CHAPITRE VII
L’HOMME DE NÉANDERTHAL
( HOMO NEANDERTHALENSIS )
Si nous sommes très pauvres en fossiles humains du Pléistocène inférieur, ou Chelléen , nous sommes fort riches en fossiles humains du Pléistocène moyen, lequel correspond à peu près au Moustiérien des archéologues.
CARACTÈRES Nous savons déjà que cette époque
DU MOUSTIÉRIEN. est très différente de la précédente
par ses caractères géologiques, paléontologiques et archéologiques. Elle correspond à la dernière invasion glaciaire, à une période de ruissellement et d’alluvionnement intenses, à la formation delà plus grande masse des limons superficiels et des terrains de remplissage des cavernes.
La flore et la faune de l’Europe centrale et méridionale diffèrent à la fois de la flore et de la faune chelléennes, de la flore et de la faune actuelles. Elles accusent un climat beaucoup plus humide et beaucoup plus froid. Les grandes espèces éteintes de Mammifères, le Mammouth, le Rhinocéros tichorhine, etc., sont revêtues d’une épaisse toison ; la plupart des espèces qui vivent encore aujourd’hui, le Renne, le Bœuf musqué, le Glouton, le Bouquetin, le Chamois, la Marmotte, n’habitent plus que les contrées boréales ou les plus hautes montagnes.
Au point de vue archéologique, il y a aussi des changements.
Les silex de forme amygdaloïde sont plus petits, moins épais, plus fins. Les types dominants sont les pointes et racloirs taillés et retouchés sur une seule face. On observe pour la première fois quelques traces d’utilisation de l’os (fig. 103 et 113).
Nous sommes donc en présence de conditions de milieu toutes différentes de celles du Chelléen et beaucoup plus dures. L’homme,
LES HOMMES EOSSILES
obligé de se protéger contre les rigueurs du climat, doit modifier son habitat. Il se réfugie dans les cavernes, il y vit, il y meurt, il y laisse les ossements que nous exhumons aujourd’hui avec tant de curiosité émue.
HISTORIQUE
Aussi les découvertes de fossiles humains attribués à cette époque sont-elles fort nombreuses. On en compte une quarantaine environ, s’échelonnant de l’an 1700 à nos jours.
Beaucoup doivent être rejetées ou négligées, soit à cause du mauvais état de conservation des débris qu’elles ont fournis, soit, surtout, à cause des incertitudes qui régnent sur l’âge ou même sur l’authenticité des gisements. Dans l’historique, que je crois utile de présenter ici, je ne parlerai que des découvertes dont l’antiquité géologique vaut d’être discutée et qui ont livré des ossements dans un état de conservation permettant une étude sérieuse.
La plus ancienne est celle de Cannstadt, déjà signalée (voirp. 142).
Dans l’ordre chronologique vient ensuite la trouvaille de Lahr (1823) qui fut présentée à Cuvier (voir p. 6). Hamy (1) a essayé de la réhabiliter; pourtant ni les conditions de gisement, ni les caractères morphologiques des ossements ne permettent d’affirmer qu’il s’agit de débris vraiment fossiles.
NÉANDERTHAL, En 1856, une calotte crânienne et
quelques os longs furent retirés par des ouvriers delà petite grotte Feldhofer, située entre Dusseldorf et Elberfeld ( Prusse rhénane ), dans le ravin, dit Néanderthal, où coule la rivière Düssel. C’est la fameuse découverte dite de YHomme de Néanderthal , sauvée par Fuhlrott et décrite par Schaaffhausen(2).
La calotte crânienne, très surbaissée, avec ses énormes arcades
(1) Hamy (E. T.), Nouveaux matériaux pour servir à l’étude de la paléontologie humaine ( Congrès intern. d Anthrop., Paris, 1889, p. 423).
