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L'ESPRIT CHEZ LES GRECS

Si l'on ])rend resprit au sons philosophique, comme la synthèse des facultés intellectuelles, quand il est Tentendement, le raisonnc^ment, l'invention, le génie humain lui-même en ses multiples manifestations, c'est toute l'histoire, ce sont toutes les œuvres de la Grèce antique qui sont les monuments de l'esprit grec. Mais nous ne cherchons ici que l'esprit au sens particulier, au sens relativement moderne du terme : l'esprit qui est la saillie, le trait piquant, l'épigramme, le jeu de mois, lîi remarque fine, lé rapprochement imprévu, la vive ri|K)ste; l'esprit de Voltaire, de Chamforl, de Talleyrand, de Gavarni, des deux Dumas; l'esprit (jui prend mille formes et a mille aspects, qui naît taïUot du cliquetis des mois, tantôt de la force

comique dos situations, qui est la finesse de la raison avec La Bruyère, Téclat du paradoxe avec Beaumarchais, la pointe de l'ironie avec Rivarol, la vivacité du bon sens avec Molière ; Tesprit, cette subtile étincelle qui brille et qui frappe et qu'on ne peut analyser sans la voir aussitôt disparaître; l'esprit, cet accent de gaieté ou d'amertume, que l'Anglais de la légende comprend le lendemain, que M. Prud'homme ne comprend jamais, et que celui qui possédait le mieux le sujet. Voltaire, a été impuissant à définir avec précision*.

Cet esprit-là est un des côtés les plus brillants et une des caractéristiques de notre génie national. Mais, à lire Aristophane, et Théophraste, et Lucien, on doit confesser que, si les Français ont porté l'esprit au point suprême^ ce ne sont pas eux qui l'ont inventé.

1. « Ce qu'on appelle esprit, est tantôt une comparaison » nouvelle, tantôt une allusion fine : ici, Tabus d'un mot qu'on 2> présente dnns un sens, et qu'on laisse entendre dans an » autre; là, un rapport délicat entre deux idées peu coma> munes ; c'est une métaphore singulière ; c'est une recherche » de ce qu'un objet ne présente pas d'abord, mais de ce qui y> est en effet dans lui. C'est l'art ou de réunir deux choses » éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissent se » joindre, ou de les opposer l'une à l'autre, c'est celui de no » dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner. » — Voilà qui est excellent, comme à peu près tout ce que Voltaire a écrit en prose. Mais montrer quelques-unes des diverses formes et quelques-uns des divers artifices de l'esprit n'est point donner la définition précise de l'esprit.

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En Grèce, Tesprit naît avec la littérature môme. Mais, dans les chants homériques, il est encore à l'état élémentaire. Certaines réponses d'Ulysse, quelques jeux de mots, le quiproquo sur le nom de Personne (Oulis) dans l'épisode du cyclope Polyphôme, sont comme les premiers vagissements de l'esprit grec. Si nous possédions les dithyrambes d'Alcée et le texte authentique des odes d'Anacréon, sans doute on trouverait dans les uns l'esprit virulent de la satire, dans les autres cette grâxîe légère qui est la fleur de l'esprit. L'esprit éclate au v® siècle avec la légion innombrable des poètes comiques et la foule des philosophes, des sophistes et des rhéteurs. Dans ses comédies, Aristophane a tous les genres d'esprit; de tous il use et il abuse. 11 trouve le comique dans les types, dan§ les situations, dans les mots. Sa plaisanterie est tour à tour mordante, joyeuse, ironique. 11 procède tantôt par fines allusions, tantôt par apostrophes brutales. Contre les dieux, les orateurs, les sophistes, tout lui est bon, le spirituel concetti comme le plus trivial calembour, le trait éblouissant comme la plus grossière obscénité. La seurrilité d'Aristophane, — ce poète qui, dans la

parâbase des Oiseaux^ atteint au sublime lyrisme des odes de Pindare et des chœurs de Sophocle, — lui a aliéné bien des lecteurs français. Et pourtant les Athéniens, qui, en matière littéraire, avaient un sens aussi délicat que le nôtre, s'en accommodaient. Un choix des scènes comiques, des reparties, des mots bouffons ou caustiques d'Aristophane est impossible : il faudrait un volume; or Tœuvre entière d'Aristophane tient en un volume. Relisons donc les Chevaliers^ la Paix, Lysistraia, les Grenouilles, les Nuées, et, s'il est possible, relisons-les dans le texte ; car c'est surtout quand il s'agit d'esprit que toute traduction est trahison.

