CHAPITRE VIII
LES HOMMES DE L’AGE DU RENNE
Noue savons qu’aux points de vue géologique et paléontologique, le Pléistocène supérieur est difficile à séparer nettement du Pléistocène moyen (voir p. 53). La distinction est relativement claire et facile, du moins dans nos pays, quand on se place au point de vue anthropologique.
L’AGE DU RENNE. Pour les archéologues préhisto¬
riens, le Pléistocène supérieur, c’est le Paléolithique supérieur , très différent, par son outillage, du Paléolithique inférieur; c’est aussi l’époque ou V âge du Renne. Cette dernière expression traduit un fait ethnographique plutôt qu’un fait paléontologique, car les ossements de Renne sont déjà fréquents dans les dépôts moustiériens. Elle veut dire d’abord que cet animal est maintenant très abondant ; elle signifie surtout : âge pendant lequel le Renne a joué un grand rôle dans la vie des Hommes auxquels il fournissait la nourriture, la vestiture et la matière première d’une grande partie de leur industrie.
Armes et instruments sont plus abondants, beaucoup plus variés, plus perfectionnés qu’à l’époque moustiérienne. Aussi les archéologues, mieux documentés, ont-ils cherché depuis longtemps à établir des divisions dans l’âge du Renne, d’après les diverses modalités de ce matériel. Nous savons déjà qu’ils distinguent aujourd’hui trois étages successifs : Y Aurignacien , le Solutréen, le Magdalénien , suivis de VAzilien, étage de transition confinant à l’époque néolithique , c’est-à-dire aux temps actuels des géologues.
Malgré les différences qui servent de base à ces divisions, l’âge du Renne présente un ensemble de caractères qui lui impriment une grande unité et qui marquent un progrès considérable sur le monde
moustiérien. C’est qu’il y a aussi un véritable contraste entre les Hommes de l’ancien et du nouveau Paléolithique !
Les découvertes de squelettes humains nous mettent maintenant en présence de types vraiment supérieurs. La plupart ont un corps plus élégant, une tête plus fine, un front droit et vaste. Ils ont laissé, dans les grottes qu’ils habitaient, tant de témoignages de leur habileté manuelle, des ressources de leur esprit inventif, de leurs préoccupations artistiques et religieuses, de leurs facultés d’abstraction qu’ils méritent vraiment le glorieux titre d’Homo sapiens !
Chacun de ces types a bien sa physionomie propre, mais simplement au même titre que les diverses races d’aujourd’hui et, dans l’ensemble, ils ne diffèrent pas plus des Hommes actuels que ceuxci ne diffèrent entre eux. Nous sommes arrivés à un moment à partir duquel l’évolution physique de l’Humanité peut être considérée comme terminée; le problème des origines humaines perd son caractère zoologique pour devenir purement anthropologique et ethnographique.
Rien n’est plus attachant d’ailleurs que l’étude de ces Hommes de l’âge du Renne, des monuments qu’ils nous ont laissés, des mœurs ou coutumes que ces monuments nous révèlent ou nous font pressentir. Elle a déjà fourni la matière de nombreux ouvrages ou mémoires du plus haut intérêt, mais dont le résumé ne saurait trouver place dans ce livre, écrit à un point de vue surtout paléontologique. Il faut cependant dire l’essentiel (1).
PRODUITS Les Hommes de l’âge du Renne habi-
INDUSTRIELS. taient de préférence les cavernes ou les
abris sous roche. Ils se livraient surtout à la chasse et à la pêche. Ils avaient des relations commerciales fort étendues. Leurs pierres taillées n’ont plus la lourdeur et l’uniformité de celles des époques précédentes. Les armes, destinées à être emmanchées, sont fines, élégantes, parfois admirablement travaillées suivant une technique des plus habiles (fig. 157-159). L’outillage est
(1) La bibliographie, très considérable, est essentiellement française. On la trouvera, en partie, dans l’ouvrage déjà cité plusieurs fois de S. Reinach, Antiquités nationales, I. Epoque des cavernes; dans Déchelette, Manuel d 'archéologie préhistorique, I. — Consulter aussi : Mortillet (G. et A.), Le Préhistorique et Musée préhistorique. — Cartailhac (E.), La France préhistorique, et surtout la collection des Matériaux et de L' Anthropologie. — Voir, un peu plus loin, quelques indications relatives à l’art de làge du Renne.
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
non moins léger, très varié de formes, adapté à des buts multiples : couteaux, grattoirs, perçoirs, burins, scies, etc., dont les types évoluent sans cesse. On trouve ces silex taillés par centaines et par milliers, pêle-mêle avec les débris de cuisine, dans les anciens foyers des grottes ou abris sous roches.
La pierre n’était plus la seule matière première. Nos industrieux troglodytes savaient traiter de diverses manières l’ivoire des
Fig. 157. — Objets caractéristiques de l’Aurignacien.
2, 2, pointes de silex à dos arqué et retouché (type dit « de Châtelperron »)
3, lame de silex à tranchant abattu par des retouches (pointe « de la Gravette ») ;
4, lame à encoches retouchée sur tout son pourtour ; 5, silex taillé en pointe à soie ; 6, grattoir caréné ; 7, burin dit « busqué » ; 8, pointe de trait en os et à base fendue; 9 et 10, objets en os. (D’après H. Breuil.)
défenses de Mammouth, les bois des Rennes ou les os de toutes sortes d’animaux. Ils en faisaient des poignards, des pointes de sagaies ou des flèches pour la chasse, des harpons pour la pêche, des propulseurs pour lancer leurs traits, etc. Ils en fabriquaient aussi des instruments d’un usage domestique : spatules, lissoirs pour préparer les peaux de bêtes, aiguilles percées d’un chas pour coudre leurs vêtements de fourrures, etc.