(2) La bibliographie, très abondante, n’a plus qu’un intérêt rétrospectif. On la trouvera dans :Quatrefages etHAMY, Crania ethnica. — Reinach (S.), Description raisonnée du musée de Saint-Germain. — Obermaier, Les restes humains quaternaires dans l’Europe centrale (L’A., XVII, 1906). Ce dernier mémoire donne de nombreuses références bibliographiques sur tous les gisements à fossiles humains de l’Europe centrale. — Parmi les derniers travaux publiés sur la morphologie du crâne, il faut citer surtout : Schwalbe (G.), Der Neanderthalschâdel ( Sonner Jahrbiicher, Heft 106, 1901).
L'HOMME DE NÈANDERTHAL
Fig. 103. — Industrie moustiérienne du Nord de la France. 1/3 de la grandeur naturelle. (D’après Commont.)
2, 2, 3 , silex amygdaloïdes, soigneusement taillés sur les deux faces; 4 , 5, 6, racloirs; 7, S, 9, perçoirs; 10, 11, 12, pointes; 13, lame retouchée en «couteau »; 14, fragment d’os avec stries, utilisé probablement comme compresseur.
sourcilières ( fig . 104), intrigua vivement les meilleurs naturalistes du siècle dernier. Les uns, avec Schaaffhausen, Huxley, y virent le représentant d’une race humaine primitive, ayant conservé des caractères simiens ; d’autres, avec l’Allemand Virchow, voulurent la
considérer comme une pièce pathologique, comme un crâne d’idiot.
On a longtemps suspecté sa haute antiquité, en faveur de laquelle il n’y avait aucun argument irréfutable. La morphologie si extra ordinaire de celte calotte ne pouvait être victorieusement invoquée, car elle constituait un cas isolé. Nous allons voir comment les découvertes ultérieures ont rompu cet isolement et nous ont donné le droit d’affirmer que le limon d’où furent extraits les ossements
de Néanderthal remonte bien, comme la plupart des formations géologiques analogues, au Pléistocène moyen.
Est venue ensuite (1859) la trouvaille, dans la grotte des Fées, près d’Arcy-sur-Cure (Yonne), d’un fragment de mandibule humaine, bien datée par les restes osseux d’animaux éteints qui furent recueillis en même temps (1). Ce spécimen, très mutilé, parut remarquable parla petitesse du menton (fig. 105).
Fig. 104. — Calotte crânienne de Néanderthal, vue de face et de profil. 13 de la grandeur naturelle. Photographie d’un moulage.
Fig. 105. — Fragment de mandibule d’Arcy- ur-Cure. 3/4 de la grandeur naturelle. (D’après de Ouatrefaües et Ham y.)
(1) Vibraye (De), Bull. Soc. géolog. de France , 2e série, XVII, 1860, p. 462.
L'HOMME DE NÉANDERTHAL
GIBRALTAR. En 1864, au congrès de l’Associa¬
tion britannique, un géologue anglais, Busk, présenta un crâne humain extrait depuis 1848 de la brèche ossifere d’une excavation dite de Eorbe’s Quarry à Gibraltar. Busk compara ce crâne à celui de Néanderthal. De Quatrefages et Hamy le rattachèrent à leur race de Cannstadt et l’oubli parut se faire autour de ce document paléontologique pourtant « extrêmement curieux » par son front fuyant, ses arcades orbitaires puissantes, sa face énorme (fig. 106). Les travaux récents de Sollas , Sera , Keith , etc . , 1 "ont remis à l’ordre du jour (1).
On ne saurait douter de la haute antiquité du crâne de Gibraltar.
Il est contemporain de la faune des brèches et dépôts profonds des cavernes décrite par Busk (2), et qui représente un faciès méridional de la faune du Pléistocène moyen. Le crâne humain et les ossements d’animaux sont dans
le même état de fossilisation. Et nous savons aujourd’hui qu’il y a, dans l’Espagne méridionale, une industrie moustiérienne typique.
Fig. 106. — Crâne de Gibraltar, vu de face. Dessin au diagraphe d’après un moulage. 1/3 de la grandeur naturelle.