Il y a de l'esprit jusque dans la dialectique de Platon, jusque dans la narration de Xénophon. Pourrait-il en être autrement chez' des disciples de Socrate ? L'atticisme dont Xénophon fut un des maîtres, passe avec raison pour l'une des formes de l'esprit. Si l'on admire chez Platon les plus belles pages de prose qui aient peut-être été jamais écrites on aucune langue, on trouve aussi d'autres pages toutes pleines de l'esprit socratique, avec ses captieux sophismes, ses subtils arguments, ses déductions spécieuses et sa désespérante ironie. A en juger par les fragments qui restent de son œuvre, le père de la Comédie nouvelle, Ménandre, avait plus de sentiment que d'esprit. Au contraire, son maître Théophraste

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avait de Tcsprit et du meilleur. C'est Tobservation profonde et la curiosité de style d'un La Bruyère, tandis que, chez Ménandre, c'est la morale d'un Vauvenargues ou d'un Joubert. Que d'esprit encore dans certaines idylles de Théocrite et dans son vivant dialogue des Syracusaines ! Et Y Anthologie qui va des grâces de la Couronne de Méléagre aux audaces do la Muse de Straton ? Pense-t-on qu'un choix des plus spirituelles épigrammes et des madrigaux les plus galamment tournés des poètes à poudre du XVIII® siècle français, qui fut pourtant le siècle de l'esprit, formerait un ensemble plus vif et plus charmant? La bonhomie de Plutarque n'est pas sans malice. Pour Athénée, qui nous a conservé tant de bons mots, il est lourd et froid ; — en fait d'esprit, il n'a que l'esprit des autres. Les merveilleux dialogues où Lucien a su allier la dialectique platonicienne à la verve d'Aristophane lui ont justement mérité le nom de « Voltaire grec ». L'esprit hellénique brille et scintille encore dans les Césars et dans le Misopogon de l'empereur Julien ; et on en retrouve des étincelles dans le dernier chef-d'œuvre de la littérature antique, Daphnis et Chloé *.

1. Rappelons seulement les dernières lignes du roman qii sont certes écrites avec esprit: ... xolX ïBponrz ti Aaçvic tav

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Si naturel et si primesautier que soit Tesprit d'Aristophane, de Théocrite, de Lucien, de Julien, c'est encore de l'esprit d'auteur. Il a subi un certain arrangement ; il porte la parure du style ; il a passe par main d'artiste. L'esprit inné, l'esprit impromptu, l'esprit jaillissant des lèvres, l'esprit « de tout le monde » qui, comme on dit, vaut mieux que l'esprit de Voltaire, est épars dans Plutarque, dans Aulu- G(^lle, dans Athénée, dans Stobée, dans Élien, dans Diogéne de Laërte. 11 suffit de lire ces auteurs, la plume à la main, pour composer une anthologie de l'esprit grec *.

L'esprit de la conversation, l'esprit du dialogue, l'esprit de la tribune, — cet esprit qui n'est le plus souvent que la présence d'esprit, — prend toutes les formes et revêt tous les caractères. Il se fait épigramme ou madrigal, sarcasme ou apophtegme ; il caresse ou il cingle, il calme les foules ou il entraîne

1. Celte anthologie, M. J.-u. Lewis a eu la bonne idée de nous la donner dans un coquet petit livre : (Bons mots des Grecs et des Romains choisis dans les textes originaux^ un vol. in-16.) Les mois sont en général bien traduits et bien choisis, encore que l'auteur en ait oublié de fort jolis. Mais pourquoi M. Lewis nVt-il pas donné le texte à côté de sa traduction? Cela épargnerait de feuilleter bien des volumes à ceux qui veulent goûter Tesprit grec dans sa saveur originale.

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les armées ; il est tour à tour ironique, galant, caustique, profond, héroïque.

Comme Léonidas quittait Lacédémone, les éphores lui firent remarquer qu'il emmenait bien peu d'hommes avec lui : — (c Nous sommes assez nombreux pour ce que nous avons à faire, » dit le Spartiate résolu à mourir. Aux Thermopyles, Xerxès somme Léonidas de lui rendre ses armes : — « Viens les prendre ! » répond le héros. Quelques heures après, on dit au roi: (( L'ennemi est près de nous. — Et nous près de lui », riposte-t-il.

A Sparte, quand le mot ne naît pas de l'héroïsme, il naît du mépris. On vantait devant Agis la justice des Éléens dans les Jeux Olympiques : — « Le beau mérite de se montrer juste, une fois tous les cinq ans ! » Callicratidas refusa une grosse somme d'argent qui lui était oiîerte pour laisser mettre à mort un prisonnier de guerre. — ce A ta place, j'aurais accepté, lui dit un Ionien. — Et moi aussi, àla tienne.» Envoyé comme ambassadeur chez les Perses, qui passaient pour eiîéminés, Panthoïdas voit une forteresse: — (c Par les dieux, s'écrie-t-il, voici un joli gynécée ! » Quelqu'un se vantait à un Spartiate de pouvoir se tenir longtemps debout sur une seule jambe. C'était assurément un bien petit mérite ! Quelle fut la réponse du Spartiate : — « Toutes les oies en font autant. » Un Athénien avait eu la sot-

tisc de dire devant Antacildas que les Spartiates étaient ignorants. La riposte ne se fit pas attendre :

