CHAPITRE VII
Boston. — Question du tarif.
Lbs États de la Nouvelle- Angleterre sont le principal siège des manufactures de l'Union; aussi est-il impossible de se trouver dans une société , sans entendre discuter le fameux bill sur le tarif. Je croyais trouver sur ce sujet une grande exaltation, mais elle était bien au-dessus de ce que j'attendais. Ici, comme ailleurs, on argumente avec chaleur sur une mesure oui touche aux intérêts les plus majeurs*, mais , &mï*
136 LES HOMMES ET LES MŒCnS
aucun des opposans. je n'ai rencontré celte acrimonie qui engendre les inimitiés; loin de là, tous portaient dans l'argumentation un esprit de paix et de concilia- Dans cette question , comme dans beaucoup d'autres , l'autorité du nombre est d'un côté , et celle de la raison de l'autre. Je crois que c'est Ilobbes qui dit que, s'il était de l'intérêt d'une portion du genre humain de nier nue proposition d'Euclide, il serait impossible, malgré lesdctnoiistrations les plus évidentes, d'obtenir pour cette proposition l'assentiment universel. C'est aller peut-être un peu loin ; mais nous savons tous combien il esl dil'fi<:ili: ifrtnlilir les découvertes les plus utiles des sciences, quand elles sont en opposition avec l'intérêt. Les vérités cessent d'être palpables, lorsqu'elles louchent aux préjugés ou ù la bourse de l'homme, et le patriotisme se mesure dans les mêmes balances.
Il était donc peu présumable que cette question de vie ou de mort pour plusieurs classesde la société pût être discutée avec tout le calme de l'esprit philosophique. Le système américain, comme ils l'appellent, fut soutenu par tous les riches négocians, qui voyaient dans les manufactures un nouveau moyen d'activer leurs bénéfices, et parles cultivateurs, qui espéraient trouver un débouché plus profitable pour leurs laines et leurs autres denrées- Les planteurs duSud.au contraire, regardant l'Angleterre comme le marché où il s peu vent s'approvisionner à meilleur compte, se trouvaient les plus lésés, et manifestaient une violente opposition. Et, en effet, cesvasA.es régions du sud dn Potomac. où l'on ne trouve a
I fr.ii
t comprendre la justice d'une mesure qui il le prix des objets de première nécessité , pour l'aire passer leur capitaux dans les mains des monopoleurs de la Nouvelle-Angleterre. Les débats furent très-vils dans les deux chambres du congrès ; mais les représentons de 1 "Ouest ayant pris parti en faveur du !>ill , il passa et eut force de loi.
Ce fut là ud coup très-violent porté à la stabilité de l'Union. Les semences de discorde qui germaient depuis long-temps, ont pris unenouvelle vigueur. Dans le Sud, il y avait unanimité contrela loi; leurs représentât» ne se contentèrent pas de protester, mais déclareront hautement qu'en prenant une semblable mesure , le congrès avait outrepassé ses pouvoirs et violé les principes fondamentaux de la constitution. Ainsi fut établie la doctrine de la nuliijîeatioa , doctrine qu i attribue à chaque État le droit de réviser les actes du gouvernement fédéral . etde déclarer nulles, dan* ses limites, toutes les mesures du congrès qui attaqueraient les droits particuliers de l'Etal.
Je ne ferai, pour l'instant, qu'indiquer ce grand conflit entre les Etats; mais il est évident que, s'il y a une nation où les restrictions, imposées pour donner une impulsion à l'industrie, soient contraires au bon sens, c'est les Etats-Unis. Ce peuple, placé suruu *ol fertile et vaste, entraîné dans un mouvement de richesse et de population sans exemple, n'a besoin, pour son bonheur et sa prospérité, que de recevoir •ans gène les bienfaits de la nature, qui lui offre avec profusion ses plus riches trésors. Mais telles ne son*.
* )ar vues îles législateurs américains; i\s\euienX e prospérité à leur façon , rWaViser TïwnÉvft-
SZT,
i cl Manchester, devenir, en dépit du ciel, grande nation par les manufactures comme parl'agri-
Mais un acte de congrès ne saurait créer des Birmingham et des Manchester ; de telles villes ne s'élèvent qu'au milieu de circonstances particulières qu'on peut arrêter , mais jamais faire naître par un système de restrictions. Ce système, qu'on veut suivre en Amérique, a relardé leurs progrès en Angleterre ; mais nos ancêtres sont excusables, parce que c'élaillà l'esprit de leur siècle.
