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L’ENCÉPHALE

Les études ostéologiques que je viens de résumer nous ont fait connaître, d’une manière fort satisfaisante, les attributs physiques et divers aspects de la vie animale de l’Homme de Néanderthal. Nous devons maintenant essayer de nous faire une idée de ses attributs psychiques, de sa vie cérébrale. On peut d’abord, pour cela, invoquer les témoignages archéologiques. Ce que nous connaissons de l’industrie moustiérienne a un caractère grossier, bien primitif, et ne saurait plaider en faveur de la supériorité du cerveau qui a conçu et réalisé cette industrie. Un autre ordre de témoignages nous est fourni par l'étude du cerveau même, autant qu’on puisse la faire dans les conditions que j’indiquerai bientôt, quand j’aurai dit quelques mots de la capacité crânienne, c’est-à-dire du volume de l’encéphale.

CAPACITÉ CRANIENNE. Plusieurs anthropologistes, et des

plus éminents, Schaafhausen, Huxley, Virchow, Schwalbe, avaient essayé dévaluer la capacité du crâne de Néanderthal supposé complet. Ils avaient trouvé des chiffres variant de 1100 à 1300 centimètres cubes, très inférieurs à celui de la moyenne humaine.

L'HOMME DE NÉANDERTHAL

Les mesures prises sur le crâne entier de La Chapelle-aux-Saints, soit en employant les formules classiques, soit par cubage direct, conduisent à un résultat très différent. On peut fixer à 1600 centimètres cubes environ la capacité de ce crâne.

L’énormité relative de ce chiffre est bien faite pour étonner les personnes qui considèrent la capacité crânienne comme un caractère zoologique et anthropologique de premier ordre et en relation étroite avec le développement des facultés intellectuelles. Notre Homme fossile présente beaucoup de traits d’infériorité morphologique diminuant un peu « l’abîme » qui sépare le groupe humain de ses plus proches parents les Singes anthropomorphes, et pourtant il rentre ici franchement dans la série humaine. Il y occupe même un rang des plus élevé, comme le montre le tableau suivant :

Singes anthropomorphes (maximum).

621 centimètres cubes.

Pithécanthrope (estimation) .

Andamans (moyenne des hommes). .

Homme de Piltdown (estimation) . . .

Australiens (moyenne des hommes).

Nègres d’Afrique — ....

Parisiens — ....

Auvergnats — ....

Esquimaux — ....

Ce résultat surprend d’autant plus qu’il s’écarte vraiment trop des évaluations proposées pour le crâne de Néanderthal. Or, les dimensions de la calotte de ce nom étant voisines de celles de la calotte du crâne de La Chapelle, le résultat fourni par le cubage direct de ce dernier doit faire naître des doutes sur les dites évaluations ; nous le vérifierons tout à l’heure.

Quoi qu’il en soit, l’Homme de La Chapelle avait un encéphale aussi volumineux que celui des races actuelles les plus cultivées. Mais il s’agit ici de la valeur absolue de ce volume. On doit se demander s’il en est de même du volume relatif, et, pour cela, chercher à évaluer ce dernier en tenant compte de la grosseur totale de la tête.

Or il est facile de calculer, d’après les formules d’usage courant, ce que devrait être la capacité d’un crâne normal dont les diamètres horizontaux égaleraient ceux du crâne de La Chapelle et dont le diamètre vertical serait avec les premiers dans les mêmes

rapports que sur un crâne moderne. On obtient ainsi un chiffre dépassant 2000 centimètres cubes. Certains crânes allemands réalisent presque ces conditions ; tel celui de Bismarck, dont la capacité crânienne a été estimée à 1965 centimètres cubes.

Nous avons vu (p. 195. fig. 119) qu’en superposant les profils d’un crâne de Chimpanzé, du crâne de La Chapelle et du crâne d’un Homme de race blanche, et en ayant soin de ramener les axes des trois crânes à la même longueur, on obtient une figure traduisant clairement ces différences entre les volumes relatifs des boîtes encéphaliques.

Ainsi disparaît, ou s’atténue dans de fortes proportions, cette sorte d’anomalie que la grandeur du volume absolu du crâne de La Chapelle paraissait révéler, au regard des nombreux traits d’infériorité morphologique de ce crâne. En réalité, toutes choses égales d’ailleurs, l’encéphale est peu considérable relativement aux encéphales d’Hommes actuels ayant de grosses têtes.

