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LE PEINTRE ET L ECRIVAIN

» et, SOUS Ja lumière des lanternes, à travers un » fourmillement confus d'ombres, se dessinent des » j;roupes étranges d'une apparence fantastique et » spectrale. Ce sont des blessés qu'on rapporte ; ils » ne resteront pas du moins jusqu'au pâle matin w d'hiver sur le champ de bataille, et le froid noc- D turne ne les soudera pas avec leur sang coagulé à » la boue glaciale et durcie. Des voitures, des bran- » cards les emmènent aux ambulances. Leur glorieuse » journée est faite, et, si la douleur les laisse dormir, » ils rêveront de victoire et de délivrance. — Sur la » façade éteinte du Louvre, de l'autre côté de l'eau. » flamboient deux grandes fenélres avec des palpita- » lions rougeàtres qui feraient croire à un incendie » intérieur. Sur ce fond lumineux vont et viennent, » comme des ombres chinoises mal appliquées au » transparent, des silhouettes vagues, occupées d'une » besogne mystérieuse. L'anhélation d'un soufflet, » en rendant la clarté plus ou moins vive, les efface » ou les accuse. Ce qui produit cette lueur inquié- » tante, c'est une forge où l'on répare les fusils ». Si ce tableau l'emporte en impression lugubre sur une toile exposée rue Le Peletier, qui représente le même sujet, c'est que l'artiste ne peut peindre l'action (ju'il veut faire voir que dans sa nudité figurative. L'écrivain peut au contraire, en décrivant, indiquer mille choses qui n'appartiennent pas à la vue seule

de l'action, mais qui cependant sont essentiellement inhérentes à cette action, tels les bruits, rumeurs, cris, plaintes, roulements de voitures, fan£ares de trompettes, sifflements du vent, clapotementde Teau, détonations d'armes à feu, cliquetis d'armes blanches ; tels les sentiments souriants ou mornes, gais ou terribles que cette action fait éprouver ; telle l'image qu'elle suggère, le souvenir qu'elle évoque, la crainte ou l'espérance qu'elle inspire ; telles enfin, les impressions physiques mêmes que le corps ressent au moment où se passe cette action, le froid^ la chaleur, la faim, la fatigue. — Élien, qui ment souvent, conte que Théon, exposant devant la foule son célèbre Guerrier courant au combat, fit sonner de la trompette au moment où il découvrit le tableau. C'était chercher à donner une impression plus grande par un artifice tout à fait étranger à l'art de la peinture. De même, quand Poussin inscrivait : Et in Arcadia ego! il employait un moyen» purement littéraire pour ajouter à l'effet pictural.

C'est un poète qui a dit : <( Il y a les larmes des choses. » Quelques peintres, il est vrai, excellent à montrer ces larmes des choses. Corot a su mettre dans plusieurs de ses paysages une pénétrante mélancolie. Mais l'écrivain n'est pas moins apte à faire sentir la tristesse des sites et des atmosphères, témoin ce 6ou^ (le croquis, comme l'appelle M. Théophile Gautier :

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« Comme la pluie continuait à tomber, nous pour- )) suivîmes notre promenade. A l'entrée de la galerie » d'Orléans, les crieurs de journaux — cette meute » de la publicité — aboyaient à pleine voix, et leurs » clameurs prenaient, sous la voûte vitrée, une » résonance assourdissante. Des acheteurs se grou- » paient autour d'eux et formaient sur ce point une t) espèce de foule noire et fourmillante ; mais, dès » cfu'on s'était engagé sous les arcades, on retombait » dans la solitude la plus profonde. Quoiqu'il fût )) sept heures à peine, les boutiques étaient fermées ; » de rares becs de gaz, largement espacés, trem- » blotaient, tourmentés par le vent, et jetaient des D reflets mouillés sur les flaques d'eau du jardin : » de loin en loin, apparaissait comme une ombre un » passant se dirigeant d'un pas hâtif vers son pauvre » dîner obsidional ; des femmes vêtues de noir, un » enfant à la main, qui les suivait non passihus » œquis^ filaient le plus rapidement possible, yeux » baissés, voilette rabattue, pressées par la nuit, » mais en très i>etit nombre, de sorte que la longue » galerie paraissait déserte. Des bouffées de pluie » arrivaient à travers les baies des arcades et fai- » saient miroiter les dalles boueuses. Un air humide, » quoique nous fussions à l'abri, [)énétrait nos véte- » ments, et au malaise de l'âme se joignait le malaise » du corps. »