LA NAULETTE. L’année 1866 fut marquée par la
découverte de la mâchoire de La Naulette, presque aussi célèbre que la calotte crânienne de Néanderthal (fig. 107). Trouvée par un éminent géologue belge, Dupont, dans une couche intacte du Trou de la Naulette près de Dinant, bien datée par les débris d’animaux du Pléistocène moyen qui l’acompagnaient (3), ses particularités morphologiques,
(1) Sollas (W. J.), On thecranialand facial characters of the Néanderthal race ( Philo sophical Transactions, B, CXCIX, 1907). — Sera (G.-L.), Di alcuni caratteri... nel cranio di Gibraltar (Soc. romana di Antrop., XV, 1909). Nuove osservazioni... ( Arch . per l’ Antrop., XXXIX, 1909). — Keith (A.), Ancient typesof Man. Londres, 1911, p. 121.
(2) Busk (G.), On the ancient or .quaternary fauna of Gibraltar ( Transact . of Zo' log. Soc. of London, X, 1879).
(3) Dupont (E. ), Étude sur les fouilles scientifiques... dans les cavernes de la Lesse (Bull, de V Acad. roy. de Belgique, XXII, 1866).
robustesse, absence de menton, alvéoles des molaires volumineux, frappèrent vivement les anatomistes (1).
Hamyeut le mérite de pressentir, sinon de démontrer, que, d’une part, les crânes à front fuyant et à lourdes arcades sourcilières et, d’autre part, les mandibules robustes sans menton, connues à cette époque, devaient avoir appartenu à un même type, c’est-à-dire à une même race. Le Dr Topinard (2) a repris depuis, en détail, l’étude de la mâchoire de La Naulette.
Un certain doute plane sur l’âge géologique de la calotte crânienne extraite en 1872 des alluvions anciennes de Brüx (Bohême). On s’accorde à considérer ce spécimen
comme néanderthaloïde, mais son mauvais état de conservation en fait un document peu utilisable .
Les trouvailles faites en 1881 dans la caverne Schipka en Moravie, en 1883 dans le lehm de Marcilly (Eure) et, en 1884, dans une poche d’argile de la craie de Bury St-Edmonds (Suffolk) consistent en de simples fragments de
mâchoires ou de crânes dans un état de conservation à peine suffisant pour permettre de les rattacher au type de Néanderthal.
Il est également impossible de dater le crâne extrait, à la fin de 1883, du lœss de Podbaba, près de Prague.
DÉCOUVERTE DE SPY. L’année 1886 se signale par la
très importante découverte de Marcel de Puydt et Max Lohest dans la grotte de Spy (province de
Namur), en Belgique. Ici toutes les conditions scientifiques
désirables sont réalisées. La stratigraphie du gisement est bien établie par un géologue ; la faune accompagnant les restes humains est celle du Pléistocène moyen : Elephas primigenius , Rhinocéros
(1) Pruner-Bey, Sur la mâchoire humaine de La Naulette ( Bull . de la Soc. d’Anthrop. de Paris , 1866). — Hamy (E. -T.), Précis de Paléontologie humaine, p. 232.
(2) Topinard (D.), Les caractères simiens de la mâchoire de la Naulette (Revue d’Anthrop., 1886, p. 385).
Fig. 107. — Mâchoire de La Naulette. 3/4 de la grandeur naturelle. (D’après de Quatrefages et Hamy.)
L'HOMME DE NËANDERTHAL
tichorhinus , etc. ; les silex taillés sont des formes moustiériennes.
Les ossements humains sont nombreux et relativement bien conservés : deux boîtes crâniennes, quelques parties de la face, deux mandibules, un grand nombre d’os longs plus ou moins entiers, se rapportant à deux squelettes. Ces précieux documents ont été étudiés par Fraipont et Lohest ; la belle monographie publiée par ces savants (i) a augmenté beaucoup nos connaissances sur le type humain dit de Néanderthal. Jusqu’à ces dernières années, les squelettes de S py étaient regardés, à juste titre, comme les moins incomplets et les plus importants du Paléolithique
Fig. 108. — Crâne de Spy (n° 1), vu de profil, 1/3 en. ancien. viron de la grandeur naturelle. (D’après Fraipont.)
