DANS LE MONDE, PAU M. HENRY RABUSSON
En dévouant vieux, le siècle lait le diable. La sévérité des uiœurs s'adoucit tout au moins, et, à en croire les romans, ces miroirs grossissants, elle se relâche un peu plus qu'il ne conviendrait. La lin du wiW siècle a présenté le même caractère. Le rùve du Décaméron s'est achevé dans C Enfer de Dante ; Técho des galanteries des dernières années de la royauté, de ce temps dont Talleyrand disait : « Celui qui n'a pas vécu alors » n'a pas connu la douceur de vivre, » a été couvert par les clameurs de la Révolution. Mais les romans sont restés, les romans quv,> par les choses qu'ils content comme par les lecteurs qu'ils ont eus à leur apparition, témoignent des mœurs de cette époque. Ces livres-lù ont aujourd'hui leurs équiva-
iLHH LKS llOMMKS ET LES IDÉES
Icnb. M. Zola continue Reslif de la Bi-etonne, et, à jn'opos de plus d'une fantaisie pseudo-littéraire que l'on s'est ]H'rniise dernièrement, il serait juste de rappeler, si on les pouvait citer en bonne compagnie, les titres de certains ouvrages de la fin du xvni® siècle. Enfin, il y a tout juste cent ans, — en 1782, — paraissaient pour la première fois les Liaisons dangereuses, œuvre avec laquelle U) roman de M, Henry Rabusson a plus d'une analogie. M. Rabusson ne saurait s'offenser du rapprochement. Le livre de Laclos ne peut à aucun titre être [)lacé dans la littérature galante et, tout en étant sous une forme châtiée et presque sévère, une des oîuvres les plus dangereuses et les plus cruelles du dix-huitième siècle, c'en est en même temps une des plus remarquables.
Bien que cette similitude ne soit pas établie inconsidérément, nous n'aurons garde de développer le parallèle, j)our deux raisons. D'une part, si tout le inonde n'a pas encore lu le roman de M. Rabusson, fort peu de gens ont lu celui de Laclos. Il nous faudrait donc donner l'analyse des Liaisons dangereusess ce qui nous paraît au moins inutile. D'autre part, les rapports entre ces deux romans sont de ceux que l'on sent très bien, mais que l'on saurait très mal définir. Sujet, composition, pcn'sonnages, tout est différent. Ces œuvres
LE CENriENAlRE DES LIAISONS DANGEREUSES 289
se ressemblent par la sécheresse de cœur, par la narration ironique et quelque peu impertinente, par certaines façons de voir très indépendantes et par certaines façons de dire très correctes, en un mot par -le ton général. Mais laissons le xvin® siècle dans l'histoire et laissons les Liaisons dangereuses dans les bibliothèques, où les curieux des choses littéraires feront bien d'aller les chercher ; — nous parlons pour les hommes, car il n'est pas nécessaire que les femmes lisent ce livre, pas plus, d'ailleurs, qu'il n'est indispensable qu'elles lisent celui de M. Rabusson. Revenons à notre temps, entrons dans le monde.
I.e principal [)ersonnage du roman, le marquis Roger de Trémont, sous-lieutenant de dragons, nous est présenté comme un garçon tout à fait accompli. IL est jeune, grand, bien tourné; il a « une tète de jeune dieu qui aurait laissé pousser ses moustaches » ; ses manières sont exquises et sa fortune est grosse. Il a de l'intelligence en quantité suffisante jiour vivre heureux et pour ne pas rester muet dans un salon. A toutes a's qualiU'îs, il en joint une auti"e qu'on ne soniv çonnerait pas à un dragon. Son indifférence pour
las disUw^tii>a«i da garoiAon, mâmo qwnd ci^tto gAiniiion eut YemifûUoa, Q'est-àr-^re Pari»» a pfiii»6 m proverbe parmi m^ oamaradoi. Ce ârogou ()iit un dmgon do vertu. Ce « joli mftlQ n, aami»e l'appdile M. liabusàon^ est un Êliaûin d'^softdroQ; U pm>t^ la tunique oomino une. »ûutane« U dâdatgoft les l>onne« fortune» d'aventure. Les oSioier^ de vingt- Iruii an4, même le« privilégié» de la nala«anee et de rùduoation, sont d'ordinaire moins difficiles ei onlondent le proverbe i « Faute de grives^t » Pour Hogor, il attend patieimnent. les fouettes, U échappe à toulo tentation par une « eiûstenca physique^ iiKMil très active », — les considératicms d'cunliv l)hyî?i([ue tiennent beaucoup de place dans le livre (le M. Uabusson — et par le souvenir poétique d'une innocente amourette. Il a connu étant enfant, une toute jeune fUlo, Madeleine de Aodiegarde, qui, depuis, a épousé le due d'Altenay. Roger ne la jantais i^evue, mais son image n'a pas oessè de passer dans les mes du saint-eyrien, puis de l'ofll'oier, eomuie la vision de l'idéal fénnnin.