De plus, il semble que l’exemplaire d 'Homo Ne a n d erthalen s is de La Chapelle-aux-Saints ait appartenu à un individu particulièrement favorisé sous ce rapport, Nous possédons aujourd’hui des moulages de la cavité cérébrale d’autres sujets, notamment des exemplaires de Néanderthal, de Gibraltar, de La Quina. Les mensurations comparées de ces moulages m’ont permis de déterminer leurs volumes et d’obtenir les chiffres suivants :

Néanderthal . 1 408 centimètres cubes

La Quina . 1367 —

Gibrrltar . 1 300

L’Homme de La Chapelle, avec sa capacité cérébrale de 1 600 centimètres cubes, est donc très supérieur aux autres termes de la petite série. Nous avons le droit de supposer qu’il réalise un terme voisin du terme maximum, de même que le crâne de Gibraltar représente peut-être le minimum offert par le même type. L’écart entre le maximum et le minimum n’a rien d’anormal ; il ne serait ici que d’environ 300 centimètres cubes, tandis qu’il est de 400 à 500 centimètres cubes dans les races humaines actuelles, sauvages ou civilisées.

La capacité moyenne de Y Homo Neanderthalensis, calculée d’après les quatre individus dont nous avons les moulages intracrâniens,

L'HOMME DE NÉ A N DE R T H AL

serait d environ 1400 centimètres cubes, à peu près comme dans les races actuelles dites inférieures (1).

Que signifient ces chiffres? Nous donnent-ils la mesure des qualités intellectuelles ou psychiques de nos Hommes fossiles ? Rien n’est moins certain.

On sait, en effet, que le volume de l’encéphale peut varier énormément dans une série d’Hommes récents choisis parmi les plus éminents : de 1320 centimètres cubes (l’anatomiste Meckel), ou de 1420 centimètres cubes (Raphaël) à 1950 centimètres cubes (La Fontaine), c’est-à-dire dans le rapport de un à un et demi. Considéré isolément, ce volume ne saurait donc être pris comme critérium de la valeur intellectuelle d’un être humain. On l’a dit depuis longtemps : « Un petit chronomètre est supérieur à un grand réveil » et les grosses têtes ne sont pas toujours de fortes têtes. Comme Y Homo Neanderthalensis est un type très différent des types actuels, une de ses caractéristiques paraît être la grosseur de la tête plutôt que le volume de l’encéphale, quelle qu’ait été d’ailleurs la qualité de celui-ci.

Il faut se demander si l’organisation ou, plus simplement, la répartition de la substance cérébrale ne présentait pas aussi des différences. C’est ce que va nous apprendre, dans une certaine mesure, l’étude du moulage de la surface endocranienne.

ÉTUDE On ne saurait, au moyen d’un docu-

DU CERVEAU. ment de ce genre, avoir la prétention

de pénétrer tous les secrets de la morphologie cérébrale d’un être quelconque. Les résultats des études qu’on peut effectuer sur des moulages de la cavité crânienne sont comparables à l’idée qu’on se ferait des formes d’une statue dont il serait interdit de soulever les voiles, représentés ici par les méninges séparant, dansle vivant, la substance cérébrale de lasurface osseuse endocranienne. Néanmoins, de tels moulages, quand ils sont faits avec toute l’habileté et la précision nécessaires, permettent, par comparaison avec des moulages analogues tirés des crânes de Singes ou d’Hommes actuels, d’arriver à des conclusions intéressantes. Nous possédons aujourd’hui les moulages endocraniens de

(1) Le moulage intracrânien de l’Homme de La Ferrassie, que je viens de faire exécuter, est au moins aussi volumineux que celui de La Chapelle-aux-Saints. L’introduction de ce nouvel élément dans la petite série fait monter la moyenne càlculée à 1 450 centimètres cubes.

six individus d'Homo Neanderthalensis : celui de Néanderthal même, ceux de Gibraltar, de La Chapelle-aux-Saints, de La Quina, duMoustier, de La Ferrassie. Leurs caractères généraux sont remarquablement uniformes. La description suivante s’applique surtout au moulage du crâne de La Chapelle, qui est le moins incomplet et le plus habilement exécuté (1),

L’encéphale, dont ce moulage reproduit la forme générale, est, comme le crâne, long, large et surbaissé. Il présente une dissymétrie assez marquée : l’hémisphère gauche du cerveau était légèrement plus développé que le droit, ce qui est d’accord avec l’observation que nous avons faite sur l’inégalité des humérus droit et gauche.

