CHAPITRE IV
LE PITHÉCANTHROPE
Nous venons de constater que la Paléontologie ne nous a pas encore révélé l’existence d’un Singe fossile diminuant sensiblement l’intervalle qui sépare actuellement les Singes des Hommes. Malgré quelques apparences, tirées de la morphologie dentaire, rien ne nous autorise, jusqu’à présent, à déclarer qu’il y ait eu des Singes fossiles supérieurs en organisation aux grands Anthropomorphes actuels. Les lecteurs, déjà instruits des grandes questions de la Paléontologie, ne sauraient manquer de m’objecter qu’en m’exprimant ainsi, je ne tiens pas compte du Pithécanthrope .
La découverte de ce célèbre fossile est une des plus sensationnelles qui aient été faites, dans le domaine des sciences naturelles, au cours du XIXe siècle. Présentée comme réalisant la transition tant cherchée du Singe à l’Homme, le Singe-Homme : pithecos-anthîopos , elle a donné lieu à de longues et nombreuses discussions. J’ai cru devoir lui réserver les honneurs d’un chapitre spécial, non seulement à cause de son importance, mais aussi parce que beaucoup de naturalistes séparent le Pithécanthrope des Singes pour le ranger dans les Hominiens.
HISTOIRE On connaissait depuis longtemps, à
DE LA DÉCOUVERTE, Java, desterrains d’origine plusou moins
volcanique et renfermant des ossements de Mammifères fossiles. En 1890, un médecin militaire hollandais, Eugène Dubois, reçut de son gouvernement la mission d y pratiquer des fouilles. Celles-ci durèrent plusieurs années et furent des plus fructueuses. Avec d’énormes quantités d’ossements d animaux divers, on trouva quelques débris d’un grand Primate : une calotte crânienne, un fémur, deux dents. En 1894, Eugène Dubois
publia sur sa découverte un mémoire ( 1 } dont le titre résume la conclusion principale : le nouveau venu dans le monde des fossiles représente la « forme intermédiaire aux Anthropoïdes et à l’Homme » qu’implique la doctrine de l’évolution ; c’est le « précurseur de l’Homme ». Voici la diagnose que donne l’auteur de l’être nouveau à la fois comme genre et comme espèce :
« PiTHECANTHROPUS ERECTUS. Crâne beaucoup plus volumineux (en valeur absolue et relativement à la masse du corps) que chez les grands Singes , moins volumineux cependant que chez les Hommes ; capacité cérébrale égale aux deux tiers environ de celle de V Homme. Inclinaison du plan nuchal de V occipital beaucoup plus forte que chez les grands Singes. Dentition différente de celle de ces derniers , quoique de conformation archaïque. Fémur aux dimensions humaines et disposé pour la marche en station verticale. »
Partout, le mémoire de Dubois fut lu, commenté, discuté. Les paléontologistes et anthropologistes du monde entier firent connaître leurs opinions ou leurs impressions; la liste bibliographique des travaux relatifs au Pithécanthrope devint bientôt considérable (2). Au Congrès international de Zoologie tenu à Leydeenl896, et malgré certaines divergences de vues, tout le monde s’accorda à reconnaître le puissant intérêt de la découverte du savant hollandais, à regretter l’insuffisance des documents mis au jour et à désirer un supplément d’informations.
(1) Dubois (E.), Pithecanthropus erectus, eine Menschenaehlniche Uebergangsform ans Java. In-4° avec 2 pl. Batavia, 1894.
(2) Voici les plus importants de ces travaux : Manouvrier (L.), Discussion du Pithecanthropus erectus comme précurseur présumé de l’Homme (Bull, de la Soc. d’ Anthropologie de Paris , 1895). — Deuxième étude sur le Pithecanthropus... Ibid ) — Réponse aux objections contre le Pithecanthropus ( Ibid , 1896).
Virchow (R. ), Pithecanthropus erectus Dubois (Z.i schr.fiir Ethnol., XXVII, 1895)
Dubois (E.), Pithecanthropus erectus , Eine menschenaehnliche Uebergangsform (Congrès intern. de Zoologie , Leyde, 1896).
HouzÉ (M.), Le Pithecanthropus erectus Dubois (Bull, de la Soc. d Anthrop. de Bruxelles, XIV et XV, 1896).
Marsh (O. C.), On the Pithecanthropus erectus , from the Tertiary of Java American Journal of Science , I, 1896).
