SINGES MIOCÈNES
PLIOPITHÈQUE.
Les terrains miocènes de divers pays ont livré d’assez nombreux débris de Singes dont les affinités avec les formes
actuelles sont des plus nettes.
Le Pliopithecus antiquus (fig. 46), découvert en 1837 à Sansan
par Edouard Lartet (voir le chap, I) et retrouvé depuis
dans certains gisements contemporains de plusieurs contrées de l’Europe, était voisin des Gibbons (1) et nous venons de voir que Schlosser le regarde comme un descendant direct du Propliopithe eus égyptien,
L’ Oreopithecus Bamholii, du Monte Bamboli, en Toscane, décrit d’abord par Gervais (2), puis par Ristori et par Schwalbe, rappellerait à la fois les Cynocéphales, les Guenons et les Singes anthropoïdes (fig. 47).
DRYOPITHÈQUE.
Fig. 46. — Mâchoire inférieure de Pliopithecus antiquus , du Miocène de Sansan, vue de profil et en dessus. Grandeur naturelle.
z, incisives; c, canine; 3o, 4p, prémolaires; la , 2a, 3a , arrière-molaires (D’après A. Gaudry). — Galerie de Paléontologie du Muséum,
Un horizon géologique du Sud de la France, très voisin de celui de Sansan, la mollasse de Saint-Gaudens, a livré divers débris d’un grand
(1) Lartet (E.), Comptes rendus de l’Académie des Sciences, 16 janvier et 17 avril 1837,
(2) Gervais (P.)s Zoologie et Paléontologie générales, 2e série, 1876, p, 9,
Singe. Une mandibule fut d’abord décrite en 1856 par Edouard Lartet sous le nom de Dryopithecus Font an i (1). Cette trouvaille fit grand bruit, car Edouard Lartet et Albert Gaudry proclamèrent que le Dryopithèque était plus voisin de l’Homme que tous les autres Singes connus (2). En 1890, la découverte d’une mandibule plus complète et mieux conservée (fig. 48) permit à Gaudry (3) de montrer au contraire l’infériorité de ce Singe fossile par rapport
aux grands Anthropoïdes actuels. Des débris encore moins importants, réduits le plus souvent à des dents isolées, ont été trouvés dans d’autres pays de l’Europe, L 'Anthropodns du « bonherz » de la Souabe, étudié par Schlosser, le Gryphopithecns de Hongrie, décrit par Abel, et qui ne sont connus que par de minimes fragments, paraissent aussi devoir être rapportés, soit à Dryopithecus , soit à des formes bien voisines.
Le Miocène supérieur d’Eppelsheim a livré un fémur dénommé Pliohylohates ( = Paidopithex) et qui aurait appartenu à un Singe considéré par les uns comme voisin des Gibbons et par d’autres comme un Dryopithèque.
Les fouilles de Gaudry à Pikermi (Grèce), de 1853 à 1860, lui procurèrent les restes de vingt-cinq individus de Mesopithecus Pente lici et lui permirent de reconstituer le premier squelette connu
Idg. 47. — Mandibule d Oreopithecus bambolii , du Miocène de la Toscane, vue de profil et en dessus, Grandeur naturelle.
U incisives; 3p , 4p, prémolaires; la, 2a, 3a,
arrière-molaires. (Daprès A. Gaudry )
(1) Lartet (E.), Note sur un grand Singe fossile qui se rattache ait groupe des Singes supérieurs ( Comptes rendus de VAcad. des Sciences. XL1II, 28 juillet 1856).
(2) Gaudry (A.), Les enchaînements du monde animal. Mammifères tertiaires, Paris, 1878, p. 236.
(3) Gaudry (A.), Le Dryopithèque ( Mèm . de la Soc. géolog. de France, Paléontologie n° 1. Paris. 1890).
d un Singe fossile (fig. 49). L’illustre paléontologiste put déterminer les affinités du Mésopithèque et démontrer qu’il réalisait une
forme leiiant deux types actuels ; qu’il était Macaque par ses membres et Semnopithèque par ses dents (1).
SINGES FOSSILES Les « Siwalik Hills », chaînes de col-
DES SIWALIK. lines ou de montagnes qui courent, dans
l’Inde septentrionale, au pied de l’Himalaya, sont bien connues des paléontologistes par les riches faunes de Vertébrés fossiles que renferment leurs couches, dont l’àge va du Miocène moyen au Pliocène supérieur. Ces faunes comprennent plusieurs espèces de Singes étudiées par deux paléontologistes anglais,
Lydekker et Pilgrim (2).
Les unes sont des Cynomorphes : deux Semnopithèques, deux Papions, un Macaque et un Cercopithèque.
Les autres, plus intéressantes pour nous, appartiennent à plusieurs genres d’Anthropomorphes ayant tous vécu vers la fin des temps miocènes.
