Tertullicn Apolog.^ V, et Eusèbe, Bisl.eccLy V
personne de donner le nom de grand au meilleur et au plus vertueux des monarques. — La parfaite vertu est-elle donc incompatible avec la grandeur? Marc-Aurèle, en effet, s'appliqua à faire de bonne choses plutôt que de grandes choses. 11 gouverna pour le bien, plus soucieux d'assurer le repos à son peuple que d'acquérir la vaine gloire. Son ambition eût été de donner à ses cinquante millions de sujets le bonheur de ces peuples qui sont heureux parce qu'ils n'ont pas d'histoire. 11 y réussit presque. L'histoire de son règne peut tenir en une page, et, cette page, on la pourrait arracher des Annales romaines sans les obscurcir. La vraie gloire de ce César est la philosophie. Supprimez le livre des Pensées, c'est un rayon qui s'éteint. Marc-Aurèle fut un grand philosophe, non un grand souverain. Toutefois, son règne a montré que l'idéal de Platon était réalisable: le monde gouverné par les sages. Montesquieu a dit : « On ne peut lire la vie de Marc-Aurèle sans une espèce d'attendrissement. » M. Renan a ressenti cet attendrissement; il Ta exprimé et il l'impose au lecteur. 11 a mis tout son talent h montrer celte belle âme et ce grand caractère. La statue est au point, parfaite d'ensemble et de détails. Une ou deux fois, l'historien nomme saint Louis en. parlant de Marc-Aurèle. La comparaison est tout à fait juste. 11 y a des analogies entre cesdeux souverains.
modèles des plus rares vertus : l'un chrétien fervent, l'autre stoïcien convaincu. Ils ont même eu, comme trait commun, cettte aberration d'esprit qui faisait écrire à Marc-Aurèle — à Marc-Aurèle, qui avait élevé un temple à la Bonté ! « 11 faut frapper » du glaive ceux qui avouent qu'ils sont chrétiens, » et qui faisait dire à saint Louis : « Il n'est pas utile de » discuter avec les hérétiques. 11 faut leur enfoncer » le fer au corps bien avant. »
D'autres se sont chargés d'excuser saint Louis. Pour Marc-Aurèle, il jugeait les chrétiens avec les idées de son temps. La rumeur publique les représentait comme des perturbateurs, de monstrueux débauchés, mêlant dans leurs pratiques épouvantables l'inceste à l'infanticide. Seul le courage extrahumain des martyrs frappa l'empereur. Encore leur soif des supplices, leur air de bravade et de triomphe en allant au-devant de la mort, choquèrent sa souveraine raison ^ M. Renan a consacré aux martyres de Lyon les plus belles pages qu'il ait peut-être écrites. Dégagé des hyperboles et des lamentations des Acla Martyrum, fait avec la précision d'un procès-verbal en môme temps qu'avec une entraînante éloquence, le
. 1. a VAme doit toujours être prête à se séparer du corps. Quandje dis prête, j'entends que ce soit par PefTet du jugement, non pur pure opposition comme chez les chrétiens ; il faut que ce soit un acte réfléchi, grave, capable de persuader les autres, sans mélange de faste tragique, » Marc-Aurèle. Pensées^ XI, 3.
récit atteint au plus grand efTet, h la suprême émotion ; et nul, parmi les écrivains catholiques, n'a eu des accents plus élevés et plus brûlants d'ardeur chrétienne pour dire les douloureuses extases des martyrs :
a... Blandine fut prodigieuse d'énergie et d'audace. Elle fatigua les brigades de bourreaux qui se succédèrent auprès d'elle depuis le matin jusqu'au soir; les quesUonnaires, yaineus, avouèrent n'avoir plus de supplices pour el!e, et déclarèrent qu'ils ne comprenaient pas comment elle pouvait respirer encore avec un corps disloqué, transpercé; ils prétendaient qu'un seul des tourments qu'ils lui avaient appliqués, aurait dû sufiire pour la faire mourir. La bienheureuse, comme un généreux athlète, reprenait de nouvelles forces dans Pacte de confesser le Christ. C'était pour elle un fortifiant et un ânesthésique de dire : « Je suis chrétienne ; on ne fait rien de ma j> parmi nous. » A peine avait-elle achevé ces mots, qu'elle paraissait retrouver toute sa vigueur, pour se présenter fraiche à de nouveaux combats. »
a Le 1'' août, au matin, en présence de toute la Gaule réunie dans l'amphithéâtre, l'horrible spectacle commença. Altale et Alexandre entrèrent les premiers dans l'arène, sablée et soigneusement ratissée. Us traversèrent en héros tous les supplices dont les appareils étaient dressés. Alexandre ne prononça pas un mot, ne fit pas entendre un cri ; recueilli en l^i-méme ' il s'entretenait avec Dieu. Quand on Gt asseoir Attale sur la chaise de fer rougie et que son corps, brûlé de tous côtés exhala une fumée et une oJcur abominables, il dit au peuple en latin : a C'est vous qui êtes des mangeurs d'hommes. Quant à nous, nous ne faisons rien de mal. » On lui demanda : a Quel nom a Dieu. — Dieu, dit-il, n'a pas de nom » comme un homme. » Les deux martyrs reçurent le coup de grâce, après avoir épuisé avec une pleine conscience tout ce que la cruauté romaine avait pu inventer de plus atroce. »