Le jour où oonunence le ron^an, Madeleine est \\3uve et son deuil a pris fin. Elle donne un grand dîner où elle convie son ancien « petit ami ». Roger met troiti quarts d'heure k sa tqiiette, se regarde duuïi la i^laoe, et, aussi satisfait de sa bomoe mwii i\\kk) do la fortune, se met en route pom*
LE aENTBNAIRË DES LIAISONS DANGEREUSES 391
la rue de Vaponne, non touiofoii iians m i^pùlor chemin faisant î « Sera-t-ella moins belle.,, ou plus belle? » — Elle est plus b^llo. La i^lité passe le rcve. L'amour se fait désir. Dans la soiinkv Hoger rappelle dlscrôtement ses souvenirs d'enfance h la belle duchesse, qui n'ucoueilla pas trop mal ces réminiscences. Voiol l'Éliaoiii qui se transforme en Chérubin ; il ne tardera pas à devenir Lovclaœ.
Roger a appris à Sulnt-Cyr les éléments de la |)oliorcétique, mais il n'a pas besoin de rouvrir les tmités de l'attaque des places. La résistance de la duchesse n'a rien d'héroïque ; la iiére i)atrieienne capitule aux premières sommations. Un mot dans son salon, deux mots au bal de la duchesse de Guébriac, puis, à quelques jours de là, une décla^ ration catégorique, à la fois emportée et ro8|)eetueuse, et Hoger de Trémont est sûr d'une victoire l)rochaine.
11 en est si assuiHî, le continent et triomphant sous* lieutenant, qu'à fK^ine de retour à Versailles, il agrandit son appartement, le fait meubler, tapissier, décorer avec toutes les recherches du goût et de tous les raffmements du confort, l'emplit do fleurs et de plantes de serre. Du jour au lendemain, son modeste pied'ii-li^rre d'olïicler devient une « petite maison », comme en avaient au siècle {Misse les grands seigneura
cL les fermiers {généraux. Que le lecteur qui ne voudrait pas sans doute que le jeune dragon en fût pour ses frais, ne soit pas inquiet. Le nid prêt, la colombe arrive.
La nuit de Noël, Roger qui, fidèle à ses habitudes claustrales, n'a pas voulu faire le réveil- Ion en folle compagnie, entend une voiture s'arrêter (levant sa porte. — La vertu finit toujours par trouver sa récompense. — La duchesse entre, le visaj^e voilé, le corps enveloppé dans une pelisse de fourrure, un sac de voyage à la main. Elle passe par chez lui, dit-elle à Roger, en attendant le train de Uretagne qui part à minuit de gare des Chantiers. Si peu d'expérience qu'il ait encore, Roger pense bien qu'une femme qui entre à dix heures du soir chez un dragon, avec un sac de voyage qu'elle s'est bien gardée de laisser dans son fiacre, ne vient pas précisément pour entendre de la morale. Aussi ne lui en fait-il pas. Les deux amants se cloîtrent cinq jours — le temps du prétendu voyage en Bretagne — dans la maisonnette de la rue Saint-Honoré. 11 est inutile de dire que cette heureuse rencontre a de liombreux lendemains. Sans doute la duchesse, qui veut garder les apparences aux yeux du monde et de ses gens, ne peut simuler chaque quinzaine une excursion dans ses propriétés de Bretagne ; mais elle a la liberté de ses après-midi. Plusieurs fois par semaine, elle
prend le train à la gare Saint-Lazare et descend à Viroflay. Elle y trouve une voiture bien close et bien chaude qui, au trot rapide d*un excellent cheval choisi par Roger, la mène à Versailles, où elle passe une couple d'heures. Elle est de retour à Paris à temps pour recevoir à dîner.