En 1889, Hamy
étudia (2) quelques débris humains découverts par Piette dans la grotte de Gourdan, les uns magdaléniens, les autres moustiériens. Ces derniers comprenaient un morceau de mandibule et une portion de face (maxillaire supérieur et malaire). Hamy, avec sa perspicacité ordinaire, les rapprocha des parties analogues des crânes de Gibraltar et de Spy.
La même année, H. Filhol décrivit une mâchoire inférieure retirée de la caverne de Malarnaud, près de Montseron (Ariège) ; elle gisait dans un limon à ossements d’Ours des cavernes et de Mammouth, c’est-à-dire dans un milieu et à un niveau correspondant à celui où fut trouvée la mâchoire de La Naulette, dont la pièce
(1) Fraipont (J.) et Lohest (M.), Recherches ethnographiques sur des ossements humains découverts dans les dépôts d’une grotte quaternaire à Spy ( Archives de Biologie , VII, 1886. Gand, 1887).
(2) Congrès intern. d’Anthrop., Paris, 1889, p. 413.
de Malarnaud (fig. 109) reproduit les caractères anatomiques (1).
Une portion de crâne, recueillie en 1892 dans une briqueterie de Bréchamps (Eure-et-Loir), a été considérée par Manouvrier comme se rattachant au type de Néanderthal et de Spy, dont elle présenterait les principaux caractères, d’ailleurs très atténués. A mon sens, elle rappelle plutôt les crânes modernes dits « néanderthaloïdes ». En tout cas, les conditions de gisement n’ont été l’objet d’aucun contrôle et le crâne n’a pas été vu en place, au niveau des silex moustiériens que fournit la briqueterie.
Une mandibule humaine, trouvée en 1895 à Isturitz (Basses-
Pyrénées), dans un milieu riche en ossements d’Ours des cavernes et de Rhinocéros, serait à rapprocher, d’après M. Breuil, de celle de Malarnaud (2), Vers la même épo-
Fig. 109. — Mâchoire de Malarnaud (Ariège), vue de . ,, ,
profil. 3/4 de la grandeur naturelle. ( D’après Fi lho l.) grottes de
l’Estelas (Ariège),
d’Aubert (Ariège), de Sallèles-Cabardès (Aude) ont livré à F. Régnault et L. Roule deux mandibules d’enfants et un frontal aux arcades orbitaires très développées ; on peut les rapporter au Pléistocène moyen sans inconvénient.
KRAPINA, La découverte de Krapina (Croa¬
tie) est plus importante. En 1899, un professeur de l’Université d’Agram, M. Gorjanovic-Kramberger, décrivit un abri paléolithique où, dans une couche pléistocène intacte (fig. 110), il avait recueilli des fragments de 10 à 12 crânes, 14 morceaux de mandibules, 144 dents isolées, de nombreux débris de vertèbres, de côtes, d'os longs. Plusieurs de ces ossements, rencontrés dams des foyers, sont calcinés. En général
(1) Filhol (H.), Note sur une mâchoire humaine trouvée dans la caverne de Malarnaud... {Bull, de la Soc. philomathique de Paris, 1889). — Boule (M.), La caverne de Malarnaud {Ibid.).
(2) Breuil (H.), Les plus anciennes races humaines connues {Revue des sciences philosophiques et théologiques, 1909).
L'HOMME DE NÉ A N DE RT H AL
l’état de conservation de tous ces débris laisse beaucoup à désirer. Ils ont fait l’objet d’une longue et consciencieuse monographie (1).
L’age véritable du gisement a été souvent méconnu. On a tenu surtout à le vieillir, en invoquant la présence du Rhinocéros Mercki parmi la faune dont les débris accompagnaient les ossements humains et qui, par ses autres éléments, n’a rien qui la distingue de la faune classique du Pléistocène moyen. Or, le Rhinocéros Mercki a eu, dans nos pays, une
longévité plus grande que l’Eléphant antique et 1’ Hippopotame, auxquels il est associé dans la faune du Pléistocène inférieur.
