EST-IL UN ÊTRE ARTIFICIEL ET COMPOSITE
(1) Loc. c U. et : The Antiquity of Man. Londres, 1915.
(2) Nature , 13 novembre 1913.
(3) Miller (G, S.), The jaw of Piltdown Man (Smithsonian Miscellaneous Collections, LXV, n° 12, 1915). The Piltdownjaw (Américan Journal of physical Anthropology, I, 1918). Ces deux mémoires renferment une longue bibliographie critique.
(4) Studies on évolution of the Primates, p. 316.
LES HOMMES CHELLÊENS
tenant à deux espèces de grands Primates et d’expliquer, par le jeu du hasard, que ces débrisaient les mêmes caractères physiques, se rapportent à des êtres de même taille et appartiennent à des parties du squelette qui se complètent.
Latrouvaille de 1915, à 2 milles (plus de 3 kilomètres) de distance du gisement primitif, semble renforcer cet argument. Elle comprend en effet : 1° un fragment de frontal et un fragment d’occipital pareils à ces mêmes os du premier individu ; 2° une première arrièremolaire, également semblable à la première arrière-molaire en place sur la mandibule. Cette association, qui répéterait la première, a paru « providentielle » au paléontologiste américain Osborn et a entraîné sa conversion aux vues de Smith Woodward (1).
D’autre part, une nouvelle reconstitution du crâne de Piltdown aurait permis à Elliot Smith et Hunter (2) d’observer que ce crâne offre, dans sa région occipitale, plus verticale qu’on ne l’avait supposé, des caractères qui le rapprocheraient des crânes de jeunes Singes anthropomorphes. La nouvelle reconstitution serait plus en harmonie avec la morphologie de la mandibule, ce qui ferait disparaître ou atténuerait fortement le « parodoxe anatomique » sur lequel on a tant discuté.
En présence de ces faits nouveaux, je ne saurais êtreaussi affirmatif qu’autrefois. Je reconnais qu’ils font pencher un peu plus la balance du côté de l’hypothèse de Smith Woodward, et j’en suis heureux pour ce savant dont j’estime également le savoir et le caractère. Mais je dois ajouter que mes doutes ne sont pas complètement dissipés, que les arguments pour ou contre ne me paraissent pas décisifs ; il est encore permis de supposer que le crâne et la mandibule de Piltdown ont pu appartenir à deux êtres différents.
Dès lors, l’examen de la restauration de la tête osseuse par M. Smith Woodward perd de son intérêt, car c’est en considérant comme acquis le fait que mandibule et os du crâne ont appartenu
(1) Osborn (H. F.) The Dawn Man of Piltdown ( Nataral Histo y, nov.-déc. 1921, p. 581). Le fait ne me paraît pas avoir toute la valeur que lui accorde Osborn, car l’opinion des auteurs qui attribuent à un Chimpanzé la mandibule de Piltdown s’appuie principalement sur la morphologie de cette mandibule. Or ce n’est pas une pièce de ce genre qu’on a trouvée, pour la seconde fois, en association avec des morceaux de crâne humain ; ce n’est qu’une dent, et une dent d’attribution d’autant plus délicate que c’est précisément la première arrière-molaire inférieure de l’Homme qu’il est le plus difficile de distinguer des arrière-molaires des Singes anthropomorphes .
(2) Nature , 3 juin 1922, p. 726, et communication directede M. Elliot Smith à l’auteur.
à un même individu que M. Smith Wcodward a cru pouvoir entreprendre cette restauration (fig 100 à 102),
La configuration de la boîte cérébrale, résultant du rapprochement et de la mise en place des fragments, ne saurait être bien éloignée de la vérité. La restauration de la face est, au contraire, d’autant plus hypothétique qu’elle ne peut guère s’appuyer que sur des os nasaux et sur une mandibule qui lui est peut-être étrangère. Il n est donc pas étonnant qu’elle pèche per un défaut d’harmonie, qu elle sonne faux. Mais s’il est facile de la critiquer, cela tient surtout à ce qu’elle est un exemple de cette imprudente témérité qui consiste à vouloir tirer d’un document paléontologique plus qu’il ne peut donner.
