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MACHOIRE INFÉRIEURE

La mâchoire inférieure de Y Homo Neandertha lensis nous est aujourd’hui connue par un grand nombre de pièces ayant toutes le même air de fa-

mille.

Ces mandibules sont massives et très robustes ; leurs dimensions sont en rapport avec celles des crânes.

Elles n’ont pas de menton ou n’ont qu’un menton

Fig. 132. — Crâne d’enfant de La Quina, vu de rudimentaire et fuyant. Le face et de profil. 1/3 de la grandeur naturelle.

Phot. de M. H. Martin. fait fut d abord observe

sur la mâchoire de La Naulette, dont la découverte fit grande sensation et à propos de laquelle Broca s’est ainsi exprimé : « Je n’hésite pas à dire que la mâchoire de La Naulette est le premier fait qui fournisse un argument anatomique aux darwinistes, c’est le premier anneau de la chaîne qui, suivant eux, doit s’étendre de l’Homme aux Singes » (1). Il est certain qu’il s’agit ici d’un caractère des plus remarquable et dont la signification , au point de Vue de la

(1) In Topinard (P.), Les caractères simiens de la mâchoire de La Naulette, loc. cit.

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hiérarchie morphologique dans le groupe des Primates, ne paraît pas discutable. Les anatomistes considèrent la saillie mentonnière comme une particularité essentiellement humaine. Les mandibules de Y Homo Neanderthalensis se placent exactement, pour la fuite du menton, entre les mandibules des Singes anthropoïdes et les mandibules des groupes humains actuels, même les plus inférieurs à cet égard. Une des mâchoires les plus

Fig. 133. — Mâchoire inférieure, vue de profil, de l’Homme de la Ferrassie. 3/4 de la grandeur naturelle. Galerie de Paléontologie du Muséum.

fuyantes de la galerie d’ Anthropologie du Muséum, peut-être la plus fuyante, est celle de la fameuse Vénus hottentote. Or son angle symphysien (angle fait par le bord antérieur et le bord inférieur de la mâchoire) ne dépasse pas 94°, tandis que cet angle est de 104° à la mâchoire de l’Homme de La Chapelle-aux-Saints. Il faut ajouter que certaines mandibules fossiles montrent un menton en voie de formation, celle d’un des squelettes de La Ferrassie par exemple, où il y a véritablement une ébauche de triangle mentonnier (fig. 133). Tandis que Y Homo Heidelbergensis , du Pléistocène inférieur, possédait une mâchoire tout aussi dépourvue de menton que celle des Singes, l’étude des diverses mandibules fossiles du Pléistocène moyen de nos contrées nous fait

assister à la formation du menton, attribut de V Homo sapiens (1). C’est ce que montre la série des dessins de la figure 134.

La face interne ou buccale de la région symphysienne ou mentonnière a une direction générale oblique d’avant en arrière ; le menton est fuyant sur cette face postérieure comme sur la face antérieure. De sorte que, lorsqu’on place un maxillaire inférieur à' Homo Neanderthalensis sur une table et qu’on le regarde verticalement, on n’aperçoit pas la face antérieure du corps de l’os, mais on voit sa face postérieure, tandis que, pour les mandibules d’Hommes actuels, on observe exactement l’inverse.

La morphologie de cette face interne présente quelques particularités intéressantes (fig. 135). Nous retrouvons ici, à un degré atténué, la fossette génienne que nous avons observée sur la mâchoire de Mauer et qui est encore plus profonde chez les Singes. Mais il y a de belles apophyses géni supérieures et inférieure, tout comme chez les Hommes modernes. A droite et à gauche de l’apophyse géni inférieure s’observent deux mamelons surbaissés, arrondis, dispo- Fig. 134. — Profils de sés transversalement et se reliant aux lignes

diverses mâchoires infé- * ^ .. j- , -, .

rieures montrant une série mylo-hyoïdiennes, ou lignes obliques 111-

graduelle, depuis les formes ternes, qui sont très accusées. Ces sortes de sans menton (Chimpanzé,

Mauer) jusqu’aux formes boursouflures (b. t.) séparent les fossettes

avec menton très accuse su]-qjndUales (/. I.) des empreintes digas- (Français), en passant par & r ô

des formes intermédiaires triques ( e . di.) et peuvent passer pour des (Malarnaud, La Ferrassie). . . ....

2/5 de la grandeur naturelle, caractères simiens. .Mais, au totcd, cette

disposition de la région génienne est bien

humaine, quoique un peu différente de la disposition ordinaire.