Martin (R.), Weitere Bemerkungen zur Pithecanthropus-Frage. Zurich, 1895.
Schwalbe (G.), Studien über Pithecanthropus erectus Dubois (Zeitsch Jiir Morphol. und Anthrop.. I, 1899).
Berry (R. J. A.) et Robertson (A. W. D.), The place in Nature of the Tasmanian arboiginal as deduced from a study of his calvarium (Proceed, of the Royal Soc. of Edinhurgh , XXXI, part I, 1910)
LE PITHECANTHROPE
En 1906, Mme Selenka, veuve d’un zoologiste allemand, auteur d’importantes recherches sur l’embryologie des Singes anthropomorphes, organisa, à grands frais, une expédition scientifique à Java pour y faire de nouvelles recherches. Celles-ci ont duré dix-huit mois. L'endroit précis, d’où avaient été exhumés les restes du Pithécanthrope, futfacilement retrouvé, grâceà un petit monument commémoratif que Dubois y avait fait élever. Autour de cet emplacement, on creusa le sol jusqu’à 12 mètres de profondeur et l’on remua plus de 10.000 mètres cubes de terre. L’expédition put ainsi recueillir d’importantes collections d’animaux fossiles, aujourd’hui aux musées de Berlin et de Munich; elle se livra à de nombreuses observations sur la géologie de Java, mais son but principal ne fut pas atteint : elle ne put retrouver le moindre débris du Pithécanthrope. Les résultats scientifiques de cette campagne ont été consignés dans un volume publié en 1911 par les soins de Mme Selenka et de M. Blanckenhorn (1),
Les plus importants de ces résultats, exposés par de nombreux spécialistes, ont trait à la géologie et à la paléontologie de là région de Trinil. Les observations nouvelles ont pour principal intérêt de permettre de préciser l’âge du gisement, question capitale qu’il faut examiner en premier lieu.
ÉTUDE DU GISEMENT. Ce gisement se trouve à Trinil,
village situé près de la ville de Ngawi, au bord de la rivière Solo, ou Bengawan, au pied du grand volcan Lawou-Koukousan, dont le cône terminal, encore actif, s’élève à 3,254 mètres d’altitude (fig, 53 à 55). Ce volcan comme tous ceux de Java, se dresse sur un substratum de terrains, tertiaires d’origine marine. A sa base se voient des couches de sables, de cendres, de lapillis volcaniques, remaniés par les eaux sauvages descendant du volcan, et aussi des tufs, des argiles, d’ori-
gine plus ou moins fluviatile, le tout affleurant sur de grandes étendues, atteignant parfois 350 mètres d’épaisseur et reposant en stratification discordante sur les formations marines plus anciennes, La coupe ci-jointe (fig. 56), établie d’une manière un peu schéma tique, d'après la publication Selenka, donne le détail des couches
(1) Se lenka (L.) et Blanckenhorn (M.), Die Pithecanthropus-Schichten auf Java. Geologische und palaeontologische Ergebnisse der IriniLExpedition, etc. Vol. in- 5° avec pl Leipzig, 1911
formant berge de la rivière Solo, à l’endroit même où gisaient les débris du Pithécanthrope.
Ces couches renferment beaucoup de fossiles de toutes sortes : empreintes déplantés; coquilles de Mollusques : Unios, Corbicules, Mélanies, d’espèces vivant encore dans le pays, sauf peut-être une ; ossements de Vertébrés : Poissons, Reptiles, Mammifères. Ces der
Le rectangle en grisé correspond à la partie plus détaillée dans la figure 54.
f'ig. 54. - Carte géologique du volcan Lawou-Koukousan et de ses environs,
Échelle : 1 : 1250.000e. (D’après Verbeck.)
Trinil est à 5 km. au nord de Paron, au point T. — Cartouche à gauche : gisement au 1/100. 000e. P, point où fut trouvé le Pithécanthrope.
niers constituent une faune des plus riche : Éléphants, avec une ou deux espèces du genre primitif Stegodon ; Rhinocéros, Tapir; Hippopotame aux caractères archaïques; Ruminants à bois et à cornes, parmi lesquels un genre pliocène, Leptobos , tenant encore
LE PITHÉCANTHROPE
des Antilopes ; Carnassiers, surtout des Félins ; un Pangolin géant, un Singe (Macaque) et enfin le Pithécanthrope. Cette faune comprend quelques genres nouveaux et presque toutes ses espèces sont diffé-
Fig. 55. — Le gisement du Pithécanthrope, au bord de la rivière Solo.