Les Américains n'ont pas la même excuse; au lieu de prendre la voie large ouverte devant eux, ils ont préféré s'engager dans d'ineitricableB défilés ; ils ont pris les idées il'une autre époque, et leur invention n'a pas même le mérite de l'originalité; ils ont échangé leurs beaux et riches habits contre des vêlemens vieillis et usés.
Cet appel aux vieilles idées anglaises est un argument ad hominem, mais non un argumentum verilatii Nous avons reconnu nos erreurs et profilé enfin de noire expérience et de celle du monde entier, ce que les Américains sont loin de nous accorder. Ils nous accusent de mauvaise foi dans notre réforme commerciale, agissant ouvertement d'une façon et secrètement d'une autre; parlant saus cesse de liberté du commerce, et nous conduisant toujours d'après les anciens principes.
C'est avoir bien peu d'indulpencepour des hommes environnés de difficultés presque insurmontables. Nos législateurs, il faut se W raçneVer , é\avnA \vta au >ysiùme oxolusif par d'immenses Wdrfft». loMS-A»-
■nttropsubit pouvait être ruineux et injuste; 1 douce et lente transition devait conduire à un régime meilleur; le temps était ici le seul conciliateur auquel on pût s'en rapporter. Lu question touchait à des points d'économie politique qui changeaient de place tous les capitaux du pays, et l'on ne devait tenter son établissement qu'en jetant dans les affaires le moins fie trouble possible.
Ceux-là seulement qui ont suivi M. lltiskisson, pendant ces dix dernières années, ont une idée de tons les obstacles qui l'ont arrêté à chaque pas de sa carrière. Il n'y a pas une partie de notre histoire qui soit plus digne des méditations de l'homme d'état américain ; c'est là qu'il pourra envisager d'avance les difficultés qui l'attendent; c'est là qu'il apprendra qu'un système de prohibition est bien plus aisé à établir qu'à détruire. Leurs premiers essais peuvent Ctre heureux , mais la retraite ne peut être que désastreuse plus fard : les banqueroutes des manidaciuriers , les capitaux perdus à jamais, l'opposition, les fur tunes ruinées, les espérances déçues, In prospérité du pays arrêtée dans ses progrès, tout se soulèvera contre eux, malgré la conscience qu'ils auront de leurs bonnes intentions.
Il n'y a pas un pays au monde où l'on puisse essayer le système do prohibition avec moins d'espérance de succès que dans les États-Unis. L'étendue du territoire s'oppose tout d'abord à son établissement. Eu Angleterre , celli^ diifiiullé n'existait pas; les législateurs fusaient des luis pour un pays étroit, compact, n'offrant ni les même» variétés lie çtomaX* , rets qui se croisent et se heurteuX*, fe
n'avaient pas à concilier des jalousies, des rivalités, des antipathies de province , puisque les moyens de communication avaient fait disparaître toutes les dis- En Amérique, rien de semblable ; du Mississipi au Penobscot, les populations n'ont ni les mêmes intérêts, ni le même patriotisme. L'amour du sot est fort léger cbez ces républicains ; à la moindre chance de profit, ils rompent tous les liens et s'éloignent de l'Etat qui les a vus naitre. Hien de commun entre les affections des États du Nord et celles des États du Sud; le congrès est, pour ainsi dire, le champ clos où se rencontrent les combattons. L'habitant de la Géorgie ou de la lans une profonde indifférence pour la prospérité de la Nouvelle-Angleterre; bien plus, il peine tous les progrès de richesse et de polalion qui peuvent augmenter sa prépondérance gouvernement fédéral. Une mesure qui favorise les États du Nord aux dépens de ceux du Sud ne peut être qu'odieuse. Ceux-ci veulent acheter ce dont ils ont besoin au meilleur compte possible , et vendre leurs produits là où ils trouvent avantageux de le faire. D'un autre côté, ils sont violons, exaltés , républicains dans toute l'exlousion du mot, et ne veulent pas sentir le pouvoir là où son action n'est pas indispensable. Tels sont les esprits que le cougrès avait à manier et à réunir pour obtenir le succès du système amci-iciiin.