C’est ce matériel archéologique qui permet aux archéologues d’établir leurs divisions (1),
il) Voir surtout Breuil (H.), Les subdivisions du Paléolithique supérieur et leur signification ( Congrès intern. de Genève , 1912). C’est Cartailhac et Breuil qui ont démontré l’existence et la grande importance de l’Aurignacien, d’ailleurs pressenties par E. Lartet.
SUBDIVISIONS. Dans les assises inferieures (Auri-
gnacien) persistent encore les formes du Paléolithique ancien, même les silex amygdaloïdes. Mais des formes nouvelles apparaissent. Les lames allongées, plus fréquentes, sont soigneusement retouchées sur leurs bords qui portent souvent des encoches. Il y a des burins d’une forme spéciale dits busqués , et des grattoirs épais, massifs, dits grattoirs carénés.
Fig. 158. — Silex solutréens, soigneusement taillés en feuilles de laurier, feuilles de saule, pointes à cran, double perçoir. 1/2. Grotte du Placard (Charente). Galerie de Paléontologie du Muséum.
L’os est maintenant largement utilisé. On trouve de nombreuses baguettes ornées de stries, ou de « marques de chasse», des pointes de traits aplaties, souvent à base fendue, des sortes d’épingles grossières (fig. 157).
Le Solutréen , qui vient ensuite dans quelques localités, se signale par un travail extrêmement habile et soigné de la pierre. Les types caractéristiques sont : les pointes étroites, dites « feuilles de saule », les pointes plus larges, dites « feuilles de laurier », et les pointes à cran. Ces armes sont fabriquées avec art, au moyen de retouches savantes, longues et régulières, qui recouvrent souvent les deux faces
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
du silex (fig. 158). Ce sont là de beaux objets, précurseurs des merveilleux silex, têtes de lances, pointes de flèches, poignards du Néolithique Scandinave, portugais, égyptien, etc. L’industrie de l’os s’enrichit de nouvelles formes de sagaies à base pyramidale, d’objets variés en ivoire; les premières aiguilles à chas apparaissent.
Pendant le Magdalénien , l’outillage lithique, loin de se perfec-
Fig. 159. — Objets caractéristiques du Magdalénien.
1 , lame de silex terminée en double grattoir ; 2, lame taillée en burin droit à son extrémité supérieure et en grattoir à son extrémité inférieure ; 3, grattoir et burin dit en « bec de perroquet »; 4, petit silex à la fois perçoir et grattoir ; 5, lame dont un bord a été abattu par de fines retouches et dont l’autre bord porte des encoches régulières; 6, petite lame à tranchant abattu; 7, pointe de sagaie à base en biseau; 8 , poinçon en os ; 9 et 10, aiguilles en os avec chas; 11, pointe de sagaie en os, à biseau, de forme arquée; 12, harpon en bois de Renne, avec barbelures à peine indiquées (type primitif); 13, harpon à un seul rang de barbelures ; 14, harpon à double rang de barbelures.
donner, comprend d’innombrables silex généralement de petite taille, souvent à peine retouchés, mais extrêmement divers : lames, grattoirs, burins variés, perçoirs, scies, etc. Souvent un même silex est adapté à plusieurs usages : il est grattoir à un bout, burin ou perçoir à l’autre bout. Par contre, l’industrie de l’os est extrêmement diversifiée; les sagaies sont nombreuses et variées, souvent décorées de dessins, les aiguilles abondent et aussi les harpons, qui com-
mencent par de simples baguettes osseuses à encoches, et deviennent des engins barbelés d’abord à un seul rang, puis à deux rangs de barbelures (fig. 159).
11 faut bien se garder de partager l’idée trop simpliste de quelques préhistoriens, qui veulent voir dans cette succession, établie dans nos régions par la combinaison de données empruntées à de nombreux gisements, une évolution régulière de l’industrie du Paléolithique supérieur. Ces subdivisions ne sauraient avoir le caractère général qu’ils veulent leur attribuer. Tout paraît démontrer, au contraire, que les gisements de chaque pays, et même de chaque province, nous présentent, avec un fonds archéologique commun, tels et tels caractères ethnographiques particuliers qui ne sont que des faciès locaux.
« Il devient de plus en plus évident, a écrit un des hommes qui connaissent le mieux le Paléolithique supérieur, que ce qu’on a pris d’abord pour une série continue, due à l’évolution sur place d’une population unique, est au contraire le fruit de la collaboration successive de nombreuses peuplades réagissant plus ou moins les unes sur les autres, soit par une influence purement industrielle ou commerciale, soit par l’infiltration graduelle ou l’invasion brusque et guerrière de tribus étrangères » (1).
L’avenir de la science est principalement dans l’établissement de cette paléogéographie ethnique, beaucoup plus compliquée certainement que nous ne pouvons le supposer aujourd’hui. Déjà, à l’exemple de Breuil, on peut discerner deux vastes provinces du Paléolithique supérieur que l’on pourrait appeler, l’une méditerranéenne et l’autre atlantique .