Nous ne suivrons pas M. Rabusson dans les détails très circonstanciés qu'il donne de cette lune de miel. Il s'entend à merveille à ce genre de description et à ce mode d'analyse, sauvant le fond par la forme. L'auteur de Mademoiselle de Maupin eût reconnu son inspiration dans certaines pages de Dans le Monde. M. Rabusson excelle à rendre le péché aimable et commode. Les pénibles voyages en diligence de madame Bovary, ses rendez-vous dans la morne et banale chambre d'hôtel, c'en est assez pour amortir tout désir chez une délicate fille d'Eve. Mais la tentation devient plus forte, à rôver ce temple édifié pour la divinité, ce nid d'amour ouaté et luxueux, où les fleurs et les parfums dégagent dans l'atmosphère chaude leurs effluves capiteux, où, tous rideaux baissés contre les lueurs grises des crépuscules d'hiver, les bougies des candélabres et des appliques jettent une gaie clarté de nuit de fête.
Cette « influence du milieu » aidant à la chose, la duchesse d'Altenay ne songe pas à cesser ses promenades ecptra muras ni à en diminuer le nombre.
toi LEfl HOMMES ET LES IDÉES
Si elle enU'iidait récohotnie^ elle prendirait un abonnement avec le chemin de fer, car il Itc se pAsse pas de semaine quVlle n'aille quatre ou cinq fois à Versailles» Pour Rogerj il se fait en llii une transformation aï»se« i)eu explicable, Ctànt donné le personnage posé au début du livre» Cet holnmc^ qui est resté cinq ans fid(»le au souvenir d'une femme^ ne peut rester trois mois fidèle à la femme elle-mêmei &> chevalier de la Blanche^Hernlitie qui élevé sur les jup(!s d'une mèn^ dafts le culte de toutes les délicatesses et dans l'horreur de toutes kîs vulgarités 9 ii toujours fui « les Voluptés salissantes »j troiUpe avec une fille ctUte maîtresse Adorable « digne d'édlâiret' et de ivjoUir toute une existence d'homme». Afin d'expliquer la subite modification d*étre de son héros* M» Rabusson en appelle au vers de Ijû Fohtaine i
Il tue tàMÏ d'ttb ei d'àlitfe pé\n, Diversité, c^est ma devise.
Quand un romancier croit devoir rippuyer sil psjrc'Iiologit» sur des textes^ n'e^t-ce jloint |)aree qu'il la sent en défaut? Au reste» M; Habusson ftiit plutôt iU' Ja jJhysiologie que de là psyehologlei
Donc, h la suite d'un dîndr àll cabaret avec un ami et deux demoiselles de l'arlstijcratie galante^ Roger demande h l'une d'elles des lettres de UatUraiisation dans le demi-monde; 11 ne les obtient pas sans peine, car on doit i^connattre qUé la courtisane se défend
LE CENtfe^AiRÉ bkS tlAtSO^ÏÎ DA^ÔÈfeEUSES l9&
imm que ho Fft fait là g^fide dame; Il fi'tt failli ft
Rbget^ qiië quinÉô joutas et tmis etttt^vuëë pour edftquéNJ* Ift duchéfesc d'Altehây: vmt «btdttir lës m- V(?Uf s dé Jatte SpWttg, il lui ftuit deilit mbiSj Vingt visites, des pî'êseiits, des letti^Sj des demtth^hesj il lui fàUt
se dotfipfbmettré ëii l'àëêbtnpttgtt&nt ft ëheVàh S'ftfflcliet' en lui dbnuâtit le brâë âu ëbiiediit^ hippique: Devenu Hû des aiilâhtë de Jftiie HlpHiig, Ae^eir wm feste pas moins l'àmfttit de là dUëhëSëës Le gftlaut 16^ Ris de \^îrsàilles àbi4të tdur à U)ttl* lëê dëUJt ttmdU^ tvusës; Cependant Madeleine Vtritdiminuef ràSëetit^n de ttt^et^. Elle lui eh fàil le ûmt t^ptHîëHëî et S6U^ daih lui pt^pose de répëu&er. Il faut àvoUëi» que ^ttë pensée eût pU Vëhit* plus tôt à là duehësse d'Altenày: Il est même ptt^ble que le pi^jet eât eu bëàuëoup plus de ehanee d'éti^ bien àëdueilli pàf Rt^er àVàht là nuit de Noël qu'àprëS; Il le fait décemment ëbmprendti! à là duehesse^ et dbjeetë d'ailleurs là difflSi^nee de (ùttuiK^ ee qui est chëVàletHesque, et la difiet^hcë d'ftgë^ ce qui est moins gàlànit Un àuttH^ idUi") Madeleine^
qui a appris la trahison de Roger, s'humilie jusqu'à
venir lui demander des ekpiieàtions dU plutôt plëUier dans ses bràS; Le lieutenant ttDUVë un i^gàin de passion ; 11 eonsdle là duetieisë) s'exëUftë en s'àëëusànt^ lui dit qu'il est un entent, lui Jufe qu'il l'àimë tdu^ Jours, dbticnt son pàitidn^ — et gàfdë sëi ô^ût maitresseS; Il mit pourtant un ftàëriflëë: Il Idueà t^aHs un
IH'tit appartement meublé où il reçoit Jane, tandis qu'il continue de recevoir Madeleine à Versailles. On ne saurait vraiment agir avec plus de délicatesse.