/ J^essiiig reconiiaîl à l'écrivain la puissance d évo-

quer une scène ou une figure par quelques traits larges ou caractéristiques. Mais il condamne dans l'art d'écrire toute description par accuinulatiôti de détails. « Rien, dit-il, ne s'exprime aussi mal par les paroles que ce que la peinture est le mieux en état de rendre par les contours et les couleurs. » A Tappui de cette proposition, Lessing cite le portrait célèbre que l'Arioste a tracé d'Alcine : « Il n'est point d'or qui » ne jK'rde de son éclat auprès de sa blonde cheve- » lure, les couleurs du lys se marient à celles des » roses sur ses joues délicates, son front limité avec » une juste mesure — che lo spazio finia con giusta » meta — ressemble à l'ivoire le mieux poli. Sous » deux sourcils noirs, délicats et bien arqués, bril- » lent deux yeux noirs semblables à deux soleils... )) Plus bas s'étend, au milieu du visage, un nez » auquel l'envie elle-même ne trouverait rien à cor- » riger. Au-dessous, et comme entre deux petites » vallées, se voit une bouche aussi vermeille que le )) cinabre pur; elle renferme deux rangées de perles )) choisies... Son col a la blancheur éclatante de la )) neige et sa gorge celle du lait... » La description :*-: continue sur ce ton pondant plus de quarante vers.

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leasing a bien raison de dire que * c'est un portrait sans portrait », et c'est très à propos qu'il y oppose ce passage de Ylliade, où Hélène apparaît devant les vieillards troyens : « Non, » s'écrient-ils, « l'on n'en » pourrait vouloir aux Troyens et aux Grecs de s'être » soumis depuis si longtemps à de si grands maux » pour une telle femme. Elle ressemble véritablement » aux déesses iimnortelles. » Ce qu'on ne peut décrire dans ses éléments, conclut Lessing, il faut le faire connaître par son effet. Et il ajoute : « Est-il rien qui puisse donner une idée plus vive de la beauté d'Hélène que de voir la froide vieillesse la juger digne de causer une guerre qui coûte tant de larmes et de sang? »

Les paroles de Lessing sont fort judicieuses. Mais on ne peut varier assez ce procédé de description l)Our qu'il suflise dans toutes les conjonctures. Quand llesgrieux dit simplement de Manon Lescaut : « Elle » me parut si charmante, que, moi qui. n'avais jamais » pensé à la différence des sexes ni regardé une » fille avec un peu d'attention, je me trouvai en- » flammé tout d'un coup jusqu'au transport, » l'ahlM' Prévost emploie, saiîs s'en douter assurément, le procédé homérique. Mais, si Prévost avait eu ù parler en même temps de quatre femmes et voulu, connue le demande Lessing, marquer leur beauté particulière par l'eiret (qu'elle produisait et non par

les éléments qui la composaient, il n'eût pu cependant diredechacune d'elles touràtour: « Elleme parut » si charmante, que, moi qui n'avais jamais pensé, » etc., etc. C'est ici qu'il faut forcément recourir à une description, sinon suivie dans tous les détails, du moins esquisée par grands traits caractéristiques. Au début de Fortunio, M. Théophile Gautier a accompli ce tour de force de décrire en deux pa^es quatre femmes, toutes quatre également belles et toutes quatre d'une beauté différente.