Il est évident que les législateurs, en imposant des âr-oils restrictifs, assumaient une lâche que des gens ■sages n'eussent jamais abordée, parce tniil était iinposaible de s'en lirer avec nvanlage*, eV, f\i «viSN. ,\\*
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AOS BTATS-UKIS. 131
eaientle pouvoir de diriger , à leur génie, l'ii trie et les capitaux du pays ; leur traçaient la marche qu'il» devaient suivre ; enrichissaient alternativement une classe au détriment de l'autre ; taxaient le plus grand nombre au profit du plus petit, et donnaient cours h une doctrine qui ne tendait à ri on moins qu'à resserrer chaque nation dans ses bornes et ses ressources particulières. Que peut-il y avoir de plus absurde ! avec de tels principes , le commerce des nations serait bientôt anéanti. Ce système de prohibition ne saurait rien ajouter à l'industrie; il peut seulement faire passer les capitaux d'une branche dans une autre ; arracher des bras à leurs occupations habituelles , pour les rejeter d'un antre cûle , et cela avec une perle certaine pour eux. C'est une ruine nationale; encouragé dans un quartier, l'industriel est repoussé dans l'antre, et le commerce, indécis et chancelant sur des bases artificielles, voit ses capitaux exposés à être paralysés eu un instant par un changement de système. Dan* l'état des choses en Amérique, le manufacturier ne peut envisager l'avenir de sang-froid; l'épée qui est suspendue sur sa télé ne tienl qu'à un cheveu : une trés-graude partie de l'Union est décidément et unanimement résolue à s'opposer au système. Lesmonopollseurs ne peuvent donc fonder leurs spéculations que sur les profils du moment; et le tarif ne pouvant rester en vigueur que peu d'années, il faut qu'ils réalisent des bénéfices assez grands pour les indemniser des chances et des hasards de leur entreprise. Oesl dans les puches de eeus qui sont devenus leurs sujets, qu'ils doivent puiser ces iudenuiWts, tV^wfi.r est -il peu important de vtt'ir les richesses te\
Virginie et tics deuxCarolinespasser clans la Nouvi Angleterre; mais ce qui est un mal réel, c'est que le tari!', étant injuste et oppressif dans son action, détruit plus de capitaux qu'il n'en fait entrer dans les coffres du gouvernement et des particuliers. Toute celte augmentation de prix, qui provient des difficultés de la production , est pour le capital national uni'. perle sans compensation.
En fait, l'exclusion des marchandises anglaises est impossible. Les frontières du Canada sont si étendues, que des millions de douaniers ne suffi raidit pas pour les garder. Les efforts de chaque marchand sont en raison des difficultés qu'il rencontre , ou, eu d'auires termes, le gouvernemeut , en élevant l'impôt, offre une prime d'encouragement aux fraudeurs. Si Jonathan {les Américains) est , ce que je ne croîs pas, trop liounéte pour faire la contrebande, John le Canadien ne l'est pas ; et il en résulte seulement que les Etats- Unis sont fournis par la vote de Montréal de toutes les marchandises qu'ils recevaient autrefois directement. Je me souviens que, parcourant avec un riche négociant quelques magasins de la ville, je lui fis remarquer la grande quantité de marchandises anglaises qui s'y trouvaient, et il me répondit que j'en avais vu autant qu'il en était jamais passé par le llook. Ainsi la raison et l'expérience sont d'accord; le commerce •■ni ré les nations n'a souffert presque aucune diminution. On l'a seulement détourné de son cours ordî« naire, en le retirant des mains des marchands respect table» , pour le livrer aux contrebandiers.
