il conserva le culte de la philosophie et de la littérature de la Grèce antique et il initia l'Occident à leur grandeur et à leurs sereines beautés. H fut au moyen âge le dernier asile de la civilisation avancée, et son influence est manifeste dans la Renaissance. C'eût été un malheur pour l'humanité que l'empire grec n'eût pas sa page au livre de l'histoire.

Le croissant aurait peut-être été sans force contre la croix grecque si les chrétiens d'Occident n'eussent préparé la ruine de l'empire d'Orient. Les croisades, h entendre les historiens néo-helléniques, ont eu pour

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unique résultat d'affaiblir Tempire grec et de livrer ainsi, pour des siècles, une porte de l'Europe aux Osmanlis. Mais la prise de Constantinople par Mahomet II ne détruisit pas l'hellénisme. L'esprit grec survécut à la chute de l'empire grec. Encore une fois, l'hellénisme s'éteignit à son foyer, mais sa lumière se

répandit sur le monde. Les Hellènes instruits, se trouvant désormais sans patrie, émigrent en Occident. Ils y apportent avec les études grecques les grandes leçons de l'antiquité. Ce qu'ont fait, à la cour d'Haroun-al-Raschild, Léonce de Thessalonique ; à Florence et à Rome, Barlaam, maître de Pétrarque, Léonce Pilate, maître de Boccace, et les Chrysologoras, les Théodore Gaza, les Bessarion, les Pléthon, les Gennadios, d'autres savants, Argyropoulos, Chalcondyle, Lascaris, Musurus, Sophianos, Andronic-, Andréas Paléologue, Hiéronyme, Nicandre, Adramyttenos, qui fut précepteur de Pic de la Mirandole, le font par toute l'Italie, en France, en Suisse, en Angleterre. Us enseignent le grec, ils publient et commentent les auteurs grecs dont les textes étaient jusqu'alors inconnus à l'Occident ^ Le commerce et l'industrie qui, dans le xn** et le xni® siècles, se sont

1. On connaissait Homère par un abrèviateur latin, Platon par les interprètes alexandrins, Aristote par des traductions latines, faites d'après les versions arabes ou hèbmiques. Quant aux autres auteurs grecs, ils étaient à peu près complètement ignorés.

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développés au contact des Byzantins progressent partout et principalement à Venise, cette station byzantine de l'Adriatique. L'art qui s'est inspiré longtemps de l'art grec chrétien et s'est assimilé ses procédés, se renouvelle à la vue des marbres antiques dont l'exhumation, par une bienheureuse rencontre, coïncide avec le premier enseignement de la langue grecque et avec l'invention de l'imprimerie. Le merveilleux mouvement d'art et de pensée qu'on a appelé la Renaissance est-il autre chose que la résurrection du génie grec?

Non seulement les érudits de profession comme les Érasme et les Guillaume Budé, les Estienne et les Scaliger, mais Rabelais, Montaigne qui disait : ft Je puyse dans Plutarque comme les Danaïdcs, remplissant et versant sans cesse, » Agrippa d'Aubigné. du Bellay, Ronsard, Belleau, Baïf, tous les poètes du XVI® siècle sont nourris de grec. Au XVII® siècle, Boileau traduit Longin, La Fontaine, paraphrase Ésope, Racine continue Euripide, La Bruyère continue Théophraste, Fontenelle croit continuer Lucien et Fénelon croit continuer Homère. La fin du xviii*^ siècle est toute grecque, dans les vers de Chénier, dans les tableaux de David, dans l'ameublement, jusque dans le costume des merveilleuses. Jamais autant qu'au xix® siècle, on n'a étudié et admiré les chefs-d'œuvre de l'art et de la littérature

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de la Grèce, jamais on ne les a si bien compris. Depuis trois cents ans, le grec est avec le latin la base des études classiques qu'on a appelées du beau nom d'humanités.

Dans un autre ordre d'idées, n'est-ce pas l'esprit de libre discussion de l'hellénisme qui animait Spinoza, Richard Simon, Bayle, Astruc, Voltaire, les encyclopédistes ? N'est-ce pas l'esprit de la république de Sparte, de la démocratie athénienne qui s'incarnait dans les hommes de la Révolution? Coray, qui habita Paris de 1788 à 1793, ne cesse pas dans ses lettres de comparer les Français aux Grecs du temps d'Harmodios le tyrannicide et de Miltiade le vainqueur des Perses. 11 semble revivre dans son antique patrie et revoir les événements qui l'agitèrent. * Tous les Français, écrit-il le 12 février 1792, se comparent aux Spartiates, aux Athéniens et aux anciens Romains, et il est vrai qu'on voit des sentiments véritablement grecs. »«... Les Français ne craignent plus la mort, écrit-il le 11 novembre; pour dix hommes tués, ils envoient cent autres jeunes soldats. Les Perses, eux aussi, ont tué plusieurs milliers de Grecs, et cependant ils ont été contraints de s'en retourner dans leur pays sans avoir rien fait. ï> Coray rappelle alors quelques traits héroïques des anciens Grecs, et il reprend: « Ce sont les Grecs seuls qui ont montré jadis un tel

courai^e, et ce sont les Français seuls qui les imitent aujourd'hui. Dans la guerre présente, on a vu (les choses vraiment grecques*. »

