L'ASSOMMOIR, PAR M. EMILE ZOLA
Enfin la Vérité est sortie du puits d'où n'avaient pu la tirer, depuis trente siècles, ni Homère, ni Shakespeare, ni Molière, ni Balzac. Et c'est M. Émilc Zola qui a fait ce miracle. Jusqu'à lui, on n'avait pas montré l'humanité. Homère était trop épique, Shakespeare était trop poète, Molière avait trop d'esprit, Balzac avait trop d'imagination. Pour Lesage, l'abbé Prévost, Richardson, Fielding, Stendhal, Dickens, George Sand, Dumas fils, leurs noms ne méritent même pas d'être cités à côté de celui que rAssommoir va immortaliser. Tous ces gens-là, à commencer par Homère et à finir par Victor Hugo, ne sont que des intelligences, au lieu que M. Emile Zola prétend être un instrument inconscient et infail-
Jible, comme l'objectif de Tappareil photographique. Ce n*est pas lui qui aurait commis la faute de composer une œuvre, de choisir ses modèles, de créer des types, de varier les figures, de mettre Hector à côté de Thersite, Cassio à côté de lago, la baronne Hulot h côté de madame Marnefîe, Éponine à côté de Thénardier. Ce n est pas lui qui a la faiblesse de croire à Ja vertu, h Tamour, à l'idéal, aux grands sentiments. Ce n'est pas lui qui perd son temps à dégager Ja moralité des faits, à montrer le relèvement par la douJeur, à poser le problème du déterminisme et du libre arbitre. Erreurs, illusions, amusettes que tout ccJa. Aussi, jusqu'à ce jour, les romanciers et les poètes ont-ils créé des êtres chimériques. Ulysse, lady Macbeth, Job, Faistaff. Tartufe, LoveJace, madame de Merteuil, Nucingen, le baron Hulot, Gavroche sont personnages dénués de toute vérité. Plus chimériques encore sont Antigone, Cordélia, Ophélie, René, Eugénie Grandet, Valentine. Des Grieux et Manon, Virginie et Paul, Werther et Charlotte, Armand Duval et Marguerite Gautier, vertu, amour, beauté, tout cela est faux; vice, débauche, laideur, tout cela est vrai. Le jardin est faux, la sentine est vraie. Hor$ de la rue de la Gouttc-d'or, point de vérité ! Nous nous demandons môme si nous sommes bien certain d'exister puisque nous n'habitons pas là, et nous proposons de modi-
fier ainsi l'enthymème de Descartes : J'habite la rue de la Goutte-d'or, donc je suis.
Ce qui est vrai, c'est le combat à coups de battoir des blanchisseuses, c'est la chasse à l'homme sur les trottoirs des boulevards extérieurs, c'est la mort à l'hospice dans le delirium tremens; ce sont les soûleries au vin bleu des cabarets, les propos obscènes des ateliers, les batteries inmiondes des mansardes; c'est la débauche précoce et la promiscuité infâme; ce sont toutes les hontes, toutes les turpitudes, toutes les abjections des êtres qui ont perdu jusqu'au souvenir de la dignité humaine dans la fainéantise et l'ivrognerie. Voilà ce qui est vrai et beau, voilà ce qu'il faut peindre, voilà qui élève l'âme et fait battre le cœur, voilà qui laisse une impression profonde. Voilà, à ce que dit M. Emile Zola dans son étrange préface, ce qui est « sa ligne droite n et a ce qui fait sa force ». Voilà « le but auquel il va », voilà a sa morale en action », voilà pourquoi il laissera a une œuvre Jarge et vivante ».
Hâtons-nous donc, comme le demandait Jules Vallès, de et renvoyer le vieil Homère aux Quinze- Vingts »• Hâtons-nous, comme l'ont fait, en 1871, ceux qui avaient lu la Rue en 1867, de brûler les bibliothèques. Faisons table rase. Jetons au feu riJiade avec la BibJe et Macbeth avec le Misan-
thrope, et saluons dans V Assommoir ravènement d'une nouvelle littérature.
La critique littéraire ne devrait point avoir à s'occuper d'un tel livre, pas plus que la critique d'art n'a à parler de l'ouverture d'un musée anatomique. Les figures de cire colorée des cabinets d'anatomie ne sont pas de l'art. Il en est ainsi de cet Assommoir qui appartient moins à la littérature qu'à la pathologie. Mais le bruit public s'impose au journalisme. Malgré qu'on en ait, on est bien forcé de parler de ce livre, puisque tout le monde en parle, puisque c'est la conversation générale, depuis le salon jusqu'à l'estaminet, puis- . qu'il a un ragoût d'histoire scandaleuse et un retentissement de a cause célèbre ». 11 faut bien constater le succès de ce cynique roman, qui, aujourd'hui à sa dix-septième édition, est certain d'avoir avant peu les quarante éditions de Mademoiselle Giravd, ma femme.