— (c Au moins, nous n'avons rien appris de mauvais chez vous. ï> Un Argien s'enorgueillissait qu'il y eût beaucoup de tombeaux de Spartiates en Argolide :

— (( 11 est vrai, dit le Spartiate ; mais, chez nous, vous ne verrez la tombe d'aucun Argien. » Oéoihène, interrogé pourquoi les Spartiates n'exterminaient pas Jes Argiens, qui, toujours vaincus, toujours recommençaient la guerre, répondit ; — « Nous nous en garderions bien ; ils servent à exercer nos recrues. »

Non seulement tout ce qui était étranger à Sparte, mais tout ce qui n'était pas vertu militaire provoquait le dédain et les railleries des Spartiates. Ils tenaient les philosophes et les poètes en petite estime. Un poète voulait lire à Antacildas un poème à la louange d'Héraclès : — a Qui l'a blâmé? » dit le navarque. Un sophiste déclarait, en présence d'Eudamidas, que seuls les sages pouvaient conduire les armées : — « On voit bien, dit-il, que tu n'as jamais entendu les trompettes. » Le même Eudamidas s'était attardé par hasard à écouter Xénocrate, et celui-ci disait que les philosophes cherchent la vertu :

— a Comment, depuis le temps, ne l'ont-ils pas encore trouvée I »

La malveillance proverbiale des Spartiates leur attirait parfois des épigrammes bien méritées. Des

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ambassadeurs de Lacédémonc venaient d'exposer à Éparainondas leurs griefs contre les Thébains; ils avaient parlé un peu longuement. — a II paraît, dit le vainqueur de Leuctres, que nous vous avons forcés de renoncer à votre brièveté ordinaire. » Un Sybarite, qui avait vécu quelque temps à Lacédémonc, dit à ses hôtes : — «Il n'y a aucun mérite de votre part à être vaillants, car le plus grand poltron du monde aimerait mieux mourir que de mener une pareille vie. »

Chez les autres Grecs, et principalement chez les Athéniens, l'esprit a la gamme plus variée et plus étendue. 11 n'a pas pour unique base l'orgueil de la race et l'admiration exclusive de la force. Les Athéniens sont des railleurs qni se moquent de tout le monde, et d'eux-mêmes pour commencer. La gaieté sourit dans leur amertume et un peu de scepticisme enlève toute pédanterie à leur morale. On félicitait Solon d'avoir donné les meilleures lois aux Athéniens: — « Les meilleures qu'ils puissent supporter, » répondit le législateur. Un jour, Phocion parlait à la tribune; des acclamations enthousiastes accueillent soudain une de ses paroles : — « Ai-je donc laissé échapper quelque sottise ? » demanda Phocion. Appelé à justifier de la légitimité de sa naissance, Aristophane dit aux magistrats : « Ma mère m'a toujours dit que je suis le fils de Philippe. Pour moi,

je 11 en sais rien ; car, coimne Ta dit Homère, il n'y a personne qui soit assuré d'être le fils de son père. » Alcibiade conseillait aux habitants de Patras d'entrer dans la Ligue athénienne et les engageait à construire une digue qui permît aux troupes d'Athènes de débarquer sur leur territoire. — « Vous finirez par nous avaler », dit un Patréen. — « C'est possible, répondit Alcibiade ; mais ce sera peu à peu et par les pieds, tandis que les Spartiates vous avaleront tout d'un coup et par la tête *. »

Démosthéne arrêtait un larron qui venait de le voler. — « Je ne savais pas, lui dit l'honmic, que cet objet fût à toi. — Tu savais bien qu'il n'était pas h toi. » Sophocle disait d'Euripide : — « Il déteste les femmes dans ses tragédies ; mais ailleurs c'est bien autre chose. » Un méchant peintre montrait un tableau à Apellcs et se vantait de l'avoir peint en deux jours : — « Cela se voit bien, » dit le maître. Une courtisane, qui avait naguère repoussé Thémistocle, lui fit des avances quand il fut devenu célèbre : — a Nous sommes devenus raisonnables en même temps, lui répondit le grand capitaine, mais

.1. Une repartie d^ Alcibiade, entre tant d^autres, perd tout dans la traduction, car elle est fondée sur l'assonance de deux mots grecs. On s'étonnait qu'il ne fût pas allé se faire juger à Athènes. — « Vous ne vous fiez donc pas à votre patrie (watpcSi)? — Pas même à ma mère ({jLYjxptSt), quand il s*agit de ma vie. »

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