« De toute la troupe sainte, il ne restait plus que Blandine
Elle triomphait et ruisselait de joie. Elle s'envisageait comme une mère qui a va proclamer vainqueurs tous ses fils, et les présente au grand roi pour être couronnés. » Aussi s'élançat-elle dans Tâpre carrière des tortures que ses frères avaient parcouruei comme sMl se fût agi d'un festin nuptial. Uissue glorieuse et proche de toutes ces épreuves la faisait sauter de plaisir. D'elle-même, elle alla se placer au bout de rarèue, pour ne perdre aucune des parures que chaque supplice devait graver sur sa chair. Ce fut d'abord une flagellation cruelle qui déchira se» épaules. Puis on l'exposa aux bêtes, qui se contentèrent de la mordre et de la traîner. L'odieuse chaise ne lui fût pas épargnée. Enfin, on l'enferma dans un filet, et on Texposa à an taureau furieux. Cet animal la saisissant avec ses cornes, la lança plusieurs fois en l'air et la laissa retomber lourdement. Mais la bienheureuse ne sentait plus rien; elle jouissait déjà de la félicité suprême, perdue qu'elle était dans ses entretiens intérieurs avec le Christ. »
Maro-Aurèlc, qui n'était pas à même de comprendre les ardeurs de la foi, n'éprouvait que de Tétonnement au récit de ces martyres. La mort héroïque des chrétiens dans les arènes ne lui inspirait pas plus d'admiration que le suicide théâtral de Pérégrinus, qui s'était brûlé vif aux Jeux Olympiques. De fait, ce n'était pas là la sagesse stoïcienne qui enseignait à regarder la mort sans faiblesse et non pas à la chercher. Aux yeux des stoïciens, le suicide n'était pas un but, mais un expédient pour échapper, comme Caton, au découragement de la vie, ou conune Thraséas, ^ l'horreur du supplice. Ce n'est point nier le courage des stoïciens, croire que, tout stoïciens qu'ils étaient, le suicide dans la prison de Lyon leur eût semblé préférable aux affreuses tortures de l'amphithéâtre.
Ji2l LES HOMMES ET LES IDÉES
Dans ce septième volume des Origines du Christianismey Marc-Aurèle n'est pas le sujet principal. Sa noble figure domine l'œuvre; elle ne la remplit point. De là, dans le livre, une sorte de dualité que l'on pourrait reprocher à l'auteur au point de vue de la composition. Le vrai sujet, c'est l'Église chrétienne, sa constitution définitive, sa centralisation sous l'influence déjà puissante des papes, son extension dans le monde, sa grandeur croissant en dépit des persécutions et des hérésies. C'est la double lutte du christianisme contre les idées païennes, et de l'église orthodoxe, représentée par l'évêque de Rome et par les grands évêques de Grèce, d'Asie et des Gaules, contre la foule des hérésiarques, gnostiques, marcionites, valentiniens, ophites, montanistes, encratites. On a le tableau achevé du temps de Marc-Aurèle, ou, à mieux dire, des idées de ce temps ; car le livre est bien plutôt l'histoire des idées que l'histoire des faits. Le récit, le beau récit de la Vie de Jésus et de saint Paul, y a moins de part que l'analyse des sentiments. M. Renan nous montre surtout l'état moral et intellectuel du monde romain à son agonie, du monde chrétien à ses premiers élans et à ses premiers credo.
La voici, cette société antique, lasse et énervée,
indifférente à la gloire, oublieuse de la liberté, n'ayant plus ni foi, ni patriotisme, ni vertus civiques, inquiète cependant au milieu de sa torpeur et souffrant d'un mal inconnu. Les plus admirables souverains, Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle n'ont pu la guérir. Eux morts, le mal reprendra pire que jamais. « Adieu, vertu ; adieu, raison. Puisque Marc-Aurèle n'a pu sauver le monde, qui le sauvera? Maintenant vivent les fous I vive l'absurde I vivent le Syrien et ses dieux équivoques I Les médecins sérieux n'ont rien pu faire. Le malade est plus mal que jamais. Faites venir les empiriques. » Comme le dit le titre du volume, c'est bien la fin du monde antique.
Cependant le christianisme croît sur ces ruines. L'Église attire à elle les âoies dont elle devient le lien suprême. La piété remplace la patrie, la liberté, les vains honneurs, les richesses périssables. Le devoir et le bonheur, pour ceux qui n'ambitionnent pas les extases du martyre, se résument à vivre honnêtement, à prendre ensemble le pain sacré, à prier en commun dans l'église et sur la tombe des fidèles.