Tandis que Thellénisme pénétrait ainsi TOccident, en Orient, il continuait d'avoir son rôle. A la chute de l'Empire, tous les lettrés n'avaient point émigré. Avec l'aide des savants demeurés dans la mère patrie, Gennadios Scholarios, le premier patriarche de Constantinople après la conquête turque, fonda la fameuse école de Phanari, qui s'appelle encore aujourd'hui « la grande école nationale ». On y enseignait la littérature et la philosophie. Des maîiiès formés au Phanari allèrent établir des écoles dans certaines villes. Stimulés par le patriarche Gennadios et ses successeurs, dont le zèle pour l'enseignement fut toujours ardent, les évêques, les primats, les démogénètes prirent à tâche de fonder dans toutes les provinces des écoles gardiennes des traditions religieuses et patriotiques. Ainsi dans les plus humbles bourgades, il y avait souvent quelque école correspon-

1 . Lettres de Coray au protopsalte de Smyime sur les événements de la Révolution française, traduites du grec pour la première fois par le marquis de Queux de Saint-Hilaire.

l'hellénisme âo

dant à nos salles d'asile; les enfants y venaient apprendre Talphabet grec et le catéchisme. « La nuit, à la clarté de la lune, dit une vieille chanson populaire, les enfants bravent la cruauté des Turcs pour courir à Técole. » A côté de ces écoles plus qu'élémentaires, il en était d'autres où l'on donnait un enseignement général. Dans la première période de la domination ottomane, il y avait déjà la célèbre école du mont. Athos, le Phrontistérion de Janina, les collèges d'Agrapha, de Patmos, de Chio. Dès le conmiencement du xviu® siècle, ces écoles supérieures s'étaient multipliées. On en trouvait à Athènes, à Moschopolis, à Dimitzana, à Salonique. Partout, dans la Morée, dans la Roumélie, dans les Iles, on apprenait à la Grèce son* passé glorieux. C'est ainsi que, durant plus de trois siècles de servitude, les Grecs purent conserver leur religion, leur langue, la mémoire de leurs ancêtres. La patrie n'avait point disparu, puisque chacun la portait en soi. Dans la Grèce propre, l'autorité du Sultan ne fut jamais fermement établie. Les Klephtes des montagnes restèrent toujours en armes et les Arjnatoles de la plaine se révoltèrent sans cesse. « Nous ne sommes jamais inactifs, disaient les Klephtes, du sabre ou de la voix. ))De fait, ces chants populaires, récits de batailles et de martyres, et lamentations funèbres sur les vaillants tués au feu, armaient pour la liberté de nouveaux combattants.

courai^e, et ce sont les Français seuls qui les imitent aujourd'hui. Dans la guerre présente, on a vu (les choses vraiment grecques*. »

Tandis que Thellénisme pénétrait ainsi l'Occident, en Orient, il continuait d'avoir son rôle. A la chute de l'Empire, tous les lettrés n'avaient point émigré. Avec l'aide des savants demeurés dans la mère patrie, Gennadios Scholarios, le premier patriarche de Constantinople après la conquête turque, fonda la fameuse école de Phanari, qui s'appelle encore aujourd'hui « la grande école nationale ». On y enseignait la littérature et la philosophie. Des maîtres formés au Phanari allèrent établir des écoles dans certaines villes. Stimulés par le patriarche Gennadios et ses successeurs, dont le zèle pour l'enseignement fut toujours ardent, les évêques, les primats, les démogénètes prirent à tâche de fonder dans toutes les provinces des écoles gardieimes des traditions religieuses et patriotiques. Ainsi dans les plus humbles bourgades, il y avait souvent quelque école correspon-

1 . Lettres de Coray au protopsalte de Sniyi'ne sur les événements de la Révolution française^ tr<iduites du grec pour la première fois par le marquis de Queux de Saint-Hilaire.

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dant à nos salles d'asile; les enfants y venaient apprendre l'alphabet grec et le catéchisme. « La nuit, à la clarté de la lune, dit une vieille chanson populaire, les enfants bravent la cruauté des Turcs pour courir à l'école. » A côté de ces écoles plus qu'élémentaires, il en était d'autres où l'on donnait un enseignement général. Dans la première période de la domination ottomane, il y avait déjà la célèbre école du mont. Athos, le Phrontistérion de Janina, les collèges d'Agrapha, de Patmos, de Chio. Dès le commencement du xviu® siècle, ces écoles supérieures s'étaient multipliées. On eu trouvait à Athènes, à Moschopolis, à Dimitzana, à Salonique. Partout, dans la Morée, dans la Roumélic, dans les Iles, on apprenait à la Grèce son* passé glorieux. C'est ainsi que, durant plus de trois siècles de servitude, les Grecs purent conserver leur religion, leur langue, la mémoire de leurs ancêtres. La patrie n'avait point disparu, puisque chacun la portait en soi. Dans la Grèce propre, l'autorité du Sultan ne fut jamais fermement établie. Les Klephtes des montagnes restèrent toujours en armes et les Arjnaioles de la plaine se révoltèrent sans cesse. « Nous ne sommes jamais inactifs, disaient les Klephtes, du sabre ou de la voix. »De fait, ces chants populaires, récits de batailles et de martyres, et lamentations funèbres sur les vaillants tués au feu, armaient pour la liberté de nouveaux combattants.