LES PREMIERS Les hommes de l’âge du Renne avaient
ARTISTES. aussi le goût de la parure : ils utilisaient
des dents de fauves tués à la chasse (fig. 173, p. 265), des coquilles, des pierres percées, etc., pour en faire des trophées, des colliers, des bracelets, des amulettes. Doués d’un sentiment exact et profond de la nature, très sensibles à la beauté, ils ont été de véritables artistes, les premiers artistes , des milliers d’années avant les Chaldéens, les Égyptiens ou les Égéens.
C’est sur notre territoire que la plupart des merveilleux témoi-
(1) Breuil (H.), Les subdivisions..., p. 169.
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Photographie de M. Max Bégouen.
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gnages de cette première floraison des arts plastiques ont été trouvés, et par des Français. Après les noms d’Edouard Lartet, de Vibraye, celui de Piette restera toujours attaché à l’histoire de l’art quaternaire. Depuis la mort de Piette, les mémorables découvertes ou travaux de Rivière, Cartailhac, Capitan, Peyrony,
Lalanne, Bégouen et surtout de Breuil ont enrichi l’archéologie préhistorique d’une foule de monuments du plus grand intérêt et encore trop peu connus du monde des artistes ou du public éclairé (1).
Toutes ces productions, de valeurs très diverses, depuis les gribouillages indéchiffrables jusqu’aux purs chefsd’œuvre, montrent que les Hommes de l'âge du Renne devaient avoir de nombreux loisirs, comme toutes les populations à peu près exclusivement chasseresses. Pendant ces loisirs, ils s’exerçaient à tous les genres,
Fig. 162. — Rennes en ivoire de Bruniquel, au British Muséum. 1/2 environ de la
grandeur naturelle. (D’après H. Breuil.)
s’attachant à reproduire la figure des êtres qui vivaient autour d’eux, soit par la sculpture, soit par la gravure, soit par la peinture.
(1) Ouvrages les plus importants, en dehors des Manuels et des Revues : Lartet (E.) et Chisty (H.), Reliquiœ aquitanicœ, 1865-1875. — Girod (P.) et Massénat (E.), Les stations de l’âge du Renne dans les vallées de la Vézère et de la Corrèze, 1888- 1900. — Pi ette (E.) L’art pendant l’âge du Renne, 1907. — La belle série des grandes monographies publiées par l’Institut de Paléontologie humaine (Fondation Albert 1er, prince de Monaco) sous le titre général de : Peintures et gravures murales des Cavernes paléolithiques , notamment : Altamira, par Cartailhac (E.) et Breuil (H.) ; Font-de-Gaume, par Capitan (L.), Breuil (H.) et Peyrony (D.) ; Cavernes cantabriques, parALCALDE del Rio, Breui l etLoRENzo Sierra, etc. — Dans ces dernières années, la Comision de Investigaciones paleontologicas y prohistoi icas de Madrid a publié de beaux mémoires de Cabré, Pacheco, Obermaier sur l’art rupestre espagnol. — Enfin, S. Reinach nous a donné un très utile « Répertoire de l’art quaternaire » (Paris, 1913), avec bibliographie complète de chaque production.
L’ivoire de Mammouth et les pierres tendres leur servaient de matière première pour la sculpture ; ils savaient aussi modeler avec de l’argile. Ils gravaient sur des os quelconques, sur des bois de
Fig. 163. — Statuette d’Équidé en ivoire. Grotte de Lourdes. (4/3 environ de la grandeur naturelle.) D’après Piette (dessin de H. Breuil).
Rennes, sur des cailloux roulés de la rivière voisine. Souvent ces objets sont de véritables feuillets d’album où se groupent, s’entremêlent, se superposent de nombreux croquis ; d’autres fois, ils
Fig. 164. — Tête de Cheval sculptée, en bois de Renne, de la grotte du Mas d’Azil (Ariège). Collection Piette, au Musée de Saint-Germain. Au double environ
de la grandeur naturelle. (D’après Piette.)
n’offrent qu’un sujet ou un petit nombre de sujets, d’exécution particulièrement soignée. Presque tous les objets domestiques, d’un usage courant, étaient décorés d’ornements ou de figurations d’êtres
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animés. Mais, à côté de cet art mobilier , il y avait un art pariétal. Nos troglodytes sculptaient, gravaient et peignaient de grandes fi-
Fig. 165. — Têtes de Chamois et de Blaireau (?) gravées sur un morceau de bois de Renne de la grotte de Gourdan. 5/6 environ de la grandeur naturelle. Collection Piette, au Musée de Saint-Germain. (D’après Piette.)
gures sur les parois des cavernes obscures. On a retrouvé les godets et les ocres polychromes de ces peintres primitifs, les lampes rudimentaires au moyen desquelles ils s’éclairaient.
Fig. 166. — Cerfs et Saumons gravés autour d’un andouiller de Cerf, de la grotte de Lorthet (Hautes-Pyrénées). Collection Piette, au Musée de Saint-Germain. Réduit d’environ 1/4 et déroulé sur un plan. (D’après Piette.)
Remarquer, en haut et à droite, deux losanges centrés par une petite ligne verticale et qui représentent peut-être la signature de l’artiste.
Parmi toutes ces productions, beaucoup témoignent d’un véritable sens esthétique, d’un réalisme savant, d’une technique très sûre, d’une
grande fermeté d’exécution. Ce sont souvent 'des chefs-d’œuvre
Fig. 167. — Renne gravé sur pierre de la grotte de Limeuil (Dordogne). 2 3 de la grandeur naturelle. Photographie obligeamment communiquée par MM. Bouyssonie
et Capitan.
pleins de mouvement et de vie : représentations de Mammouths aux
Fig. 168. — Bison « bondissant », peinture polychrome du plafond de la caverne d’Altamira (Espagne). Longueur de l’animal : 1 m. 55. (D’après Cartailhac et
Breuil.)
longs poils et aux défenses recourbées, Rhinocéros aux contours
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Fi g.