Lv peuple est ici bien plus. ignOïMft suï la nature * les moyens tin commerce , tyvVon «iwn3fc\«
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poser dans un pays tout livré au négoce. La vue dus immenses importations laites par l'Angleterre excite chez lui un sentiment de jalousie, et il nous pardonnerait plutôt nos rois, nos pairs, nos palais, nos parade* , que ces manufactures qui inondent In terre de leur i produits. Sentiment qui ne peut avoir sa source que dans [ignorance, car tou te invention faite à Leeds oti à Manchester est un bienfait pour le monde. Le prix des objets utiles se trouve ainsi abaissé, et ces objets sont à la portée des pauvres comme des riches. Lt jalousie qu'inspire la prospérité de nos manufactures est absurde; chaque augmentation dans les importations est une preuve de l'accroissement de l'orlune et de prospérité daus le pays qui les reçoit. 11 n'y a pas une balle de marchandises débarquée sur le quai de New- York, qui ne force à exporter en écliange une égale portion des produits indigènes. Le commerce n'est qu'un échange perpétuel, où chaque con. tractant s'enrichît. Ainsi, une pièce de mousseline peut valoir plus en Amérique qu'une balle de coton, tandis que ce coton aura plus de valeur en Angleterre. Chacun donc trouve son compte dans l'échange qu'il l'ait; chacun reçoit plus qu'il ne livre, el la richesse des deux nations eu profile. Un commerce qui ne présenterait pas des avantages tomberait infailliblement; il n'est besoin ni de tarif, ni de restriction pour l'arrêter. Les gouvernement n'ont pa6 besoin de certer sur les balances de commerce ; ils peuvent pou; cela s'en rapporter à la sagacité des particuli s'occuper d'autres lois qui peuvent avoir des résultats is heureux, e/qnc formidables rjitc soient les dnffioàté*
entourent les défenseurs tlu système prohibitif, celle» qui les menacent dans l'avenir sont encore plus grandes. Dans deux années , la dette nationale sera éteinte , et le gouvernement aura à sa disposition un excédant de douze millions de piastres, produit par les dispositions restrictives du bill. Quel sera l'emploi de cet excédant? s'il le distribue entre les Etats, que de jalousies envahiront le pays ! une semblable destination serait lout-à-i'ait inconstitutionnelle , et donne' raît au gouvernement un pouvoir que les premiers fondateurs n ont pas eu en vue. Appliquer celle somme à des améliorations intérieures, sous la direction du congrès, augmenterait tous les embarras, sans en détruire aucun. On ne saurait échapper à ces inconvéniens. Chose étonnante, le tarif sera détruit par l'abondance du numéraire!
Tous lesbommes les plus éclairés du pays sont d'accord sur ce point , qu'il faudrait en revenir à un système qui fit sortir de la poche des contribuables les sommes strictement nécessaires pour subvenir aux besoins de l'Etat. Il est bien singulier que tesrichesses qui, chez les autres nations, engendrent la corruption du pouvoir, soient ici destinées à le faire rentrer dans les principes vrais <!t conservateurs.
Je vois bien qu'il n'y a rien de neuf dans toutes ces observations; il serait si difficile d'être original sur un sujet qui a été tant de fois traité. J'ai voulu seulement rendre cette justice, de dire que presque tous les Bostoniens, avec qui j'ai eu lieu de parler du hait, y sont opposés , et que c'est dans leurs conversations et leurs écrits , que j'ai \i\ùs« le flus de lumières sur cette question . Cependant , ft îa\rt. \e Sa» ,\e*. tbbk-
chauds sont en général en faveur du systém.
Mbit ion ; ils
1 présent
i argument
é dit, :
t plus offrir
mjet qui , après c< nn grand intérêt.
Un voyageur n'est pas plutôt débarqué à Boston, qu'il s'aperçoit de suite qu'il est au milieu d'une population tout-à-fait différente de celle des autres villes tle ["Union ■ Et il ne faut pas être grand observateur , pour voir que les lignes des fronts bostoniens sont plus profondément marquées, les traits plus durs, les yeux moins brïllans et plus froids, la bouche plus grave , le maintien plus sévère et plus réfléchi. Ces divers caractères ressorteot chez les écoliers euxmêmes, et se tracent plus profondément à mesure qu'ils avancent en âge; ils sont partout les mêmes : dans un convoi, dans une noce, au théâtre, à l'église, au bai, à la bourse, l'imagination et le eccur n'exercent aucune influence sur eux.