(1) D importantes recherches ont été faites dans ces dernières années sur le développement et la signification du menton par les anatomistes Mies, Walklioff, Toldt, etc. On trouvera des références bibliographiques dans ma monographie de « L’Homme de La Chapelle-aux-Saints

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Le développement des apophyses géni paraît n’avoir aucun rapport avec le développement du langage articulé, contrairement à ce qu’on a cru et enseigné trop longtemps. Tout ce qu’on peut dire à cet égard de Y Homo Neanderthalensis , c’est qu’il avait de fortes saillies pour l’insertion des muscles génio-glosses etgénio-hyoïdiens, dont les fonctions se rapportent surtout aux actes de la mastication et de la déglutition, aussi nécessaires aux animaux qu’aux Hommes.

La partie inférieure du corps de la mandibule, dans sa région

Fig. 135. — Face postérieure du corps de la mandibule de l’Homme de La Chapelle-

aux-Saints. Grandeur naturelle.

t. v., trous vasculaires ; t.g.s. trou géni supérieur; a. g. s., apophyses géni supérieures ; a.g.i., apophyse géni inférieure :t.g.i., trou géni inférieur; l.o.i., ligne oblique interne; b.f., bourrelet transversal ; f.l., fossette sublinguale; e.di., empreinte digastrique; e. s.-/??., échancrure sous-mentale.

symphysienne, se dispose en deux facettes portant les empreintes d’insertion des muscles digastriques. Nous retrouvons donc la disposition déjà signalée sur la mâchoire de Mauer, mais ici ces empreintes sont moins longues, moins différentes de celles de l’Homme actuel, chez lequel il y a un vrai bord et où les impressions digastriques, plus petites, sont placées à la face interne de l’os. Il y a là une série d’états morphologiques intermédiaires que la figure 136 met bien en évidence.

Les branches verticales sont très larges, moins que chez l’Homme de Mauer, plus que chez les Hommes modernes. A leur face interne, les rugosités pour l’insertion du muscle ptérygoïdien interne sont très accusées. L’angle de la mâchoire, c’est-à-dire la jonction du bord inférieur de la branche horizontale et du bord postérieur

de la branche verticale, est comme tronqué et remplacé par une ligne obliqtie correspondant à toute la surface d’insertion du

ptérygoïdien interne. Cette disposition s’observe sur la plupart des Singes anthropoïdes, surtout chez le Gorille.

La région angulaire est en même temps très amincie et fortement déviée de la verticale. Mais la déviation se fait en dedans, un peu comme chez les Marsupiaux, au lieu de se faire en dehors, comme dans la plupart des mandibules humaines actuelles. Cette inversion est une nouvelle indication de la grande puissance des muscles ptérygoïdiens.

Il semble bien que ces muscles masticateurs, affectés aux mouvements de latéralité de la mâchoire, aient été relativement plus développés que les muscles élévateurs, ou muscles diviseurs des aliments (masséters et crotaphytes).

Les apophyses coronoïdes sont basses, larges, obtuses; les échancrures sigmoïdes, peu profondes. Les condyles

et empreintes digastriques de ont des proportions vraiment simiennes ;

diverses mâchoires. 1/2 envi- leur morphologie n’est que la contreron de la grandeur naturelle .

e.di., empreinte digastrique, partie de celle des fosses glénoïdes vastes

et peu profondes. Elle confirme ce que je viens de dire de la robustesse de l’ensemble de l’appareil masticateur et du développement plus considérable des muscles broyeurs par rapport aux muscles diviseurs.

DENTITION. Les dentitions humaines sont beau¬

coup plus homogènes que les crânes humains. Il semble que les caractères généraux de ces dentitions soient très anciens; que le rameau humain les ait acquis pour ainsi dire dès son origine ; ou plutôt qu’ils soient liés à l’origine même de ce rameau. Et cela est d’accord non seulement avec ce que nous apprend la Paléontologie sur d’autres groupes de Mammifères, mais aussi avec la découverte de Mauer, laquelle

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Fig. 137. — Palais et dentition supérieure du crâne masculin de La Ferrassie. Grandeur naturelle. Galerie de Paléontologie du Muséum.

Fig. 138.— Mandibule, vue d’en haut, et dentition inférieure du crâne masculin de La Ferrassie. Grandeur naturelle. Galerie de Paléontologie dû Muséum.

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nous a mis en présence d’une morphologie dentaire tout à fait humaine et associée à une mandibule très différente des autres mandibules humaines connues.

La dentition de ï Homo Neanderthalensis est, elle aussi, nettement humaine ; les quelques caractères secondaires un peu spéciaux qu’elle possède sont d’une nature primitive, mais ne sauraient avoir une valeur spécifique.