Aucun des éléments vraiment caractéristiques de cette dernière faune ne se rencontre à Krapina,
Au point de vue paléontologique, ce gisement ne saurait donc remonter au delà du Pléistocène moyen. Les documents archéologiques sont d’accord ici avec les documents paléontologiques: les pierres travaillées appartiennent aux types du Moustiérien classique. GRIMALDI. Un des principaux résultats des
fouilles que le prince Albert Ier de Monaco a fait pratiquer, de 1895 à 1902, dans les grottes de Grimaldi, près de Menton, est la découverte de plusieurs squelettes d’Hommes fossiles bien datés par la stratigraphie, la paléontologie et l’archéologie (2). Plusieurs de ces squelettes, comme ceux trouvés auparavant par Rivière et Abbo, ne remontent pas au delà du Pléistocène supérieur et offrent tous les caractères des Homo sapiens de la race de Cro-Magnon. Nous n’avons pas à nous en occuper en ce moment. Mais, en juin 1901, le chanoine de
(1) Gorjanovic-Kramberger (K.), Der diluviale Mensch von Krapina in Kroatien. Wiesbaden, 1906.
(2) Boule (M.), Cartailhag (E.), Verneau (R.) et Villeneuve (L. de), Les grottes de Grimaldi. Monaco, 1906-1919. — Voir de longs résumés de cet ouvrage dans L’A., 1906.
Fig. 110. — Coupe du gisement ' de Krapina. (D’après Gorjanovic-Kramberger.)
R, rocher formant abri; A, dépôt alluvial de la Krapina, dont le lit est actuellement à 25 mètres en contre-bas; F, foyers, principal gisement des ossements humains ; B, produits de désagrégation des grès miocènes formant l’abri et vers le sommet desquels on trouve encore des os de l’Ours des cavernes.
Villeneuve, directeur des fouilles du Prince, a exhumé d’une couche plus ancienne de la grotte des Enfants, à 8 m. 50 de profondeur, deux autres squelettes aux caractères morphologiques très différents. Mon savant collègue, le professeur Verneau, qui les a magistralement étudiés, en a fait le type d’une nouvelle race fossile remarquable par ses caractères nigritiques, la race de Grimaldi. L’examen du gisement et l’étude des ossements d’animaux, recueillis immédiatement au-dessus et au-dessous des squelettes humains, m’ont porté à déclarer que ceux-ci remontent au Pléistocène moyen et sont sensiblement de l’âge des squelettes de Spy. Je reviendrai sur ce point au chapitre suivant.
En 1906, Rzehak a décrit un morceau de mâchoire trouvé dans une couche « à faune glaciaire » de la grotte d’Ochos en Moravie. Cette pièce est trop incomplète pour qu’on puisse affirmer sa nature néanderthaloïde. Elle paraît avoir été pourvue d’un menton.
Il suffira de mentionner la trouvaille de trois fragments de mâchoires humaines au Petit-Puy-Moyen (Charente) par M. Favraud, dans un milieu moustiérien. Ces mâchoires sont robustes, à menton fuyant, à dents volumineuses.
Nous arrivons à une série de découvertes récentes et d’un tel intérêt qu’elles doivent être racontées un peu plus longuement.
LA CHAPELLE- La première est celle du squelette de
AUX-SAINTS. La Chapelle-aux-Saints (1). Il y a, près
du village de ce nom, dans la Corrèze, une grotte d’assez faibles dimensions (fig. 111) que s’appliquaient à fouiller trois prêtres déjà connus par leurs recherches d’archéologie préhistorique, MM. les abbés A. Bouyssonie, J. Bouyssonie et Bardon. Le 3 août 1908, ils y découvrirent tout un lot d’ossements humains qu’ils m’adressèrent au Muséum et qu’ils voulurent bien me céder avec le plus grand désintéressement.
Cette heureuse découverte a fourni le fossile humain moustiérien le moins incomplet et le mieux conservé de tous ceux qu’on connaissait alors. Elle se présente dans des conditions topographiques et stratigraphiques irréprochables. L’âge du squelette est établi aussi clairement que possible et les circonstances de son gisement, sous
(1) Boule (M.), L’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints ( Comptes rendus de l’Acad. des sciences, 14 déc. 1908). — Bouyssonie (A- et J.) et Bardon (L.), Découverte d’un squelette humain moustiérien... {Ibid., 21 déc. 1908).