169. — Biche polychrome, avec petit Bison noir, de la caverne d’Altamira. Longueur de la biche : 2 m. 20. (D’après Cartailhac et Breuil.)
Fig. 170. — Cerfs rouge et noir peints sur un rocher de Calapata, près de Cretas, dans le Bas-Aragon (Espagne). 1/5 environ delà grandeur naturelle. (D’après Breuil
et Cabré Aguila.)
massifs, Chevaux de fière allure, Sangliers hirsutes, Ruminants innombrables aux formes élégantes, Ours au front bombé, Félins au corps souple, etc. La frise de Chevaux sculptés en grandeur naturelle sur la paroi rocheuse de l’abri de Laussel (Dordogne), les Bisons modelés en argile du Luc d’Audoubert (Ariège), les peintures polychromes de la caverne d’Altamira (Espagne) — « Salon carré » de la peinture paléolithique — sont, parmi tant d’autres, des témoignages extraordinairement impressionnants de la supériorité intellectuelle et de la maîtrise manuelle de ces très vieux artistes. J’ai groupé ici quelques chefs-d’œuvre en divers genres ; ils donneront une idée de la perfection de l’art paléolithique (fig. 160 et 162-170).
Nos troglodytes vivaient pourtant dans une nature ingrate. Par certains côtés, leur existence matérielle était bien misérable : ils ignoraient même la poterie. Braves contre les Lions et les Ours des Cavernes, ils étaient cependant de mœurs paisibles et douces; ils avaient le sens du mystère, car leurs cavernes ornées semblent avoir joué le rôle de sanctuaires où ils devaient se livrer à des pratiques magiques (1) ; ils avaient des préoccupations religieuses, car leurs sépultures témoignent de rites funéraires et d’un véritable culte des morts. Nous pouvons donc être fiers des attributs spirituels et moraux de ces lointains ancêtres. Nous allons voir que, par leurs caractères physiques, ils se relient non moins étroitement à l’Humanité actuelle.
(1) Avec M. Salomon Reinach, beaucoup de préhistoriens croient que l’art de l’âge du Renne n’était nullement désintéressé ; qu’il avait, avant tout, un rôle pratique, en rapport avec des opérations magiques. Je ne saurais partager complètement cette opinion.
La vérité des dessins, la pureté des lignes, l’élégance des attitudes ne sauraient s’expliquer par de simples pratiques de magie. De mauvais dessins, des croquis enfantins, de simples schémas, comme ceux que font tant de sauvages actuels, auraient suffi. Il n est pas possible que telle figure, gravée avec un souci des formes, une sûreté et une délicatesse de burin vraiment extraordinaires, n’ait pas été exécutée avec amour par son auteur, et celui-ci n’a pu arriver à une telle perfection, à une telle maîtrise qu après des études désintéressées. Toute personne ayant une pratique suffisante des arts du dessin et ayant pris le temps d étudier les chefsd’œuvre paléolithiques ne saurait être d’un avis différent. L’hypothèse des pratiques magiques pourra suffire à des savants; je ne crois pas qu’elle soit exclusivement acceptée par des artistes. Je n’hésite pas à avouer que je crois à l’hypothèse de l'art pour 1 art, sans refuser d’ailleurs un certain rôle aux pratiques magiques. Mais, en fait, l’art stylisé, schématique, correspondant le mieux a ce rôle, est plus récent que l’art vraiment paléolithique, lequel n’est d’abord que réaliste. A ses véritables débuts, beaucoup plus lointains, l’art n’est probablement qu une manifestation particulière d'un esprit général d’imitation déjà si développé chez les Singes.
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HISTORIQUE. C’est aux Anglais que revient le
mérite d'avoir exhumé et placé dans un musée le premier squelette humain de l’âge du Renne. Ce squelette, aux os coloriés en rouge, la fameuse Red Lady of Paviland , fut retiré de la caverne Paviland (Pays de Galles) par Buckland en 1823 et déposé au musée d’Oxford où. il est resté longtemps oublié. Dans ces dernières années, M. Sollas (i) nous a appris que la « Dame rouge » était probablement un homme, dont le squelette, dépourvu de son crâne, date de l’Aurignacien et présente les caractères de la race dite de Cro-Magnon, comme l’avaient pensé de Quatrefages et Hamy.
Le crâne trouvé en 1833 par Schmerling dans la caverne d’Engis (Belgique), et qui a été étudié par les meilleurs anthropologistes du siècle dernier, est généralement attribué aujourd’hui au Néolithique.
Peut-être y avait-il, parmi les squelettes découverts en 1852, dans la célèbre grotte d’Aurignac (Haute-Garonne), des restes humains contemporains des foyers de l’âge du Renne, comme l’a cru Edouard Lartet. Nous n’avons plus les moyens de nous en assurer.