Le point de la découverte est indiqué par une croix blanche. (D'après une photographie de l’ouvrage de M me Selenka.)
rentes des espèces actuelles. Ses affinités avec les faunes de l’Inde montrent qu’à l’époque où les animaux de Trinil vivaient à Java, cette île était réunie au continent asiatique.
Gisement
PITHÉCANTHROPE
Tuf vo/carr s à b! eux.
Solo R
Jj Tuf volcan siliceux
Tuf gris, à coquilles d'eau douce
T. .T" o ° . ° ° ' — ° ■ o o ■ ' » ° • Conglomérat dit de Lehar
à éléments volcaniques
Tufs durs, rayés de. blanc le à végétaux
e ossifère
Couches marines avec bancs de coraux
Fig. 56. — Coupe géologique du gisement du Pithécanthrope.
C’est dans la couche à lapillis (couche ossifère de la coupe fig. 56) que furent trouvés par Dubois les débris osseux du Pithécanthrope, sur une même ligne de niveau; d’abord, en septembre 1891, une
des dents; un mois après, la calotte crânienne, à un mètre de la dent; l’année suivante, en août 1892, le fémur, à quinze mètres du crâne et, un peu plus tard, une seconde dent, à trois mètres du crâne.
SON AGE. Dubois, se basant sur les rapports
de la faune fossile de Trinil avec celle des dépôts supérieurs des Siwalik, dans l’Inde, attribua le gisement du Pithécanthrope au Pliocène supérieur. Le conglomérat marin sous-jacent, ne renfermant que 53 p. 100 d’espèces actuelles de Mollusques, fut considéré par lui comme miocène. Ces conclu^ sions ont été combattues par divers membres de la mission Seienka, notamment par les géologues Volz, Elbert, Carthaus qui, à la suite du conchyliologue Martin, regardent les dépôts marins comme pliocènes et la formation de sables fluviatiles et de lapillis comme quaternaire. C'est aussi l’opinion de Schuster, qui a étudié les empreintes de plantes fossiles* du même gisement. Blanckenhorn, résumant les considérations présentées par ses divers collaborateurs, estime que la couche au Pithécanthrope peut être rapportée à cette période de transition qu’on a appelée jusqu’à présent Pliocène supérieur à Elephas meridionalis (1).
Le désaccord entre l’opinion de Dubois et celle de ses contradicteurs est plus apparent que réel. Il repose principalement sur des différences dans la manière de comprendre les limites des ères tertiaire et quaternaire. Pliocène tout à fait supérieur ou Quaternaire tout à fait inférieur, c’est sensiblement la même chose, car la ligne de séparation, entre ces deux termes consécutifs de notre nomenclature géologique, n’est qu’une pure conception de notre esprit. Il importe toutefois de faire remarquer que, dans la pensée des savants allemands, le rajeunissement du gisement de Trinil s’oppose à ce qu’on puisse considérer le Pithécanthrope comme l’ancêtre de l’Homme, celui-ci étant connu, avec tous ses attributs, dès l’aurore des temps quaternaires. J’estime, pour ma part, que l’étude des
(1) On a voulu aller plus loin et, comme les plantes fossiles semblent indiquer un climat un peu plus froid et surtout plus humide que le climat actuel de Java, après avoir attribué la formation des dépôts fossilifères à une époque pluviaire, on a voulu faire coïncider cette époque avec sa première période glaciaire européenne. Des rapprochements de ce genre, entre des terrains situés à de telles distances, sont des plus téméraires.
LE PITHÉCANTHROPE
Mammifères fossiles, la plus probante dans le cas actuel, plaide plutôt en faveur de l’opinion de Dubois.
Etudions maintenant les débris osseux du Pithécanthrope (1). Ces débris sont parfaitement fossilisés, tout comme les ossements des animaux qui les accompagnent ; leur densité est considérable ; le fémur pèse à peu près le double d’un fémur d’homme actuel de mêmes dimensions.
CALOTTE CRANIENNE. La calotte crânienne (fig. 57) mesure
0 m. 185 de longueur et 0 m. 130 de largeur maxima, ce qui donne un indice céphalique de 70 et range le crâne dans la catégorie des dolichocéphales (2). Malgré ses grandes dimensions, elle offre, au premier coup d’œil, un aspect simien, que lui vaut surtout son aplatissement dans le sens vertical.