Toute la ville porte ce cachet, qui frappe surtout lorsqu'on arrive de New- York; ce n'est pas que les rues soient moins fréquentées, les places publiques moins pleines et les affaires plus languissantes, tout est plus compassé; [étiquette est d'une rigidité sans exempte , et , jusque dans les plus basses classes de la société, on retrouve cette solennité de manières, qui ne se voit nulle part ailleurs.
chaud pèse son café et mesure le ruban avec tout le poids d'un philosophe; fait ses observations ; air de sagacité sentencieuse; examine scrupule sement la monnaie que vous lui donnez, t examen de la tête
a vie :han-
:r de découvrir vos habitudes ou voire profession.
Boston est fort paisible , mais ce repos nVsl celui delà paresse; nulle priil on n'entend mieux l'art de gagner cl de l'aire valoir l'argent. Ici , point d'effort s pour mêler le plaisir et les all'aircs; les affaires même sont les seuls plaisirs qu'on recherche. La tout entière est au comptoir ; le suif, les mai dises sèches, le tabac, sont les seuls sujets de conversationdans les salonsde Cambcnticll etde Hackney, et dans ceux de Broad-Sfaïw et de Maryate; ce serait violer toutes les convenances que de parler ventes el banqueroutes.
Il y a certainement de la folie en tout ceci. Toute sa vie étant presque consacrée aux affaires , il est bien .juste que l'homme accorde quelques heures aux délassemens que lui offrent les plaisirs et les arts. Nos folies sont toujours sociables, cl resserrent les liens qui nous uuissent; les calculs de l'avare, au contraire, sont tout éguisme ; il ne voit que lui dans la supériorité vers laquelle il tend. Les vanités de la vie ont leur côté louable : il faut que l'avocat sorte quelquefois de ses procès , le négociant , de ses sacs , le malheureux, de ses soulïranceset deses tristes souvenirs, pour s'oublier au milieu du Sabbat des plaisirs.
Ce Sabbat n'est pas fait pour l'habitant de la Nouvelle-Angleterre; les affaires i'enlacent de toutes paris; e'est une espèce de Laocoon moral qui ne lait aucun effort pour repousser les serpens qui le resserrent. Mamnioii est leur divinité ; ils ne l'adorent pas seulement du bout des lèvres, mais avec une dévotion eottère du corps, de l'esprit, de toutes les facultés. Le monde est h leurs yeux une vasXe
ta doivent, par principe ■et par intérêt, tâcher de "r plus riches que leurs voisins. Les affaires sont leurs seules pensées, leurs seuls divertissement; s'ils voyagent , c'est, pour ainsi dire, avec leur boutique et leur comptoir sur le dos , toujours prêts à parler intérêts. S'ils se détournent un instant de leurs aflàires c'est pour regarder dans les vôtres; c'est leur seule distraction. Mais alors, ils vous pressent, ils vous poursuivent, veulent connaître l'histoire de chacun de vos êcus, et vous poussent avec une telle vigueur que, ne pouvant plus respirer, vous êtes tenté de vous écrier avec un de nos poètes : « Que le diable emporte le questionneur et les questions; si vous lui laissez prendre un petit coin de votre conscience , il s'y attache comme le meilleur buii dùg anglais, et ne lâche plus prise ! t
Les puritains ont laissé dans ce pays des traces que deux siècles n'ont pu effacer. Prudence, frugalité, ordre et intelligence sont encore les principales qualités qui distinguent leurs descendans. Comme les juifs , ils ont un cachet particulier qui les marque au front. Je les trouve moins républicains que les autres citoyens des États-Unis. S'ils s'occupent de politique et s'ils en parlent, ce n'est jamais avec celle ferveur révolutionnaire qui a défiguré tant de projets philantropiques. Depuis qu'ils ont conquis l'indépendance, leurs représentans ont soutenu au congrès les principes de Washington, d'Uamilton et d'Àdams, plus effrayés des empiétement démocratiques que de l'augmentation du pouvoir exécutif.