Les arcades dentaires sont très larges. L’arcade supérieure (fig. 137) répond assez exactement à la forme architecturale dite arc plein cintre ou roman. Sur la partie arquée se disposent les incisives, les canines et les prémolaires ; les piédroits, relativement courts, sont formés par les séries des trois arrière-molaires. C’est un dessin assez différent des formes parabolique, hyperbolique ou elliptique présentées par la plupart des mâchoires humaines ; c’est plutôt la forme en U des Singes anthropoïdes, mais où les branches verticales de l’U sont plus courtes et divergent légèrement, marquant ainsi une tendance vers la forme parabolique.

La forme de l’arcade inférieure (fig. 138) est plus voisine de celle de l’arcade supérieure que cela ne s’observe généralement chez les Hommes actuels. Il s’ensuit que les deux arcades ont entre elles des rapports assez différents de ceux qui sont de règle chez les Hommes actuels, surtout de races civilisées, où les dents supérieures dépassent les inférieures, principalement en avant, dans la région incisive. Ici, en occlusion des mâchoires, les incisives d’en haut et celles d’en bas se rencontrent exactement comme chez les Australiens actuels ; parfois même les incisives supérieures étaient légèrement en retrait sur les incisives inférieures, un peu comme chez les Chiens bouledogues (voir fig. 116, p. 191).

L’étude des surfaces d’usure de dentitions complètes, comme celle du crâne de La Ferrassie (fig. 137 et 138), montre que la mastication devait se faire en partie par un mouvement de propulsion en avant de la mâchoire inférieure sur la mâchoire supérieure, mouvement que favorisaient le grand développement en surface des cavités glénoïdes, leur faible profondeur et la forme peu saillante des condyles temporaux. Cette morphologie indique aussi une grande liberté pour les mouvements de diduction, ce que vient confirmer la puissance des muscles ptérygoïdiens. Tout cela

dénote, en somme, une dentition plus broyante que coupante, impliquant un régime plus végétarien que carnivore.

Les dents sont robustes, comme les mâchoires qui les portent (fig. 139). Elles forment une série continue, sans intervalles ou diastèmes, et toutes les couronnes sont au même niveau. Les canines ne dépassent pas les dents voisines, elles n’ont rien de simien. Mais le bord alvéolaire s’étend au delà de la dernière molaire, en haut et en bas : non seulement les dents de sagesse

n’étaient pas gênées dans leur développement comme aux mâchoires des races civilisées, mais encore il restait derrière elles un emplacement suffisant pour loger une molaire supplémentaire.

Un anatomiste anglais, M. Keith, a voulu caractériser les dents de l 'Homo Neanderthalensis par un développement plus considérable des racines et de la cavité pulpaire. Ses observations ont porté principalement sur des dents isolées trouvées dans une grotte de l’île de Jersey (voir plus haut, p. 193). Les dents en place du crâne de la Ferrassie ne présentent pas les phénomènes constatés par M. Keith. Je m’en suis assuré par des radiographies.

Les dents de Y Homo Neanderthalensis s’usaient très rapidement, à cause de la grossièreté des aliments mélangés de terre que ces dents devaient triturer. L’étude des couronnes ne peut se faire que sur des pièces se rapportantàdejeunes individus. Quelques spécimens de Krapina sont particulièrement favorables à cet égard (fig. 139).

Aucun caractère important ne distingue les incisives, les canines, les prémolaires de ces mêmes dents chez les Hommes actuels. Les

Fig. 139. — Portion de mâchoire inférieure de Krapina remarquable par le volume et la bonne conservation de ses dents. Grandeur naturelle. D’après un moulage de Gorjanovic-Kramberger.

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arrière-molaires étaient à peu près également développées. Elles réalisaient les formes humaines primitives si bien décrites par Albert Gaudry (voirp. 157). Les molaires supérieures avaient toutes quatre cuspides ou denticules bien développés. Les molaires inférieures avaient toutes cinq denticules, comme à la mâchoire de Y Homo Heidelbergensis et aux mandibules de beaucoup de Sauvages actuels.

En somme, la dentition de Y Homo Neanderthalensis ne s’écarte, par aucun caractère important, de celle des Hommes d’aujourd’hui ; naturellement les ressemblances sont avec les races sauvages et non avec les races civilisées. La communauté des caractères s’étend même à la pathologie. Les mâchoires de l’Homme de La Chapelleaux-Saints portent de nombreux stigmates de maladies qui ont dû faire cruellement souffrir leur possesseur atteint de gingivite expulsive ou polyarthrite alvéolo-dentaire. Mais sur aucune pièce, je n’ai observé trace de carie.

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