LE PEINTRE ET L ECRIVAIN
» et, SOUS la lumière des lanternes, à travers un » fourmillement confus d'ombres, se dessinent des » jj;roupes étranges d'une apparence fantastique et » spectrale. Ce sont des blessés qu'on rapporte ; ils » ne resteront pas du moins jusqu'au pâle matin » d'hiver sur le champ de bataille, et le froid noc- ^ turne ne les soudera pas avec leur sang coagulé à » la boue glaciale et durcie. Des voitures, des bran- » cards les emmènent aux ambulances. Leur glorieuse » journée est faite, et, si la douleur les laisse dormir, » ils rêveront de victoire et de délivrance. — Sur la )) façade éteinte du Louvre, de l'autre côté de l'eau. » flamboient deux grandes fenôlres avec des palpita- » tions rougeàtres qui feraient croire à un incendie » intérieur. Sur ce fond lumineux vont et viennent, » comme des ombres chinoises mal appliquées au » transparent, des silhouettes vagues, occupées d'une » besogne mystérieuse. L'anhélation d'un soufflet, » en rendant la clarté plus ou moins vive, les efface » ou les accuse. Ce qui produit cette lueur inquié- » tante, c'est une forge où l'on répare les fusils ». Si ce tableau l'emporte en impression lugubre sur une toile exposée rue Le Peletier, qui représente le inéme sujet, c'est que l'artiste ne peut peindre l'action (|u'il veut faire voir que dans sa nudité figurative. L'écrivain peut au contraire, en décrivant, indiquer mille choses qui n'appartiennent pas à la vue seule
thior est le plus peintre des poètes, — voulant exprimer dramatiquement une scène analogue dans la Barque de don Juan a eu recours à une transposilion d'effet. Relisez ces vers de lord Byron: « Le » quatrième jour parut, mais pas un souffle d'air ; » l'Océan dormait comme un enfant non sevré. Le » ciel et la mer étaient bleus, sereins et doux. La » rage de la faim se fît sentir. » Dans le poème, ces hommes qui souffrent et vont s'entr'égorger au milieu de la sérénité de la nature, forment une opposition dramatique. Dans le tableau, c'est la fureur de la mer, ce sont les menaces du ciel noir d'où va tomber la foudre, qui font le drame. Il perdrait un effet saisissant si le peintre s'en fût tenu à la traduction littérale du texte.
Voici un autre « tableau de siège » qui tient également de la description animée que préconise Lessing : (( ^ous sortons. La nuit est d'un noir sinistre que ^ hache une pluie diagonale poussée par le vent et » mêlée de flocons de neige demi-fondue. Les pompes » il vapeur établies sur le quai dégorgent à travers )) l'ombrcî une fumée livide. La Seine roule ses flots )) couleur d'encre, épais, huileux comme ceux du » Styx ou de l'Achéron. A de courtes distances, un )) fanal à la proue, un fanal à la poupe, projetant des )) lueurs par les fenêtres de leurs cabines, passent des » bateaux-mouches. Ils s'arrêtent aux débarcadères.