‹ Les Hommes et Les IdeesChapitre 4 sur 23 · L*E8Ï>RIT CHEZ LES GRECS · texte numérisé non relu

L*E8Ï>RIT CHEZ LES GRECS

tous deux un peu tard. » On connaît la belle parole de Socrate à Xanthippe, qui se désolait que son mari mourût innocent : — « Aimerais-tu mieux que je mourusse coupable ? »

Sans rappeler la trop fameuse réponse de Diogène à Alexandre, qui n'est après tout qu'une grossière i)outade, les reparties du cynique sont innombrables. On lui faisait voir une toute petite ville fermée par des portes énormes : — « C'est de peur que la ville ne se sauve. » Platon ayant défini l'homme : un bipède sans plumes, Diogène arracha toutes ses plumes cï un malheureux coq et le lâcha au milieu de l'agora en criant : — « Voici l'homme de Platon ! » Quelqu'un s'étonnait qu'on fût plus disposé à donner à un pauvre ou à un infirme qu'à un philosophe : — « La raison en est bien simple, dit Diogène, c'est qu'on envisage la possibilité de devenir soi-môme pauvre • ou aveugle, au lieu qu'on est parfaitement sûr de ne jamais devenir philosophe. » On lui apprit que les habitants d'une ville du Pont, dont le séjour était fort maussade, le condamnaient à quitter cette cité. — t Et moi, je les condamne à y rester. » 11 voyait, un jour, le fils d'une courtisane s'amusant à jeter des pierres à la foule. — « Prends garde, lui dit Diogène, tu risques de blesser ton père ! »

Les autres philosophes n'avaient pas moins d'esprit que Diogène. On demandait h Aristote pourquoi

il aimait la beauté des choses extérieures. — « Voilà une question d'aveugle I » Un importun bavard lui contait mille prodiges ridicules. — « N'est-ce pas que c'est merveilleux? » tcrmina-t-il. Mais Aristote :

— « Ce qui est merveilleux, c'est que je t'écoute. » Timon médisait d'un médecin renommé. — a Mais vous ne l'avez jamais consulté I — Si je l'avais consulte', je serais mort. » On quêtait pour les dieux :

— « Je ne me soucie pas, dit-il, de dieux plus pauvres que moi. » Aristippe se consolait par un mot des infidélités de Laïs : a Je la paye pour qu'elle me donne ses faveurs et non pour qu'elle ne les donne pas aux autres. » Par un autre mot, il se consolait de sa poltronnerie : « L'existence que risque un philosophe est tout autre que celle des gens du commun. )) On disait à Arcésilas, pour faire l'éloge des épicuriens, que bien des philosophes avaient quitté les autres écoles pour s'enrôler parmi eux, et qu'aucun épicurien ne s'était converti à une autre secte : — « Justement ! répondit-il ; d'un homme, on peut faire un eunuque ; mais, d'un eunuque, il est impossible de faire un homme. » Un barbier aussi bavard que ceux d'aujourd'hui demandait à Archélaûs comment il voulait être rasé : — « En silence, » répondit le philosophe. Philoxéne fut envoyé aux carrières pour avoir critiqué les vers de Denis. Quelque temps après, le tyran le fit tirer de sa prison et l'invita une se-

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conde fois à entendre ses vers. Philoxène se leva aussitôt et marcha vers la porte. — « Où vas^tu ? — Je retourne aux carrières. » (Le mot est peut-être trop connu pour être répété ; mais il est aussi trop joli pour ne pas être rappelé.) Les démocrates avaient triomphé à Chio, et un orateur proposait de bannir tous les membres du parti adverse. — « Laissez-en quelques-uns ici, dit un philosophe; sinon, vous vous déchirerez vous-mêmes. »

Les philosophes et les hommes d'État n'étaient pas les seuls en Grèce qui eussent de l'esprit. On citaitaussi les mots et les reparties des hétaïres. — a Que je serais heureuse de vivre seule ! s'écriait une aiYiie de Glycère. — Malheureuse, répondit celle-ci, tu mourrais de faim! » La belle Callistion disait à un de ses admirateurs, plus riche d'amour que d'argent : — « Comment, tu voudrais avoir pour rien le domaine de toute la Grèce ? » On voit que Callistion ne se piquait pas de vertu. Gnathène, conviée à souper chez une de ses amies, voyait celle-ci mettre de côté les meilleurs morceaux pour sa mère. « Si j'avais su, dit-elle, je serais allée souper chez ta mère. » On régalait cette même Gnathène d'un vin très vieux mais fort mauvais. « C'est du vin de seize ans, lui dit son hôte. — 11 est bien faible pour son âge, )) remarqua Gnathène.