Au reste, Lessing triomphe trop facilement des poètes qui se veulent faire peintres, en citant le portrait d'Alcine par l'Arioste. Tout le monde préférera à cette longue description, pleine de métaphores et de concetti, non seulement cela va sans dire, la réflexion des vieillards troyens sur Hélène, mais même la façon un peu trop commode dont Virgile se tire du portrait de Didon : Pulckerriina Dido, dit-il, et c'est tout. On donne raison à Lessing devant l'Alcine de l'Arioste, — une Alcine que l'on pourrait appeler chrysélépliantine ; — mais n'aurait-il pas "tort devant la Rosette si vivante de Théophile Gautier : (( Elle pouvait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans. Sa » taille était petite mais assez bien prise, quoiqu'un » peu chargée d'embonpoint . Elle avait le bras blanc et • y) potelé, la main assez noble, le pied joli et môme » trop mignon, les épaules grasses et lustrées,

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» peu de gorge, mais ce qu'il y en avait fort satis- » faisant et ne donnant pas mauvaise idée du reste. » Pour les cheveux, ils étaient extrêmement brillants » et d'un noir bleu comme des ailes de geai; le » coin de Tœil troussé assez haut vers la tempe, le » nez mince et les narines fort ouvertes ; la bouche » humide et sensuelle, une petite raie à la lèvre » inférieure, et un duvet presque imperceptible aux » commissures. Et, dans tout cela une vie, une ani- » mation, une santé, une force et je ne sais quelle » expression de luxure adroitement tempérée par la » coquetterie et le manège. » Certes, dans ces lignes l'écrivain rivalise avec le peintre. On peut dire de ce portrait écrit ce que Ton dit souvent d'un portrait peint, que, dans la rue, on reconnaîtrait l'original. C'est que nous sommes loin ici de l'or, de l'ivoire, des perles, des lys, des roses, du lait et de la neige de l'Arioste ! Et cependant l'art du poète qui a vraiment des yeux de peintre et le sens des couleurs est infini. Avec des métaphores qui semblent surannées, M. Théophile Gautier a su évoquer en trois vers la pâle théorie des vierges des primitifs allemands :

Lpfi vio-ges sur fonds d'or aux doux yeux en amande, l'aies comme le lys, blondes comme le miel.

Les genoux sur la terre et le regard au ciel.

Sans pour cela quitter le sujet qui nous occupe, nous nous sounnes laissé entraîner par Lcssing et par M. Théophile Gautier, bien loin de Paris assiégé, dans rile d'Alcine, à Troie et dans le monde semiréel, semi-fantaisiste de Mademoiselle de Mauptn.

Revenons aux « Tableaux de siège » et arrôtons-nous devant celui-ci :

(( C'était, sur la place d*Armes de Versailles,. une » halte de prisonniers qu'une escorte conduisait à Sa- » tory. 11 faisait, ce jour-là, une chaleur à mettre les » cigales en nage. Pas un souffle d'air, pas un nuage » au ciel; le soleil versait sur la terre des cuillerées de » plomb fondu. Ces malheureux, amenés des portes » de Paris à pied, par des hommes à cheval qui les » forçaient involontairement de presser le pas, fati- » gués du combat, en proie à d'affreuses transes, » haletants, ruisselants de sueur, n'avaient pu aller )) plus loin, et il avait fallu leur accorder quelques » instants de repos. Leur nombre pouvait s'élever à )) cent cinquante ou deux cents. Ils avaient dû s'ac- » croupir ou se coucher à terre, connue un troupeau » de bœufs que leurs conducteurs arrêtent à l'entrée » d'une ville. Autour d'eux leurs gardiens formaient » le cercle, accablés connue eux de chaleur, se