Aujourd'hui, rhellénisme a refait la patrie grecque. Mais son rôle n'est pas achevé. 11 poursuit dans TOrient sa mission civilisatrice. Par les journaux et par les écoles, il s'étend partout où il y a des Grecs. En Thessalie, en Epire, en Thrace, en Macédoine, en Crète, jusqu'au fond de la Cappadoce et delaPaphlagonie, on enseigne la langue des soldats de Marathon et des soldats de Missolonghi, on apprend que tout pays où l'on parle grec est un pays grec. On a souvent répété que c'est le maître d'école qui a gagné la bataille de Sadowa. Il y a moins de paradoxe à dire que c'est le maître d'école qui a préparé naguère l'indépendance de la Grèce et qui prépare maintenant son extension.

L'espérance suprême des Hellènes, la reconstitution d'un empire grec avec Constantinople pour capitale, sera-t-elle un jour réalisée ? Les Turcs n'y sont point le seul obstacle. Si l'élément ottoman vient à disparaître de l'Europe, le panslavisme et l'hellénisme se trouveront face à face. A moins d'un appui étranger que l'avenir peut donner à la Grèce, la lutte armée est impossible à prévoir entre six millions de Grecs, réduits à leurs propres forces, et les Slavo-Bulgares soutenus par la Russie. Les temps ne sont plus où le grand prince des Russes, Swialoslaw, demandait humblement la paix à son vainqueur, l'empereur Jean Zimiscès. Toutefois, à cause

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de sa puissance, de sa vitalité et de sa faculté d'expansion, les Slaves devront compter avec le génie grec. Dans l'hypothèse de Constantinople ville hbre, Constantinople serait bientôt une ville presque exclusivement grecque. Dans l'hypothèse même d'«n État slavo-grec sous le sceptre d'un Moscovite, l'hellénisme aurait à reprendre le rôle qu'il a rempli sous les successeurs de Constantin, en hellénisant le nouvel empire.

La Grèce nouvelle n'a point sans doute rempli toute sa fortune. Mais, quoi qu'il puisse advenir de la nationalité grecque, l'esprit grec ne périra pas. Il vivra aussi longtemps que durera la civilisation, car il est la lumière et la liberté.

Mars 1878.

Le XIX® siècle a créé une science nouvelle : la Science des Religions. Quelques savants des époques précédentes avaient traité certains points de mythologie comparée, mais ils n'avaient point méthodiquement entendu la chose et ils n'avaient pas formulé le mot. C'est Dupuis qui, le premier, a posé, d'une main encore mal assurée, les bases de la Science des Religions. Après Dupuis, que l'on affecte aujourd'hui de ne plus compter au nombre des initiateurs, est venu Creuzer, dont la Symbolique a ouvert à l'exégèse une voie nouvelle et large. Alors, agrandissant jusqu'aux plus lointains horizons le champ des recherches, interrogeant qui les monuments figurés, qui les hiéroglyphes égyptiens, qui les écritures cunéiformes, qui les textes sanscrits.

qui les épopées Scandinaves et les traditions germaniques, demandant à la linguistique la solution des problèmes de la philosophie, cherchant dans la racine des mots le sens primitif du nom des divinités, comparant le Rig Véda et l'Iliade, les croyances et les dogmes, les contes populaires et les théogonies, les rites et les légendes, établissant la signification, Torigine, les transformations successives des mythes, Otfried Millier, Welcker, Guignant, Voss, Preller, Burnouf, Maury, Renan, Havct, Louis Ménard, F. Baudry, Gerhard, Adalbert Kuhn, Roth, Max Mûller, Michel Bréal, Schwartz, ont porté au dernier degré de la puissance la critique religieuse, au dernier terme du savoir l'histoire des religions.

Faut-il admettre cependant que la mythologie comparée, dont les maîtres sont en Allemagne M. Adalbert Kuhn, en Angleterre M. Max Millier et en France M. Michel Bréal, soit une science positive, comme le prétend M. Max Millier. La mythologie comparée n'estelle pas plutôt un art qui s'appuie sur une science : la philologie comparée. Tandis que la philologie comparative expose des certitudes, la mythologie comparative ne montre que des probabilités. Dans ces travaux, l'intuition n'est pas moins nécessaire que Térudition. a Quoi qu'on fasse, avoue M. F, Baudry, il restera toujours dans les rapprochements sur lesquels se fondent nos études une part

de divination délicate. Si les esprits absolus ne s'en contentent pas, c'est que cet ordre d'idées n'est pas fait pour eux, et ils feront bien de s'en tenir à l'écart. » — 11 est donc à croire que Grote, le grand historien de la Grèce, était un esprit absolu, car il s'est abstenu de toute interprétation mythique, disant que (( la mythologie est une énigme qui ne peut ni ne doit être résolue d. De même, Curtius a pour ainsi dire passé sous silence les origines des divinités grecques. 11 semble que les historiens craignent de s'accoutumer à des compromis dangereux pour la méthode historique en traitant des sujets qui sollicitent trop les facultés Imaginatives.

