CHAPITRE VIII
Ayant fixé jusqu'à présent l'attention du lecteur sur les défauts les plus saillans du caractère de la Nouvelle-Angleterre , je dois ajouter qu'on trouve à Boston, un cercle de personnes qui fait exception à la réglé; il se compose des marchands et des avocats les plus estimés , de quelques membres du clergé , ce qui forme un tout parfait. On trouve réunis dans ce cercle, le goût pour la littérature, la franchise dans la manière de voir, l'instruction et peut-être plus de connaissances pratiques et spéculatives que n'en offrira/* toute autre cité mercantile*, \m tagaà» \«v& ^
exprimer ses opinions sans craindre d'être mal compris; il peut échanger librement sa pensée, revenir sur ses impressions trop précipitée» et les soumettre à une expérience plus mûre et à un jugement plus
Tandis que les babitans en général de la Nouvelle' Angleterre se t'ont remarquer par-dessus tous les autres, pour la bigoterie , la politesse de leurs idées, leur dédain pour les usages reçus, il est singulier de voir la première classe de cette société se distinguer par une (bute de qualités contraires. Les étrangers ne rencontreront nulle part plus d'indulgence que dans te cercle dont je parle; leurs opinions erronées y seront combattues avec sévérité, mais elles seronttoujours excusées. Il n'y a pas île réunion où les régies de la politesse soient plus exclusivement observées. Enfin, je me rappelle toujours avecplaisîr mon voyage à Boston ; j'y ai laissé des personnes qui me mettent certainement nu nombre de leurs amis , et maintenant que je suis loin d'eux , rien ne me serait plus agréable que de renouer des rapports d'amitié que j'ai trouvés si doux dans leur pays.
Pour les usages, la société de Boston diffère peu de celle de New-York. Même routine de dîners et de réunions, même genre de luxe. On s'occupe davai lage de littérature ù Boston , ce qui donne plus d'i tendue h la conversation. Un Anglais est toujoui étonné de la rareté des livres en Amérique ; cette k marque n'est pas applicable ici : on trouve facilement les bons ouvrages de tous les pays, et quelquefois même les salons ressemblent à des bibliot\\ec\uea ■ ^** i de lu limite société participent de cevt-c gratf&À
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générale qu'on retrouve partout. Les t vrent plus qu 'ailleurs à des diseussions sérieuses sitr laliltéroture et la religion ; discussions qui ne son! pas à craindre parce qu'elles ne dégénèrent jamais en querelles et qu'elles sont tempérées par une grande tolérance philosophique. Le Bostonien instruit est calme et méditatif. L'intérêt seul peut l'influencer ; il ne se contente pas, comme les autres habitans des Etats-Uni», d'une simple esquisse du sujet; il faut qu'il entre dans tous les détails imaginables, qu'il fasseune distinction entre ce qui est probable et ce qui estvrai, qu'il établisse les limites précises du l'ait; puis il attaque enfin Je coté faible de l'argument de son adversaire avec une grande habileté. 11 est moins exposé que tout autre homme à se laisser tromper par l'assertion générale d'un principe abstrait. Il apporte dans toutes les affaires de la vie commune beaucoup de jugement, et ne perd pas un instant de vue les leçons de l'expérience. En politique , il ne consentira jamais à risquer le bien présent pour courir des avantages incertains.
J'ai vu peu de femmes à Boston , et je ne puis donner qu'une idée imparfaite de leurs avantages; malheureusement il est encore moins d'usage ici qu'à New- York, de les admettre dans les dîners. Mais le seul bal auquel j'assistai, me laissa d'elles une imprestrês- favorable. Ces belles Américaines ont une expression de gravité qui leur sied, parce qu'elle est
: tu relie. Je les crois supérieures à toutes les autres
unes des Etals-Unis pour l'instruction. Elles par-
ivec grâce des ïonvans et de la poésie;
sont bonnes musicienne» j rts»sen\.'ç\w«'M*W
Mil ÉTAIS-lINI*. 119
tuoique les Femmes de New-York les accusent t négligence dans leur toilette, je crois pouvoir affirmer qu'elles ont plus de []oùt que leurs accusatrices, car elles «ut plus de simplicité.
Les bostoniens se plaisent davantage dans leur intérieur que les autres américains. J'en attribue la raison à leur goût pour la lecture , ce qui leur rend le commerce de la société moins nécessaire. Les idées aristocratiques se font remarquer dans les familles anciennes. Leursappartemen» sont ornés des portraits
de leurs ancêtres ,- les sa nce enfin n'y est pas Le peuple marne en rapport avec son bi neur de Ma s sa chu s s et ts président des Etats-U;
!j sont en usage ; la naîss estimée qu'en Angleterre.
in faible pour les titrespeu m sens ordinaire. Le gouverrecoil le titre d' Excellence. Le s ne réclame pas cetbonneur.