Au demeurant, qu'on ne s'y méprenne pas, le \ bruit que l'on fait autour d'un livre ne prouve point, par cela seul, que le livre ait du mérite. Comme le disait naguère Xavier Aubryet à propos d'un roman dont on parlait beaucoup : « A Valparaiso, chaque
» année pendant six mois on s'occupe de la fièvre » jaune ; cela n'est pas une preuve de la valeur de la » fièvre jaune. » La maladie de U Assommoir, la fièvre putride, règne aujourd'hui; c'est pourquoi nous en parlons.
Une blanchisseuse, un zingueur, un chapelier, voilà les héros du roman. — Nous disons cela sans ironie, car nous croyons que, pour Tart, il n'y a pas de déshérités ; Delacroix l'a prouvé dans la Barricade et Victor Hugo dans les Misérables. Le cœur bat sous la blouse comme sous l'habit. Le tout est de montrer ce cœur. — Après les héros, voici les comparses : un chaîniste, un forgeron, une portière, un croque-mort et quelques ivrognes répondant aux noms euphoniques de Mes-Bottes, Boit-^sans' soif^ Bibi-la-Grillade et Bec-Salé. Quant au sujet, h dire vrai, il n'y en a point, pas plus qu'il n'y a de composition. La vie humaine n'a pas de sujet. C'est tout simplement une suite d'incidents et d'événements dans un ou plusieurs « milieux ». Quels événements et quel milieu dans V Assommoir!
Une blanchisseuse de Plassans, Gervaise^ séduite à l'âge de quatorze ans par un ouvrier chapelier, du nom de Lantier, émigré à Paris, où elle s'installe, avec les quelques sous d'un héritage, dans un hôtel borgne du boulevard de La Chapelle. L'aident ne tarde pas à se fondre, le ménage à se brouiller. Lan-
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lier abandonne Gervaise pour une drôlesse de bal de barrière. La blanchisseuse passe sa colère en fouettant sa rivale en plein lavoir, et se console de son veuvage en épousant son voisin de chambre, un ouvrier zingueur, nommé Coupeau. En façon d'épithalame, M. Zola nous fait, quarante pages durant, la description d'une noce d'ouvriers. On va à la mairie, à Téglise, au cabaret, puis on s'égare dans les galeries du musée du Louvre, on monte sur la colonne Vendôme ; enfin, surpris par une averse, on se réfugie sous une arche du Pont-Royal. Cette vulgaire odyssée nous a rappelé le Chapeau de paille (^Italie, moins l'esprit, — M. Zola le dédaigne — et moins la gaieté — M. Zola n'y pourra jamais atteindre. Pendant quelque temps, le nouveau ménage travaille vaillamment; l'homme sur les toits, la femme à l'atelier. On fait des économies, on loue pour Gervaise une boutique de blanchisseuse dans la rue de la Goutte-d'or. Quatre ans se passent ainsi. Mais, un beau jour, par un enchaînement d'incidents fort peu vraisemblables, Coupeau amène dans la boutique l'ancien amant de Gervaise, Lantier. Bientôt il l'installe presque de force dans un petit cabinet communiquant avec sa propre chambre. On se doute de- ce qui arrive dans cette immonde promiscuité. La débauche engendre la paresse ; la paresse, la misère. Redevenue la maîtresse de Lantier sans
cesser d'être la femme de Coupeau, — remarquez que C Assommoir est, au dire de M. Zola, « la pluâ chaste de ses œuvres », — Gervaise perd Ténergie avec Thonneur. Elle ne s'inquiète plus que de bien manger et de n'ôtre point battue. Le linge est gâché ou perdu, la boutique est mal tenue, la pratique s'en va. De son côté, Coupeau, débauché par Lantier, politique de taverne et beau-fils de bal public, déserte l'atelier pour r Assommoir (c'est-à-dire pour e cabaret, dans la langue des faubourgs et dans celle de M. Zola). Après la gêne, la misère; après e Mont-de-Piété, l'expulsion du logis. Coupeau et Gervaise grimpent dans une mansarde sans air et sans jour. Là, on travaille encore moins, on se noie * de plus en plus dans la fange. Chaque jour, ce sont des injures et des coups ; — on oublie tandis qu'on se bat. La fille de Gervaise, une gamine corrompue, assiste à tout cela, quand par hasard elle n'est pas allée courir les bals de barrière. Enfin, Coupeau, brûlé par l'eau-de-vie, meurt à l'hospice dans un accès de delirium tremens, et Gervaise, de plus en plus abjecte, devenue presque idiote, « mangeant, » pour gagner dix sous, quelque chose de dégoûtant » qu'on avait parié qu'elle ne mangerait pas », meurt dans un réduit noir creusé sous l'escaUer, dernier domicile qu'on lui a laissé par charité. « Un matin, » conte l'auteur de r Assommoir, comme ça sentait
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» mauvais dans le corridor, on se rappela qu'on ne ^ l'avait pas vue depuis deux jours, et on la découvrit » déjà verte dans sa niche. » — Selon la délicate expression de M. Emile Zola, « elle creva d'avachissement ».