L'HOMME DE NÊANDERTHAL 187
une faible épaisseur de matériaux de remplissage de la grotte d’où
Fig. 111. — La colline où s’ouvre la grotte de La Chapelle-aux-Saints. L’entrée de la grotte est à peu près au centre du cliché.
il a été exhumé, expliquent son état de conservation tout à fait exceptionnel.
Fig. 112. — Coupe longitudinale de la grotte de La Chapelle-aux-Saints. (D après
A. -J. Bouyssonie et Bardon.)
R, roche dans laquelle est creusée la grotte; A, couche archéologique ; B, argile ; C, terre sablo-argileuse, meuble; S, squelette humain.
La coupe ci-jointe (fig. 112), relevée par MM. Bouyssonie et Bardon, établit clairement la stratigraphie.
Sur le plancher de la grotte, une couche archéologique, épaisse de 0 m. 30 à 0 m. 40, s’étendait sans interruption; elle était recou-
Fig. 113. — Quelques silex taillés de la couche moustiérienne de la grotte de La
Chapelle-aux-Saints. 3/4 de la grandeur naturelle.
verte par des dépôts superficiels d’aspect beaucoup plus récent.
Les débris d’animaux recueillis dans cette couche archéologique se rapportent à de nombreuses espèces dont les plus caractéristiques sont : Rhinocéros tichorhinus (Rhinocéros à narines cloisonnées),
L'HOMME DE NÉANDERTHAL
Rangifer tarandus (Renne), Cap ra ibex (Bouquetin), Bison prisons (Bison), Hyœna spelœa (Hyène des cavernes), Arctomys marmotta (Marmotte).
Cette couche était très riche en silex taillés comprenant principalement les deux types classiques du Moustiérien : pointes et racloirs (fig.113). Onn’apas observé le moindre objet en os vraiment travaillé.
D’après MM. Bouyssonie et Bardon, l’homme dont ils ont retrouvé le squelette a été intentionnellement enseveli. Il gisait au fond d’une fosse creusée dans le sol marneux de la grotte, à une profondeur d’environ 0 m. 30 (1).
Les parties du squelette que j’ai pu rassembler sont :
la tête osseuse (crâne et mâchoire inférieure), 21 vertèbres ou fragments de vertèbres, une vingtaine de côtes ou fragments de côtes, une clavicule, les deux humérus presque complets, les deux radius incomplets, les deux cubitus ; quelques os de la main, deux morceaux des iliaques, les deux fémurs incomplets, les deux rotules, des portions des deux tibias, une astragale, un calcanéum, les cinq métatarsiens droits, deux morceaux de métatarsiens gauches, une phalange.
LE MOUSTIER. En janvier 1909, un marchand d’anti-
quités, de nationalité suisse, qui a trop longtemps exploité, pour le compte des Allemands, les gisements de la Dordogne, c’est-à-dire les plus vieilles et les plus précieuses archives de notre pays, fit connaître les circonstances dans
Fig. 114. — Le crâne de La Chapelleaux-Saints dans son gisement. Photographie de Bouyssonie et Bardon.
(1) Bouyssonie (A. et J.) et Bardon (L.), La station moustiérienne de la « Bouffia » Bonneval à la Chapelle-aux-Saints (L’À., XXIV, 1913).
lesquelles il avait trouvé et exhumé un squelette humain au Moustier (1).
Le dégagement eut lieu le 10 août 1908, devant un aréopage de savants d’outre-Rhin : Klaatsch, H. Virchow, von den Steinen, Hahne, Wüst, etc., et, naturellement, en l’absence de tout homme
de science français. La valeur scientifique de ce document est encore singulièrement diminuée par la pénurie de données stratigraphiques ou paléontologiques sérieuses et surtout par la façon déplorable dont il a été extrait et restauré. La reconstitution du crâne, faite par le professeur d’anatomie Klaatsch, est une véritable caricature (fig. 115).