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» soutenant a peine sur leurs montures immobiles et » s'appuyant la poitrine au pommeau de leur selle. » Le pistolet chargé semblait peser à leurs mains, et » visiblement ils luttaient contre le sommeil. On n'au- » rait pu dire la couleur de leur uniforme, tant la cou- )) ch<» de poussière qui le recouvrait était épaisse, et la d longue lance à fer aigu, sans banderole, appliquée d îi leur cuisse, indiquait seule h quelle arme ils ap- » partenaient. Toute particularité avait disparu. Ce » n'était plus le soldat, c'était le guerrier pris en lui- » môme, le guerrier de tous les temps et de tous les » pays, aussi bien un Romain qu'un Cimbre, un Grec » qu'un Mède. Tels qu'ils étaient, ils eussent pu figurer » sans anachronisme dans les batailles d'Alexandre » et de César. Leurs chevaux, simplement harna- » chés, mouillés de sueur, blancs d'écume, ne se » distinguaient par aucun détail moderne. Us gar- » daient un caractère de généralité antique. »

Cetl(» scène que M. Théophile Gautier montre s'agrandissant du particulier au général, — et elle était ainsi dans la réalité, nous nous rappelons parfaitement en avoir été spectateur en compagnie du poète (ÏÉmaux et Camées, — un peintre n'aurait pu la rendre avec ce même effet et avec cette même vérité. Si le peintre avait représenté les cavaliers d'escorte dans l<Hir caractère typique et impersonnel, on iVi^U pas reconnu en eux des lanciers de l'armée de Versailles.

et la vérité eût été détruite. Si, au contraire, il eût simplement peint ces cavaliers comme des lanciers poudreux, l'effet grandiose du tableau se fût évanoui.

Lorsque Horace écrivait ces mots : Sic pictura poesis, cités si souvent à contre-sens, il ne voulait nullement dire que Tart du poète rivalise dans la description avec l'art du peintre. Mais on ne saurait condamner ceux qui tronquent son vers pour l'ériger en aphorisme, quand on lit ces maîtres-peintres du XIX® siècle, parmi lesquels Théophile Gautier occupe la première place.

Novembre 1871.

M. ERNKST RENAN

MAliC-AURÈLE ET LA FIN DU MONDE ANTIQUE

M. Ernest Renan a mis le mot « Fin » à cette grande histoire des Origines du Christianisme, en laquelle et pour laquelle il a vécu vingt années. C'est une des œuvres les plus considérables du XIX** siècle; mais c'est aussi une œuvre qui n'était possible qu'en ce siècle. L'érudition profonde et vaste, embrassant les Livres saints, les Apocryphes, le Talmud, les Pères de l'Église, les auteurs ecclésiastiques, les hérésiarques, les controvcrsistes et les historiens païens, cette érudition qui, en somme, était à la portée des savants d'autrefois et que quelques-uns ont possédée, n'y eût pas suffi. 11 fallait la critique et la méthode qui sont le triomphe de notre temps. D'autre part, le scepticisme agnssif do Rayle, ou la raison, armée d'esprit

de Voltaire, y eût aussi peu convenu que la foi robuste de Bossuet. Un pareil sujet demandait la philosophie tranquille et détachée d'^un sage d'aujourd'hui qui, en toute conscience et en toute liberté, cherche la vérité, sans vouloir en forger une arme au profit d'une idée ou d'un parti. Un des caractères de ce livre, qui, au moins pour le premier volume, a suscité tant de polémiques, est l'abstention de toute polémique. Qu'on ait fait un instant de ces belles études un livre de combat, ce n'était pas dans la pensée de l'auteur, encore moins dans son ambition. Un homme qui a l'esprit et le bon sens de M. R(;nan ne saurait se poser en (»nnemi de Jésus-Christ. Loin de là, il subit l'action de son génie, il a le culte élevé de sa pure gloire, il admire et exalte sa grande âme. C'est un confesseur à sa manière. Ces sentiments ou ces ressouvenirs quasi religieux auxquels M. Renan obéit sans révolte, et qui donnent à sa manière un charme si pénétrant, une sorte d'onction, pourraiton dire, ne font jamais dévier sa critique, mais ils en voilent la rigueur. D'ailleurs, pour être moins durement précises que les conclusions du docteur Slrauss ou de M. Havet, par exemple, celles de M. Renan n'en sont ni moins suggestives ni moins troublantes, Mais un profond sentiment anime toutes les pages, emporte le livre hors de l'exégèse pure et

nous donne véritablement Thistoire de Fàme humaine pendant deux siècles.

