DES DÉCOUVERTES
En réalité, de tels fossiles sont restés à peu près inconnus jusqu’en 1908.
Certaines trouvailles, de dates antérieures, ont bien été présentées parfois comme se rapportant au Chelléen, mais mon premier soin doit être de montrer qu’elles sont, ou d’un âge incertain, ou d’un âge plus récent.
La plus ancienne remonte à 1700. C’est le fragment de crâne de Cannstadt, près de Stuttgart (Wurtemberg). La provenance de cette pièce est tout à fait obscure, son antiquité est plus que douteuse (1). Elle doit le meilleur de sa réputation à de Quatrefages et Hamy qui l’avaient choisie comme prototype de leur « première race fossile» (2).
La deuxième découverte a été faite en 1844, dans les cendres remaniées du volcan de Denise, près Le Puy (Haute-Loire). Elle consiste en quelques portions de crânes et autres ossements humains. L’authenticité de ces débris a été discutée. Leur âge, ou plutôt l’âge du terrain dans lequel ils ont été trouvés, m’a beaucoup préoccupé au cours de mes études géologiques sur le Velay. Après avoir examiné le gisement à diverses reprises, j’estime que ce terrain remonte à une époque fort reculée des temps quaternaires (3). Mais peut-être ne faut-il pas écarter l’hypothèse d’une sépulture. L’étude des ossements, ébauchée par Sauvage, est à reprendre, tant au point de vue morphologique qu’au point de vue de leurs caractères physiques et chimiques.
L’année 1863 fut marquée par la trouvaille de la fameuse mâ-
(1> Voir Obermaier (H.), Les restes humains quaternaires dans l’Europe centrale {L'A., XVII, 1906, p. 63).
(2) Quatrefages (A. de) et Hamy (E.-T.), Crania ethnica. On y trouvera l’histoire et la bibliographie de cette découverte et des suivantes.
(3) Boule ,M.), Description géologique du Velay. Paris, 1892, p. 219. L’âge des derniers volcans de la France. Paris, 1906, p. 31.
LES HOMMES CHELLÊENS
choire de Moulin-Quignon. J’ai dit, dans le chapitre historique (P. 22), ce qu’il faut en penser.
Trop d’incertitude pèse également sur l’âge géologique du crâne del’Olmo, découvert en 1863 près d’Arezzo (Toscane), mais signalé seulement en 1867 par Cocchi, pour qu’il soit possible de tenir compte de ce document dans un travail comme celui-ci (1).
Je ne m’arrêterai aux squelettes des alluvions de Clichy (1868) et de Grenelle (1870) que pour signaler la témérité des anthropologistes qui ont tenté récemment de prouver leur antiquité géologique. Une telle démonstration, quarante ans après les découvertes et par des personnes n’ayant pas vu les gisements, ne saurait avoir grande valeur. La prudence la plus élémentaire impose à la paléontologie humaine de ne tenir compte, pour ses spéculations, que des documents d’origine irréprochable. Et ce n’est pas le cas pour les squelettes des alluvions parisiennes (2).
En 1888, des portions de la tête osseuse et quelques autres pièces d’un squelette humain furent extraites des graviers pléistocènes de Galley-Hill, près de Northfleet, dans le Kent. Ces graviers sont situés à 30 mètres environ au-dessus de la Tamise, Ils renferment beaucoup de silex paléolithiques de formes variées, surtout lancéolées. Les ossements auraient été trouvés à une profondeur de 8 pieds.
Sept ans après, en 1895, ils furent décrits par le paléontologiste E. T. Newton (3). Keith (4) a déclaré depuis que le squelette de Galley-Hill ne diffère, par aucun trait important, de celui d’un Anglais moderne, ce qui ne l’a pas empêché de lui attribuer un âge de 200.000 ans.
Dans ces derniers temps, quelques autres anthropologistes, en divers pays, ont exalté l’importance de la découverte de Galley- Hill. Elle fournirait la preuve que Y Homo sapiens remonte ici à une époque très reculée. Cela est bien possible, mais la preuve est insuffisante. Aucun géologue, en effet, n’a étudié le gisement au moment de la découverte, ni assisté à celle-ci. Quand les ossements furent présentés à la Société géologique de Londres, les savants les plus compétents, Sir John Evans, Boyd Dawkins, élevèrent des
(1) L’éminent anthropologiste italien Sergi le croit encore contemporain de l’ Elephas antiquus : Sul l’Uomo fossile dell’ Olmo... ( Revista di Antropologia , XXI, 1916-1917).