La duchesse, qui découvre le secret de ce double domicile, n'est cependant pas touchée du procédé. Son orgueil se révolte enfin. Elle rompt à jamais avec Roger. Celui-ci prend bien la chose. Jane est justement tout à fait folle de lui ce jour-là. Mais, le lendemain, autre chanson ; cette capricieuse fille lui signifie son congé, dans un sermon en trois points, fort bien tourné d'ailleurs. Elle lui dit qu'il n'est pas assez riche pour jouer les rois de trèfle et qu'il est trop délicat pour jouer les valets de cœur; qu'en conséquence, il fera sagement de revenir aux femmes du monde. Roger, qui n'est pas enletéetqui se console de la perte de ses maîtresses avec une remarquable facilité, goûte cet avis désintéressé. Il saute en voiture et se fait conduire chez la ])rincesse de Guébriac, dont la réputation (*st bien établie : couronne fermée, cœur ouvert, dit M. Henry Rabusson, de cette grande dame à la Brantôme.
Au demeurant, Roger de Trémontn'a plus le temps de s'attarder aux bagatelles. On lui tient en réserve une jeune fille qui a tous les charmes et toutes les vertus, qui l'aime depuis le jour où elle l'a vu et dont l'amour s'est encore accru quand elle a appris les succès de l'irrésistible dragon. Cela arrive. Suivons
en Touraine cet homme, décidément né coiffé, pour assister aux fiançailles. Autre lieu, autres sentiments. C'est encore heureux l Toutefois, après le conte, l'idylle paraît fade. La première partie du roman fait tort à la dernière. Quand on a le palais brûlé par des écrevisses à la bordelaise le lait pur manque de saveur. Roger épouse donc Geneviève... Priez pour elle! car ce mari n'est point jusqu'ici un modèle de constance. Il pourrait bien retrouver une duchesse d'Altenay ou une princesse de Guébriac sur son chemin, et au besoin même se détourner de son chemin pour courir après une Jane Spring, — à moins que le sacrement du mariage ne fasse un miracle.
Pour la duchesse d'Altenay, elle trouve des consolations. Elle expie son premier péché en en commettant un second. « Le second pas, dit-elle, est œlui )) qui coûte le plus. Le premier, on le fait générale- » ment d'instinct, d'enthousiasme, tandis que le se- » cond... on le fait parce qu'on a fait le premier, et » souvent à son corps défendant. » Traduction libre : on fait le premier pas par entrahiement et le second par raison.
298 Les HOMMES KT LES IDÉES
La dontiée du ronlân de M. Hetir^ Rabussoii est <«(itis doute des plus simples et sâtis nouveauté c|UftAt iiu tond. Mais l'aUtcuf* renouvelle ce sujet un peu l'Iémonlairc par VélH des détails et la flflcsse de Tob^ servation ; il y donne de l'àttriiit par le piqillint du récit. On aime à penser que les principaux personnages ont été peints sans modèles ; cil tout cas, le décor est d'une scrupuleuse exactitude» Etj par le décor, nous n'entendons pas les meubles et les tentures qu'il est si facile d'inventorier i nous ehtendons le milieu ou nous conduit le romancier, les fêtes du monde, les grandes soirées, les bals bldncs^ les dîncrsj les réceptions de cinq heures^ l'ëttCeinte dU pesagCj le Concours hippique, les conversations^ les caquetages, les commétagesj les idées, les attittides, les manières d'être, l'air ambiattt. Ge soilt des tableaux de la vie parisienne en 1883 qu'il sera curieux de retrouver plus tard; On sent que M» Habusson A vécu dans le monde qu'il dépeiilt, qu'il l'a vu de près, en homme qui sait bien voir^ qu'il ne s'y est pas trouvé dépaysé et qu'il n'est pas embarrassé d'en parler. Il écrit une langue simple et vive qui repose du jargon des « stylistes », et il a cette qualité bien française, l'esprit; l'esprit
LE CENTt??ïAtttfe «ES î^tAlSOl^ft tlAlHGtettÈUSES ^
qiii coun peut-être les mes^ mais qui déserte les
rottlàns.