La célèbre station de Solutré (Saône-et-Loire), découverte en 1866, a livré à plusieurs de ses explorateurs un grand nombre d’ossements humains. Malheureusement on a affaire ici à des inhumations d’époques diverses et il n’est pas facile de séparer les ossements quaternaires des squelettes plus récents. De Quatrefages et Hamy ont cru pouvoir estimer à une quinzaine le nombre de crânes humains de Solutré qui seraient contemporains du Mammouth et du Renne, six seulement de ces crânes se prêtant à des recherches détaillées (2). Leur morphologie n’est pas très homogène et, tout en présentant quelques caractères du type de Cro-Magnon, ils en diffèrent assez pour qu’on soit porté, aujourd’hui plus que jamais, à faire des réserves sur leur âge (3). Le gisement de Solutré demande de nouvelles et plus méthodiques recherches.
Les découvertes suivantes sont autrement importantes.
(1) Sollas (W. J.), Paviland cave ( Journ . of the Royal Anihrop. Institate, XLIII, 1913).
(2) Voir, pour la bibliographie des découvertes anciennes, les Crania ethnica de ces deux savants.
(3) Arcelin (A.), Les nouvelles fouilles de Solutré (L’A., I, 1890).
CRO-MAGNON. Cro-Magnon est un lieu- dit de la
LAUGERIE. commune de Tayac, près des Eyzies
DURUTHY (Dordogne). En 1S68, lors de la cons¬
truction du chemin de fer de Périgueux à Agen, les ouvriers trouvèrent, sous un rocher formant abri, les restes de cinq squelettes humains, disposés au-dessus de foyers renfermant de nombreux ossements d’animaux, des silex taillés,
une multitude de coquilles marines. Prévenu à temps, un géologue expérimenté, Louis Lartet, fils d’Édouard Lartet, se rendit aux Eyzies, pour continuer les fouilles et se livrer à l’étude scientifique du gisement (1).
Les ossements humains étaient groupés au fond de l’abri, dans des conditions évoquant l’idée de sépultures. Avec eux on recueillit, en effet, de nombreuses coquilles percées d’un trou de suspension et d’autres objets préparés pour composer des colliers ou autres parures. Les squelettes, étudiés d’abord par Broca, Pruner-Bey, puis par de Quatrefages et Hamy, furent considérés par ces derniers anthropologistes comme les prototypes d’une race fossile nouvelle : la race de Cro-Magnon (2).
L’antiquité de ce gisement, solidement établie par L. Lartet, ne pouvait faire l’objet d’un doute à la simple inspection de la coupe, puisque le dépôt des ossements humains était forcément antérieur à la formation de l’énorme masse d’éboulis ayant recouvert et, pour
(1) Lartet (L.), Une sépulture des troglodytes du Périgord {Bull, de la Soc. d’Anthrop. de Paris, III, 1868 ; Annales des Sciences naturelles , 5e série, t. X ; Matériaux , 1869).
(2) Crania ethnica.
Fig. 171. — Coupe de l’abri de Cro-Magnon. (D’après Louis Lartet.)
R, falaise de calcaire crétacé formant abri ; T, ancien talus ; A, dépôts de remplissage de l’abri ; F, foyers de l’âge du Renne ; +, ossements du vieillard.
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
ainsi dire, scellé l’abri préhistorique (fig. 171). Elle fut pourtant vivement discutée, surtout par G. de Mortillet, qui s’est toujours refusé à croire que les Hommes fossiles aient pu avoir le culte des morts. Et comme son autorité était considérable parmi les préhistoriens, ceuxci se rangèrent presque tous à son opinion, malgré les protestations de quelques savants de premier ordre, comme de Quatrefages et Hamy, malgré aussi toute la série d’autres découvertes qui parlaient dans le même sens.
C’est ainsi qu’en 1872 un archéologue de Brive, Massénat, faisant des fouilles à Laugerie-
Basse, en face de Cro-Magnon, sur la rive opposée de la Vézère, rencontra, au sein d’un puissant dépôt archéologique de l’âge du Renne, un squelette humain, également accompagné de coquilles marines . Cartailhac, appelé par Massénat, admit que l’homme avait été écrasé par la chute du bloc sous lequel il gisait (1). La question de sépulture ne se posant pas, Tâge paléolithique du squelette ne fut pas mis en doute. Les ossements,
(1) Massénat (E.), Lalande (P.) et Cartailhac (E.), Un squelette humain de l âge du Renne à Laugerie-Basse (. Matériaux , VII, 1872). — Hamy (E.-T.), Description d’un squelette humain fossile de Laugerie-Basse {Bull, de la Soc. d' Anthrop. de Paris , 1874).
Fig. 173. — Dents d’ours décorées de gravures (pointes de flèches, poisson, phoque) et percées d’un trou de suspension, de la grotte Duruthy, près de Sorde (Landes).
(D’après Louis Larjet.)
Fig. 172. — Profil du crâne de Laugerie- Basse. 1/4 de la grandeur naturelle.
(D’après Hamy.)
fort détériorés, furent étudiés par Hamyquiles rapporta à la race de Cro-Magnon (fig. 172).
Quelques mois après, Louis Lartetet Chaplain-Duparc, explorant l’abri sous roche Duruthy, à Sorde (Landes), trouvèrent, à la base des dépôts, dans un milieu paléolithique, un squelette humain aux éléments épars, écrasés, accompagnés d’objets de parure (1). Cette
Fig. 174. — Les Rochers rouges, ou Baoussé Roussé , à Grimaldi, près de Menton
Vue générale des grottes.
fois, ce ne sont plus des coquilles, mais une quarantaine de canines d’Ours et trois canines de Lions, presque toutes percées d’un trou de suspension, ornées de gravures (fig. 173) et « réparties en deux groupes inégalement distants du crâne, comme si l’un avait constitué un collier et l’autre une ceinture ». Malgré leur mauvais état de conservation, Hamy put établir la ressemblance des ossements humains avec ceux de Cro-Magnon.