Le litre d'honorable s'accorde , dans le nord du pays, aux membres du sénat fédéral. Ils vont plus loin dans la Nouvelle-Angleterre, et défèrent la même distinction à tous leurs représentant. Cet usage n'est reçu dans aucun autre état del'Cnion.
Ce petits traits peignent souvent le caractère d'un peuple plus que toute autre chose. Il n'y a pasdepay» oûlnmoindre distinction soit plus appréciée que dans celui-ci. Les titres militaires se recherchent avec une avidité qui semble bien ridicule à un Anglais. 11 est Ires-ordinaire de voir des geus, soit au tribunal , soit au comptoir, se traiter de majors , de colonels, de généraux; et comme toutes les milices jouissent du privilège d'élire leurs officiers, il arrive souvent que le premier grade est accordé à un homme sans aMCoft mérite militaire. Dans un pays OÙ la poptAiflVon M\.^*M
nombreuse , les candidats distingués sont rares , l'homme de la plus basse extraction eut quelquefoh cevêtu du grade le plus élevé. On croirait que celte circonstance devrait discréditer ce genre d'honneurs, et que, semblable au titre de cl ie va lier eu Angleterre, il serait dédaigné par les personnes comme il faut ; il n'en est pas ainsi. Les généraux , les colonels , les majors fourmillent dans tous les États-Uni,';. Ces titres sont ambitionnés autant par le président et le sénateur, que par le juge et par l'aubergiste, La sympathie pour les Anglais est plus forte à Boston que je lie l'aurais cm. Le peuple semble fier de ses ancêtres, et conserve même quelque respect pour les anciennes institutions. A l'époque de mon voyage, la réforme parlementaire occupait tous les esprits. L'influence de ]a révolution française s'était l'ait sentir avec force en Angleterre, eltout le monde ignorait encore la marche que suivrait le ministère dans une aussi haute question politique. Ce sujet était .l.-iu-l olijet. de discussions continuelles dans les sociétés de Boston. Celte fois j'aurais parié que tous les Américains s'accorderaient sur la manière d'envisager cet événement. Admettant qu'ils formassent des vtcuxpour la prospérité de l'Angleterre et pour la stabili té de la constitution , je pensais qu'ils ne manqueraient pas de signaler les ebangemens à opérer dans une monarchie où il s'est glissé comme partout de nombreux abus. Quant à moi, qui passais en Angleterre pour être tant soil peu radical, je m'attendais, en venant aux Étals-Unis, à être qualifié du litre de Tory , par un peuple dont les idées do libéralisme s'étendaient bien au-delà des miennes. Je me trompais : je me trouvai *.ouV awiv ta&œ&Vi.
, et presque autant à New-York , que je l'étais LDgleterre. Je m'aperçus bientôt que les hommes éclairés dans ces deux villes désapprouvai eut tout changement dans nos insl il niions , comme devant amener les plus tristes catastrophes. A leurs yeux , la chance d'un avantage du moment n'était rien en comparaison du danger imminent. .L'histoire nous apprend, disaient-ils, qu'aucune institution delà terre n'a été plus favorable à la liberté pratique, que celles qui gouvernent aujourd'hui les Anglais. Si vous avex à vous plaindre de quelques abus , ne sont-ils pas compensés par un état de choses tout-â-fait en rapport avec les habitudes du peuple? avantage que les meilleurs calculs ne pourraient peut-être réaliser.» Ce n'est qu'avec le temps, et avec beaucoup de difficulté qu'on réussit à créer des lois convenables à une nation ; l'expérience l'a prouvé. 11 vaut mieux quel'iutelligence d'un peuple devance ses institutions que de hâter sa marche par des essais nouveaux. Dans le premier cas, les luis seront immanquablement modifiées par l'influence de l'opinion publique; dans le second , ou n'est jamais sûr d'atteindre le but qu'on s'était proposé. Nous parlons comme des hommes dont les opinions sont fondées sur I expérience acquise dans un gouvernement aussi populaire qu'il est possible de le concevoir. Vous pouvez nous regarder comme vos omis. Nous ne prétendons pas juger si la réforme est nécessaire, si elle doit avoir lieu; nous espéronsqu'on y arrivera au moins par degrés ; que vos hommes d'éd'accomplir un aussi vaste projet, se pénétrerunl de l'idée que la plus légère innovation en («a. le mille autre». Les engeances d'un çeaç\e *&»-
missent à mesure qu'on cherche à les satisfaire; bientôt il devient insatiable- Quoiqu'on lasse, il faut pourtant s'arrêter, et vous enteudreï la plus grande partie de la population murmurer encore, en dépit des concessions qu'elle aura obtenues. Je ne vois pas le moyen d'éviter les désordres qui vous attendent. Tous n'avez qu'un choiià faire : est-ce aupeuple, estce aux grands que vous livrerez le combat?