Si les études mythologiques se bornaient au récit des légendes divines et à la description des images des dieux, l'érudition suffirait, car il y a des documents précis : les textes, les marbres, les céramiques. Mais, puisque ces études ont surtout pour objet l'heruxéneutique, c'est-à-dire l'explication du sens des mythes et la recherche de leiîr origine, l'érudition si étendue et si profonde qu'elle soit, la critique si sûre et si rigoureuse soit-elle, ne sont point assez. 11 faut encore l'intuition et la divination, pour ne pas dire l'imagination. Certes, on doit révérer cette science, admirer cette critique, reconnaître la rare puissance de ces concepts et de ces interprétations. Mais pour cela on n'est pas tenu d'être convaincu

par ces théories spécieuses, ces hypothèses hasardées, ces rapprochements subtils et ces conclusions à la « voilà pourquoi votre fille est muette l »

Les contradictions mômes de tous ces systèmes, qui tous ont triomphé à leur heure, empêchent que Ton ne prenne les interprétations mythologiques pour autre chose que pour de hautes spéculations de Tesprit. La doctrine de Xénophane et de Thaïes est opposée à celle d'Anaxagore, de Métrodore et d'Épicharme qui diffère absolument de celle d'Éphore, d'Évhémère et de Paléphate. Faut-il écouter Boccace, Noël Lecomte et Dupuis, qui furent combattus par Banier, Sainte-Croix et Raoul Rochette, qui furent réfutés par Creuzer, qui fut contredit par Otfried Mûller, qui est critiqué par Adalbert Kuhn, qui luimême est loin de s'entendre avec Max Miiller. Et nous ne citons que les principaux créateurs ou rénovateurs des trois grandes théories symbolique, historique et naturaliste. Dans les détails, combien de divergences entre les partisans d'une même doctrine, depuis Bochart jusqu'à Huet, depuis Vossius jusqu'à Gladstone, depuis Gerhard jusqu'à Welcker, depuis Schwartz jusqu'à Michel Bréal ! La preuve de la fragilité de tous ces systèmes, c'est qu'aucun ne survit

à la génération qui Ta créé. Certes, Creuzer était un savant et un penseur, que subsiste-t-il de sa théorie? Otfried Mûller restera un des grands noms de la science. Or, il a constamment nié le principe solaire du piythe d'Apollon qui est article de foi pour les mythologues contemporains. M. Max Millier, enfin, doute lui-même que le temps respecte son système : « Ces théories, dit-il, qui nous semblent aujourd'hui devoir réunir tous les suffrages, peut-être dans cent ans d'ici seront-elles délaissées? »

De fait, pourquoi les maîtres de la mythologie comparée seraient-ils fondés à croire que la connaissance du sanscrit rend infaillible leur système d'interprétation ? Le sanscrit ne répond pas à tout. Il est bien permis, sans doute, de se demander si l'on peut restituer le système religieux de toutes les anciennes races indo-européennes au moyen d'une langue qu'on ne connaît qu'imparfaitement et dont plus d'un mot n'a pas encore été expliqué d'une façon définitive. Ainsi M. Max Millier et M. Adalbert Kuhn, sont en plein désaccord sur la signification du mot saranyû. Selon M. Max Millier, saranyii désigne la lumière qui court dans le ciel, c'est-à-dire V aurore. D'après M. Adalbert Kuhn, ce mot voudrait dire absolument le contraire, puisqu'il signifierait la sombre nuée dorage qui, au commencement de toute chose, planait dans Vespace, Notez que le sens de cette expression n'est pas d'une

mince importance pour les études -mythologiques. Si saranyû est l'Aurore, la théorie atmosphérique de M. Kuhn reçoit un démenti ; si c'est la nuée, la doctrine solaire de M. Max Mûller est à peu près détruite. Qui entendre? à quel savant se vouer? Faut-il croire M, Max Millier? Faut-il croire M. Kuhn ? Lobeck ne manquerait pas de dire qu'il ne faut croire ni l'un ni l'autre.

D'autre part, de ce qu'un grand nombre de divinités helléniques ont des affinités avec des divinités aryennes, s'ensuit-il que tous les dieux d'Homère aient leur origine dans le panthéon védique ? Au risque d'être excommunié par les grands prêtres de la mythologie comparée, nous avons la hardiesse d'en douter. Exposer les différences qui existent entre bien des mythes grecs et les mythes des Védas dépasserait les limites d'un article. Nous nous bornerons à citer une seule faiiiille de divinités, celle des dieux marins. Quand ies Aryas descendirent des plateaux de la haute Asie pour se répandre sur l'Europe, ils n'avaient pas vu la mer. Ils ne pouvaient donc en avoir l'idée. Ainsi, Poséidon et son cortège, Amphitrite, Nérée, Glaukos, Thétys, les Sirènes sont des conceptions religieuses sinon purement grecques, du moins absolument méditerranéennes. Or, si l'on trouve dans la mythologie grecque toute une classe de divinités qui, notoirement, ne peuvent avoir aucune analogie avec les divinités