Un des caractères les plus remarquables du cerveau, tel que nous le montre le moulage, est la simplicité, l’aspect grossier des circonvolutions. Les moulages endocraniens d’Hommes actuels présentent généralement des traces de circonvolutions plus nombreuses et beaucoup plus compliquées. C’est aux cerveaux des grands Singes anthropomorphes ou des Hommes microcéphales que celui de l’Homme de Néanderthal ressemble le plus à cet égard.

La scissure de Sylvius, qui sépare, dans les cerveaux de Mammifères, le lobe frontal du lobe temporal (fig. 153 et 154), se montre ici béante en avant, ce qui semble indiquer un certain degré d’exposition de la partie du corps strié qu’on appelle Yinsula de Reil. Cette disposition se voit chez l’Homme actuel, au cours de son développement embryologique ; chez l’adulte, l’ouverture sylvienne se resserre par suite du débordement, de tous côtés, de la matière cérébrale.

L’étude des lobes du cerveau révèle quelques faits importants et, d’abord, en ce qui concerne leur développement relatif.

On est aujourd’hui d’accord pour admettre que les lobes, avec les limites que leur attribuent conventionnellement les anatomistes, sont loin de correspondre exactement à des départements physiologiques. Il est tout de même intéressant de chercher à mesurer, non pas le volume de ces lobes, ce qui serait impossible dans le cas actuel, mais simplement leurs surfaces extérieures par rapport à la surface extérieure totale de l’hémisphère cérébral, et surtout de

(1) Voir pour plus de détails : Boule (M.) et Anthony (R.), L’encéphale de l’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints (LA., XXII, 1911).

L'HOMME DE NÉANDERTHAL

Fig. 153. — Photographie du moulage intracrânien de l’Homme fossile de La Cha-

pelle-aux-Saints. Vue latérale gauche.

Fig. 154. — Topographie de la face latérale gauche de l’encéphale. 1/2 de la grandeur

naturelle.

[3, bregma ; À, lambda; 1, sinus latéral; 3 , sinus de Breschet; 4 , 5, 6, vaisseaux méningés moyens; Fcc , fente cérébro-cérébelleuse; S, scissure de Sylvius, le long de laquelle se voient les incisures pariétales de Broca ; Spa, branche présylvienne antérieure; Spp, branche présylvienne postérieure; Spo, scissure pariéto-occipitale ; Ol, sillon olfactif; Oi, sillon orbitaire interne ; Oe, sillon orbitaire externe; par , sillon parallèle; lu, sulcus lunatus.

L'HOMME DE NÉANDER T H AL

comparer ces résultats avec ceux fournis par des moulages similaires de Singes anthropomorphes et d’Hommes actuels.

M. Anthony et moi avons ainsi obtenu un certain nombre de données numériques dont la discussion ne saurait trouver place ici, mais dont on peut résumer la signification en disant que le développement relatif des lobes, chez nos Hommes fossiles, n’était pas celui que présentent les Hommes actuels. La différence est surtout marquée pour le lobe frontal. Chez les Singes anthropoïdes, la surface extérieure de ce lobe représente 32 p. 100 environ de la surface totale de l’hémisphère cérébral correspondant. Chez les Hommes actuels, la proportion est en moyenne d’environ 43 p. 100. Chez l’Homme de La Chapelle-aux-Saints, elle est d’environ 36 p. 100 . Au point de vue du développement relatif de son lobe frontal, surbaissé et rétréci, l’Homme fossile se place donc entre les Singes anthropoïdes et les Hommes d’aujourd’hui, et même plus près des premiers que des seconds.

Les circonvolutions frontales se distinguent assez bien, au moins vers leurs parties inférieures. La troisième circonvolution frontale, très nette, avait un large cap (1), mais elle était beaucoup plus simple que chez les Hommes actuels. Il semble notamment qu’elle n’ait pas eu de pied, c’est-à-dire de repli supplémentaire rattachant le cap à la frontale ascendante, ou qu’elle n’ait eu qu’un pied très réduit. Par suite du faible développement du lobe frontal, le cap de la troisième circonvolution paraît, comme chez les Anthropoïdes, occuper une situation beaucoup plus antérieure. Ce sont là des caractères primitifs et pithécoïdes, car un anatomiste anglais, Cunningham, a pu affirmer que le grand développement de la troisième circonvolution frontale est plus caractéristique des Singes que des Hommes.