CONCLUSIONS Les documents de Piltdownsont mal-
GÉNÉRALES. heureusement incomplets. Leur inter¬
prétation, extrêmement difficile, est encore douteuse sur des points essentiels. Ils constituent, malgré tout, une découverte importante et des plus instructive. Même en admettant que crâne et mandibule soient tout à fait indépendants, il n’en reste pas moins : que les fragments du crâne nous apprennent l’existence, à une époque probablement fort ancienne de l’ère quaternaire, d un Homme à boîte cérébrale essentiellement humaine, et par laquelle cet Homme se rattache plus nettement à l’ascendance de V Homo sapiens actuel qu’à celle de l 'Homo Neanderthalensis. Les origines de notre ancêtre direct devraient être ainsi très reculées dans le passé. Jusqu’à présent, on avait invoqué, à l’appui de cette hypothèse, un certain nombre de découvertes sans garanties géologiques, et, par suite, sans valeur démonstrative. Nous sommes ici en présence d un fait nouveau, bien observé, dont la signification paraît claire et précise, à la condition toutefois que le crâne de Piltdown soit vraiment aussi ancien qu’on le suppose.
Quoi qu’il en soit de ce dernier point, bien difficile à éclaircir, il est permis de se demander si M. Smith Woodward a bien fait de créer un nouveau genre pour le fossile de Piltdown, car les caractères fondamentaux de celui-ci sont essentiellement humains, notamment sa capacité cérébrale aussi élevée que celle de beaucoup d’Hommes actuels. Et, surtout, pourquoi choisir le mot Eoanthropusl II ne saurait être question ici d’une forme aurore de l’Humanité, dans le sens zoologique du mot.
LES HOMMES CHELLÉENS
Fig. 101. — La même restauration, vue en dessus ( norma ver(icalis). Même échelle.
Fig. 102. — La même restauration, vue de trois quarts. Même échelle.
Fig. 100. — Restauration de la tête osseuse de Y Eoanthropus Dawsoni, vue de face ( norma facialis). 1/3 de la grandeur naturelle. (D’après Smith Woodward.)
Si nous comparons, au point de vue paléontologique, l’évolution des Hominiens à celle des Chevaux, nous verrons que l’expression analogue d’ Eohippus, créée par Marsh, correspond vraiment à un Périssodactyle très ancien, chez lequel on commence à percevoir des tendances vers le type Solipède. Puis sont venues d’autres formes : Mesohippus , Protohippus , Pliohippus , etc., reliant cet Eohippus aux vrais Equus. Or, il est bien certain que Eoanthro pus n’est pas à Homo ce que Eohippus est à Equus. Même dans l’hypothèse de Smith Woodward, il représenterait à peine, pour les Hommes, quelque chose comme le stade Protohippus des Chevaux.
Un jour viendra où l’on découvrira, dans un terrain beaucoup plus ancien que celui de Piltdown, un Hominien de petite taille, à la station à peu près droite, à la boîte cérébrale relativement très grande par rapport au volume total du corps, mais très inférieure, en valeur absolue, à celle de tous les Hominiens déjà connus. Ce sera le véritable Eoanthropus.
Peut-être ce jour est-il prochain ; peut-être est-il encore très éloigné. En l’attendant, il faut se -contenter de ce que nous avons appris si lentement et avec tant de peine. Nos connaissances viennent de faire quelques progrès puisqu’il y a quinze ans, nous ne possédions aucun débris authentique d’un Homme chelléen. Aujourd’hui nous avons au moins une mâchoire inférieure, celle de Mauer, et, probablement, quelques portions de crânes, ceux de Piltdown.
Est-il permis de rapprocher ces deux sortes de documents et de les rapporter à une même espèce? Je ne le crois pas. La trouvaille de Mauer paraît être d’un âge géologique plus ancien que celle de Piltdown. La première est du plus vieux Chelléen ; la seconde pourrait n’être qu’acheuléenne, comme les fossiles d’Ehringsdorf. La morphologie comparée des trois ordres de documents osseux fournis par ces découvertes parle dans le même sens. Nous sommes en présence de deux et probablement de trois types différents. Nous arrivons ainsi à cette importante conclusion que, dès le début ou dès la première phase des temps quaternaires, les Hominiens de nos pays étaient déjà diversifiés. C’est une preuve nouvelle que les origines de l’Homme se perdent dans un passé de plus en plus lointain. J^es terrains pliocènes et miocènes nous réservent certainement de curieuses, dépassionnantes découvertes.