aryennes, pourquoi ne pas admettre qu'une foule de divivités astrales, météorologiques et élémentaires sont, elles aussi, originaires de la Grèce? Que les Hellènes aient pris le culte du soleil sous plusieurs formes chez les Aryas, cela est possible. Qu'ils l'aient établi eux-mêmes, c est encore possible. Le soleil luit pour tout le monde. Les Grecs avaient des yeux ; conséquemment ils n'avaient pas besoin d'emprunter ceux des Aryas pour voir le soleil.

Ce sont là, nous le savons, des idées de tardigrade et d'abominables hérésies 1 Mais la mythologie comparée a encore ses sceptiques *. Forschammer affirme que tous les dieux grecs sont autochtones. Le traducteur de Cox pense que « les conjectures fondées sur une prétendue maladie du langage primitif sont bien

1. A lire certaines phrases de Y Hercule et Cocus de M. Michel Bréal, on serait tenté de croire que la mythologie comparée a des sceptiques même parmi ses maîtres. « L'interprétation est . un système trompeur, » dit M. Bréal. Or, quand le savant critique établit que l'identification des nuages avec les vaches provient de Thomonymie du mot gavas ^ marcheurs , qui aurait désigné à la fois les nuages marchant dans le ciel et les vaches marchant sur la terre, ne fait-il pas là de l'interprétation ? — La plupart des applications des principes de la mythologie comparée aux détails des mythes, reposent sur des interprétations. C^est pourquoi il y a tant de contradictions entre les néo-mythologues. C'est pourquoi M. Max MiiUer dit que tous les mythes se rapportent exclusivement au soleil et à Faarore, tandis que MM. Kuhn et Schwartz, partisans de la théorie météorologique, prétendent que : a le soleil ne fut primitivement qu'un acteur secondaire parmi ceux qui jouent leur rôle sur la scène céleste ».

subtiles, et qu'une théorie est faiblement étayée quand elle n'a pas d'autres appuis. » M. Jules Oppert, disait à l'ouverture de son cours de philologie comparée : « Rien n'est moins prouvé par ce que l'histoire enseigne que les assertions de cette sorte de science qu'on a nommée la mythologie comparée... Elle n'existe pas, la mythologie comparée qui se déduit seulement de ressemblances philologiques ou assez contestables ou assez peu nombreuses ; qui ne connaît que les étymologies fondées sur les divinités védiques; et qui ne laisse dehors que deux choses, à savoir les textes antiques et les données certaines fournies [)ar les monuments. »

Il vaudrait mieux être aveugle, dit un proverbe indien, que de ne voir qu'un seul côté des choses. Ceux qui fondent ou qui suivent des systèmes ne s'exposent-ils pas à ne voir jamais qu'un seul côté des choses ? Quand les maîtres de la critique mythologique alfirment (lue les divinités grecques sont les expressions spontanées et irréfléchies des éléments et des forces cosmiques, ils voient assurément le plus grand côté de la religion des Hellènes.

Mais ne se ri^fusent-ils pas à considérer une autre

face de la religion grecque ? Il est à peu près certain que la majeure partie des dieux hellènes représentaient à l'origine les phénomènes de la nature ; mais, à côté de ces conceptions toutes physiques, n'en existait-il pas de toutes morales, nommément Thémis (la Justice), les Érinnyes (les Remords), les Moires et les Kères (les Destinées), Mnémosyne (la Mémoire), Métis (la Sagesse). Et ces divinités exprimant une idée éthique ne sont pas moins anciennes que les divinités personnifiant un phénomène naturel. C*est Homère, c'est Hésiode qui les citent. Dans la Théogonie même, on voit parfois des divininités morales engendrer des divinités physiques. Athùnè qui serait l'Aurore, selon M. Max Mûller, ou l'Éclair, selon M. Schwartz, — s'il nous fallait choisir entre ces deux interprétations, nous préférerions celle de M. Schwartz — est fille de Métis. Les Heures qui entrent aussi dans les mythes physiques sont filles de Thémis.

N'est-ce point surtout un abus du système nouveau que d'étendre à tous les héros sans exception la théorie naturaliste des dieux? Nous sommes loin d'être partisan de la doctrine evhémériste et de vouloir, coimnc l'abbé Banier, qui, d'ailleurs, n'était pas un âne, expliquer la fable par l'histoire. Nous avons cependant quelque peine à admettre que tous les héros des âges primitifs de la Grèce ne fussent que des