Pour Tart savant de la composition, la grâce sévère du style, le relief des figures, l'intense lumière d'Orient discrètement répandue sur les paysages, on n(î peut se lasser d'admirer le puissant et délicat artiste que ne cesse jamais d'être Ernest Renan. Qualis artifexl — Mais voici que nous nous laissons entraîner à parler dans leur ensemble des Origines du Christianisme, quand notre article devait être consacré seulement à Marc-Aurèle, La tâche est cependant suflfisante. Et pourtant, puisque le livre forme le dernier volume de cette grande œuvre, j>(>uvait-on ne pas saluer le monument au passage?

• « Pour mépriser le chant, la danse, disait Marc- » Aurèle, il suffît de les diviser en leurs éléments. » Pour la musique, par exemple, si tu divises chacun » des accords eh sons et que tu te demandes pour » chaque son : « Est-ce là ce qui te charme ?» il » n'y a plus de charme. Or, pour tout ce qui n'est » pas la vertu, réduis l'objet à ce qui le compose en » dernière analyse, et, par cette division, tu arriveras » à le mépriser. Applique ce procédé à toute la vie. » Mais la vie n'est plus alors qu'une misérable? et

iOi LES HOMMES ET LES IDÉES

triste comédie; il faut une âme singulièrement trempée pour la supporter. Encore, d'une âme si ferme que soit un Marc-Aurèle, pareil détachement n'est ])as sans répandre un morne ennui en lui et autour do lui. On a accusé l'impératrice Faustine. Combien de femmes eussent entièrement donné leur cœur à c(»t homme, qui pour tout ce qui n'était pas la vertu, s'imposait de diviser les éléments des choses afin de les réduire à néant I

« La sagesse de Marc-Aurèle était parfaite, dit M. Renan, c'est-à-dire que son ennui était sans bornes. » Est-ce donc là le dernier mot de la phi7 losophie, le but suprême de la vie? M. Renan, tout en admirant Marc-Aurèle. ne le croit pas : « Ce qui lui manqua, dit-il, ce fut à sa naissance le baiser d'une fée, une chose très philosophique à sa manière, je veux dire l'art de céder à la nature, la gaieté qui apprend que Vabstine et svstine n'est pas tout, et que la vie doit aussi pouvoir se résumer en « sourire et jouir ».

Fils adoptif d'Antonin le Pieux et élève de Junius Rustïcus, Marc-Aurèle eut l'éducation d'un prince et l'éducation d'un philosophe. Mais, s'il reçut sans plaisir les premiers honneurs, le sacerdoce, la préfecture la questure, le consulat, il se livra avec passion à l'étude et à la philosophie. Dès sa première jeunesse, il ])rit, avec les doctrines des stoï-

eiens, leurs pratiques austères : vêtu du manteau philosophique, couchant sur la dure, menant une vie de travail et de mortifications. Sa mère dut plusieurs fois intervenir auprès de lui, le conjurant, au nom de sa santé, ainsi compromise, de prendre quelque relâche. Désigné pour Tempire dès Tâge do dix-huit ans, il vécut dans cette idée vingt-deux années, avec plus d'appréhension sans doute que d'impatience. Le 7 mars 161, quand le tribun de service apporta dans sa chambre, sur Tordre d'Antonin mourant, cette statue d'or de la Fortune qui devait toujours se trouver dans l'appartement de l'empereur, Marc-Aurèle vit, non sans tristesse, ce signe de la toute-puissance. N'avait-il pas sondé les abîmes de vanité de toutes les choses humaiïies ? Il accepta l'empire comme un devoir. Homme de contemplation et de spéculation, il n'avait aucun désir de l'action, dont peut-être, au fond de lui-même, il faisait peu de cas. Disciple de l'école stoïcienne, il en savourait âprement la maxime désabusante : <c La vertu est le seul bien, le vice le seul mal ; tout le reste n'est ni bien ni mal ^ »