J'avoue que je fus surpris de rencontrer de semblables opinions parmi les seuls Américains dont le jugement fût de quelque poids en matière de gouvernement. Comme il entrait dans mon plan d'étudier, autant que possible, l'in (lue nce qu'avait la constitution américaine sur les usages et sur les sentimens du peuple, j'écoutais toujours avec intérêt des discussions politiques qui nie procuraient l'avantage de connaître à fond les pensées d'une société d'hommes tout-à-fait différente de celles que pouvait avoir connuesunEuro-
L'étude de h littérature a fait naître dans Boston le goût des arls. Les maisons riches son ornées de tableaux. On trouve dans l'allumée (bibliothèque ou salon littéraire) , une collection d'antiquités. Les cours publics pour les sciences sont presqu'iocoonus dans les Etals-Unis ; cependant on vient d'en ouvrir ua & Boston pour l'élude de la mécanique. J'assistai à h première séance. Une vaste salle fut bientôt remplie de personnes distinguées, et un mécanicien habile prononça le discours d'ouverture.
Boslon peut se vanter d'avoir donné le jour à pluxieurs artistes remarquables , parmi lesquels on cite M. A/ston qui , sans Être un homme ic ç,éri\c , ça\M\\
: un peintre de grand mérite. On lui reproche cependant de vouloir porter trop loin In perfection dans ses ouvrages. It travaille depuis dix ans à un tableau d'histoire qu'il n'a pas encore achevé; c'est un temps employé en pure perte. Lorsqu'un poète ou un peintre est bien pénétré de son sujet, il doit pouvoir l'exprimer sans effort; mais s'il y consacre des années de soins , s'il le caresse , le mignnrde pendant des siècles , il ne répond que rarement aux espérances brillantes de l'auteur. M. Alston devrait se rappeler que, dans un arbre ou apprécie tout autant la quantité que la qualité des fruits. Si les Raphaël s, les Itubens, les Titien», avaient adopté sa méthode, que de chefs-d'eeuvre perdus pour le monde !
J'eus l'avantage de faire connaissance avec M. Harding, peintre d'un grand génie. Son histoire est trèsoriginale. 11 était simple soldat à l'époque de la dernière guerre avec l'Angleterre, et assista auxdifférens combats qui se livrèrent sur les frontières. Lorsque là paix fut conclue, il changea l'épéc contre la palette, et sans instruction d'aucun genre, atteignit, dans sa nouvelle carrière, nue telleperfectîon,quescs tableaux furent remarqués , et lui méritèrent quelques encouragemens. Mais l'Amérique n'offre guère aux artistes les moyens de briller; je crains que M. Hardi n g, malgré son talent du premier ordre et son enthousiasme pour l'art, ne soit jamais apprécié comme il le mérite. Il fit un voyage en Angleterre, il y a quelques années, et commençait déjà à réussir lorsque, pour son malheur, l'amour de lu patrie le décida à y retourner. Je dis pour son malheur, car il n'aurait cas larAftase faire en Angleterre un nom el une foftOM - ce <ç£\\
LES HOMME 9 ET lïB M CEI! US
a difficile «l'obtenir eu Amérique. La modei de cet homme égale son génie. Il juge toujours de ses propres ouvrages avec la plus grande sévérité , parait plutôt disposé à exagérer des défauts qu'à le* atténuer. Cette manière de voir prouve qu'il est susceptible de s'élever encore plus haut, quoiqu'il ne laisse rien à désirer maintenant, si ce n'est un peu pins de douceur et de fini, mérite qui s'acquiert avec le temps et l'habitude. -
La haute société de Boston me paraît d'un abord plus difficile que celle de New-York; cela lient à son orgueil pour la naissance , à sa prétention au savoir, dont personne cependant in: l'.iil p;irade à l'extérieur' Il est d'usage dans les familles de se réunir tous les dimanches chez un de ses membres, à tour de rôle. Malgré mon titre d'étranger, je fus quelquefois admis à ces agréables soirées. Je témoignai de la surprise en voyant les Bostoniens, qui observent en général strictement le dimanche, consacrer ce jour à leurs plaisir», tout innoceiis qu'ils fussent. On m'appritque la Genèse ■ exprimait en ces termes : « Le soir et le matin forment le premier jourde lasemaine. » C'est pourquoi ils ne l'observent pas comme nous depuis minuit jusqu'à minuit; mais d'un coucher du soleil à l'autre. Aussi les boutiques sont-elles fermées le soir à la brune , et les affaires suspendues jusqu'au lendemain à la même heure. Croyant alors avoir accompli leurs observances religieuses, ils se livrent comme à l'ordinaire aux plaisirs du monde.