Celte repartie, comme beaucoup d'autres sans

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douto, ne semblera pas bien nouvelle. Elle est cependant ici dans sa forme première. Mais le malheur pour Tesprit des Grecs, c'est qu'on le connaît à sa troisième métamarphose, ou, si Ton aime mieux, à sa troisième édition. Il en résulte que ce sont les vieux Grecs, pillés par tous les siècles, qui ont Tair d'être les plagiaires. Voltaire le savait bien, lui qui disait : « La plupart des bons mots ne sont que des redites. »

De fait, que de mots modernes sont renouvelés de l'antique 1 Henri IV, servant de cheval au dauphin, disait à l'ambassadeur d'Espagne : — (c Vous êtes père, monsieur? alors je continue. » Le bon roi pcnsaitr-il qu'Agésilas, surpris par un ami lorsqu'il jouait au cheval avec ses enfants, lui avait dit : — a Ne parle pas de cela, jusqu'à ce que tu sois père toi-même. » Catherine II, étonnée des appointements exagérés que demandait une danseuse d'opéra, s'exclamait que c'était là la solde de ses feld-maréchaux : — « Que Votre Majesté fasse danser ses feldmaréchaux, » répondit la danseuse. C'était une variante de la réplique d'Aristippe. Comme il demandait cinq cents drachmes à un riche Athénien pour admettre son fils parmi ses élèves, celuici se récria : — « Mais, avec cinq cents drachmes, j'aurais un esclave. — Achètes-en donc un, répondit Aristippe, et fais-hî enseigner la philoso-

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phie à ton fils. » Hoche disait : « Si je croyais que mon manteau sût ce que je pense, je le brûlerais. » Il ignorait assurément qu'un ancien eût dit : « Si je croyais que ma tunique connût mes secrets, je la jetterais au feu. » Junot, écrivant sous la dictée de Bonaparte, voit son papier éclaboussé par un projectile : — « Parbleu ! voilà une bombe qui vient fort à propos pour sécher mon écriture. » N'est-ce point comme l'écho du mot de Léonidas au sujet des flèches des Perses, si nombreuses qu'elles devaient cacher le soleil : — ce Nous combattrons à l'ombre. » Et Voltaire lui-même, qui connaissait pourtant ses classiques, savait-il qu'il n'était qu'un plagiaire quand il jeta sa fière réponse au comte de Chabot : « Je commence mon nom et vous finissez le vôtre. » Deux mille ans avant Voltaire, Iphicrate, fils d'un savetier, avait répondu aux sarcasmes d'un eupatride d'Athènes sur son humble origine: — <( Ma famille commence avec moi, la tienne finit avec toi. »

Mai 188i.

« Littéralurc d'amateur I » prononce dédaigneusement plus d'un de ces littérateurs, qui se croient des écrivains parce qu'ils font profession d'écrire, en voyant un livre signé du nom d'un homme étranger à la Société des gens de lettres, à la Société des auteurs dramatiques, ou à la rédaction d'un journal. Cet anathôme dispense de juger le livre et dispense surtout de le lire, ce qui est tout autrement long et difficile que de le juger. Car, pour une certaine classe de littérateurs, lire un livre équivaut à un travail d'Hercule. Il conviendrait cependant de savoir ce qu'on entend par un livre d'amateur et jusqu'à quel point on est en droit de mettre sur le même rang l'écrivain amateur et le peintre amateur. Le diplomate ou le magistrat qui écrit un livre ou qui

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peint un tableau est qualifié de littérateur amateur et de peintre amateur. Mais ce qui est juste pour celui-ci est faux pour celui-là. Plus que la littérature, la peinture est un métier ; la main travaille là. 11 faut à Tartiste des études longues et spéciales : le dessin, l'anatomie, la perspective, connaissances qui ne s'acquièrent que dans la jeunesse, à grand labeur et le plus souvent au détriment de toute autre occupation, sinon de tout autre savoir. C'est lK)urquoi, de prime abord, on peut douter des mériles d'un tableau dont Tauteur ne prend le pinceau que de temps en temps, à ses moments perdus. C'est pourquoi il y a une peinture d'amateur. Il est peu d'exemples, en effet, de grands peintres qui ne lissent pas leur état de leur art, qui n'en vécussent pas moralement et physiquement, qui n'y trouvassent pas l'occupation, le plaisir, le pain de chaque jour, qui cherchassent ailleurs l'honneur de leur vie et la gloire de leur nom.