On peut évaluer la capacité du crâne entier à 850 centimètres cubes environ. Comme, chez un Homme normal, même de race sauvage, cette capacité ne descend que très rarement au-dessous de 1.000 centimètres cubes, et que, chez le plus fort Singe anthropomorphe, elle ne dépasse guère 600 centimètres cubes, nous sommes en présence d’un volume intermédiaire à celui des Singes les plus supérieurs et celui des Hommes les plus inférieurs. Le poids du cerveau devait être d’environ 750 grammes.
Les os de cette voûte crânienne sont soudés au point qu’on ne distingue plus les sutures. La portion antérieure, sus-orbitaire, du frontal présente un bourrelet continu, sorte de visière analogue à celle qu’on voit chez les Gibbons et les Chimpanzés. En arrière de cette visière, le front est très rétréci et très fuyant, plus fuyant que chez le Chimpanzé. Le frontal présente une légère carène sur sa ligne médiane, mais le crâne est totalement dépourvu de la
(1) Aux quatre pièces déjà mentionnées : calotte crânienne, deux molaires supérieures, fémur, il faut ajouter une prémolaire trouvée après le départ de Dubois. Ce savant dit aussi avoir découvert plus tard, à un bon nombre de kilomètres plus loin, un fragment de la région mentonnière d’une mandibule. Ces deux dernières pièces n’ont pas été publiées.
(2) L’indice céphalique est le rapport de la plus grande largeur d’un crâne à sa
largeur x 3 00
plus grande longueur multiplié par 100 : — A— — — - - Les crânes allongés, ou
longueur
dolichocéphales , ont les plus petits indices (au-dessous de 75) ; les crânes courts, ou brachycéphales , ont les plus forts indices (au-dessus de 80) ; la catégorie moyenne est dite mésocéphale ou mésaticéphale (entre 75 et 80). En d’autres termes, quand on dit qu’un crâne est dolichocéphale, on veut dire que sa largeur égale tout au plus les 75 centièmes de sa longueur; la largeur d’un brachycéphale égale au moins les 80 centièmes de sa longueur, etc.
crête sagittale que possèdent les plus grands des Singes anthropomorphes, Orang et Gorille. Les lignes temporales sont au contraire
Fig. 57. — Les pièces osseuses du Pithécanthrope.
La calotte crânienne, vue en dessus et de profil à 1/3. Le fémur, vu de face et de profil, à 1/4 environ. Une troisième arrière-molaire supérieure droite, vue de profil et par la couronne, grandeur naturelle. (D’après Dtjbois.)
peu saillantes et largement séparées l’une de l’autre, comme chez les Gibbons, les Chimpanzés et les Hommes, ce qui dénote des muscles temporaux et un appareil mandibulaire relativement peu
LE PITHÉCANTHROPE
puissants. D’après Keith (1), la région fronto-malaire est celle d’un Singe et nullement celle d’un Homme.
Le plan de la nuque, formé par l’occipital, est plus incliné que chez les Singes anthropomorphes et moins incliné que chez l’Homme. A la suite de Dubois, divers anatomistes, notamment Manouvrier, ont eu raison d’insister sur la présence du bourrelet, ici atténué mais encore continu, qui, chez les Singes, relie la crête occipitale, la crête temporale et la crête sus-mastoïdienne (crête inio-mastoïdienne de Topinard, ou crête temporooccipitale de Manouvrier). Ce bourrelet est toujours largement interrompu chez l’Homme, même chez les types qui nous paraissent les plus primitifs, même chez les Microcéphales (fig- 58).
Dans son ensemble, cette morphologie ressemble beaucoup à celle des Chimpanzés et des Gibbons. Dubois a dit que le crâne du Pithécanthrope pouvait être comparé à un crâne de Gibbon amplifié, grossi deux fois . Les figures 59 et 1 0 montrent
que, par ses principaux caractères, la calotte de Trinil est vraiment intermédiaire à celle d’un Singe, comme le Chimpanzé, et à celle d’un Homme de qualité vraiment inférieure, comme l’Homme de Néanderthal.
LE CERVEAU. Un moulage de l’intérieur de cette
calotte a permis à Dubois de se faire une idée du cerveau qui y fut contenu. Les circonvolutions,
Fig. 58. — Croquis montrant, par un gros trait noir, la continuité de la crête occipito-temporale sur un crâne de Chimpanzé (C), et sur le crâne du Pithécanthrope (P). Sur le crâne d’un Homme aussi primitif que celui de La Chapelle-aux- Saints (H , ces deux éléments : crête temporale ( c.t .) et bourrelet occipital ( b.o .), sont déjà discontinus.