Comme j'étais resté près de trois semaines à Boston, je pensai qu'il était ternes de diriger mes pas rer» le êtid. ,7e me décidai à retounwe s^ew-^tvA.
par terre, afin de faire une plus .impie connaissance avec le pays et ses habitans. Je quittai Boston aussitôt après les l'Êtes de Noël , plein de reconnaissance pour toutes les bontés dont on n'avait cessé dénie combler.
J'ai déjà fait la description d'une diligence américaine, celle tin 11 s laquelle je voyageai alors, quoique connue sous le nom de malle-poste, n'avait rien de remarquable ; elle était vieille cl mal construite; le crin îles coussins s 'éfiiit minasse eu bourrelets tellement durs et tellement irréguliers, que le voyageur pouvait se croire assis sur des pierres ; par bonheur la voiture n'était pas foulée, et le chemin me parut beaucoup meilleur que celui de Providence. Il était plus d'une heure lorsque nous arrivâmes sur la grande route ; la journée s'annonçait fort mal, le lemps était sombre, le vent si l'Unit dans les arbres dépouillés de feuilles, les tourbillons qui s'élevaient autour de nous, menaçaient à chaque instant de renverser notre équipage. Toul-â-eoup le» nuages se fondirent eu des torreus de neige qui couvrirent en un instant tout le pays.
Nous couchâmes la première nuit a Worcester, trille de Irois mille âmes. L'itinéraire prétend qu'elle possède une banque, quatre imprimeries, un tribunal et une prison , assertions que je ne veux ni confirmer ni démentir. Je suis loin cependant de parler de Celte ville avec dédain ; les rues sont propres, les villas qui l'entourent sont fort jolies, et le seraient encore davantage si on les avait décorées avec plus dégoût.
Comme la cour du Comte ou toute autre siégeait alors . les hommes de lois et leurs dieus aft\»a\ett\.
1 l'auberge; phm de c/nquaute rempli 5sa\cnV\e «a-
, qui avait tout au plus vingt pieds c ré«. On laissa les voyageurs dans l'obscurité se dép* trer de leur Toiture comme ils purent; personne ne te pri-ienta ponr leur indiquer le chemin, te maître de la maison se contenta de les fixer en ouvrant de grands yeux. J'espérais, eu entrant dans la chambre, que la cheminée, déjà envahie par une société, nous serait olfertc à nous autres pauvres malheureux à moitié gelés. Mois rien n'était moins sûr : a Âmi, ètes-vous venu par la diligence? » demanda uu homme en face de moi. c Je gage que vous étos transi de froid? * Je l'assurai qu'il ne se trompait pas, mais celte réplique ne produisit aucun effet sur la léte dure de mon voisin. Bientôt je m'aperçus que mes camarades de voyage avaient trouvé moyen de s'ouvrir un chemin sans cérémonie, et qu'en adoptant la manœuvre de Rodnay, e'esl-à-dire, de couper la ligne, avaient conquis une assez bonne position. Je n'hésitai pas â suivre leur exemple, et me poussant audacieusement en avant , je parvins à jouir aussi de la vue et de la chaleur d'un bon feu.
Une demi-heure aprûs, le tintement de la cloche nous annonça le souper; je suivis tous les voyageurs dans la salle à manger, où nous trouvâmes un repas copieux. Nous n'avions pas le droit de nous plaindre ; on nous servît des bifstecks ( qui, dans ce pays, sont de la grandeur d'une moitié de journal), un poulet bouilli, ds jambon , une dinde froide, du pain rôti (non pas a l'anglaise, mais cuit dans du benne Tondu), une espèce de bouillie qu'on nomme ici wafftet. Le thé et le café étaient versés par une Clle coiflée en fon/fs tire- bouchon s , q\iou\u cita \iur\a\ àcs. Vouât*
«m iï at». uni».