(1) Lartet (L.) et Chaplain-Duparc, Une sépulture des anciens troglodytes des Pyrénées ( Matériaux , IX, 1874).
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GROTTES DE GRIMALDI. De cette même année 1872 datent
les premières découvertes d’ Hommes fossiles dans les grottes dites de Menton, ou des Baoussé Roussé, ou de Grimaldi (1),
Ces grottes étaient au nombre de neuf (l’une d’elles a été complètement détruite). Relativement peu profondes, sauf celle du Prince , elles s’ouvrent toutes largement sur la mer bleue, dans un paysage enchanteur (fig. 174). Aussi ont-elles été fréquentées de tout temps, et nombre d’archéologues y firent, avant 1872, des fouilles d’ailleurs superficielles. A cette époque, E. Rivière, fixé à Menton, entreprit des recherches plus approfondies.
Ses observations et ses récoltes furent facilitées par les travaux exécutés pour la construction de la voie de Marseille à Gênes, laquelle, longeant le pied des escarpements, entamait les talus d’éboulis et perçait en tunnel les Rochers rouges.
Le 26 mars 1872, Rivière rencontra un squelette humain dans la grotte dite du Cavillon , au-dessous d’un placage de stalagmite. C’est le fameux « Homme de Menton », aujourd’hui exposé dans la galerie d’anthropologie du Muséum (fig. 175). L’année suivante, trois nouveaux squelettes furent exhumés de la grotte dite de Baousso da Torre. En 1874 et 1875, Rivière retira deux squelettes d’enfants de la grotte n° 1, appelée depuis, pour cette raison : Grotte des Enfants (fig. 176, p. 271).
Toutes ces dépouilles humaines se présentaient dans des conditions
Fig. 175. — « L’homme de Menton », trouvé par M. Rivière. — Galerie d’ Anthropologie du Muséum.
(1) Les Baoussé Roussé , ou Rochers rouges , sont bien dans le voisinage de Menton, mais en Italie, sur le territoire de la commune de Grimaldi, de sorte que la • désignation la plus exacte pour les excavations naturelles dont ces rochers sont creusés est : grottes de Grimaldi.
rappelant les observations déjà faites en Dordogne. Là comme ici les squelettes étaient accompagnés de toute une série d’objets, et notamment d'une quantité de coquillages ayant fait partie de parures ou de vêtements. Rivière eut le mérite de comprendre et d’affirmer qu’il s’agissait de sépultures paléolithiques. Il fut combattu par la plupart des préhistoriens, ayant à leur tête Gabriel de Mortillet. Les découvertes ultérieures, dont je parlerai dans un instant, ont prouvé qu’il ne s’était pas trompé (1).
CHANCELADE. En 1888, deux archéologues périgour-
dins, MM. Féaux et Hardy, fouillant un abri sous roche à Raymonden, commune de Chancelade, près de Périgueux, trouvèrent un squelette humain sous les foyers inférieurs d’âge magdalénien, c’est-à-dire de la partie supérieure de l’âge du Renne. La position repliée, « forcée », du squelette indiquait une sépulture intentionnelle. Comme à Menton, le cadavre avait dû être saupoudré d’ocre rouge. Le squelette, exhumé avec précaution, fut étudié par le Dr Testut (2) qui en fit le type d’une race nouvelle dite : race de Chancelade . Il est actuellement au Musée de Périgueux.
Les limons quaternaires qui portent la
BRUNN, PREDMOST. H M ^
- — ville de Brünn, en Moravie, sont explorés
depuis longtemps pour leur richesse en ossements d’animaux et en silex travaillés. En 1891, ils livrèrent un squelette humain gisant à 4 m. 50 au-dessous de la surface du sol, en compagnie de quelques débris de Mammouth et de Rhinocéros. Ce squelette, détruit en partie au moment de sa découverte, dit Obermaier (3), avait été richement paré ; on recueillit autour de lui plus de six cents morceaux de coquilles de Dentales, autrefois enfilées en collier ou en plastron, des disques de pierre percés ou décorés, une figurine humaine en ivoire. Quelques ossements gardaient encore les traces d’une coloration rouge intense (4). 11 s’agit donc encore ici d’une véritable sépulture. Le crâne, mal conservé, est doiicho-
(1) Rivière (E.), De l’Antiquité de l’Homme dans les Alpes-Maritimes. Paris, 1887.
(2) Testut (L.), Recherches anthropologiques sur le squelette quaternaire de Chancelade {Bail, de la Soc. d Anthrop. de Lyon, VIII, 1889).
(3J Obermaier (H.), Les restes humains quaternaires dans l’Europe centrale {L'A., XVI, 1905, et XVII, 1906). Nombreuses références bibliographiques sur Brünn, Predmost et autres localités analogues.
(4) Makowsky (A.), Der Mensçh der Diluvialzeit Màhrens. Brünn, 1899.
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céphale ; certains anthropologistes le rattachent au type de Cro-Magnon, d’autres l’en distinguent.
Toujours en Moravie, la localité de Predmost, près de Prerau, possède une importante station paléolithique incluse dans un manteau de graviers et de limons qui enveloppe le rocher « Hradisko ». Des fouilles, pratiquées de temps à autre depuis 1880, ont livré une faune pléistocène, de caractère froid et si riche que le Mammouth y est représenté par les restes de 800 à 900 individus. Cette station a livré en outre un outillagede silex comprenant plus de 30 000 pièces, toute une industrie en ivoire, en os, en bois de Renne et des œuvres d'art, notamment une curieuse statuette en ivoire représentant un Mammouth.