C’est d’abord le genre européen Dryopithecus , retrouvé par Pilgrim aux Siwalikoùil est représenté par trois espèces, dont une géante (D. giganteus). Si, à ces trois espèces, on ajoute les formes européennes, le genre Dryopithèque nous apparaît comme réunissant un groupe de Singes anthropomorphes aux variations multiples et constituant une branche spéciale aujourd’hui flétrie. Certains de ses rameaux paraissent avoir été assez étroitement apparentés aux Chimpanzés et aux Gorilles actuels, avec cependant des traits un peu plus primitifs. D’autres
Fig. 48. — Mâchoire inferieure du Dryo pühscus Fontani de Saint-Gaudens. 3/4 de la grandeur naturelle. — Galerie de Paléontologie du Muséum.
(1) Gaudry (A.), Animaux fossiles et géologie de l’Attique, Paris, 1862.
(2) Lydekker (R.), Indian tertiary and post-tertiary Vertebrata ( Palœontologta indica , série X, vol. IV, 1886). — Pilgrim (G. E.), New Siwalik Primates... (Records Geologiccil Survey of India, XLV, 1915).
auraient voisine, au moins par les caractères de leur dentition, avec la souche humaine, comme 1 avaient d’abord cru Lartet et Gaudry, Une opinion analogue a été exprimée dans ces dernières années par Gregory en Amérique et par Sera en Italie (1). Dryopi thecus serait donc une forme ancestrale et synthétique,
C’est ensuite le genre Palœosimia , qu’on peut considérer comme un ascendant direct ou un proche collatéral des Simia ou Orangs. Puis le genre Palœopithecus , rapproché d’abord desChimpanzéspar
pjg 49 __ Squelette du Mesopühecas Penlelici, du Miocène, supérieur de Pikerm (Grèce). 1/6 environ de la grandeur naturelle, (D après A, Gaudry.)
Lydekker, mais qui aurait des attaches avec Dryopithecus et serait, d’après Gregory, en relations étroites avec les Gorilles, STVAPïTHÈQUE C’est enfin le curieux genre Sivapithe -
eus , récemment découvert et décrit par Pilgrim, qui n’a pas hésité à ranger ce nouveau Primate fossile parmi les Hominiens. Il n’est connu que par quelques dents isolées et deux fragments de mandibules, au moyen desquels Pilgrim a tenté la restauration de la mâchoire inférieure (fig. 50 à 52). La forme générale de celle-ci se rapprocherait beaucoup plus de la disposition humaine que toute autre mâchoire de Singe anthropoïde vivant ou fossile. Il y a une canine devrai Singe anthropoïde, mais les arrière-molaires ont un aspect général plus humain que celles de tous les Singes connus.
(1) Gregory (W. K.), Studies on évolution of the Primates [Bull, of the American Muséum..., XXXV, 1916). The origin and évolution of the human dentition, 1921. — Sera (G. L.), La testimonia dei fossili Antropomorfi per la questione dell’origine deirCJomo ( Atti délia Società italiana di Scieme naturali, LVI, 1917).
Pour M. Pilgnm, il n est pas douteux que les caractères présen tés par la mâchoire inférieure du Sivapithecus doivent faire considérer ce fossile comme appartenant à l’ascendance directe des Hominiens, conclusion dont l’importance contraste avec la débilité des documents sur lesquels elle est basée. Lydekker, qui s’est occupé le premier des Singes fossiles des Siwalik, n’a pas manqué d ’élever des doutes sur la valeur du nouveau genre et il s’est demandé s’il ne
Fig, 50. — Morceau de mandibule droite de Sivapithecus indicus des Siwalik,
Grandeur naturelle, (D’après Pilgrim,)
s'agissait pas de la dentition inférieure de son Palœopithecus dont on ne connaissait encore que la cientition supérieure. J’ai fait observer, de mon côté, qu’en dehors de la présence d’une forte canine, les vrais caractères distinctifs des Singes et des Hominiens sont tirés du crâne et des extrémités, toutes parties du squelette qui nous sont encore inconnues dans le genre Sivapithecus dont, par suite, la place dans la classification ne saurait encore être établie avec quelque précision (1).
(1) Voir, pour plus de détails, l’analyse critique que j’ai donnée du mémoire de M. Pilgrim dans L’A . , t. XXVI, 1915, p. 397.
Plus récemment, Gregory a vivement critique la restauration présentée par son collègue anglais et a combattu ses conclusions. Il n’admet pas que Sivapithecus soit rangé dans les Hominiens ; il le considère plutôt comme allié de très près au Diyopithecus et à l’Orang, Il a tenté, à son tour, une restauration de la mâchoire fossile et il est arrivé à une forme beaucoup plus voisine de celle d une
mâchoire d’Orang femelle que de celle de la mâchoire humaine la plus primitive.
Quoi qu’il en soit, les recherches deM. Pilgrirn sont des plus intéressantes. Elles nous montrent que, pendant la période miocène, l’Asie était habitée par de nombreux Singes anthropoïdes, aux caractères divergents dans toutes les directions et peut-être même, dans une certaine mesure, comme Bryopithecus et Sivapithecus , vers une direction humaine. En tous cas, elles nous font connaître un type nouveau, qui présente, dans sa mâchoire et sa dentition inférieure, des caractères réalisant une nouvelle transition morphologique entre les Anthropoïdes et l’Homme. Ce sont là de précieux résultats sur lesquels j’aurai d’ailleurs l’occasion d’insister.