1BT
d'oreilles; le reste de sa toilette n'était pas très-rcraarquahle, ni même fort propre; elle prenait la liberté Je s'asseoir chaque fois qu'elle n'était pas occupée. Rico n'était plus extraordinaire que sa gravité et la froide indifférence avec laquelle elle remplissait ■es fonctions; cependant la physionomie de cette Hébé américaine eût été agréable si le sourire s'; était glissé quelquefois. Après le souper, je revins dans le salon, et je m'amusai à faire mes observations. La confusion de la tour de Babel n'était gnère plus grande : il fallait distinguer l'avocat du client, et la tàcbe n'était pas facile; même subtilité, même rudesse dans la manière d'exprimer leurs pensées, même égoïsme peint sur toutes les physionomies. Enfin l'ensemble de cette réunion était peu séduisant. Les uns avaient quitté leurs souliers, les autres leurs cravates, et comparés aux gens de la même classe , en Angleterre , on pourrait dire qu'ils étaient loin d'être propres. Comme il est toujours désagréable de se trouver avec des hommes pour lesquels toute sympathie est impossible , je renonçai promptement à mon projet d'observation, et je me retirai dans ma chambre , après avoir lu et médité la gazette de Worcester.
Il est d'usage, en pareille circonstance, en Angleterre, de sonner la servante. En Amérique, il n'y a ni sonnette ni servante; il faut donc se résoudre n descendre au comptoir pour solliciter la faveur d'une lumière, iàveur qu'on obtient à la longue, mais non sans peine. Vous explorez ensuite votre chemin comme voot pouvez, jusqu'à votre cliainbre, avec à peu près antant de chances de succès que pouvait en. avoir V avr-j t recherches du passage Nord-Ouest. Nw»
158 LES IlOMttES ET LU KŒI
avez, il est vrai , le n° 63 , mais vous ignorez t< ment de quel cûté de la maison il se trouve. Supposez enfin que vous soyez plu s heureux dans votre expédition que le capitaine Parry. Si vous êtes Anglais et trop jeune pour avoir servi sous Wellington, on vous donnera sans doute, le titre de voyageur de distinction (mighty particular) . Vous serez favorisé de deux oreillers , d'un las de couvertures , qu'on apprécie fort quand le thermomètre marque cinquante degré» de froid. Il est cependant rare de trouver tant deluxe dans la crêcke sans rideaux, où vous êtes destiné à passer la unit. Si vous cédez à votre premier mouvement, et que vous descendiez pour exposer vos besoins a. l'aubergiste , vous ne tardez pas à vous apercevoir de toute l'inutilité dévot redemande. Cet homme a bien autre chose à faire que d'écouter les ca|
d'un étra
priées ays se
Quand par malheur une auberge de ce pays trouve remplie d'Américains, ce qui arrive souvent, la chance du gros lot à la loterie est aussi probable que celle d'un bon lit. Haïs si on y rencontre des nègres , ou , ce qui est encore mieux , des Irlandais pour domestiques ; on peut avoir quelqu'espoir de com/ort. La pièce adroitement glissée tait ordinairement l'affaire, et le soir en vous couchant vous trouvez que votre tête à obtenu au moins six pouces d'élévation, et que le poids des couvertures est considérablement augmenté.
Ce lut à Worceater que je me procurai cet utile
renseignement. Privé de tous les objets dont je viens
de parier, je députai mon domestique auprès de l'au-
bergiate avec mon humble requilu , mais rien ne put
émouvoir le cœur dur de Boni/ace. Wgenw& ÏA\e «ah
moins inexorable , ma
? put résister à L'éloquc
; procura , en moin
tire- bouchon a ne fut p.i nègre qui se trouvait là d"un quart de dollar, el cinq minutes, les objets tant dés
Le lendemain, après un bon déjeûner, je me sentis la force d'affronter de nouveau les périls et les désagrémens de la diligence. M. Harding, dont j'ai déjà parlé, qui allait rejoindre sa famille à Spriogfield, faisait heureusement le voyage avec moi; nous n'avions pour tout compagnon qu'une jeune fille, tenant sur ses genoux un énorme carton , M. Harding la connaissait et me présenta à elle. 11 y avait quelque chose d'intéressant dans celte jeune personne et son carton. Quoi qu'as si se eu lace de moi, je ne pouvais distinguer que son front, quelques boucles de cheveux noirs et [et plus beaux yeux du monde, qui, semblables au soleil qui dore l'horizon , jetaient des feux éclatans pardessus le fameux carton.