Quelques débris humains furent aussi trouvés à diverses époques (1). En 1894, Maschka découvrit une grande sépulture renfermant quatorze squelettes complets et les restes de six autres individus (2). Les corps étaient protégés par une sorte de rempart de pierres. Le squelette d’un enfant avait un collier formé de quatorze petites perles ovales en ivoire. Cette sépulture serait antérieure à la principale couche archéologique, d’âge solutréen. Les crânes sont dolichocéphales ; les crânes masculins ont de fortes arcades orbitaires ; les os longs dénotent une grande taille (1 m. 80). Il n’y a là rien de néanderthaloïde, comme on l’a prétendu. La « race de Predmost » ne représente qu’une variété d'Homo sapiens ; elle doit rentrer, d’après Szombathy (3), dans le typedeCro-Magnon. LES HOTEAUX. L’ordre chronologique des décou¬
vertes nous ramène en France. Il y a, dans l’Ain, près du village de Rossillon, au moulin des Hoteaux, une grotte avec foyers de l’âge du Renne. En 1894, MM. Tournier et Guillon (4) mirent à jour une sépulture dans le plus ancien de ces foyers. Les ossements du squelette étaient enveloppés d’ocre rouge. Le mobilier accompagnant la sépulture se composait d’une dent de Cerf percée d’un trou de suspension, de
(1) Maschka (K.), Der diluviale Mensch in Mâhren, 1886. — Kriz (M.), Beitràge zur Kenntnis der Quartàrzeit in Mâhren, 1903.
(2) L’A., XII, 1901, p. 147.
(3) Szombathy (J.), Un crâne de Cro-Magnon trouvé en Moravie (L’A., XII, 1901, p. 150). Ce crâne, provenant d’une caverne près de Lautsch, appartient incontestablement à la race de Cro-Magnon. Mais son âge a été discuté.
(4) Tournier (Abbé) et Guillon (C.), Les hommes préhistoriques dans l’Ain, Bourg, 1895.
silex taillés et d’un « bâton de commandement » d’âge magdalénien. Le squelette est celui d’un jeune garçon de seize à dix-huit ans. L’exposé de ces faits raviva les discussions entre les partisans et les adversaires des sépultures paléolithiques. L’accord ne pouvait se faire qu’à la suite de nouvelles et décisives découvertes ; celles-ci ne se firent pas longtemps attendre.
GROTTES DE GRIMALDI. L’exploration des grottes de Gri- NOUVELLES maldi, ou de Menton ne cessa pas
EXPLORATIONS. après les travaux de Rivière. Divers
archéologues entreprirent quelques recherches, notamment dans la cinquième caverne, dite Barma grande. Un collectionneur des plus actif, Julien, y trouva un squelette humain en 1884. Malheureusement ce squelette fut détruit en presque totalité, à la suite d’une querelle entre l’inventeur et le propriétaire du gisement. Le crâne put être reconstitué ; il est aujourd’hui au musée de Menton. Cette grotte de la Barma grande paraît avoir été la plus intéressante et la plus riche du groupe de Grimaldi. Son propriétaire, le carrier Abbo, l’a démolie en partie par l’exploitation d’une carrière de pierre de taille. Ses travaux de fouilles, malheureusement dépourvus de tout caractère scientifique, lui ont fourni plusieurs squelettes humains dont l’étude a été faite par le Dr Verneau (1).
Ces trouvailles d’Abbo à la Barma grande alimentèrent de nouvelles discussions. Elles dureraient probablement encore sans une intervention aussi généreuse qu’éclairée.
Le Prince Albert Ier de Monaco, dont la noble curiosité scientifique s’exerçait dans toutes les directions, s’était déjà intéressé aux grottes de Grimaldi. Dès 1883, il avait travaillé lui-même et avec beaucoup de méthode dans la Barma grande. En 1895, désireux, sinon de résoudre, du moins de préparer la solution des importants problèmes qui se posaient aux Baoussé Roussé, le Prince ordonna des travaux d’exploration systématique. Les fouilles, conduites avec patience et une rare habileté par M. le chanoine de Villeneuve, aidé de M. Lorenzi, portèrent d’abord sur la grande grotte dite du Prince, alors à peu près intacte. Elles fournirent d’intéressants résul-
(1) Verneau (RJ) Nouvelle découverte de squelettes préhistoriques aux Baoussé Roussé, près de Menton {L'A., III, 1892).
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tats aux points de vue géologique et paléontologique. Grâce à elles, nous sommes aujourd’hui en possession de renseignements précis
Fig. 176. — Vue de la Grotte des Enfants, aux Baoussé Roussé.
sur la succession des événements aux temps quaternaires dans cette partie de la Côte d’Azur. Les ossements d’animaux fossiles, retirés des 4000 mètres cubes environ de matériaux de remplis-
sage de cette caverne, sont innombrables ; mais on ne rencontra pas un seul débris humain et ce fut une déception, car on avait beaucoup compté sur la grotte du Prince pour arriver à fixer définitivement l’âge des divers squelettes d 'Hommes fossiles trouvés dans les grottes voisines et sur lesquels on avait tant discuté.