Les constitutions des divers États de \a ^a\W&<i- ■l' sont toul-ù-iWit républicaine» , aVVwaV. ttitmft
à. la démocratie. Dans le New-JIampshire , le gouve netir, le conseil, les sénateurs, les représentans, sont élus tous les ans par le peuple. Dans l'élat de Vermont, il n'y a qu'une seule chambre , et elle est réélue tous les ans ainsi que le gouverneur , le conseil et les juges. à.RhodeIs!and, chose surprenante, il n'y a pas de constitution civile , et les habitaus s'en passent à merveille. Ils sont dans l'usage de nommer chaque année un gouverneur, un sénat, des représentans et même leurs juges. Dans le Massachusetts , le gouverneur et les deux chambres sont renouvelés tous les ans, et les juges élu» ad vitam aut culpam. Dans les états du Maine et du Connecticut, le gouverneur et les chambres subissent chaque année l'élection; la magistrature esta vie. Le droit de suffrage, dans ces Etait-, est universel. Mais il est c Tir i eux d'opposer à ce tableau celui que présente la constitution delà Virginie, patrie de Washington, Jefl'erson, Madisou et Monroë. Jusqu'en 1829 , celle constitution n'avait accordé le droit de suffrage qu'aux plus grands propriétaires ; elle fut revue à cette époque et démocratisée par une nouvelle convention.
En Virginie, le corps législatif se divise en deux chambres- La chambre basse est réélue tous les ans; les sénateurs rcslent en fonctions pendant quatre années. Ces chambres réunies nomment le gouverneur dont le pouvoir dure trois ans. Les juges sont à vie et ne peuvenL être destitués qu'à la majorité d'un vote des deux chambres; les deux tiers des voix /arment cette majorité. Tout citoyen possédant une propriété de vingt-cinq dollars, ou bien On ioléri'-t de cinquante dollars sur une lèvre, ow uv.\«Sv ii
iUÏ ÉT*T8-DN1S, 139
ilcux cents dollars par an , a le droit do suffrage. En comparant ces diverses institutions , n 'est-il pas étonnant de voir la Virginie s'appuyer sur les idées pins aristocratiques de la grande propriété, et les états de la Nouvelle- Angle terre, avec leurs constitutions toutes démocratiques, plaider pour renforcer le pouvoir fédérât, le système financier, pour entretenir uDe marine formidable, et déployer, au dedans comme au dehors, une vigueur capable d'assurer au gouvernement l'influence et le respect.
Le caractère patriarcbal de leurs ancêtres n'est-il pas la cause de cette disposition des peuples? Il fui aisé de maintenir le bon ordre, là où les crimes soot si rares; là où un seul jour de travail rapporte l'argent nécessaire pour acheter un acre de bonne terre , se faire propriétaire et s'attacher ainsi au maintien des eiistences. Ajoutez à cela le caractère particulier du peuple; un tempérament flegmatique, des habitudes d'économie, une forte teinte religieuse transmise par ses ancêtres ; un territoire fertile et vaste , qui s'ouvre à la partie la plus turbulente cl la plus ambitieuse des habitans , et vous devinerez comment on a pu leur laisser sans danger plus de liberté politique qu'à aucune autre nation du monde- Biais , tout en demeurant assurés de leur tranquillité intérieure , ils n'ont pas la même confiance dans la sagesse et la moralité de leurs voisins. Us désireraient que le gouvernement fédéral fùl assez fort pour commander le respect, et maintenir l'ordre dans toutes les parties de l'Union. Formant la miinji ilé de* états confédérés, el possédant la plus grande: çavXw,
Faite
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DBCOl
io bien plus important que pour leurs autres c citoyens. Ils eussent vu avec plaisir qu'une plus grande iniluence fût accordée à la propriété, et que lesénat pût être constitué de telle manière, que les tendances de la chambre basse pussent Être balancées. Chei eux , ils n'avaient rien à craindre.
Dans ces Etats, il y a quelque chose qui ressemble à une religion. Les lois du Massacbussetts , de Vermont, de New-llampshîre et du Conneelieut exigent que chaque ville s'impose pour payer les Irais du culte protestant, laissant à chacun la liberté de choisir la secte à laquelle il destine sa subvention. Dans les autres états , il n'y a pas d'impôts pour le culte , chacun qu'il lui plaitàcet égard, et toute con tribu tion serait regardée comme une violation de la liberté de rience. Mais si le christianisme est un bienfait te monde, s'il aide à diminuer les crimes, s'il lUrage la vertu , comment n'entre-t-il pas dans les devoirs des législateurs de le protéger et de l'c~ tendre?