personnifications des forces cosmiques ; nous hésitons à nier d'une façon absolue la part des traditions humaines dans leur conception. Chez les poètes grecs, la distinction entre les dieux et les héros est bien précise. Pour Homère, le nom de héros n*entraîne implicitement aucun caractère particulier d'affinité avec le monde supérieur. Il appelle ainsi Laomédon, qui est né d'un homme et d'une femme, et Achille, qui est né d'un homme et d'une déesse. Hésiode etPindare, au contraire, distinguent les héros des hommes, mais ils ne les distinguent pas moins des dieux. Ils considèrent les héros comme des êtres intermédiaires entre les dieux et les hommes. En fait, les Grecs entendaient par les héros non l)oint seulement les fils des hommes et des déesses, ou des dieux et des femmes, mais les grands hommes des temps anciens auxquels la reconnaissance des peuples avait voué un culte après leur mort et qu'elle avait ainsi élevés au rang des dieux. Ce sens d'homme divinisé après la mort, ou même, en général, d'homme mort, était si bien impliqué dans le mot, que nombre d'inscriptions citées par Boeckh portent héros, avec la signification de feu, de défunt, pour désigner un mort avec éloge. M. Fustel de Coulanges a clairement fait ressortir riniportance du culte des morts dans la religi(;n de la cité antique; il a expliqué les croyances des an-

ciens à la divinisation de Tâme des morts, et il a mis ainsi en lumière les causes du culte étroit et exclusif des cités pour les héros indigènes. Qu'on trouve des symboles physiques dans les légendes très compliquées de Cécrops et de Thésée, Tautorité des savants contemporains engage à Tadmettre. Mais ce dont on peut être absolument certain, c*est que les Athéniens rendaient un culte à ces deux héros — de même que les Romains rendaient un culte à Énée et à Romulus — parce qu'ils révéraient en eux les fondateurs légendaires de la Cité et nullement parce qu'ils les considéraient comme des expressions religieuses de tel ou tel principe cosmique.

Les Trézœniens faisaient des sacrifices à Hippolyte, comme héros local. Son histoire, aussi bien, telle qu'Euripide l'a mise en scène, n'avait rien d'invraisemblable pour les Grecs. Mais on eût sans doute fort étonné les Trézœniens en leur disant avec M. George Cox qu'Hippolyte représente fe Soleil, qui, avant d'avoir pu grandir, est tué par le taureau marin, c'est-à-dire par la nuée d'orage qui s'est élevée de la mer, ou, avec Preller, qu'il est l'étoile matinale qui excite les désirs de V Aurore et qui, chassée du ciel par le Soleil, disparait à l'horizon au sein des vapeurs de la mer. Si les contemporains d'Hérodote, lequel, après avoir timi-

dément émis un doute sur certain détail d'un mythe, « priait les dieux et les héros de lui pardonner d'en avoii dit autant », ou même, si ces Athéniens qui reprochaient à Euripide d'avoir mis en scène la légende de Phèdre « parce que, disaient-ils, la vérité de cette légende ajoute à son immoralité », lisaient ceci, ils n'y comprendraient rien. Pour les anciens Grecs, la plupart des interprétations de la mythologie comparée seraient bien véritablement du sanscrit.

De toutes les fables de la Grèce, il en .est quelques-unes dont on connaît avec certitude la date, lorigine et la formation. Une de ces légendes a rapport à la fondation de la ville de Cyrène. Vers la xxxYii® olympiade, au vu® siècle avant J.-C., une colonie grecque de Myniens, originaires de Thessalic, émigrèrcnt en Libye sur l'avis de l'oracle d'Apollon Pythien, et ils y fondèrent une ville. Cet événement donna naissance à un mythe où Cyrène, la nouvelle ville, était représentée comme une jeune vierge thessalienne, qu'Apollon, qui l'aimait, avait enlevée et portée à travers les nues sur la côte libyque. De même, le mythe- de Kaunos, qui fils de Milétos et frère de Biblos, fut métamorphosé en fontaine, a pour origine l'émigration d'une colonie milétienne fondatrice de la ville de Kaunos en Lycie ; Biblos est le nom d'une petite rivière située

près de Milet. La fable de Marpessa, fille d'Evenus, est un autre ressouvenir d'une colonisation. Ces légendes sont parfaitement conformes à Thistoire, On retrouve à chaque trait de la fable le fait historique qui Ta inspirée; on conçoit, en tenant compte de la merveilleuse faculté créatrice des Grecs, la logique qui a présidé dans leur esprit à la transformation de ces événements en de poétiques légendes. Si donc les seuls mythes sur lesquels on ait une donnée certaine ont une base purement historique et nullement naturaliste, pourquoi ne pas admettre que, parmi la multitude des autres mythes sur lesquels manque tout renseignement positif, il ne s'en trouve pas un certain nombre qui aient aussi une origine historique? Grote, Curtius, Bergk pensent que l'histoire des héros a un fond authentique. Un helléniste qui est pourtant un partisan convaincu de la doctrine naturaliste, M. Louis Ménard, a dit : « Les légendes des héros sont placées aux confins des mythes et de l'histoire. »

A lire tant d'études de mythologie comparée où tous les héros sont exclusivement présentés comme des mythes solaires, on pense sans le vouloir à ringénieux petit livre de J.-B. Ferez: Comme quoi Napoléon n'a jamais eocisté. Là aussi, il estdémoatré, par les meilleures raisons, que Napoléon n'est

qu'un mythe solaire, comme Héraclès ou OEdipc. Admettre toutes les légendes dans Thistoire ou les rejeter toutes dans le mythe, c'est pousser trop loin le système. Quand M. Max Miiller affirme que la guerre de Troie est une répétition de ce siège de VOrient qui est fait tous les jours par les puissances solaires, lesquelles sont dépouillées chaque soir de leur plus brillant éclat dans VOccident, il nous paraît qu'il va aussi loin dans l'absolu que M. Schliemann, qui croit fermement, comme on sait, avoir retrouvé à Mycènes le squelette d'Agamemnon.