La neige avait tombé pendant toute la nuit, et la secousse de la voiture n'était rien moins, qu'agréable; mais lorsque le temps et les chemins faisaient sentir leur influence sur mon humeur, je n'avais qu'à porter ma vue sur ces brillantes planètes que j'avais en face de moi , pour retrouver toute ma sérénité. Chaque fois qu'on laissait échapper un mot plaisant, on Usait sur la physionomie de cette jeune iille l'expression de l'enjouement, quoique ses lèvres n'articulassent jamais une parole de gaîté. Elle voyagea avec Dons pendant près de cinq heures. Je commençais à la regarder comme un de ces êtres fantastiques, tels qu'on les dépeint quelquefois dans les romans, (»«Mw
1G0 LE» HOMMES El LES
Enfin elle nous quitta : je me rappelle m'être d tourné au moment où son carton changeait de position , dans la crainte que la vue de toute sa personne ne détruisît les rêves de mon imagination ; elle partit donc sans que je la visse, mais ses yeux laissèrent dans ma mémoire nu Ion .g souvenir.
Harding me raconta ensuite son histoire : elle appartenait aune famille comme il faut; sur le point de se marier, du consentement de ses parens, à un jeune homme qiiï venait de l'abandonner pour épouser une femme plus riche, elle se rendait à Norlhampton, chex sa tante , dans l'espoir de se distraire de ses chagrins; je ne doutai pas du résultat, car ses yeux étaient trop rians et trop brillans pour prêter long-temps leur éclat à une fille au désespoir.
Nous nous arrêtâmes pour dîner , à une assez bonne auberge, et continuâmes notre voyage. Il ne neigeait plus, le soleil brillait, mais je ne me souviens pas d'avoir jamais' senti un froid plus dur. Nous n'arrivâmes que lard à Sprîngfield , où j'étais décidé à faire une balte d'un jour. L'auberge était commode, et je réussis â obtenir un appartement séparé. Le jour suivant je fis une excursion dans lo s il! •;;'■ ; je n'en avais pas encore vu d'aussi gai. De tous cotés s'élèvent des maisons de campagne, bâties eu bois cl peintes en blanc, avec des persiennes vertes, des portiques de l'ordre corinthien ou ionique, dont les colonnes sont hors de toutes proportions. Il me semble que les colonnes massives ou non sont très-mal placées dans un édifice de bois. Quand on emploie des matériaux aussi fragiles, on ne devrait songer qu'à la grâce ; mais les arciiitecles de l'autre monde semMewl w*çr\*et ctnwnv
acx ir*T S -™.s. 161
naissance» lie» anciens, généralement respectées par tous les autres peuples du monde. Ils e leurs frêles constructions des ornemens de t goût, et ce qu'ils appellent colonnade splendîde n'est souvent qu'une misérable chaumière.
Les habitation s sont, pour la plupart, ibrt commodes. Leur principal défaut consiste dans le peu de solidité, et dan» cette bigarrure de couleurs diverses qui éclatent île toutes parts. Il est évident que les maisons ne sont calculées que pour durer quinze on vingt ans, ce qui rend plus ridicule encore cette profusion de décorations théâtrales dont les Américains sont tous si prodigues.
Le pays est encore trop neuf pour le paysagiste. La variété qu'offrent les bois et les rivières sont assurément dignes du pinceau de l'artiste ; mais la fraîcheur et la régularité des maisons ne sont jamais d'un effet pittoresque. Si les batimens avaient été construit» avec des matériaux solides, le temps, ce grand maître, aurait adouci peu à peu la rudesse des lignes, et pour ainsi dire effacé le contraste des ouvrages de l'homme avec ceux de la nature. Chaque génération bâtit pour elle, et notre faible machine est peut-être plu* durable encore que les édifices élevés pour son bien-être.
Quoiqu'il eu soit , on ne doit pas juger de» avantage* d'un pays sur les impression-, plus ou moins favorables qu'ils produisent à l'imagination ou au goût du voyageur. Si l'abondance est dans la chaumière, peu importe la physionomie sur la toile du peintre. J'ai parcouru dillerens pays , je n'ai remarque daoa »«.i» plus d'aisance etiiebonheur apparent (\ue dMv»\a
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population» s'accrurent, et l'amour du gain les oblig Je se réunir. Bientôt les villes et les villages se trouvèrent peuplés d'hommes habitués à vivre seuls, se suffisant â eux-mêmes, et no s'associant que pour les affaires d'intérêt. Tels étaient alors les hommes de la Ko uv elle- Angle! erre , tels ils sont encore aujourd'hui aux yeui de tout observateur impartial.