Fig. 51. — Fragment de mandibule gauche de Sivapithecus, avec la canine en place. Grandeur naturelle. (D’après Pilgrim.)
SINGES PLIOCENES Si nous revenons en Europe, nous
ET QUATERNAIRES. constatons que les terrains pliocènes ren¬
ferment d’assez nombreux débris de Singes, mais nous n avons affaire maintenant, plus encore qu’auparavant, qu’à des animaux très voisins des genres et même des
especes actuelles : Macaques de Montpellier et du Val d’Arno ; Dolickopithèque de Perpignan, voisin du Mésopithèque de Pikermi ; Semnopithèques de Montpellier et d’Italie.
Pendant le Pléistocène inférieur, des Singes très voisins des Macaques actuels, ou identiques à ces animaux, ont vécu sur divers points de l’Europe : en Angleterre, en Wurtemberg, dans les Pyrénées, en Sardaigne. Il ne s’agit plus ici que d’une différence dans la répartition géographique des espèces.
Jusqu’à ces derniers temps, on ne connaissait pas de Singe anthropomorphe du Pliocène et du Quaternaire européens. Lorsque nous
Fig, 52, — Restauration de la mâchoire inferieure du Sivapithecus indicus, d’après
Pilgrim. 1/2 de la grandeur naturelle.
discuterons les pièces fossiles trouvées à Piltdown (Angleterre) et attribuées à un Homme de type tout à fait primitif, V Boanthropus , nous verrons qu’il y a lieu de faire une importante distinction ; la mâchoire de Y Boanthropus paraît être celle d’un Chimpanzé, que j’ai proposé de nommer Troglodytes Dawsoni et qu’un zoologiste américain veut appeler Pan vêtus. Une dent trouvée dans les aliuvions de Taubach, près de Weimar, et attribuée par Nehring à un Homme, ressemble aussi beaucoup à une dent de Chimpanzé.
CONCLUSIONS. On vo^ <Jue *es découvertes paléon-
tologiques relatives aux Singes sont relativement peu nombreuses. Contrairement à ce qui a lieu pour d’autres ordres de Mammifères, les Périssodactyles ou les Proboscidiens par exemple, la Paléontologie, il faut le reconnaître, nous est d’un assez faible secours dans l’œuvre de reconstitution de l’histoire des Primates. La Zoologie nous fournit ici beau-
coup plus d’éléments que la Paléontologie, car la nature actuelle nous montre plus de variations et une richesse bien plus grande de formes transitoires que la nature passée, du moins d’après ce que nous savons de celle-ci.
La Paléontologie augmente pourtant un peu ces transitions, et de plus, elle nous dévoile un ordre de développement à peu près conforme à la hiérarchie zoologique. D’abord, elle nous montre les premiers Primates sous la forme de petites créatures, cantonnées dans un continent boréal américano-européen, et d’un type assez généralisé pour qu’il nous soit parfois très difficile de les distinguer de certains petits Mammifères contemporains qu’il faut placer à l'origine d'autres ordres, tels que celui des Insectivores, Ensuite elle nous fait assister à la ségrégation de ces premiers types dans le monde et à leur différenciation corrélative. Elle nous fait comprendre, par exemple, comment certains d’entre eux ont pu franchir lè stade Lémurien pour donner naissance, dans l’Amérique du Sud, aux Singes platyrrhiniens, restés depuis indépendants et isoles. Elle nous a procuré, au Fayoum, les débris de quelques animaux aux caractères synthétiques permettant d’y voir des formes ancestrales, les unes de Singes catarrhiniens, une autre de Singes anthropoïdes, ce qui prouve la grande antiquité de l’indépendance des diverses branches généalogiques. Beaucoup plus tard, après une période de différenciation sur laquelle nous n’avons aucune lumière, nous voyons apparaître, dans l’Ancien Monde, des Singes nettement apparentés aux Singes actuels et réalisant des formes de passage entre les divers types de ces derniers. C’est le Mésopithèque de Pikermi, qui relie les Macaques et les Semnopithèques, c’est i Oréopithèque, qui semble tenir à la fois des Cynomorphes et des Anthropomorphes ; ce sont les Dryopithèques, le Paléopithèque, le Sivapithèque, qui réunissaient des caractères dispersés aujourd’hui sur plusieurs espèces d’ Anthropoïdes.
Il faut avouer pourtant que la Paléontologie ne nous a encore révélé aucune forme de passage indiscutable, aucune preuve matérielle d’une filiation allant d’une forme de Singe à la forme humaine, car on ne saurait attribuer une valeur démonstrative à VHomunculus d’Ameghino ou à VAnthropodus de Schlosser. La signification que ce dernier savant attribue au Propliopithecus est bien hypothétique ; Sivapithèque n’est encore qu’un singe, malgré
des tendances très intéressantes vers une morphologie humaine, et nous verrons tout à l’heure ce qu’on peut penser à cet égard du Pithécanthrope.
Il est vrai que les documents paléontologiques relatifs aux Primates supérieurs ne sont pas seulement bien rares, ils sont encore tout à fait misé-