(2) Mortillet ^G. de), Le Préhistorique, lre édit., p. 346 et suiv.
(3) Quarterly Journal of the Geolog. Society, 1895.
(4) Keith (A.), Ancient types of Man. Londres, 1911, p. 32.
doutes sur leur haute antiquité et formulèrent de bons arguments en faveur d’une inhumation. Les doutes ne peuvent que s'accroître à la vue du crâne, qui est exposé aujourd’hui au British Muséum. C’est une pièce toute déformée, n’ayant pas les caractères physiques des ossements fossiles. Enfin, Duckworth(l) a montré qu’elle se présente exactement, au contraire, comme beaucoup de pièces analogues provenant de sépultures récentes.
Je crois que Galley-Hill est une découverte du genre de celles qu’on a faites plusieurs fois dans les alluvions pléistocènes de la Seine, à Grenelle, Clichy, et auxquelles nous n’accordons aujourd’hui en France aucune importance, résolus que nous sommes de reléguer aux oubliettes tous les documents ostéologiques dont la haute antiquité n’est pas certaine.
Enfin, il y a quelques années (1912), les journaux anglais ont beaucoup parlé d’un fait analogue rapporté parM. R. Moir, l’inventeur des silex rostro-carénés. On aurait trouvé un squelette humain à 4 pieds et demi de profondeur, dans une couche de sable supportant l’argile glaciaire à blocs d’Ipswich (Suffolk). Ce squelette, décrit soigneusement par M. Keith, qui l’a donné comme étant d’un type tout à fait moderne, serait donc antérieur au grand glaciaire de la région, lui-même plus ancien que les alluvions pléistocènes (2). A.près l’avoir vu au Collège des Chirurgiens de Londres et après avoir visité son gisement à Ipswich, sous la conduite de M. Moir, je crus devoir exprimer mon avis de la manière suivante : « Le squelette d’Ipswich doit, par mesure de précaution scientifique, être complètement écarté de la collection de documents authentiques, ayant un état civil en règle et pouvant servir de base aux spéculations de la paléontologie humaine » (3) . Or, quelques mois après, M. R. Moir a reconnu, avec loyauté, qu’il s’était trompé. « Je déclare, a-t-il dit, que mes contradicteurs, au sujet de la haute antiquité de ce squelette, étaient dans la vérité, tandis que j’étais dans l’erreur (4). »
(1) Duckwortii (W L. H.), The problem of the Galley Hill skeleton. Cambridge,
(2) Moir (J. Reid), The occurence of a human skeleton in a glacial deposit at Ipswich ( Proceedings of ihe prthist. Soc. of Eastt An s lia , I, 1912, p. 194). — Keitii (A.), Description of the Ipswich skeleton (Ibid., p. 202). The antiquity of Man. Londres, 1915.
(3) Boule (M.), La paléontologie humaine en Angleterre (L’A., XXVI, 1915, p. 38).
^4 ) Nature, 12 octobre 1916. — Voir L’A., XXIII, 1917, p. 188.
LES HOMMES CHELLÉENS
Pendant longtemps, avec G. de Mortillet, les préhistoriens français, devant cette pénurie de documents ostéologiques du Pléistocène inférieur, ont considéré le type humain de Néanderthal comme caractéristique du Chelléen. Je me suis longtemps élevé contre cette assertion en disant que l'Homme de Néanderthal était essentiellement moustiérien et que nous ne connaissions aucun débris osseux de l’homme chelléen. Aujourd’hui, il n’est plus permis de s’exprimer ainsi. Deux belles découvertes, bien authentiques, ont été faites, au cours de ces dernières années, dans des terrains appartenant au Pléistocène inférieur, la première à Mauer près d’Heidelberg, la seconde à Piltdown, en Angleterre.
La mâchoire de Mauer, les débris de crâne et la mandibule de Piltdown, avec deux dents et deux mâchoires des tufs calcaires des environs de Weimar, en Thuringe, tels sont les seuls documents remontant ou pouvant remonter soit au Chelléen, soit à l’Acheuléen. Je vais les décrire successivement en commençant par ceux de Weimar, de beaucoup les moins importants.