Je me sens, je l'avoue, très-disposé à mV: tendre sur le caractère de ce peuple. Ce mélange de grandeur et de bassesse me semble si bizarre, que je crains toujours de n'avoir pas bien exprimé la sensation qu'il doit inspirer. Comme pbilantrope je voudrais que les Américains lussent moins avides cl se contentassent de ce qu'ils possèdent ; qu'ils voulussent remplacer leur variilé mal entendue et leur esprit rusé , par plus de loyauté et de sentimens généreux.
Springficld renferme un des plus grands arsenaux, elles premières niamifacluresd'arraesdes États-Unis. Je les visitai accompagné d'un officier d'artillerie. Tout me parut bien dirigé : douze ou treize mille mousquets s'y fabriquent tous les ans. Mon conducteur, homme fort instruit, revenait d'Europe où il avait été envoyé pour acquérir des connaissances sur le perfectionnement de l'artillerie.
Les officiers , dans les Etats-Unis , sont mieux payés qu'en Angleterre, lin capitaine reçoit quatre cents livres sterliog par an, cent de plusqu'on n'en accorde à un lieu tenant- colon cl dans notre pays; mais le service en Amérique est bien différent; c'est une privalion continuelle. Personne ne peut entrer dans l'arr son plaisirou pour jouir du brillant aiaftVsçp ■ JVpau/etie ou l'habit brodé. Le* ttouçe»
sont dispersées dans des forts et des garnisons éloignées situées au milieu de pays malsains. Les principaux camps sont établis sur les frontières des sauvages du Canada et sur les bords du Mississipi. Je crois <jue le genre de vie que mènent les officiers américains , serait fort peu du goût des gardes et des troupes de Sa Majesté Britannique. Je fus surpris d'apprendre que les troupes ne se montaient qu'à sii mille les dans tous les États-Unis, sur lesquels on compte mille déserteurs par an. EnAngleterre la proportion est environ d'un déserteur sur cent hommes.
Le jonr suivant la neige était si épaisse, qu'il était impossible aux voitures de circuler. Malgré les quinze degrés de froid au-dessous de zéro, je pris un traîneau pour Hartford , où nous arrivâmes sains et saufs après unvoyage de cinq heures. Hartford, petite ville située sur la rivière de Connecticut, me parut trèsvivante. Ce fut dans ses murs que siégea celte fameuse assemblée qui faillît dissoudre l'Union, à l'époque de la dernière guerre avec la Grande-Bretagne.
Je couchai à Hartford : l'auberge était sale, mais ce désagrément fut largement compensé par laprésence d'un domestique irlandais pour qui rien n'était impossible; il s'activa pour moi avec une ardeur dont je trouvai facilement moyen de le récompenser. La voiture pour New-Haven ne partant que tard le lendemain, il me restait une journée entière, que je ne savais comment employer; je flânai dans la ville, je vis le collège , l'édifice nouveau de la bourse , l'église , une /tension, je lançai un coup d'œil dans les boutiques, et je revins convaincu (pittatlïord était bien l'endroit le pJiis insignifiant qu'on \iùx \rooNW «m
■ ÉTiTs-irma.
toute la surface du globe. Je ne ferai pas mal cependant de raconter une anecdote qui se passa sous mes yeux , et qui achèvera de peindre le caractère du peuple de la Nouvelle- Angleterre.
Je revenais de ma promenade; j'étais assis près du poêle dans le salon commun, bâillant sur une gazette américaine, lorsqu'une femme entra, suivie d'une petite fille de dix ans; elle grelottait de froid, car elle descendait de diligence ; sa tournure et ses manières annonçaient une femme de la classe moyenne. Elle demanda de suite à quelle heure le bateau à vapeur partait pour New- York. Sa figure se décomposa en apprenant qu'il ne serait expédié que le lendemain de New-Haven (à trente milles de Hartford), à cause des glaçons de la rivière. Elle s'avança vers l'aubergiste, lui raconta que n'ayant pas prévu cet accident, elle n'avait pas assez d'argent pour suffire aux dépenses qu'entraîneraient un jour de plus à l'hôtel et un voyage plus long.