Le gouvernement, dans les états de la Nouvelle - Angleterre, s'occupe également de l'instruction du peuple. Dans chaque ville du Massacbussetts, on a fondé une école publique entretenue aux Irais des citoyens qui sont taxés à cet effet. Par une charte de Charles H , les limites de celte ancienne colonie s'étendaient jusqu'à la mer Pacifique, et par conséquent renfermaient une partie des états de l'cnsylvauîe et d'Ohio, qui ont payé pour ce territoire une somme de deux cent soixante-dix mille livres sterling, dont l'intérêt a été exclusivement consacré à l'éducation. (■'es intérêts produisent maintenant l>emwou\> ç\ws
■;.. établies pour les besoins du laque citoyen a non-seulement le droit d'envoyer tes enl'ans dans ces écoles, mais encore, comme en Allemagne, la loi le Ibrce à user de ee droit. Il est de principe ici, que chaque homme doit recevoir le degré convenable d'instruction qui peut l'aireun homme utile à l'état. Personne ne peut être considéré comme un être isolé, travaillant pour son propre bien-être et pour sa satisfaction particulière.
Dans les républiques, chacun ayant des droits politiques à exercer, doit recevoir un degré d'instruction qui le mette à même de le faire d'une manière utile à la communauté. Chercher à diminuer les crimes en répandant les lumières, c'est donner aux individus et à la propriété, des garanties bien plus fortes que celles que leur offre la loi ; c'est travailler à l'améliora tiou des peuples, non parle gibet et la prison , mais par l'intelligence ; c'est créer une sorte de responsabilité morale.
Tout le monde, en général, reçoit ici le bienfait de (éducation. Les gens des classes les plus pauvres lisent et écrivent, tluant à l'arithmétique, ils l'apprennent par l'instinct et par l'usage. Sans verges et sans férule, le maître d'école a l'ait des prodiges, ou bien il a rendu ses élèves au moins aussi sa van 9 que lui. Pourrait-on lui eu demander davantage? et si l'on avait celte injustice. Il faudrait commencer par instruire les maîtres eux-mêmes, par leur persuader qu'il y a dans d'autres tètes quelque chose de plus que dans les leurs, ce qui ne serait pas aisé. Un Américain qui a passé par les divers degrés i\ca tv.w4es teobi/v», entre ( /ans la vie . convaincu 5jrfft ■* ta*
113 IMM HOMMES ET LES HŒl'DS
appris et qu'il sait tout. Il ne croit plus pouvoir erre» sur aucun sujet; il tient «es vérités pour le» seules vérités du monde; et, pour l'esprit, le corps, les habitudes , il se regarde comme la plus noble créature sortie des mains de Dieu. Levant la tête avec un air de victoire et de contentement , il jette les yeui audessous de lui , et ne les lève jamais vers ses innombrables degrés qu'il a encore à parcourir.
Cette fatuité se rencontre dans toute l'Amérique, mais plus particulièrement dans les Etats dont nous parlons ; elle est de l'essence de leur caractère. • Béni soit celui qui inventa le sommeil, s'écrie Sanebo l'a lu a. car il couvre tout l'homme comme un vaste manteau, n Jonathan peut en dire autant de sa vanité; il est enveloppé de In ti'tc. dix pieds, et se croit, sous cette armure, invulnérable à la raison comme au ridicule.
Les écoles publiques de !a Nonvelle-Anglelerresont parfaitement calculées pour les besoins elle caractère du peuple. On ne saurait trop louer le plan qui y est suivi et les vues éclairées qui , depuis l'origine de ces colonies, ont porté l'administration à surveiller, avec le plus grand soin, l'éducation populaire. Sans vouloir rien ùler du mérite de ces administrations , je remarquerai que les écoles de paroisse existaient depuis long-temps en Ecosse et en Allemagne, lorsque les Pires Pèlerins lesonl établies dans les l'oréls de l'Amérique. Dans les deux pays, ce sont les mêmes idées qui ont présidé à leur fondation ; il n'existe quelque différence que dans les détails. En Ecosse , les pro- />rii'laiies fournissent aux frais de ces élablissemens ; le traitement du maître elle local destiné à t'enseignel'i'Tit Sun! payéi au mo'jend.'vinc Vaxc s\\ï\e»\Mi«*.