Go livt^ mit beàtiédup de bmit et provoque des cHs de pudeur datis le puMle qui) d'orditiaire, n'ë^t pas si prompt à s^efTArdutiher. L'ttUteur doit mre^ comuie il arrive toujours^ le premier ft s'êlontier du sedtidâle; Les rbmàtieiers eoutemporaius, peut^ll dire pbursâ défëtise; dut montré mâitites fbiëdes fbmme^ adultères^ des filles séduites, des eourtisàties sans vi4gt)gue} des aventuriers de haute H^eej eommettàrtt mille vileuies sous le couvert du nom lllusti'e qu'ils portent; ei des don Juan bour^is dont) m reste, le Catalogue galant est à eclui du hêros espagnol ce qu'un veri^ mousseline est à la botte de BassompierH»; Pour eela on ne trie pas à la garde! au nom des bonnes mcfeurs. A tout prendre, la duchesse d'Altenay qui est veuve et n'a pas d'enfant est libre^ c'est-à-dire infiniment moins coupablej
selon les lois humaines et selon la morale immar^
nentej quc toutes ees fcmmes qui dans les romans cl sur la seône, trompent leur mari et abandonnent leurs enfants pour le plus { ftind plaisir de la galerie; En faisant la eour h Madeleine, Roger ne eontrevient pas au douziome ëommattdement du Déçdr logUe: « VoUs ne eonvoiterez pas la maison de » votre prochain ; vous ne convoi terez pas sa ftemmei » ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœttfj
)) ni son âne. » Il ne risque de compromettre que Ja réputation de la belle ; encore peut-il croire que, grâce au secret qu'ils garderont Tun comme Tautre, cette réputation sans tâche ne sera pas atteinte. De même, en s'enrôlant dans Tescadron des cavaliers servants de Jane Spring et en lui donnant le bras au concours hippique, il ne fait tort qu'à lui-même. D'ailleurs, Roger se marie à vingt-quatre ans, ce qui passe de toute antiquité comme de bon exemple. Tacite loue les Germains de rester continents jusqu'à leur mariage et de se marier jeunes. C'est à peu près ainsi qu'agit Roger de Trémont. La courtisane elle-même, qui paraît dans le roman, est bien élevée ci a de la retenue, de la raison et de l'orthographe. Elle donne à son imprudent amoureux de fort sages conseils, qui sans doute ne fussent pas venus à l'idée de Mentor, mais qui, avec quelques variantes, no jureraient pas trop dans la bouche d'un tuteur ou d'un ami âgé.
Tout cela peut être juste. Comme sujet et comme caractères, ce livre n'est point d'une pire morale que bien d'autres. IMais l'amour a parfois dans sa viorence même son excuse et sa purification. Or, s'il est beaucoup question d'amour dans le livre de M. Rabusson, l'amour en est absent. On s'y quitte sans, une larme dans les yeux, sans un déchirement dans le cœur. On s'y donne par simple caprice.
Roger aime Madeleine d'abord comme aime un enfant, ensuite comme aime un libertin. Madeleine lui cède, non par passion, mais « parce qu'elle est » belle, et qu'il serait dommage qu'elle ne se donnât » pas ». Est-ce là l'amour, la passion, l'entraînement, l'union de deux cœurs? N'esl-ce point plutôt, selon la définition de Chamfort, (c l'échange de deux » fantaisies, le contact de deux épidermes »,
Do plus, c'est le ton, comme on dit, qui fait la chanson. Sans doute, M. Rabusson fuit les termes crus et bas avec le soin que les naturalistes mettent à les chercher. Maître en l'art des périphrases, des euphémismes et des sous-entendus, il n'écrit pas un mot qu'il ne puisse dire dans un salon. S'il n'esquive point les situations délicates et les scènes indiscrètes, au moins les traite-t-il en artiste. Le narrateur fait deviner plutôt qu'il ne raconte ; le peintre voile en même temps qu'il montre. Mais on peut respecter les yeux et les oreilles, et troubler fort l'esprit. On peut ne pas blesser le goût, et choquer la conscience. D'un bout à l'autre du livre, il règne un ton dégagé de talon rouge, un persiflage de sceptique, une aimable ironie de roué qui sont des plus impertinents pour la société actuelle et pour ses idées morales. On dirait, h lire M. Rabusson, que ce qui nous est conté par lui est tout ce qu'il y a de plus simple, que cela est parfaitement ordinaire, arrive chaque jour, qu'il est
302 LfeS HOMMES BT LÈS in«l2!^
dans Tordre qu'il en soit ftihsi^ ttiTil tie saurait en (Hre autrement.