L'aubergiste haussa les épaules et tourna les talon*; l'Irlandais lui lança un regard ironique; un vieux monsieur, occupé comme moi à lire la gazette , leva un instant les yeux, déposa un crachat sur le lapis et continua sa lecture. La femme, malgré l'indifférence de ses auditeurs, continua ses doléances; elle nous dit qu'elle avait laissé son mari à Boston, pour aller voir son frère à New- York, nous expliqua de mille manières la cause de son malheur , et finissait toujours en assurant { ce dont tout le inonde était bien persuadé ) qu'elle se trouvait dans le plus grand
«w/Jaisiun, ou plutôt tat'iftïié. vV. c
nelles répétitions , je voulus y mettre fin en lui offrant l'argent qui lui était nécessaire. Sans être positivement ref'usé,jenefus pas très-positivement accueilli; elle fixa les yeux sur moi sans m'adresser un mot de remercîment , et recommença les détails de son aventure. Je sortis de la chambre : quelques minutes après, le traîneau de New-IIav en s'arrêta devant la porte. J'avais déjà oublié la voyageuse et ses afflictions, lorsque je la vis près de moi. « Vous m'avez offert de l'argent, me dit-elle, sans la moindre expression de politesse. Je l'accepte. — Je lui demandai combien elle désirait. — Seize dollars , ■> réponditelle. Je donnai ordre à mon domestique de les lui remettre , et comme il était Ecossais , et par conséquent méfiant, il demanda à cette femme son adresse à New-York; elle la donna promettant de payer sa dette le lendemain à l'hôtel Bunker- Plusieurs semaines s'écoulèrent après mon arrivée à New- York, sans que j'entendisse parler des dollars ou de ma compagne de voyage; curieux de savoir si j'avais été trompé , j'envoyai mon domestique réclamer la somme ; il me la. rapporta. Il me dit qu'ayant reproché à cette femme sou peu d'exactitude , elle avait répondu froidement , sans donner aucun signe de reconnaissance , qu'elle ne pouvait pas se donner la peine d'envoyer cet argent , et que c'était à moi de le faire prendre. Je dois ajouter que cette femme demeurait chez son frère, qui tenait une boutique dans une des plus belles mes de New- York , et paraissait fort a son aise.
Celle femme n'était donc T>ai wnc »ien.Uvr\i\e , mis lotit simplement «ne tus.»™»™* *'
e du terne , une Yankee. L'idée de payer était pour elle un tourment, comme pour la plupart du ses compatriotes. Elle pensait qu'un homme assez imprudent pour prêter à un étranger, pourrait oublier de se faire rembourser ; le domestique pouvait avoir perdu son adresse; enfin , i! valait mïeui courir la chance de garder l'argent le pi ua long-temps possible , que de le rendre sans réclamation. Ce calcul peut être fin ; mais est-il délicat ?
11 faisait déjà nuit long-temps avant que nous ^arrivassions à Kcw-Haven , le reste du voyage se fit dans l'obscurité ; l'auberge était pleiue j le maître de la maison m'annonça clairement qu'il n'avait pas de lit à me donner. Je demandai un sopha et une couverture sans plus de succès, puis il m'accorda plus qu'il n'avait promis, car il me lit conduire dans une espèce de niche, dont on avait, je crois , chassé le nègre pour m'y loger. L'odeur du lit me fit frémir; les draps étaient sales et le couvre-pied ressemblait à la vieille couverture d'un cheval. Tout l'ameublement se composait d'une labié et d'une chaise de bois j pat de glace , pas de cuvette, pas de serviettes; on me promit tous ces objets pour le lendemain , mais je ne pus les obtenir malgré mes plus vives instances. La chaleur du salon n'était pas supportable, la température de ma chambre à coucher était tout l'opposé. Enveloppé de mon manteau , je me décidai à me jeter sur ce lit dégoûtant pour y chercher quelque repos.
Mars le froid cl les mauvaises odeurs ncsovA^iit
■ nbfcs au sommeil. Se me levai an\>0«V à* 4«M.i !» regagna l e salon qui était désert , «î 1 ! î*
•ai le reste de la nuit sur une chaise auprès du fétu Le paquebot devait partir à cinq heures ; à quatre heures et demie plusieurs voitures vinrent prendre les passagers pour les conduire au quai. Je n ai rien vu de New-Haven ; le souvenir que cette ville m'a laissé est peu agréable, et je m'en éloignai pour toujours avec une grande satisfaction.
La nuit se termina mieux qu'elle n'avait commencé ; je me procurai un lit sur le paquebot , et je fus tiré de mon doux assoupissement par l'arrivée du déjeuner; le bruit des couteaux et des assiettes se fit entendre au même instant. Je savais par expérience qu'il n'y avait pas de temps à perdre : une minute me suffit pour trouver une place à la table , où je contribuai, comme les autres, à faire disparaître les mets. Le petit bol et la serviette ne furent pas oubliés après le déjeuner. Je montai ensuite sur le pont où les cigares et la belle vue du district de Long-Island effacèrent bientôt les traces de ma mauvaise humeur.
Le voyage fut agréable et heureux; le temps beau , quoique froid, et je me retrouvai à New-York avant la fin du jour.