CHAPITRE X
Ls 8 janvier , je pris encore congé de New-York , et je n'embarquai sur un paquebot du Nouveau-Bruns* wick, pour me rendre à Philadelphie. Notre course «'étendait le long de la rivière de Raritan , dont les sites n'offrent rien d'intéressant. La journée étant triste et orageuse, le voyage ne fut pas très-gai. Quatre heures suffirent pour nous transporter à Brunswick, où nous trouvâmes neuf diligences prêtes à recevoir les passagers. Nous montâmes dans une pour traverser le pays entre le Raritan et la Delaware , qui forme une partie de l'état de New- Jersey, ï*n> a\>^*rence, rien n'était plus facile à réaliser que ce NO^a^e,
Vingt-sept milles de distance seulement à parcourir, une route tellement fréquentée, que les voyageurs pouvaient compter sur tous les agrémens possibles, mais notre attente fut bien trompée. Nous changeâmes deux fois de voiture, il fallut deux fois décharger et recharger les bagages. Les chemins étaient détestables , les secousses pires que celles dont j'ai parlé dans mon voyage de Boston , la voiture embourbée jusqu'à l'essieu pendant la moitié du chemin ; les voyageurs obligés de descendre pour aider le cocher dans son embarras $ car , sans leur secours , nous courions grand risque de rester dans la boue jusqu'au jour du jugement. Lorsque je demandai pourquoi on négligeait d'entretenir une route aussi importante, on me répondit qu'on avait l'intention d'y construire plus tard un chemin de fer, et que ce serait une folie de faire maintenant des dépenses pour le réparer. Tel est ce peuple intelligent : il préfère à la commodité du moment , une spéculation qui n'aura peut-être jamais lieu.
Les sites que je remarquai sur mon chemin me parurent sans beauté. Le pays est aride; on voyait qu'il avait été autrefois soumis à la culture , mais que la charrue ne l'avait pas sillonné depuis long-temps. Aussi les bois avaient reconquis leurs domaines. Le temps ajoutait à la monotonie du paysage ; quoique la voiture avançât avec la vélocité d'une tortue, nous n'arrivâmes à Bristol qu'à la nuit. Nous reprîmes ici un paquebot, et tous nos maux cessèrent. La distance fut abrégée par un bon dîner, et les cloches sonnaient dix heures , comme nous débarquions sur le quai de Philadelphie.
te fi» conduire aussitôt à l'hôtel de Hcad, qu'on indiqué comme un des meilleurs de l'Union, et n'ayant pu m'y procurer qu'une horrible petite chambre, éclairée par quelques carreaux de vitres à huit ou dix pieds de hauteur, je me transportai le lendemain à l'hôtel des Etats-Unis, où je me trouvai à merveille. J'envoyai mes lettres d'introduction, et j'acquis de nouvelles preuves- de la bonté des Américains à mon égard.
Philadelphie s'élève sur un isthme qui a deux milles de largeur, entre la Delaware et le Schuylkill. Ces deux rivières sont navigables pour les vaisseaux de toule dimension, mais, en hiver, la rigueur du climat interrompt toute communication avec la mer. Comme ville commerçante, lout l'avantage est du côté de New- York. On ne peut naviguer sur la Delaware que pendant l'espace de trente milles a "dessus de la ville, et le Schuylkill est tellement rempli de hancs de sable, les courans y sont si nombreux, qu'il n'est praticable que pour les barques. Pour remédier à cet inconvénient, on a construit plusieurs canaux. D'autres sont commencés, et contribueront plus tard à augmenter la richesse de l'état.
Vue de la rivière, Philadelphie n'offre rien qui puisse fixer l'attention. Au milieu de celte monotonie, combien l'œil aimerait à rencontrer quelques pyramides, ces monstres de l'architecture!
L'intérieur offre plus d'agrémens. Les rues sont plutôt jolies que belles. Mais on remarque partout une telle apparence de comforl, que lé voyageur est d'abord ravi de M paradis des quakers. \\ sa\.Vfc«4a. t cou/eur de rose; à mesure tyi'A aiatvt« ,"*-
loue la propreté et la
chaque rue qu'il traverse semble In copie exacte de celle qu'il a laissée derrière lui; enfin, avant d'avoir traversé la moitié delà ville, l'ennui le saisit et le poursuit en longs bàillemens.
Philadelphie est une médiocrité personnifiée en briques et en mortier. C'est une ville bâtie â l'aide du compas et de la règle; on dirait une espèce de problème habitable , une violation mathématique des droits de rexcoiitrieiié iudmdueDe, un despotisme sévère d'angles droits et de parallélogrammes. On peut donner à Philadelphie le litre pompeux de cornfortable. Vous n'y voyez pasdecesrues étroites et Baies qui servent de rei'ugeaux pauvres couverts de haillon», et qui forment un si grand contraste avec la splendeur des places et des croissant. La Hollande même n'offre pas de villes plus propres. Le marbre des escaliers, la recherche des balcons, corrigent la vue désagréable des briques rouges dont les maisons sont bâties.