Et il a fallu à M. Zola six cents pages de petit texte pour raconter une telle épopée. — Mais, pour que nous puissions nous intéresser à ces êtres-là, il faudrait qu'ils fussent moins abjects. Certes, il y aurait un beau livre à écrire sur ce combat sans trêve du prolétariat et de la misère. Ce livre, Balzac aurait pu le faire, car il joignait à l'étude des détails la largeur des conceptions. Celui-là aurait su montrer les efforts parfois sublimes de l'ouvrier contre cette odieuse misère qui le menace sans cesse, qui hante son chevet de malade, qui l'appelle du seuil du cabaret, qui le trompe dans les assemblées de grévistes, qui prend mille formes, dresse mille embûches, se glisse partout près de lui pour le terrasser. Mais M. Zola n'a pas pensé à cela. Il tient pour les chutes, non pour les rédemptions, pour les défaites honteuses, non pour les combats obstinés. L'antagonisme du Bien et du Mal n'existe plus à ses yeux. Le monde, abandonné par Ormuzd, est tout entier à Ahriman. Les misérables qu'il a peints n'inspirent ni l'intérêt ni la commisération ; ils ne provoquent que le dégoût. Loin qu'ils fuient les tentations, ils vont au-devant.
Ils désertent la lutte mâle de la vie avant d'avoir combattu ; ils se complaisent dans la honte ; ils se laissent aller sans révolte au croupissement de la paresse et de la débauche. La progression de leur chute n'est pas marquée. Leur déchéance est bien loin d'être inéluctable ; la fatalité n'y est pour rien, le manque de cœur pour tout. Tels des matelots qui, à l'heure de la tempête abandonneraient gouvernail et voilure pour se gorger d'eau-de-vie, que nous importent ces gens-là? Lâches, fainéants, ivrognes, ils se sont volontairement ravalés au niveau de la brute; ils n'ont plus rien de l'homme. Il semble qu'ils devraient marcher à quatre pattes !
Ah ! si V Assommoir n'avait pas paru dans fe Bien public, au grand effarement des abonnés, et s'il n'était pas signé de M. Zola, qui s'est posé jadis comme un républicain, quel déchaînement dans la presse ! Eût-on assez crié que le romancier calomnie les ouvriers, qu'il insulte à la démocratie! A notre sens, on n'eût pas eu tort. Il ne nous convient pas de voir dans V Assommoir la peinture du monde ouvrier. Nous n'admettons pas qu'un romancier qui a la prétention de refaire la Comédie humaine néglige dans son œuvre les généralités pour ne s'attacher qu'aux plus hideuses exceptions. On nous persuadera difficilement que le peuple de Paris ne présente pas d'autres modèles qu'une blanchisseuse
qui met son alliance au Mont-de-Piété afin d'acheter « cinq bouteilles de vin cacheté » un zingueur qui livre, pour s'amuser, sa femme à son ancien amant et un serrurier qui tue sa femme à coups de bottes et sa fille de dix ans à coups de fouet.