Les lobes temporaux et pariétaux n’offrent ici rien d’important à signaler. Les lobes occipitaux, relativement très développés, dépassent et surplombent le cervelet beaucoup plus que chez les Hommes actuels. Par l’ensemble de leurs caractères, notamment par la présence d’un sulcus lunatus , ou « sillon du singe », bien marqué, ils se rapprochent beaucoup de ceux des Anthropomorphes.

(1) Le cap est la partie du lobe frontal comprise entre les deux branches antérieures de la scissure syl vienne dites branches présylviennes ( Spa et Spp de la fig. 154).

Le cervelet est remarquable par la faible saillie des lobes cérébelleux latéraux, séparés par une large fente, au fond de laquelle le lobe médian, ou vermis , devait être à découvert comme chez les Singes. Dans sa région antérieure, le cervelet était au contraire relativement plus développé et plus saillant que chez les Hommes, se rapprochant encore, par ce caractère, de celui des Singes.

La moelle allongée devait avoir une disposition plus oblique d’avant en arrière que chez les Hommes modernes et moins oblique que chez les Singes, même les Anthropoïdes. Ce caractère est conforme à ce que nous a appris l’étude du squelette, notamment la direction de la portion cervicale de la colonne vertébrale. PHYSIOLOGIE Les faits anatomiques exposés ci-

CÉRÉBRALE. dessus permettent, dans une certaine

mesure, de se faire une idée des fonctions cérébrales de Y Homo JN eanderthalensis .

Si le volume considérable de son encéphale peut constituer un argument en faveur de l’intelligence de cet Homme, l’aspect grossier, la simplicité générale du dessin des circonvolutions indiquent, au contraire, des facultés intellectuelles rudimentaires. Le développement relatif des diverses parties de la substance grise parle dans le même sens.

Flechsig a montré que les différentes régions de l’écorce cérébrale se divisent, au point de vue physiologique, en deux groupes. Les unes constituent les territoires sensitivo-moteurs, en rapport avec les divers organes périphériques de la sensibilité et du mouvement; les autres constituent les « zones d’association », où les sensations se condensent et s’élaborent et où les mouvements se règlent. Ce seraient « les centres intellectuels et les véritables organes de la pensée ».

Chez les Mammifères les plus inférieurs, les centres d’association feraient à peu près défaut. Chez les Singes, leur importance est déjà considérable et leur développement à peu près égal à celui des centres sensitivo-moteurs. Chez l’Homme, où l’intelligence est à son maximum, ils arrivent à occuper les deux tiers du manteau (1).

On a délimité approximativement, sur la face externe du cerveau humain, trois principaux centres d’association s’intercalant

(1) Voir l’excellent Traité de Physiologie de Gley, 4e éd., Paris, 1919, p. 1080.

L'HOMME DE NÉANDERTHAL

avec quatre zones sensitivo-motrices. Si l’on rapproche ces faits de ceux que nous a fournis l’étude des lobes du cerveau chez Y Homo Neanderthalensis, nous constatons que la zone visuelle (lobe occipital) était relativement plus développée et que le premier centre d’association était bien mal partagé, puisque ce centre correspond à la région antérieure du lobe frontal ici particulièrement réduite.

Or, s’il est une notion acquise en matière de physiologie cérébrale, c’est que les parties antérieures des lobes frontaux sont indispensables à la vie intellectuelle. Ses lésions ne retentissent ni sur la sensibilité, ni sur la motricité, mais occasionnent des troubles intellectuels; d’après le Dr Toulouse (1), l’atrophie bilatérale des lobes frontaux entraîne toujours la démence ou le gâtisme.

« Dans la progression des hémisphères cérébraux à travers les époques géologiques, a écrit le D1 2 Houzé (2), c’est le lobe frontal, siège des associations les plus compliquées et des combinaisons mentales les mieux appropriées, qui a grandi. Chez l’Homme, il a acquis une telle prééminence qu’il a rendu inutiles les adaptations défensives ( Homo nudus et inermis). Le lobe frontal est devenu l’arme la plus redoutable de l’attaque et de la défense. »

Il est donc probable que Y Homo Neanderthalensis ne devait posséder qu’un psychisme rudimentaire, supérieur certainement à celui des Singes anthropomorphes, mais notablement inférieur à celui de n’importe quelle race actuelle. Il n’avait sans doute qu’un rudiment de langage articulé. Au total, T encéphale de cet Homme fossile est déjà un encéphale humain par l’abondance de sa matière cérébrale. Mais cette matière n’offre pas encore l’organisation supérieure qui caractérise les Hommes actuels.

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