Tout servait à établir, à fortifier la foi nouvelle. Les persécutions n'amenaient pas d'apostasie, n'arrêtaient pas les conversions ; les martyres ne faisaient qu'exalter les chrétiens qui en étaient témoins. Les hérésies elles-mêmes, M. Renan le démontre, ces
iU LES HOMMES ET LES IDÉES
hérésies qui semblaient devoir perdre la religion dans un chaos de folies, lui profitèrent. Les sectes furent favorables à Textension du christianisme en ce qu'elles recrutèrent de nombreux adeptes où rÉglise de Rome n'en eût trouvé que quelques-uns. Les esprits modérés allaient facilement à l'orthodoxie chrétienne. Mais, pour se faire des prosélytes parmi les hommes d'une intelligence plus élevée, auxquels la philosophie grecque n'était pas étrangère, il fallait que la religion nouvelle fût spiritualisée par les conceptions de la gnose. De même, les rêveurs, les exaltés, et aussi les simples d'esprit, étaient surtout frappés par les prophéties vengeresses, les pratiques extravagantes et les mystiques extases des montanistcs. Les hérésies passaient, et les hérétiques finissaient par entrer dans le sein de l'Église, qui, lentement, établissait sa discipline, décrétait presque son infaillibilité *, préparait le catholicisme et posait les bases de son omnipotence future.
M. Renan arrête à la mort de Marc-Aurèle l'histoire des origines du christianisme. Vers la fin du 11® siècle , selon lui , tout a été dit. Rien d'essentiel n'entrera plus dans la doctrine chrétienne et
1. U existe un décret du pape Victor I^, en vertu duquel les églises d'Asie sont mises au ban des églises chrétiennes. Ce décret fut d'ailleurs rapporté.
M. EHiNEST RENAN 115
aucun retranchement considérable nV sera plus possible. La primauté de l'Église de Rome commence à se dessiner, Taccord règne sur les textes fondamentaux, Torthodoxie est fondée. L'œuvre de la religion est achevée, le travail de la théologie va commencer. Cette façon de voir est peut-être discutable. Qu'il existât alors le germe de tous les dogmes et celui de toutes les hérésies ; que l'Église de Rome fît déjà sentir son autorité ; que l'orthodoxie fût à peu prés établie ; que le christianisme enfin mînât secrètement la société antique et eût fait de grands progrès latents, il est vrai de le dire. Mais combien d'années, d'événements, de luttes, de controverses avant que le christianisme, sorti de la confusion embryonnaire des croyances et de l'ombre où le tenaient les persécutions, fût définitivement constitué et triomphât au grand jour. On peut clore l'ère de formation de la foi chrétienne après les Évangiles, saint Paul et la grande persécution du premier siècle. Sinon, il paraîtrait logifiue de faire entrer dans les origines du christianisme les règnes de Septime et d'Alexandre Sévère, de Constantin, de Julien et de Théodose, saint Clément d'Alexandrie, Tertullien, Origène, Arius, les derniers martyres et les premiers conciles. Le règne de Marc-Aurèle ne marque ni un point de départ, ni une étape, ni un terme dans la marche du christianisme. L'empereur connu peu et ,
mal la foi nouvelle dont il ne s'inquiéta guère. S'i ne fut pas, comme Néron et Domitien, un des persécuteurs acharnés des chrétiens, encore moins peut-il être compté au nombre de leurs protecteurs. D'autre part, en dépit des apologies adressées « au vainqueur des Quades » par quelques évoques, la communauté chrétienne s'occupa fort peu de Marc- Aurèle et n'attacha pas à son règne une importance particulière.
M. Renan a néanmoins fait de Marc-Aurèle le principal personnage du dernier volume de ses études. N'est-ce pas parce qu'il y avait un séduisant effet d'art, et en même temps une idée philosophique, à terminer par l'histoire de Marc-Aurèle, la plus noble figure du monde antique, ce livre commencé par la vie de Jésus, la plus grande figure des temps nouveaux. Ce rapprochement, ce parallèle dirons-nous presque, M. Renan ne l'établit en aucune page, mais il existe virtuellement dans toutes. M. Renan l'impose sans cesse à l'esprit en montrant sur la même scène les humbles sectateurs de Jésus et Marc-Aurèle qui fut le plus admirable représentant du stoïcisme. C'est là un des procédés habituels à M. Renan : laisser certaine pensée flottante, certaine conclusion incertaine, et les suggérer au lecteur sans les formuler expressément.
On a souvent tenté de trouver des rapports entre
le stoïcisme et le christianisme. De l'ensemble du livre de M. Renan ressort cette idée qu'il eût été plus facile et plus sensé de marquer l'abîme qui les sépara, — l'abîme qui sépare la raison du sentiment. Impuissant à sauver les foules auxquelles ses sublimes mais désolantes maximes n'étaient pas accessibles, le stoïcisme ne pouvait que former quelques âmes d'élite à la vertu. Le christianisme enseignait l'espérance ; le stoïcisme, l'universelle vanité. « Ce qui regarde le corps, disait Marc-Aurèle, n'est » que de l'eau qui s'écoule ; ce qui regarde l'âme » n'est que songe et fumée. »
Décembre 1881.