Mais il n'y a pas, il ne saurait y avoir une littérature d'amateur, par la raison que la littérature n'est pas un métier. — Si l'on veut, c'est un métier, mais c'est un métier que tout homme instruit possède. Ce mot dont on a tant abusé : a 11 faut trois ans pour faire un menuisier passable, et l'on s'improvise homme de lettres du jour au lendemain, » n'(»sl ([u'unc boutade paradoxale. Les an-

nées d apprentissage de Thomme de lettres, ce sont les huit ou dix années qu'il passe au collège; ce sont aussi les huit ou dix années qu*il perd ou qu'il gagne ensuite à courir la ville et TEurope, le monde et le théâtre, les bibliothèques et les musées, les cours littéraires et les assemblées politiques, à chaque heure apprenant, voyant, lisant, écoutant, comparant, réfléchissant, aimant, et souffrant. En somme, qu'est-ce qu'écrire, sinon avoir une idée, l'exprimer et la développer dans le meilleur français possible. Or le français, chacun lésait, ou du moins chacun est censé le savoir. A la vérité, il manque à ceux qui n'ont pas l'habitude d'écrire pour être imprimés une certaine pratique, qui s'appelle en style noble la rhétorique, et en style familier « les gaufriers ». A ceci et à la correction des épreuves se borne le métier proprement dit de l'homme de lettres. Mais l'ignorance de la rhétorique n'empêche pas d'être un grand écrivain, comme Saint-Simon, par exemple, qui, s'il n'avait pas de gaufriers, avait la pâte dont on fait les gaufres. Plus d'une fois même, cette ignorance donne à un écrit une saveur primesautière qui a souvent son charme et quelquefois sa grandeur.

Beaumarchais, qui fit tous les métiers, ne fit celui d'homme de lettres qu'à ses moments perdus.

« Après le travail forcé des affaires, dit-il dans une

» lettre, chacun suit son attrait dans les amusements : » Tun chasse, Tautre boit, celui-là joue; et moi qui » n*ai aucun de ces goûts, je broche une pièce de théâ- » tre. » Ainsi l'auteur du Mariage de Figaro est le prototype de Thomme de lettres amateur : celui-là dont « Tattrait dans les amusements » est d'écrire quelque roman, quelque livre d'histoire, quelque comédie, quelque poème, « au lieu de chasser, de boire ou de jouer »•

Combien qui ont inscrit leur nom au Livre d'or de la république des lettres, sans être, plus que Beaumarchais, de la confrérie des hommes de lettres I On n'imagine pas tout ce que la magistrature, la politique, la diplomatie, le clergé, le professorat, l'armée, l'industrie môme ont produit de livres sérieux ou frivoles qui tiennent les premières places dans les bibliothèques.

A Athènes, la Cité était trop jalouse pour ne pas exiger de chacun de ses enfants qu'il remplît son devoir comme soldat et comme magistrat. Aussi ne doitr-on pas ranger au nombre des écrivains de l'ordre de Beaumarchais, Eschyle, sous prétexte qu'il combattit à Salamine et Sophocle parce qu'il fut membre du Sénat des Cinq-Cents. L'Homère de la légende, Pindare, Anacréon, Hérodote, Euripide, Aristophane, de môme qu'Eschyle et Sophocle, furent, à ce qu'il semble du moins, — car il est peu