Une deuxième restauration , à laquelle plusieurs éminents collègues de Klaatsch ont été appelés à collaborer, a du moins le mérite d’être plus sincère. La valeur matérielle du squelette du Moustier fut, par contre, jugée hors de pair par le « Muséum für Vôlkerkunde » de Berlin qui l’a payé à son pourvoyeur Hauser un prix fabuleux : 125 000 francs ! D’après Klaastch, le squelette du Moustier est celui d’un jeune homme de seize ans environ. 11 ne paraît pas douteux qu’il appartienne au type de Néanderthal.
LA FERRASSIE. Il y a à La Ferrassie, près du Bugue
(Dordogne), un abri sous roche dont MM. Capitan et Peyrony exploraient depuis dix ans les nombreux foyers superposés et riches en objets travaillés par les Paléolithiques. Le 17 septembre 1909, Peyrony vit affleurer quelques os humains. Sur son invitation et celle de son collaborateur, M. Capitan, plusieurs personnes se rendirent à La Ferrassie pour assister et
(1) Hauser (O.), Découverte d’un squelette du type de Néanderthal... (L Homme préhistorique, janvier 1909), suivi de Klaatsch (H.), Preuves que l’Homo mousteriensis Hauseri appartient au type de Néanderthal.
Fig. 115. — Crâne du Moustier vu de face et tel qu’il a été restauré par l’anatomiste allemand Klaatsch.
Photographie d’un moulage. 1/3 de la grandeur naturelle.
L'HOMME DE NÊANDERTHAL
collaborer à l’extraction du squelette : MM. Cartailhac, Breuil, Bouyssonie, 1 auteur de ce volume. Nous nous sommes assurés : 1° que le niveau stratigraphique est sensiblement le même que celui de La Chapelle-aux-Saints, à la base d une couche archéologique
Fig. 116. — Tête osseuse du squelette masculin de La Ferrassie, vue de profil. 1/3 de la grandeur naturelle. Galerie de Paléontologie du Muséum.
moustiérienne reposant, d’après MM. Capitan et Peyrony, sur une couche acheuléenne ; 2° qu’il s’agit d’un individu du type de Néanderthal ; 3° que les ossements de cet homme fossile avaient gardé leurs connexions anatomiques et qu’ils gisaient au sein des couches intactes, sans qu’on ait pu observer aucune trace de sépulture.
Le même gisement a livré en 1910 à M. Peyrony un second squelette gisant non loin du premier. Celui-ci dénote un individu plus frêle, de taille plus petite, très probablement féminin. Enfin, depuis 1912, il a été recueilli quelques portions des squelettes de trois enfants (i). Cette série, d’une valeur exceptionnelle, a été libéralement offerte au Muséum par MM. Capitan et Peyrony. Le dégagement des squelettes, leur préparation, la reconstitution d’un
(l) Capitan (Dr) et Peynory, Deux squelettes humains au milieu de foyers de l’epoque moustiérienne (Revue de l’Ecole d Anthrop., décembre 1909). Station préhistorique de la Ferrassie ( Revue anthropologique , janvier 1912).
crâne presque aussi complet que celui de La Chapelle-aux-Saints (fig. 116) ont été effectués dans mon laboratoire. Leur description détaillée était sur le point de paraître quand la guerre a éclaté. 11 en sera souvent question dans la suite de ce chapitre.
MM. Capitan et Peyrony m’ont également remis les os brisés d’un crâne d’enfant recueilli par eux dans la couche moustiérienne de la petite grotte du Pech de LAzé, près de Sarlat (Dordogne). LA QUINA. C’est aussi une exploration de
longue haleine qui a conduit en 1911 le Dr Henri Martin à l’heureuse découverte de La Quina (Charente). Après plusieurs années de fouilles pratiquées lentement, avec
Fig, 117. — Crâne de La Quina, vu de profil. 1/3 environ de la grandeur naturelle.