**■ ÉTATJMJKW. 143
Un a sagement pensé que ce genre d' éducation ne devait pas être entièrement gratuit. En Ecosse , il est peu de familles, même des plus pauvres, qui ne su crût humiliée d'envoyer ses eufans à une école de charité, et c'est là un de ces senti mens que le législateur doit loucher avec le plus de précaution. D'un autre côté, lorsque les émolumens du maître dépendent des progrès et de la réputation île ses méthodes , ses efforts sont bien mieux garantis que lorsque son traitement est prélevé sur une allocation fixe. Ces rétributions sont au reste tellement minimes, que les moins aisés peuvent y atteindre sans se gêner, et il est rare que les élèves sortent des écoles écossaises sans avoir appris tout ce qui peut leur être utile dans la position où ils se trouvent placés.
Cependant , lorsque M. Brougham proposa son plan d'édocation nationale, qui consistait à établir, dans tout le royaume, des écoles de paroisse semblables à celles d'Ecosse, un des hommes les plus distingués de i'Dnîon , M. Webster, dans un discours qu'il fit à Plymonth , n'hésita pas à attribuer tout le mérite de ces institutions aux administrateurs île la Nouvelle-Angleterre. J'ai souvent combattu celle erreur; mais, malgré mes efforts, je crois que ce lord chancelle: accusé d'iuj tis lice jusqu'au tombeau.
te caractère des habilans de la Nouvel le- Angleterre a beaucoup de rapports avec celui des Ecossais; même sobriété, même persévérance, même amour de l'ordre et de la religion chei les deux peuples, llaliilanl des pays pauvres , ils sont , les uns et les autres, deve-
e riches par l'industrie et la fru^aAilé. Léon eoïatts m somvnt vers (la tJimats plus hwwWH
rËcossais conserve toujours le souvenir de ses montagnes , et si la fortune lui sourit un jour , la première pensée de retour est pour le village qui l'a vu naître. L'Américain , au contraire, fuit une terre qui n'offre pas assez d'avenir à son activité; il va , dans les régions éloignées , chercher la fortune , et brise sans regret tous les liens qui rattachaient au pays natal.
Qu'on me pardonne d'accorder la préférence à mes concitoyens. Us ont laissé dans le monde entier une haute idée de leur caractère honnête , sobre et laborieux, tandis que Jonathan, industrieux et sobre, est tombé dans le plus grand discrédit sous le rapport de Thonnéteté. Tous les États-Unis retentissent de leurs fraudes et de leur habileté à faire des dupes ; leur religion elle-même cède quand leur intérêt est en jeu. Scrupuleux observateurs du dimanche, le lundi ils volent leurs pratiques ; leur vie est le commentaire de ce texte : quifestinatditescere, non eritinnocens. Leur fourberie est passée en proverbe. Ce n'est pas un peuple aimable ; on trouve chez eux beaucoup à approuver , peu à admirer , rien à aimer. On peut bien les détester, mais non les mépriser. Le mépris ne saurait aller avec ces caractères pleins d'énergie et d'indépendance. C'est un peuple à part, et la nature , en le créant, semble lui avoir donné une double tête et la moitié d'un cœur.
Dans aucun pays , les richesses ne se trouvent aussi
également réparties ; l'abjecte pauvreté n'est presque
nulle part , l'aisance est partout. On rencontre peu de
mendians dans les rues , et encore ceux qu'on y ren-
contre sont-ils des étrangers ou des gens de couleur.
Les neuf dixièmes de ceux qui «e souX aAt«*«fe* V\ûsâ
étaient Irlandais. A Boston , le nombre des nègres est beaucoup plus petit que dans les autres villes. La plupart des domestiques sont blancs $ néanmoins , le préjugé qui existe contre les noirs n'est pas moindre ici que dans les autres États de l'Union.
Malgré tous les maîtres d'école , la pureté du langage est fort rare dans ce pays. Que de barbarismes et de solécismes en circulation ! Je ne parle pas ici de la classe ouvrière, mais des avocats, des négocians, des orateurs choisis par leurs concitoyens pour remplir des fonctions publiques. Souvent un Anglais ne peut plus rien entendre à tous ces mots transformés et défigurés. Le mot does forme ici deux syllabes; where est changé en whare; tkere en thare, etc. Plusieurs significations sont changées ; on n'y comprend plus rien, et si ces licences continuent à envahir la langue , dans un siècle , les Américains et les Anglais ne s'entendront plus.