Depuis la mort d'Otfried Millier, quarante années ont passé. L'étude de l'hellénisme a pris un grand développement, la philologie a prêté son secours à rherméneutique, la mythologie comparée a été fondée, la critique s'est fait une méthode rigoureuse, l'interprétation a exposé bien des idées neuves. Et pourtant les théories d'Otfried Millier, quoiqu'elles pèchent par maints détails et que l'exégèse contemporaine, qui s'en est après tout inspirée, les regarde comme arriérées, paraissent encore les mieux fondées. En leurs généralités un peu vagues, elles sont plus acceptables que celles de M. Max Miiller.

Le célèbre axiome du Burnouf Nomma Numina , qui répète dans une forme concise la pensée de Creuzer : « La langue, la mère féconde des dieux et des héros, » est Tidée génératrice de la doctrine do M. Max Millier. A la résumer, les dieux ne sont que des épithètes données par les peuples enfants aux divers aspects et aux différentes actions du soleil. «Brillant», (clumineux», «rayonnant», «qui féconde» «qui donne la vie», «qui brûle», «qui éclaire», autant de qualificatifs appliqués au soleil dans le sens propre; «bienfaisant», «ami», «généreux», «maître du ciel», «qui lance des flèches d'or», «qui combat les monstres » (les nuées d'orage), « qui naît le matin et meurt le soir», «qui s'élève du sein de la terre et se couche dans l'océan», autant de façons de désigner le soleil dans le sens figuré. Bientôt on perdit le sens exact de ces épithètes et de ces métaphores s'appliquant toutes au môme astre, et de chacune d'elles on fit un dieu distinct. Puis les théogonies, pour mettre de l'ordre dans ce chaos, rapprochèrent tous ces dieux dans une même famille divine, dont, chez les Grecs, Zeus (corruption du mot sanscrit Dyaus, ciel) fut le père et le roi.^ Ainsi, c'est la polyonymie et la

i. Il est curieux de rappeler, à Toccasion de la théorie polyonymique de M. Max Muller, la théorie du fétichisme, formulée par Auguste Comte et reprise récemment par M. Girard de Rialle. Ces deux doctrines sont tout opposées, mais elle se rapprochent sur ce point qu'elles divisent égale-

métaphore, deux formes de la maladie du langage {disease of langucige), selon l'expression de M. Max Millier, qui ont créé le polythéisme des races indoeuropéennes.

Assurément cette théorie, qui s'appuie en certains détails sur les plus sérieuses données de la linguistique, est très ingénieuse et bien faite pour séduire; elle témoigne d'une rare puissance de conception, et c'est un honneur pour M. Max Millier de l'avoir établie. La polyonymie originelle explique d'une façon satisfaisante l'analogie d'une foule de mythes indohelléniques, la rencontre d'événements semblables dans les aventures de dieux et de héros différents. Toutefois la thèse de M. Max Mijller, si savamment armé qu'il soit pour la défendre au point de vue philologique, est tout à fait attaquable au point de vue philosophique. Il est excessif de pré-

ment en trois phases rétablissement des croyances religieuses. La théorie du fétichisme est celle-ci :

A Torigine, on adore Tarbre, le rocher, la mer, le feu, le ciel en eux-mêmes, comme doués de vie, de volonté, de passions, On est si convaincu que les esprits sont inhérents aui objets, que Ton pense, quand on abat un arbre fétiche pour en faire un bateau, que l'esprit se transporte dans ce bateau. Plus tard, parune sortede syncrétisme logique, on distingue l'arbre, la mer, le rocher, le feu, le ciel, des esprits qui les animeut. On revêt ces esprits de la forme humaine, on rend un culte aux dieux, personnification des éléments. C'est la deuxième phase de la religion : le polythéisme anthropomorphe. Enfin ces esprits multipes, ces divers dieux se confondent et se résument en un Esprit suprême, en un dieu unique. C'est la traisième phase ; c'est le monothéisme.

tendre que tout le système religieux des races indoeuropéennes repose uniquement sur des équivoques et des malentendus. D'autre part, à n'admettre que le soleil conmie objet des métaphores et des épithètes adoratives des Aryas, on arrive logiquement à supposer chez ces peuples et chez leurs frères, les Hellènes, un monothéisme primitif. Il nous est ainsi donné de voir cette chose curieuse: Tandis que l'exégèse biblique tend à démontrer que la race juive, qui représente le monothéisme dans l'histoire des idées religieuses, était originairement polythéiste, la mythologie comparée insinue que la race des Hellènes, qui représente le polythéisme, était d'abord monothéiste. — En vérité, l'on ne peut donc être assuré de rien !