Cette doctrine préparerait mal au gouvernement des hommes si ce culte exclusif du bien ne portait néces-

i.Solabonaquœhonesla,malatantum quœ turpia; potentia, nobilUas, cœteraque extra animum neque bonis y nequ9 malis» Tacite, Hisft. TV, 5.

sairement en lui Tidéc sincère et réfléchie du devoir. Qui mieux que Marc-Aurèle eût compris le devoir ! M. Renan dit mc^me <( qu'il ne comprit parfaitement que le devoir ». Or, choisi par Antonin, qu'il aimait et qu'il vénérait, pour son successeur, Marc-Aurèlc avait le devoir de régner : il i égna. Comme empereur, son devoir était l'ordre dans l'administration, l'équité dans la justice, la liberté et le bien-être assurés au plus grand nombre : il s'efforça d'y veiller. Marc- Aurèle, en philosophe qu'il était, méprisait et détestait la guerre. Mais il avait charge de l'intégrité de l'Empire, et les frontières du Danube étaient menacées, attaquées : six ans durant, Marc-Aurèle vécut dans les camps et dans les combats, bravant les flèches des Marcomans et des Quades, les rigueurs de l'hiver, la faim, la soif, les fatigues, les épidémies. La nuit, retiré dans sa tente, il se retrouvait avec soi-même et se plaisait à oublier son insipide rôle de chef de guerre, si antipathique h sa nature, on écrivant l'admirable livre des Pensées.

Faire tout par devoir, c'est ne rien faire par plaisir. Il manque aux entreprises l'ardeur, l'entrain, la foi. Marc-Aurèle n'avait foi qu'en sa vertu et non en son génie. Il régna sagement, mais pour ainsi dire sans conviction, et sans se départir jamais d'une ccTtaine indifférence philosophique. 11 était trop détaché des vaincs réalités pour s'y dévouer tout entier.

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Ainsi, il fut impuissant à arrêter la désorganisation militaire et administrative, il laissa Vérus compromettre TEmpire, Faust'ne compromettre l'empereur, et il ne sut pas faire l'effort de volonté qui eût é|xirgné au monde le règne de Connnode. Il mena la guerre bravement. Toutefois il hésita à frapper des coups décisifs, traîna la campagne et n'obtint que des succès sans résultat. Entre le combat de la veille et celui du lendemain, il raisonnait sur la vanité de la guerre et disait : a L'araignée est fière de prendre » une mouche ; tel est fier de prendre un levraut ; tel » une sardine; tel, des sangliers ; tel, des Sarmaks. » Au point de vue des principes, tous brigands. » C'était penser en philosophe. Mais cette façon d'envisager la guerre n'est point* d'ordinaire celle des grands capitaines.

Marc-Aurèle a eu dans la mémoire des hommes l'unanime admiration. Après sa mort, les Romains le proclamèrent « dieu propice », il entra parmi les Pénates, et l'on déclara sacrilège quiconque n'aurait pas son image. Les chrétiens ont volontairement oublié les persécutions de son règne, tenant àcompterun tel souverain parmi leurs protecteurs*. Tous les historiens do Marc-Aurèle, depuis Julius Capitolin jusqu'à Ernest Renan, l'ont loué àl'envi. Aucun témoignage ne lui a manqué. Et pourtant il n'est venu h la pensée de

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