de documents positifs sur leur vie, — de simples hommes de lettres, au sens moderne du mot. Sans doute, ils ne vécurent pas uniquement de leur art, mais ils s'en occupèrent à peu près exclusivement. Il en est autrement de beaucoup d'autres écrivains grecs. Sauf Bias, philosophe de profession, les sept sages étaient chefs d'État. Thaïes gouverna Milet; Solon, Athènes ; Pittacus, Mitylène ; Cléobule, Rhodes ; Périandre fut tyran de Corinthe et Chilon fut éphore à Sparte. L'auteur du poème les Travaux et les Jours^ Hésiode, était agriculteur, Alcée était homme de guerre, Tyrtée était maître d'école, Thucydide était stratège. Xénophon commanda longtemps la cavalerie athénienne; il devint plus tard le chef immortel des Dix mille. Ctésias était médecin, Platon et Aristote enseignaient plus qu'ils n'écrivaient. Polybe servit comme officier, s'employa comme diplomate et se distingua comme administrateur.

A Rome, et à Constantinople sous le Bas-Empire, l'homme de lettres pur est plus rare encore Les écrivains latins et grecs exercent presque tous des fonctions publiques ; — sans parler de Plante qui, d'acteur, devint meunier, et qui, aumoulin, écrivit des pièces, ne pouvant plus en jouer. Cicéron, qui se décernait à lui-même le titre de « sauveur de la République », fut moins un homme de lettres qu'un homme d'État. Varron était lieutenant de

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Pompée en Espagne. Salluste eut plusieurs années le gouvernement de la Numidie. Après avoir été mauvais soldat, Horace, fut longtemps secrétaire du questeur; Ovide, avant son exil, était centumvir de la compagnie de judicature qui connaissait des testaments. Velléius Paterculus était un des meilleurs capitaines de Tibère. Sénèque fut précepteur, puis conseiller de Néron. Pétrone était proconsul de Bithynie; Tacite fut préteur sous Domitien et consul sous Nerva. Juvénal commanda, dit-on, un corps de troupes en Egypte. Pline TAncien fit en qualité de tribun deux campagnes en Germanie; Pline le Jeune fut consul, puis propréteur de la province du Pont. Pour récompenser Frontin do son habile gouvernement de la Grande-Bretagne, on le nomma surintendant des aqueducs. Dion Cassius exerça plusieurs magistratures sous Commode et sous Caracalla. Suétone était secrétaire particulier d'Hadrien, et Ammien Marcellin officier des gardes du corps de l'empereur Julien. Plutarque fut magistrat; Lucien fut procureur d'Egypte; Longin fut ministre de la reine Zénobie ; Ausone, fut préfet du prétoire ; Zosime fut avocat du fisc ; Procope fut préfet de Constantinople. Trois fois consul de Rome sous Théodoric, Boëce eut ainsi bien des raisons d'écrire la Consolation de la philosophie, Sidoine Apollinaire, Cassiodore, Michel Psellus furent pre-

iniers ministres, Marc-Aurèle, Julien et Constantin Poi'phyrogénùtc furent empereurs, et Jules César était Jules César.

Faut-il oublier les Pères de l'Église, les saint Paul, les saint Grégoire de Naziance, les saint Cyrille d'Alexandrie, les saint Basile, les saint Jean-Chrysostome, qui. dans leurs traités et leurs sermons, leurs homélies et leurs épîtres, retrouvèrent les accents de Platon? Faut-il oublier les écrivains ecclésiastiques, les Tertullien, les saint Augustin, les saint Ambroise, les Thomas d'Aquin, les Gerson, qui firent durer si longtemps la langue de Cicéron ?

Dans la nuit du moyen âge, quels sont les premiers historiens des Francs et du royaume de France ? C'est Grégoire, évêque de Tours ; c'est Éginhard, secrétaire, conseiller et surintendant de Charlemagne ; c'est l'auteur de la Chronique de Turpin, le pape Calixte II ; c'est Villehardouin, maréchal de Champagne ; c'est Joinville, sénéchal de Champagne ; c'est Froissart, chapelain de Guy de Châtillon ; c'est Monstrelet, prévôt de Cambrai ; c'est Commines, chancelier de Louis XL Ses premiers poètes, ce sont Guillaume de Lorris, le jurisconsulte ; Alain Chartier, le secrétaire de la cour de France ; Martial d'Auvergne, le magistrat ; Ollivier Basselin, le foulon ; Charles d'Orléans, le prince du sang.