Les édifices publics, â Philadelphie, sont supérieurs à tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent en Amérique. J'ai remarqué plusieurs belles églises. Le portique de marbre (d'ordre dorique) de la banque , lait espérer quelque amélioration dans le goût. J'avoue cependant que je n'ose pas trop l'espérer, puisque des personnes instruites se montrent incapables d'apprécier le mérite de l'édiiice ou de l'architecte à sa juste valeur, et le couvrent de ridicule en disant que cette banque est le plus beau monument qu'on puisse voir dans le monde en lier. Peut-on en vouloir à l'homme qui voyage •h n s les tfals-Uuis , de laisser quelquefois échapper
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*l'X ETATS-UNIS. 201
La banque Je PcBsylïanie est encore un de ces balimens qu'il est convenu d'admirer. La façade représente des marches soutenues par un portique ionique de six colonnes, avec un entablement et un fronton. La maison de banque de M. Girard (le Courts des Etats-Unis) est aussi en réputation. Toute la laçade est en marbre comme les deux autres, mais les défauts de goût y sont encore plus saillans. La prétention se t'ait remarquer dans deux autres édifices bâtis dans le style gothique et qui sont vraiment de mauvais goût. On voit encore l'hôtel -de- vil le , où fut proclamée l'indépendance de l'Amérique. 11 est construit en briques. H consiste en une façade avec deux ailes, sans ornement. Cette simplicité est convenable et imposante. Au-dessous est une coupole avec une horloge éclairée la nuit par le gaz.
Cependant les Pbîladelphîenf sont plus fiers de leurs jets d'eau que de leur tiôtel-de-ville. Les voyageurs sont obsédés de leur admiration à cet égard. On me demandait vingt fois par jour si j'avais vu les eaux. Sur ma réponse négative, on me disait qu'il fallait absolument les voir; que rien n'était comparable à cela dans l'univers; qu'un Anglais, jaloui de la supériorité des Américains dans te genre d'embellissement , pourrait seul négligea l'occasion d'admirer ce mécanisme merveilleux.
Personne ne peut rendre compte de la bizarrerie du caractère humain. Fatigué de ces louanges éternelles, je résolus de ne pas visiter ces prétendues merveilles; et je persistai dans ma résolution avec une ténacité digue d'une meilleure cause. Se nft \nx\* donc rien dire des jet» d'eau de Vhiladci^Vu
J'eus l'honneur d'Aire présenté à In rentrée Je l,i société philosophique d'Amérique. Une centaine île membres s'assirent devant un souper excellent, où le bon via et le punch ne furent pas épargnés. Le présideut(M. du l'oneeau ) prononça un discours intéressant sur les propres de la société; elle avait élé instituée par Franklin et plusieurs de ses amis; ils Se réunissaient dans une taverne obscure ; le pain et le fromage faisaient alors tout le souper, et leur raisou se noyait dans un baril de porter. La société se compose aujourd'hui des hommes les plus instruits de l'Amérique.
Le lendemain je passai quelques heures fort agréables dans une de ces assemblées qu'on appelle If'istav, du nom de leur fondateur. Leur influence doit être très- favorable à la société en général. Le but de ces réunions est de rassembler des hommes de toutes les classes et de tous les genres de talent, afin qu'ils puissent s'éclairer riiNlHilIrrin.iil. C'est aussi le moyen de prévenir le rétrécissement des idées, et d'empêcher que l'estime qu'on a de son propre mérite soit poussée trop loin , ce qui arrive toujours lorsqu'on se e étude, sans communiquer
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le sur la ïit- 3 les philosophes autres hommes , la soirée ue se termine jamais sans un solide repas. C'est d'ailleurs un adoucissement à l'acrimonie des débats. J. 'homme qui se délecte dans un mets reoherefcë m peut s'exprimer en termes ûë&aoïisàAw, «v\« ton.-
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tcudans doivent facilement oublier leurs querelles ■ Lins la commune joie.
J'ai rencontré dan* ces soirées Jes hommes d'une classe inférieure; il suffit qu'un mécanicien se soit fait remarquer dans quelque lu-anche Je la science pour y être admis. Cet usage est fort bien imaginé: par ce moyen , un homme modeste, m ni s qui a du talent, peut se faire connaître. On lui indique ses défauts, on encourage son zèle, et on épure son goût. Ce» différentes classes de la. société sont liées l'une à l'autre par celte mutuelle sympathie qui doit exister entre tous les hommes. Pendant mon séjour à Philadelphie, j'ai assisté plusieurs fois à ces réunions de ft'iitar, et j'ai toujours été frappé du bien qui devait cd résulter.
La plupart des grandes villes en Amérique se distinguent par un caractère qui leur est propre; par une espèce d'idiotisme civique qui n'échappe même pas à l'observateur le moins habile. On ne peut se tromper sur celui de Philadelphie. Tout y est quaker. L'influence du quiélisme se rellèle sur tous les objets. La haute société y est plus réservée que dans les autres villes de P Union, je dirai même q Philadelpbiens sont exempts de l'insupportable péché de curiosité. Ici, les voyageurs sont heureusement dispensés d'exprimer leurs opinions, et de raconter toutes les circonstances de leur vie passée.
Philadelphie est par excellence une ville de médiocrité; son caraelére est républicain; mais non démocratique. Les opinions se lisent jusque dans l'aspect des rues. Un démagogue serait fort mal reçu car peuple, qui témoigne nu gvanA rc^ecx ^owcXe» w}\-