On ne demande pas à un romancier dlfttorlompre sans ce&sc son récit pout faire des Variations sur le tliôme i lempom^ o thorts ! Ort ne serait (•('pendant point fâcihô que ses hél*os> et surtout s('?^ héroïnes, eussent parfois quelques ëcriipules cl quelques hésitations, et qu'ils éprouvassent quelques regrets sinon quelque reperitil'. On roudriiit aussi que TauteUr^ par ses façons de diréj n'ajoutât pas à l'impression des faits et gestes de ses personnages. Des remarqués coUime cellé^l i « Elle » n'était pas Vertueuse par vocation ; elle n'était ver- » tueuse que par situation, c'est-à-dire qiie^ comttie » beaubdup d'autres^ elle n'éprouvait pas te besoin ^ » belle^ riche et bien nêéj de se jeter dans les bt^as » du pitîmier venu, — te qui n'eîclUait êvidem- » ment pas la possibilité de se laisser chbir dans D des bras agréableSj )i et des aphoHsmëS comrtie célUi-cl : tt 11 faut bien aimer quelqu'un sods peine » de s'ennuyer mortellement et de pftsset à ses » propres yeux pour insensible — ce qui est humi- » liant, » sont loin d'être d'un moraliste. Ds ne ^nni m^Mne pas d'un indifférent de nature oU d'Un iin)ias«?ible de parti pris; ils sont d'un hotnttlé quij (lans ses écrits, afltecte de railler et de combattre loute idée morale. NoUs ne doutons pas que cette
ironie souriante ne cache beaucoup d'amertume *; mais en vérité, il n'y paraît guère.
Dans une préface célèbre, Théophile Gautier a dit : « Un auteur fait agir et parler des brigands » en brigands, il n'est pas pour cela un brigand. » A ce compte, il faudrait guillotiner Shakespeare, » Corneille et tous les tragiques ; ils ont plus com- » mis de meurtres que Mandrin et Cartouche. » L(\s tragiques coupables du sang versé I Ah ! comme on sent bien qu'ils sont avec la victime contre le meurtrier, avec l'opprimé contre le persécuteur. Le chœur grec, c'est le ci*i de la conscience humaine, le .spectre dé Banco, c'est le t*dmords Visible et vengeur. Oh m peut doue prétendit que les gMUds poètes solGHt complices des crimes et des itiiquités de Ift seène* Mais plus d'Utt romeitteierj au contraire, paraît être moralement le compilée des..; itieouséqUoiices de ses persotmageë;
1. Dans son premier roman : Fiancéiî Mt Uetiry RaboBsdn est franchemëht morose et amer. Ce livre est en maint endroit
un» deeUhitieti de guëm àu mmûiê d'utijëui^'hui, < eëtte
société qui aura bientôt perdU} en perdant ce qui lui reste dé pdlitësâe, ftfl Aêmm mibn d'Ctrë 2. îïéj^M hû ÛêMét, M. Rabusson a modifié sinon ses opinions du moins sa façon de les liipHmèr. i}éraclifë fèiï deVëttil bémocrlMi ê{ Is fflOrâle y a perdu, récrivain y a gagné.
M. VICTOR CflERBULlEZ^
Le talent très complexe de M. Victor Cherbulicz échappe à une définition précise. 11 a bien des aspects et présente bien des contrastes. La poésie y a sa part, et Tironie plus encore ; l'observation y féconde l'invention et Tesprit s'y môle au savoir, il faudrait même dire à Térudition. Sous les arabesques les plus légères et les plus fines, il y a le fond le plus solide ; c'est comme une de ces pièces d'orfèvrerie ou d'armurerie du xvi® siècle dont le métal semble s'être assoupli et allégi sous la main de l'artiste. M. Cherbuliez sait mieux séduire qu'émouvoir ; il a plus de sentiment que de passion et plus d'esprit que de gaieté ; il sacrifie l'eflfet à l'impres-