Le cycle de la Renaissance s'ouvre et se ferme en

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France avec des poètes, des historiens, des érudits, des pliilosophes, qui pour la plupart sont de la cour, de la magistrature, du clergé et de Tarmée. Tour h tour franciscain et médecin, Rabelais mourut curé de Meudon. Montaigne fut conseiller à ce Parlement de Bordeaux dont Etienne de la Boëtie passait pour l'oracle. Baïf fut maître des requêtes ; Belleau, préœpteur de Charles de Lorraine; Béroalde de Verville, chanoine de la cathédrale de Tours ^ ; Corneille Agrippa, médecin ; Pierre Charron, prédicateur ; Jean Bodin, procureur du roi. Brantôme, seigneur de Bourdeille, vécut toujours h la cour, portant l'épée et le collier de Saint-Michel. 11 fut surtout homme de cabinet... dcr toilette. A la fin de la Ligue, Duplessis-Mornay fut nommé gouverneur de Saumur, en récompense de ses services militaires. Des divers auteurs de la Satyre Alénippée, deux, Gillot et Pierre Pithou, appartenaient à la magistrature. Robert Garnier fut conseiller au Parlement et Hardy fut comédien. Henry Estienne était imprimeur, et Estienne Dolet, imprimeur, poète et humaniste, fut, à ce triple titre, brûlé en place do

1. Béroalde de Verville avait reçu les ordres et exerçait véritablement Tétat ecclésiastique. Au contraire, il faut se garder de citer comme appartenant au clergé Du Bellay, Ronsard, Desportes, Régnier, et autres, bien qu'ils fussent chanoines, ou abbés. Du canonicat et de l'abbaye, ils n*avaient que le* bénéfices.

Grève, sous le règne de François I'-'^ dit le « père des lettres ».

Jacques Amyot était grand aumônier de France et Pierre de l'Estoile était grand audiencier du Parlement. Le capitaine du Bartas fut ambassadeur de Henri IV en Danemark ; Agrippa d'Aubigné fut maréchal de camp et vice-amiral ; Sully était premier ministre.

Au xvn® siècle, voici Racan, officier aux gardes, et voici Saint-Amand , écuyer du coadjuteur, puis conseiller d'État de la reine de Pologne ; application de l'adage In vino Veritas. Malherbe, qui disait « qu'un poète n'est pas plus utile à l'État qu'un jongleur de boules » avait longtemps mené la vie des camps. Retz, Saint-Réal, Bossuet, Fénelon, Massillon appartenaient à l'Église. La Rochefoucauld n'est pas plus homme de lettres que Saint-Simon. Tristan et Vaugelas étaient gentilshommes de Gaston d'Orléans. Madame de Sévigné n'écrivait pas, que nous sachions, pour être imprimée. Molière était comédien, comme Monlfleury. La Bruyère, d'abord trésorier de France à Caen, devint professeur d'histoire du duc de Bourgogne. Adam Billaut était, comme on sait, menuisier à Nevers. Ce fut la physique qui conduisit Malebranche h la métaphysique; s'il ne fut pas de l'Académie française, il fut de l'Académie des sciences. De même l^ascal, auteur du Traité de Véquilibré des liqueurs^

s'occupait plus de sciences physiques et mathéiuatiques, et de théologie, que de littérature. Notre grand Du Gange était trésorier de France en la généralité d'Amiens. Charles Perrault était conseiller des bâtiments royaux ; Amelot de la Houssaye, secrétaire d'ambassade ; Chorier, avocat à Grenoble ; Hamilton, colonel; Bussy-Rabutin, mestre de camp de général de la cavalerie légère. Descartes porta toute sa jeunesse la casaque de soldat. Mézeray commença par être comptable aux vivres. C'est i)ourquoi devenu académicien, il voulait qu'on mît, comme exemple au mot ft comptable », dans le Dictionnaire, l'adage : « Tout comptable est pendable. »

La littérature du xvin® siècle se recrute moins que colle des siècles précédents parmi les hommes d'État, les gens de robe et les gens d'épée, encore que Montesquieu fût président à mortier, Lesage, employé dans les fermes ; Regnard, trésorier des finances; Vauvenargues, capitiiine d'infanterie *. Et Bernard de Montfaucon, et Dorât le mousquetaire, et Florian le dragon, et Destouches l'ambassadeur, et le maître d'armes Monerif, et le président Hénault, et le président de Brosses, et Beaurharchais enfin ! Marie-Joseph Chénier fut officier de dragons, conven-