(1) Keith (A.), The antiquity of man. Londres, 1915, p. 264.
moins simples que celles des Gibbons, seraient déjà de type humain, et c’est aussi l’opinion d’un éminent spécialiste anglais, Elliot Smith. Mais si les centres sensitifs sont bien développés, comme chez les
Fig. 59. — Crânes : 1° d’un Chimpanzé; 2° du Pithécanthrope ; 3° de l’Homme de Néanderthal, vus en dessus et à la même échelle (1/5 environ).
Singes, les centres d’associations le sont beaucoup moins que chez les Hommes. La région frontale, siège des plus hautes facultés, la plus noble au point de vue psychique, est particulièrement réduite. La circonvolutionfrontale inférieure, double de celle d’un Chimpanzé
Fig. 60. — Profils superposés des crânes d'un Chimpanzé, du Pithécanthrope, de l’Homme de Néanderthal et d’un Français. 1/3 environ de la grandeur naturelle.
ou d’un Orang, n’est que la moitié de celle d’un Européen. Par son cerveau, comme par son crâne, le Pithécanthrope serait donc vraiment intermédiaire aux grands Singes et à l’Homme. Dubois déclare qu’il a pu avoir un langage articulé rudimentaire.
LE PITHÉCANTHROPE
LES DENTS. Les dents retrouvées sont au nombre
de trois : une prémolaire, qui n’a jamais été figurée ; deux dernières arrière-molaires supérieures (dents de sagesse) : l’une, presque intacte, est du côté droit (fig. 57 et 61) ; l’autre, du côté gauche, très usée, a dû appartenir à un individu plus âgé. Ces dents ont été rencontrées isolément, à divers intervalles de temps et d’espace. Chacune d’elles a des proportions plus robustes que la dent humaine correspondante, même si l’on prend pour termes de comparaison les dentitions les plus volumineuses,
Fig. 61. — Dernière arrière-molaire supérieure droite d'un Orang, du Pithécanthrope
et d’un Australien. Aux 3/2. (D’après Gregory.)
celles des Australiens par exemple. Les arrière-molaires ont de fortes racines, très divergentes, ce qui est un caractère simien ; par contre, leur couronne est relativement plus développée dans le sens transversal que dans le sens longitudinal, ce qui peut passer pour un caractère humain. En somme, ces dents diffèrent à la fois de celles des Hommes et de celles des Anthropomorphes actuels ou fossiles (fig. 61). Pourtant leurs plus grandes ressemblances sont avec l’Orang et, d’après Gregory (1), avec le Dryopithèque. Elles sont donc nettement simiennes.
LE FÉMUR. Le fémur, gauche (fig. 57), est com¬
plet. Il mesure 0 m. 455 de longueur \ s'il a vraiment appartenu à un Homme, celui-ci devait avoir une taille de 1 m. 65 à 1 m. 70. Il présente, dans sa partie supérieure, au niveau des lignes de bifurcation de la ligne âpre, une exostose volumineuse, irrégulière. Cet accident pathologique a provoqué beaucoup de discussions dont le résultat le plus clair est qu’il est
(1) Gregory (W. K.), Stadies on the évolution oi the Primates, p. 320
sans importance au point de vue de la nature zoologique du Pithécanthrope.
Par toute sa morphologie, ce fémur est si humain que s’il avait été trouvé seul, on n’eût pas hésité à l’attribuer à un Homme pliocène. On l’a étudié avec un soin tout particulier et l’on est arrivé à lui découvrir quelques caractères simiens, mais il n est pas sûr que ces caractères ne puissent se retrouver sur des fémurs humains. Il est remarquable par sa rectitude presque parfaite, disposition que les fémurs de Gibbons et même de Singes cynomorphes présentent au plus haut degré, mais, d’après Martin, il est plus tordu que chez les Gibbons. Dubois a appelé particulièrement l’attention sur certaines différences dans le mode d’insertion des muscles, notamment du grand adducteur, qui dénoterait une aptitude plus marquée que chez l’Homme pour l’action de grimper.
En tous cas, ce fémur indique, pour son possesseur, la faculté de se tenir et de marcher debout ; de là le qualificatif d ’erectus choisi comme désignation spécifique d’un être qui était pithecanthropus par son crâne.