Qu'il y ait de tels misérables, cela est possible. Mais pourquoi les choisir de préférence à d'autres ouvrière comme héros de roman. Pourquoi montrer ceux-là seulement qui sont abjects. Où l'utililé, où l'intérêt de ces personnages et de ces tableaux. Nous les fuyons dans la vie, prendrons-nous plaisir à les voir dans le livre ? Étrange inconséquence ! Ils sont peints d'après nature, la belle raison I Nous dirons avec La Bruyère, qui a résolu par avance la question du réalisme : « Il y a des caractères si bas et si gros- » siers, qu'il n'est pas permis à l'écrivain d'y faire » attention, ni au lecteur de s'en divertir. Ces carac » tères, dit-on, sont naturels ; mais, par cette règle, on » occupera bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais » qui siffle, d'un malade dans sa garde-robe, d'un » homme ivre qui vomit. Y a-t-il rien de plus naturel?»
Et si l'opinion de La Bruyère a besoin d'être confirmée par celle d'un autre, nous dirons avec Voltaire... Mais Voltaire a exprimé cette? même idée en termes si crus, que nous ne pouvons les citer. — Us seraient cependant bien à leur place dans un article sur t Assommoir.
M. Zola ne manque pas de proclamer la moralité de son œuvre. Mais qui sera dupe de ses paroles? Ce n*est nullement dans une intention philosophique ni dans un dessein moral qu'il a écrit l* Assommoir. Ce qui Ta tenté, en chercheur de nouveau et en raffiné de style qu'il est, c'est moins la prétendue peinture des mœurs de la classe ouvrière que l'expression de sa langue. Il a voulu employer les termes dont se sert le peuple, de façon que le style du roman fut coulé dans le même moule, eût le même caractère et la même saveur que le sujet et les personnages. Il ne se contente pas, dans le dialogue, de prêter à ceux qu'il met en scène le vocabulaire faubourien le plus trivial et le plus cru ; dans le récit, quand lui-même prend la parole, il emploie un langage analogue. Lorsqu'il raconte, il semble que ce soit le zingueur Coupeau ou le croquemort Bazouge qui tienne la plume. M. Zola a ramassé dans le ruisseau des lambeaux de phrases immondes ; il a compulsé les dictionnaires de l'ai^ got et les lexiques de la langue verte ; il y a choisi les termes les plus bas et les plus honteux, et il les a enchâssés avec amour dans VAssommxnr. Plus d'une page n'a sans doute été écrite que pour s^*vir
de cadre à quelque mot ignoble. Car, par une sorte de gageure, de défi à soi-même, M. Zola a tenu à employer sans exception tous les mots que proscrit la langue écrite. C'est un curieux travail de marqueterie qui sent plus, après tout, la recherche que la vérité.
Le procédé de M. Zola est celui-ci : Prendre toujours dans deux ou trois équivalents, quand le mot d'ai^ot fait défaut, le terme le plus bas, le plus vulgaire, ou celui qui présente quelque sous-entendu ignoble ou obscène. Ainsi, il ne dira pas que les murs suintent ; il y a pour cela un autre verbe qu'a employé Racine en parlant des petits chiens. Dans la langue des faubourgs, Texpession : a^ Tu m'ennuies I » a un synonyme énergique.- C'est ce synonyme qui maintes fois se trouve dans r Assommoir. On n'y meurt pas, on y crève ; on n'y mange pas, on y bâfre ; on n'y crie pas, on y gueule. Le plus curieux, c'est que l'auteur des Rougon-Macquart ne s'inquiète point de la justesse du terme, ni de la propriété de l'expression. Ce qu'il veut seulement, c'est que le mot soit grossier. Il ne s'embarrasse pas du reste. Donc M. Zola, qui méprise assurément la littérature de l'hôtel Rambouillet, est, lui aussi, un précieux, un précieux d'un genre tout particulier : le précieux de l'ordure.
Cette façon d'écrire, innovation puérile qui consiste
à parler la langue des faubourgs dans un roman de faubourg, — à ce compte, il faudrait écrire en allemand Thistoire d'Allemagne et en italien l'histoire d'Italie, — M. Emile Zola n'a même pas le très petit mérite de s'y tenir avec rigueur. M. Zola, qui aime la couleur et auquel nous reconnaissons un vrai talent de peintre des choses extérieures, multiplie les descriptions dans V Assommoir. Mais là, il n'emploie plus la langue de ses pei*sonnages ; il revient à la sienne. Or le style de l'auteur de l'Assommoir et le véritable style de M. Emile Zola, juxtaposés dans la même page, produisent des cacophonies telles que ceci : « Madame Lerat, plus- crâne, faisait le tour » de l'étroite terrasse en se collant contre le bronze » du dôme. Mais c'était tout de même rudement n émotionhanl, quand on songeait qu'il aurait sufK » de passer une jambe. Quslle culbute, sacré Dieul » NoUj décidément, ça vou^ faisait froid aux boyaux. » ... Paris, autour d'eux, étendait son inmiensitè grise i) aux lointains bleuâtres, ses vallées profondes où » roulait une houle de toitures ; toute la rive droite » était dans l'ombre, sous un grand haillon de » nuage cuivré ; et, du bord de ce nuage frangé d'or, ) un large rayon coulait, qui allumait les milliers » de vitres de la rive gauche d'un pétillement » d'étincelles, détachant en lumière ce coin de la » ville sur un ciel très pur, lavé par l'orage. »
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Qui parle ici : est-ce M. Zola, est-ce Coupeau? Si c'est M. Zola, pourquoi ces boyaux ei ces sacré Dieu? Si c'est Coupeau, pourquoi ces lointains bleuâtres et ces nuages frangés d'or?