1. Prévost, tour à tour soldat, bénédictin, aumônier da prince de (londé, fut né;uimoins un véritable homme deletlres^ vivant de sa plume.

tionnel, inspecteur général des études sous TEmpire. André Chénier serait au régiment d'Angoumois ; on 89, il était secrétaire du comte de la Luzerne*. Chamfort fut secrétaire d'un négociant hollandais, lecteur de madame Elisabeth, conservateur de la Bibliothèque nationale. Choderlos de Laclos, sous-lieutenant aux dragons de Louis XVI, joua son rôle pendant la Révolution et gagna, dans les guerres de l'Empire, les épaulettes de général d'artillerie. Louvet de Couvray, autre conventionnel, était commis libraire avant la chute de la royauté, et, à la Restauration, il mourait libraire au Palais-Royal. Le sénateur du 18 brmnaire, Volney, fut sur le j)oint d'être collègue de Bonaparte au Consulat. Parny fit la campagne de Pondichéry connue officier d'état-major. Restif de la Bretonne, si à la mode aujourd'hui dans le monde des bibliophiles, était imprimeur. Les précieux Mémoires de l'ancienne Académie des Inscriptions, qui ouvrirent la voie à l'érudition allemande, furent en grande partie, rédiges par des ecclésiastiques.

Au XIX® siècle même, où l'homme de lettres est k peu près assuré de vivre de sa plume, on compte* nombre d'écrivains qui ne furent point des gens de lettres, puisqu'ils furent ministres, soldats, diplomates, professeurs, magistrats. Et, d'abord, un recueil de prosateurs français serait incomplet, à notre sens, s'il ne contenait une page de Napoléon. Chîl-

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teaubriand fut sous-lieutenant au régiment deiXavarre, garde noble à Tannée de Condé, ambassadeur et niinistixi. Benjamin Constant fut du Tribunat et du Conseil d'État. Paul-Louis Courier signait, comme on sait, ses pamphlets et ses traductions du grec : ancien canonnier à cheval, vigneron. Alfred de Vigny porta Tuniforme des mousquetaires rouges et i)e quitta l'armée, avec le grade de capitaine d'infanterie, qu'après avoir fait son nom comme poète. Lamartine, d'abord garde du corps, écrivit les Méditations, quand il était secrétaire d'ambassade, les Harmonies, quand il était ministre plénipotentiaire, les Girondins, quand il était député. Comme on le félicitait de son élection à l'Académie française, le grand poète répondit : « Cela m'a fait plaisir à cause de mon père, auquel on réix^tait que son fils avait du talent et qui n'en croyait pas un mot, parce qu'il n'était pas de l'Académie française. A part cela, si mes vers sont bons à quelque chose, ce sera à me faire nommer député. J'ai d'excellentes nouvelles du département du Nord ; l'industrie des betteraves y vit fort en alarmes, et l'on commence à croire que je pourrais la servir. On a raison ; nul ne connaît comme moi cette question-là! En ce temps-ci, il n'y a plus pour les hommes sérieux qu'*in but à poursuivre, et la j)oésie n'est que de la graine de niais. » Balzac fit ses premiers romans tout on corrig<»anU comme impri-

lueur, les épreuves des Fables de La Fontaine et de la Jacquerie de Mérimée. Au temps de ses plus , grands succès, il visait sans cesse aux affaires et aux opérations industrielles . Celui qui signait Stendhal la Chartreuse de Parme, le Rouge et le Noir et PAmour s'appelait Henri Beyle aux finances et dans les consulats. Avant d'être inspecteur des monuments historiques et sénateur, Mérimée mena de front, sous Charles X, les lettres et l'administration. Michelct, Cousin, Villemain, Ampère, Saint-Marc Girardin, professeurs ou maîtres de conférences, enseignaient en même temps qu'ils écrivaient. Montalembert fit plus de politique que de littérature. Lamennais et Lacordaire resteront connue de grands écrivains. Tocqueville fut magistrat et Vilet conseiller d'État. Ségiir aurait pu, comme général de cavalerie, attacher une dragonne à son épée d'académicien. Paul de Molènes écrivit son premier roman étant sous-lieutenant et son dernier étant chef d'escadron. Barante et Amédée Thierry furent préfets. Joseph deMaistre, Donald, Salvandy, Broglie, Guizot, furent ministres. 11 convient de s'arrêter à ce type complet de l'homme d'État et de l'homme de lettres. Par un sentiment de réserve, nous ne voulons pas citer ici les écrivains vivants. D'ailleurs, il suffit de regarder autour de soi. Partout, à l'Assemblée, dans les administrations, à l'armée, dans la diplomatie, dans l'enseignement, on