INTERPRÉTATIONS Tels sont les faits. Si l’on n’avait
DES FAITS. que Ie crâne et les dents, on se dirait
en présence d’un grand Singe ; si l’on n’avait que le fémur, on se dirait en présence d’un Homme. Des deux principaux caractères humains , grand cerveau et attitude droite , le dernier aurait été ici complètement acquis avant le premier. Duckworth a fait observer que ce n’est pas conforme au développement ontogénique de l’Homme (1).
Une première et importante question se pose donc : la calotte crânienne, les dents et le fémur, trouvés séparément, à des distances et à des intervalles de temps plus ou moins considérables, ont-ils appartenu à un même être ? Dubois croit pouvoir l’affirmer parce que des restes de grands Primates n’ont été trouvés à Java que sur ce point de Trinil et que la présence simultanée de plusieurs espèces paraît peu probable. Déplus, les divers os étaient dispersés à des distances assez faibles. Ce sont là de bonnes raisons, certes, mais ce ne sont pas des raisons décisives . Il reste et il restera un point de doute encore longtemps, jusqu’au moment où de nouvelles
(1) Dugkwortii (W. L. H.), Préhistoire Man. Cambridge, 1912, p. 6.
LE PITHÉCANTHROPE , 105
fouilles plus heureuses nous mettront en possession de débris moins incomplets et trouvés en connexion. La découverte, effectuée plus récemment à Piltdown (Angleterre), d’un mandibule de Chimpanzé associée à un crâne d’Homme (voir Chap. VI) n’est pas faite pour diminuer l’incertitude qui plane sur l’homogénéité des trouvailles de Trinil.
C’est en considérant comme acquis le fait qu’il s’agit d’un même être que des essais de restauration ont été tentés. Dubois, Manouvrier ont donné des reconstitutions du crâne et même de la tête osseuse
Fig. 62. — Reconstitution de la tète osseuse du Pithécanthrope, d’après Dubois.
1/3 de la grandeur naturelle.
La surface ombrée correspond à la seule partie qu’on en possède.
(fig. 62). Ces essais, dus à des médecins, s’appuyant principalement sur l’anatomie humaine, sont par trop hypothétiques, puisqu’on ne possède aucun élément pour construire la base du crâne, toute la face et tout l’appareil mandibulaire. On est étonné de voir un grand paléontologiste comme Osborn publier, lui aussi, des tentatives de ce genre. Dubois est encore allé plus loin dans le domaine de la fantaisie quand il a montré à l’Exposition universelle de 1900, dans le pavillon des Indes néerlandaises, une reproduction plastique et peinte du Pithécanthrope à l’état de vie !
On a donné, des faits que je viens de résumer aussi brièvement, mais aussi fidèlement que possible, diverses interprétations. Pour beaucoup de savants, l’opinion de Dubois, qu’il s’agit d’une forme
de passage des Singes anthropomorphes à l’Homme, est fondée. Je peux citer: en France, Manouvrier, Verneau ; en Amérique, Marsh, Osborn ; en Angleterre, Duckworth, Sollas, Keith ; en Australie, Berry et Robertson; en Allemagne, Nehring, Schwalbe, Hæckel, etc. D’autres auteurs allemands, Virchow, Krause, Waldeyer, Ranke, l’Italien Sergi, le suisse R. Martin croient que le Pithécanthrope est de nature simienne. Topinard, en France : Houzé, en Belgique ; Lydekker, Turner, Cunningham, en Angleterre, veulent en faire un Homme (1).
Ces divergences d’opinion sont plus apparentes que réelles. Ceux qui croient, en effet, à la nature simienne du Pithécanthrope le regardent comme un Singe supérieur à tous les Singes actuels et ceux qui croient à sa nature humaine le regardent comme inférieur à tous les Hommes connus, vivants ou disparus. Qu’on situe morphologiquement le fossile de Trinil, entre le Singe et l’Homme à divers points : P, P', P",
Singe . P . P' . .P" . Homme,
il n’en reste pas moins vrai que, par tous les caractères que nous lui connaissons, ce fossile occupe une position intermédiaire, ou, si l’on préfère, intercalaire. C’est là une donnée positive, admise par tous les naturalistes compétents.
A n’envisager que le document le plus important, la calotte crânienne, il est incontestable, en effet, que cette calotte prend place exactement, je dirai presque idéalement, entre celle d’un grand Singe, comme le Chimpanzé, et celle d’un Homme aux caractères archaïques, tel que l’Homme de Néanderthal.