C'est là que récrivain laisse voir, comme on dit, le bout de Toreille. C'est là que M. Zola montre qu'il n'est pas plus convaincu de la valeur de son système qu'il ne l'est de la moralité de son roman. Aussi, est-ce s'abuser étrangement que de prendre au sérieux les tentatives de révolution littéraire de M. Emile Zola. M. Zola n'est ni un violent par nature, ni un réaliste par conviction. Son livre décèle plus de travail qu'il ne montre d'originalité. Au fond, M. Zola est un délicat, ainsi qu'il l'a prouvé par ses débuts, les Contes à Ninon ; mais c'est un délicat exaspéré, de la famille des moutons enragés. Craignant d'être trop long à conquérir la réputation, il a voulu la violer. C'est pourquoi il a écrit les RougonnMacquart. Mais il aurait écrit un Lys dans la vallée quelconque s'il eût cru que la mode fût au sentiment et à l'idéal. 11 faut bien, pour éblouir le public, lui jeter un peu de poudre aux yeux. M. Zola Jette de la poudrette.
Est-ce à dire que nous méconnaissions le talent de M. Emile Zola ? Nous n'y songeons nullement. M. Zola a des qualités indéniable s de style et de vie. Ses descriptions ont de l'exactitude, souvent du relief
et de la couleur, parfois du mouvement; ses personnages vivent d'une vie toute animale, c'est vrai, mais ils vivent. Il lui arrive d'atteindre à Têmotion la plus poignante jusque dans la scène la plus infâme : ainsi la dernière entrevue de Gervaise et du forgeron. Mais c'est tout justement parce que ce talent est manifeste, que nous déplorons son avilissement. Nous nous indignons qu'une telle plume se soit volontairement jetée dans la boue. Nous regretterons que, pouvant faire un beau livre, M. Zola ait écrit VAs-sommoir, ce roman qui serait l'ennui s'il n'était le dégoût.
Le succès de V Assommoir va peut-être faire une révolution dans le roman et créer une littérature spéciale : la littérature de l'Assommoir. Des disciples de M. Zola — des sous-Zola — s'efforceront de l'imiter sans s'apercevoir que, comme peintre de la réalité immonde, il n'égale pas les comptes rendus de la Gazette des Tribunaux^ et que, comme sténographe populaire, il ne peut rivaliser avec Henry Monnier. Ils chercheront à dépasser l'auteur de V Assommoir j comme si cela était possible, comme si M. Zola n'avait pas épuisé toutes les infamies des vices et des dictionnaires. Il se peut que nous assistions à cette révolution, prétendue littéraire. Cependant nous n'y croyons pas. On a lu le livre de M. Zola par une curiosité dépravée ; on n'en lira pas
d'autres de cette sorte. On a été trop heureux de fermer ce volume pour qu'on le veuille rouvrir jamais. La coupe déborde enfin. L'Assommoir est le suicide du réalisme.
Février 1877.
Tandis que la plupart des romanciers vont demander le succès aux aventures étranges, aux intrigue compliquées, aux sujets à scandale ou à de laborieuses études au microscope de la société moderne, qui se perdent dans les détails infimes et font voir les cirons gros comme des hippopotames, M. Octave Feuillet se contente de nous toucher par la peinture des passions, des sacrifices, des folies et des sentiments multiples du cœur humain. Le procédé n'est pas neuf, puisqu'il a servi dans tous les chefsd'œuvre, dans Manon Lescaut comme dans Wert1ici\ dans Paul etVirginie comme AajàslaDameaux Camélias ; mais c'est le meilleur, sinon le seul bon. Aussi longtemps qu'il y aura des écrivains pour