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trouve dos hommes dont on a lu et admiré les œuvres. Plus d'un prépare à la fois un discours pour Versailles et un discours pour Tlnstitut, en ces temps qui ont montré un empereur et des princes du sang auteurs de livres d'histoire, et un grand historien président de la Répuhlique française.

Et il n'est point que la France qui ait ces faces de Janus tournées l'une vers la politique, l'autre vers les lettres. Voyez l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Amérique. Dante est médecin, car il faut avoir un métier dans la république florentine ; il combat ensuite comme soldat, puis il légifère et il négocie en qualité de prieur des six arts majeurs. Comme Pétrarque, Boccace porta la robe ecclésiastique ; Guicciardin fut avocat consistorial, gouverneur des Romagnes, commissaire général des armées ; l'Arioste fut plusieurs fois ambassadeur. Les vers de Michel-Ange comptent parmi les joyaux de la couronne» p(W'tique de l'Italie; les Mémoires de Cellini sont justement appréciés, et la meilleure vie des peintres est d'un peintre, Vasari. Camoëns, Cervantes et Calderon étaient soldats. Chaucer remplit plusieurs missions diplomatiques ; Shakespeare était comédien ; Milton fut secrétaire du Conseil d'État. Daniel de Foë fil du commerce et de l'industrie, et n'y fut pas heuivux. Richardson était imprimeur ; Swift, doyen de Saint-Patrick ; Sheridan, député ; ^Valler

Scott, sh<'^rif du comté do Selkirk. Byron, qui vécut en sportsman et qui mourut en soldat, disait qu'il était plus fier do descendre de ces Byron de Normandie, compagnons de Guillaume le Bâtard. que d'être l'auteur de Manfred et de Childe Harold. Grote dirigea longtemps la maison de banque qui porte encore son nom : Gj-ote and C®. Dickens remplit les fonctions de sténographe du Parlement. Macaulay, Bulwer-Lytton, Disraeli, Gladstone, ne comptent pas moins comnie écrivains que comme hommes d'État. Rizo Rangabé, qui a été officier, est ambassadeur. Winckelmann Boeckh, Otfried Millier et tant d'autres grands érudits étaient professeurs. Schiller écrivit les Brigands étant chirurgien militaire. Burger était conseiller de justice. Pour Goethe, conseiller do légation, conseiller privé, président des finances, premier ministre, il s'enorgueillissait autant de ses diverses charges à la petite cour de Weimar que de SCS drames et de ses poésies. Cooper fut consul général ; Emerson, pasteur ; Bancroft, ministre de la marine.

Nous demandons pour tous le droit d'écrire, nous réclamons l'égalité devant la critique. Il n'y a point d'autre thèse dans tout ceci. Nous ne nous aviserons pas de dire, avec Lamartine, que la littérature est une profession indigne d'un esprit sérieux, <^t nous sommes bien éloigné de penser que les écrits

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des (( amateurs » valent mieux que ceux des gens de lettres. Il fallait seulement montrer par des exemples que l'expression « littérature d'amateur » est abusive et môme vide de sens. Si l'on entend par là des livres faits à la hâte, sans travail, sans amour, sans conviction, mal conçus et méchamment écrits, certes, il est une littérature d'amateur qu'on ne saurait trop mépriser. Mais, à ce compte-là, bien des hommes de lettres n'ont fait que de la littérature d'amateur. Si, au contraire, on appelle de ce nom les livres de^ hommes d'État, des magistrats, des diplomates, des militaires, il n'y a pas de littérature d'amateur; car la moitié peut-être des hommes qui ont fait œuvre d'écrivain n'en faisaient pas profession.

Aw'û 1875.

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