Mais il faut préciser, et c’est ici le cas de répéter que ressemblance ne veut pas toujours dire descendance. De ce que le Pithécanthrope réalise vraiment, par la somme, d’ailleurs assez faible, de ses caractères connus, un intermédiaire morphologique entre les grands Singes et l’Homme, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’il faille le considérer comme un intermédiaire généalogique. Et cette distinction n’est pas, comme on l’a prétendu, une question de mots.
(1) Je ne rappellerai que pour mémoire l’opinion tout à fait gratuite qu’il s’agit d’un être humain idiot ou microcéphale, et cette assertion extravagante que le Pithécanthrope est le résultat du croisement d’un Homme et d’un Singe.
LE PITHÉCANTHROPE
RAPPORTS Pour se prononcer, en toute connais-
GENÉALOGIQUES sance de cause, sur ses rapports généa-
DU PITHÉCANTHROPE logiques réels, il faudrait posséder au
moins le crâne complet et la mandibule du Pithécanthrope, car ce ne sont pas les reconstitutions présentées par divers auteurs, et toutes plus ou moins anthropo-
SINGES ANTHROPO-
HOMMES
SINGES
CYNO-
SINGES ANTH ROPO-
HOMMES
SINGES
CYNO-
S I N G ES ANTH ROPO-
HOMMES
SINGES
CYNO-
Fig. 63. — Graphiques représentant la place du Pithécanthrope parmi les Primates : I, d’après Dubois ; II, d’après d’autres naturalistes ; III, d’après l’auteur.
morphiques, qui peuvent être de quelque secours pour la solution du problème. Dans l’état actuel de nos connaissances, je ne crois pas qu’on puisse encore penser qu’il y ait filiation directe du Pithécanthrope à l’Homme, comme l’indique l’arbre généalogique dressé par Dubois (fig. 63, I).
Mieux vaut certainement admettre que la branche évolutive, à laquelle appartient le célèbre fossile de Java, est différente de la branche humaine. Que nous soyons des parents des Singes, cela ne
fait aucun doute aux yeux des naturalistes. Mais il n’est pas sans intérêt de chercher à préciser cette parenté, surtout quand on est en présence d’un être paraissant plus voisin de nous que tous les autres. Dubois a fait remarquer avec raison que si le Pithécanthrope n’est que notre oncle au lieu d’être notre grand-père, il n’en est pas moins un Singe-Homme représentant une étape dans la généalogie humaine. C’est à cette vue que se rallient aujourd’hui la plupart des savants. Ils considèrent le Pithécanthrope comme un rameau latéral éteint de la branche des Hominiens. Tel il apparaît aux yeux de Keith, Gregory, Osborn, dont les vues essentielles peuvent être représentées par le second graphique (fig. 63, II).
Il est permis, cependant, de concevoir ces rapports généalogiques d’une manière encore différente. Après Dubois, plusieurs naturalistes ont insisté sur les ressemblances des restes du Pithécanthrope avec les mêmes parties du squelette des Gibbons. Dès lors, pourquoi ne pas supposer que le .Pithécanthrope représente une forme amplifiée, géante de Singe se rattachant, d’une manière plus ou moins étroite, au groupe des Gibbons? (fig. 63, III).
Cette hypothèse n’est pas nouvelle ; elle a été formulée par plusieurs naturalistes, notamment par Volz (1). La morphologie des pièces osseuses lui est favorable ; les dernières études géologiques, tendant à rajeunir le gisement, viennent à son appui. L’argument nouveau que je crois pouvoir présenter en sa faveur, c’est que nous connaissons divers exemples de phénomènes analogues.
Il y a eu, en tous pays, pendant le Pliocèneet le Quaternaire, des formes géantes d’animaux dont les représentants actuels sont aujour-
d’hui très amoindris. Sans parler des grands Edentés de l’Amérique du Sud, les Mégathérium et les Glyptodon , que Cuvier appelait des Paresseux et des Tatous gigantesques ; de l’énorme Marsupial d’Australie, le Diprotodon ; d’un Pangolin géant trouvé à Java, dans la même couche que le Pithécanthrope ; du Trogontherium de notre Pléistocène, qui n’est qu’une sorte de Castor géant; sans parler de toute la série des grands Oiseaux marcheurs de Madagascar, de la Nouvelle-Zélande, récemment éteints, les exemples ne manquent pas dans la série des Primates.