Photographie d’HENRi Martin.
beaucoup de soin, il a rencontré un squelette humain dans un milieu nettement moustiérien. Les parties bien conservées de la tête (fig. 117) ont les caractères des mêmes parties delà calotte de Néanderthal, du crâne et de la mandibule de La Chapelle-aux-Saints (1). Depuis cette époque, le Dr H. Martin a retiré du même gisement
1 (1) Martin (H.), Sur un squelette humain de l’époque moustiérienne trouvé en Charente ( Comptes rendus de V Acad, des sc., 16 octobre 1911). Homme fossile de La Quina ( Archives de Morphologie générale et expérimentale , n° 15, 1923).
L'HOMME DE NÉ A N DE RT H AL
un beau crâne d’enfant âgé de huit ans environ (1) et un grand nombre de débris ayant appartenu à dix-liuit autres individus.
Toujours en 1911, quelques molaires humaines ont été recueillies, avec des ossements de Rhinocéros tichorhinus et de Renne, et avec des silex taillés moustiériens, dans une grotte de la baie de Saint- Brelade, au sud-ouest de l’île de Jersey (2).
Hillebrand a parlé d’ossements infantiles extraits de la caverne de Balla, près de Repashuta (Hongrie). Leur position stratigraphique n’est pas clairement établie.
En 1915, MM. Pacheco et Obermaier ont décrit une mandibule trouvée en 1887 dans un tuf calcaire pléistocène à Bariolas (Catalogne). Ils l’ont rapportée au type de Néanderthal (3).
RÉSUMÉ. Sur cette vingtaine de découvertes,
qu’un état ci vil satisfaisant permet d’attribuer au Pléistocène moyen, la moitié environ ne consistent qu’en des pièces trop fragmentaires. Les autres ont fourni des documents ostéologiques se prêtant à des études morphologiques complètes : Néanderthal, Gibraltar, LaNaulette, Spy, Malarnaud, Krapina, La Chapelle-aux* Saints, Le Moustier, La Ferrassie, La Quina. Le type humain fossile de Néanderthal nous est ainsi connu aujourd’hui par des documents bien conservés, faciles à étudier et se rapportant à une quinzaine d’individus au moins.
Est-il utile, par suite, défaire remarquer que les idées de Pruner-bey, Gratiolet, Virchow, Hartmann, etc., sur la nature exceptionnelle, tout à fait aberrante ou pathologique des crânes du type de Néanderthal, n’ont plus qu’un intérêt historique ? L’opposition des savants allemands qui, depuis, ont acheté le squelette du Moustier au poids de l’or, était encore des plus vive en 1892, époque à laquelle la « race de Néanderthal » fut traitée d’ « imaginaire », de « création de la fantaisie », et fut « mise au tombeau » par Virchow, von Hôlder, Haas, Kolmann, etc. (4).
(1) Communication à Tlnstitut français d’Anthropologie (L'A ,, XXXI, 1921, p. 331).
(2) Marett (R. ), PJeistccene Man in Jersey (Archéologie, 1 XII, 1911) . ■ — Keith (A.) et Knowles (F.), A description of teeth of palæolilliic man from Jersey (Journal of Anat. and Physiol., XLVI, 1911).
(3) Pacheco (E. H rnandezjetOBERMAiER (H.), I amandibula neanJertaloide de Bariolas (Comision de Investigaciones paleontologicasy prehistoricas, n°6, Madrid, 1915) .
H) Le regretté J. Fraipont publia, à cette cccasion, une éloquente défense intitulée : La race imaginaire de Canustadt ou de Néanderthal (Bull, de la Soc. d' Anthrop. de Bruxelles, XIV, 1895).
Nous sommes donc aujourd’hui en possession d’un ensemble de matériaux complets, se rapportant à un même type humain, homogène, très différent de tous les types actuels et mieux connu certainement que beaucoup de ces derniers. Ce type humain, qui présente de nombreux caractères d’infériorité, doit être désigné, nous verrons plus tard pourquoi, sous le nom d'Homo Neanderthalensis. Je vais en donner une description aussi brève mais aussi
complète que possible, en me basant principalement sur le squelette de La Chapelle-aux- Samts dont j’ai publié la monographie (1) et sur les squelettes encore inédits de La Ferrassie.