Les savantes propositions de M. Max Mtiller aboutissent donc à un système d'interprétation qui est en somme fort étroit. 11 ne saurait convenir h l'hellénisme dans son ensemble. Les premiers Grecs qui, selon l'heureuse expression de M. Decharme, concevaient la nature entière « d'une façon démoniaque » et qui, à parler comme Épicharme, « avaient pour dieux les vents, l'eau, la terre, le soleil, le feu, les étoiles », ne voyaient pas seulement le soleil à son aurore, à son zénith et à son déclin, comme le croit M. Max Millier. Ils voyaient la mer sans bornes, les hautes montagnes couronnées de nuoj»es, les forets profondes, l'éclair déchirant la

nuée noire, la lune qui brille dans les nuits étoi- Jées, Taro-en-ciel qui apparaît après la pluie, la fleur qui éclôt au printemps, l'arbre qui se dépouille à Tautomne; ils entendaient les mugissements des vents, le bruit des vagues, les murmures de la source, le fracas du tonnerre, toutes les voix douces ou terribles de la terre et du ciel ; ils étaient frappés de la succession des saisons, des miracles de la fécondation, des mystères de la mort. Tous ces phénomènes leur montraient Faction bienveillante ou hostile de puissances surnaturelles. Us concevaient les dieux comme des êtres vivants, distincts les uns des autres, et manifestant leur existence et leur personnalité dans les phénomènes multiples de la nature.

Cette croyance qui difl'ère du panthéisme et du fétichisme est celle qu'a exposée Otfried Millier. Selon le grand archéologue, la mythologie grecque est Tceuvre spontanée et irréfléchie de Tenfance de l'humanité. Il ne faut y voir ni les allégories morales d'un corps de doctrines mystérieuses, ni les inventions des premiers poètes. L'esprit des anciens Grecs, encore incapable d'abstractions et porté à tout concevoir sous une forme concrète et vivante, a animé la nature, divinisé les éléments, et créé les mythes, pour ainsi dire inconsciemment. Ces mythes ont été transmis de génération en génération par la tradition

orale cl par les chants des rhapsodes. Mais déjà, au temps de Tlliade, combien de conceptions religieuses avaient été altérées ou transformées ! C'est pourquoi, dit Otfried Millier, on doit dépouiller les mythes de leurs éléments accessoires et remonter jusqu'à leur forme la plus ancienne afin de pénétrer leur sens originel. Pour cela, conclut-il, il faut approfondir la langue et surprendre le secret des étymologies ; il faut étudier les cérémonies du culte qui, étant les effets des croyances, peuvent servir à en découvrir la signification ; il faut comparer la religion hellénique aux autres religions de l'antiquité, aux légendes du moyen âge, aux traditions populaires ; il faut interroger la statuaire et la céramique qui donnent les représentations des divinités ; il faut observer les phénomènes de la nature qui ont inspiré les différents mythes.

Et il faut bien autre chose encore, dirons-nous ; il faut ce qui est impossible : il faut revenir à l'état d'enfance des premiers âges de Thumanité, éprouver les vives impressions et les sentiments naïfs de l'homme primitif, posséder enfin l'imagination infinie, la magique puissance créatrice des anciens Grecs.

On constate le génie, on ne l'explique pas ; on analyse une œuvre, mais on ne peut pénétrer les mystères de sa conception. Expliquez donc com-

inoiit Shakespeare a fait la Tempête et comment Beethoven a fait la symphonie en la ! Analysez le travail du cerveau de Michel-Ange lorsqu'il ébaucha le Pensiero, et montrez l'éclair sublime qui traversa l'esprit de Corneille quand il écrivit : a Qu'il mourût ! » Pour retrouver dans leur ordre les inspirations, les idées, les raisonnements qui ont conduit Pascal à concevoir ses Pensées et à leur donner, après tant d'ébauches vagues un moment flottant dans son esprit, leur expression suprême et leur forme définitive, il faudrait penser et raisonner comme Pascal, il faudrait être un génie égal à Pascal, il faudrait être Pascal lui-môme ! Découvrir les secrets des opérations de l'esprit, la critique y est impuissante lorsqu'il s'agit de l'œuvre non altérée d'un homme qui est mort il y a deux siècles et dont on connaît parfaitement la vie, les sentiments et les études. La critique n'y est-elle pas plus impuissante encore quand il s'agit de l'œuvre collective de tout un peuple, quand cette œuvre nous est parvenue incomplète et défigurée, et quand de ce peuple, séparé de nous par des milliers d'années, nous ignorons tout à l'épocjuc primitive, c'est-à-dire à l'époque où cette œuvre a été faite ? En effet, l'histoire, qui ppurtant, elle aussi, a le secours de la linguistique et de l'ethnographie, avoue qu'elle ne sait rien de positif sur les Grecs avant l'ère des Olympiades ; et, grâce h quelques étymologies,

la mythologie comparée prétend savoir, avec la certitude d'une science exacte, comment les ancêtres de ces Grecs, qui sont sans histoire, ont créé leur religion 1

Juin 1879.

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