(1) Volz (W.), Das geologisclie Alter der Pithecantropus-schichten bei Trinil ( Nenes Jahrbuch fur Minerai... Festband, 1907).
LE PITHÉCANTHROPE
Pilgrim a trouvé dans les Siwalik les débris d’un Singe qu’il a nommé Dryopithecus giganieus. Le Megaladapis des formations géologiques récentes de Madagascar n’est autre chose qu’un Lémurien géant. L’ Archœolemur et Y Hadropithecus des mêmes gisements sont aussi des Lémuriens plus grands que les Lémuriens actuels et qui présentent, en outre, des caractères morphologiques d’ordre supérieur, marquant une tendance vers le type plus élevé des vrais Singes, car la tendance au perfectionnement ne saurait être exclusivement réservée au rameau humain (1).
Il est donc permis de penser que le Pithécanthrope, découvert dans la province zoologique même des Gibbons actuels, a pu être une grande espèce soit du genre Gibbon, soit plutôt d’un genre voisin se rattachant au même groupe. Cette forme aurait été supérieure à ses congénères, non seulement par la taille, mais aussi par d’autres traits morphologiques et notamment par la capacité cérébrale, caractère de tout premier ordre par lequel le Pithécanthrope se rapproche vraiment des Hominiens.
De même qn' Archœolemur eA Hadropithecus marquent la tendance de certains Primates inférieurs à s’élever vers des formes simiennes supérieures, de même le Pithécanthrope marquerait une tendance à s’élever d’une forme de Singe anthropoïde à une forme supérieure, analogue et parallèle à la forme humaine. Il représenterait ainsi un ramuscule du rameau Gibbon plus évolué, plus spécialisé que les ramuscules voisins et qui se serait flétri de bonne heure, peutêtre à cause de cette spécialisation même. Le Pithécanthrope n’appartiendrait donc pas à la lignée ancestrale du genre Homo. Les caractères plus ou moins « humains » de sa calotte crânienne et même de son fémur ne seraient que des caractères de convergence et non de filiation.
Cette manière, d’ailleurs hypothétique, je ne saurais trop le répéter, d’envisager le Pithécanthrope me paraît au moins aussi rationnelle que toute autre. Elle est en effet plus conforme aux données générales de la Paléontologie, qui nous montrent les branches phylétiques de plus en plus touffues, de plus en plus riches en variations et aussi de plus en plus indépendantes. A mesure que la science pro-
(1) Je dois pourtant noter que, d’après Elliot Smith, le cerveau d’ Archœolemur aurait des caractères de spécialisation régressive. Je ne crois pas qu’on ait étudié l’encéphale d' Hadropithecus.
presse, nous voyons ces diverses branches s’allonger vers le bas, tout en gardant leur autonomie, et leurs soudures aux branches maîtresses, ou au tronc principal, se faire de plus en plus loin, trop souvent au delà des points atteints jusqu’ici par nos recherches.
Non seulement à ses débuts, mais jusque vers la fin même de son évolution, la branche humaine aurait eu ainsi pour voisines, et en quelque sorte pour rivales, d’autres branches de Primates supérieurs issues d’un tronc commun. Diverses formes pithéciennes, à partir des premiers stades anthropoïdes, auraient cherché, sous l'influence des mêmes milieux, ou des mêmes besoins, à évoluer vers des types mieux adaptés à des conditions nouvelles, c’est-àdire vers des types plus parfaits. Plusieurs de ces formes auraient pu dépasser le stade où semblent figés les Anthropoïdes actuels et acquérir quelques-uns des caractères de supériorité que les Hommes présentent aujourd’hui; mais, seuls, les descendants directs de nos primitifs ancêtres auraient atteint le but de cette course au progrès.
Cette interprétation de la mémorable découverte de Java n’en diminue pas l’intérêt. Je serais tenté de dire au contraire qu’elle l’augmente, puisque la lignée humaine, tout en gardant encore son indépendance, nous paraît ainsi, morphologiquement, moins isolée qu’autrefois des lignées voisines. Elle nous conduit à admettre qu’il y a eu autrefois des Anthropomorphes supérieurs aux Anthropomorphes actuels, mais restés inférieurs aux Hommes fossiles que nous connaissons et qui sont eux-mêmes inférieurs aux Hommes actuels. La parenté physique des Singes et de l’Homme s’affirme ici d’un point de vue nouveau.
En tous cas, et de quelque manière qu’on les interprète, les faits révélés par la découverte de Dubois demeurent pour la science d’un intérêt capital.