Le Prince décida alors de porter ses chantiers sur d’autres points. La grotte des Enfants (fig. 176) n’avait été qu’imparfaitement fouillée. Les travaux de Rivière s’étaient arrêtés à 2 m. 70 de profondeur, tandis qu’au-dessous de ce niveau, les dépôts de remplissage, restés intacts, avaient encore une épaisseur de près de 8 mètres. Ici les recherches eurent le plus grand succès au point de vue anthropologique, puisque quatre squelettes humains y furent découverts, à trois niveaux différents. Comme on recueillit en même temps beaucoup d’ossements d’animaux et que la stratigraphie de la grotte put être faite avec précision, l’âge géologique des squelettes humains fut facile à établir d’une manière incontestable. Appelé par la confiance du Prince à collaborer à son œuvre, mes observations géologiques et paléontologiques ont pu fournir une base chronologique solide à mes amis Cartailhac et Verneau, chargés de faire l’étude archéologique et anthropologique des gisements (1).
Le principal résultat de ces observations est que tous les squelettes humains sont bien pléistocènes et qu’ils remontent au plus vieil âge du Renne. Contrairement à ce qui avait été affirmé antérieurement, le Renne a fait partie de la faune pléistocène de la Côte d’Azur ; j’ai retrouvé ses ossements associés à ceux de ses compagnons ordinaires de la faune froide, superposée, ici comme ailleurs, à la faune chaude plus ancienne.
Les nouveaux squelettes exhumés de la grotte des Enfants avaient été l’objet de véritables sépultures, avec des dispositifs rappelant ceux des squelettes découverts antérieurement : coquilles percées, objets d’ornementation, os coloriés en rouge, etc. Le Dr Verneau a reconnu que les deux squelettes du niveau le plus inférieur représentaient une race particulière qu’il a nommée : race de Gri maldi. Les squelettes des niveaux supérieurs, comme ceux décou-
(1) Les Grottes de Grimaldi (Baoussé Roussé). Historique et Description, par L. de Villeneuve. Géologie et Paléontologie, par M. Boule. Anthropologie, par R. Verneau. Archéologie, par E. Cartailhac. 2 vol. Monaco, 1906-1919.
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verts par Rivière, Julien, Abbo, rentrent tout à fait dans le type de Cro-Magnon. Ces précieux documents, ainsi que tous les produits des fouilles du Prince de Monaco, ont été réunis et sont aujourd’hui exposés au public dans le Musée anthropologique de Monaco placé sous la direction de M. de Villeneuve. COMBE-CAPELLE. En 1910, le marchand d’antiquités
OBERCASSEL. Hauser trouva un squelette paré de
coquilles marines dans le gisement de Combe-Capelle (Dordogne). Ce squelette fut acquis par le Musée
Fig. 177. — Tête osseuse de Combe-Capelle. (D’après Klaatsch.)
de Berlin dont Hauser était le pourvoyeur. On a voulu en faire le type d’une espèce spéciale sous le nom d 'Homo Aurignacensis et l’anthropologiste allemand Klaatsch a émis à son sujet les hypothèses les plus extravagantes (1). En réalité, il s’agit encore d’une variété de la race de Cro-Magnon, présentant, d’après Giuffrida-Ruggeri, quelques caractères éthiopiques (fig. 177).
En 1914, le physiologiste allemand Verworn a publié la découverte d’une double sépulture, un squelette d’homme et un squelette de femme, effectuée dans un foyer de l’âge du Renne à
(1) Ki .AATSCII (H.) et Hauser (O.), Homo Aurignacensis Hauseri ( Prœhistorische Zeitschrift , I, 1910). — Klaatsch (H.), Die Aurignac-Rasse und ihre Stellung im Stambaum der Menschheit (Zeitschrif t f iir Ethnologie, 1910).
Obercassel, près de Bonn. Ces squelettes, accompagnés de quelques os gravés, de style magdalénien, avaient été coloriés en rouge. Tout en ressemblant à la fois à ceux des races de Cro-Magnon, et de Chancelade, ils offriraient encore quelques traits néanderthaloïdes (1).
Tels sont les principaux documents que nous possédons pour étudier les Hommes fossiles du Pléistocène supérieur. J’aurais pu décrire quelques autres trouvailles, mais, ou bien elles consistent en fragments osseux peu susceptibles de fournir des renseignements précis, ou bien elles se présentent dans des conditions de gisement assez obscures. Onpeut citer celles de Bruniquel (Tarn-et-Garonne), de La Madeleine (Dordogne), de Gourdan (Haute-Garonne), du Placard, près de Vilhonneur (Charente), de Freudenthal et de Kesslerloch, près de Schaffouse (Suisse), de la caverne du Prince Jean près de Lautsch (Moravie).
Il faut ajouter à cette documentation ostéologique celle que nous apportent maintenant les œuvtes d’art représentant des figurations humaines et que nous étudierons à part.
En ce qui concerne les squelettes, dont nous allons d’abord nous occuper, les opinions des anthropologistes sont assez divisées. Les uns ne voient, dans tous ces Hommes de l’âge du Renne, que des variétés d’une même race d 'Homo sapiens. D’autres seraient portés à distinguer autant de types particuliers que de spécimens. Je pense que la vérité est entre les deux. Tout ce matériel ostéologique peut, en somme, se ramener à trois types ou races, fort voisines les unes des autres au point de vue zoologique. Nous allons les étudier successivement et dans leur ordre chronologique : les Négroïdes de Grimaldi, du plus vieil âge du Renne ; la race de Cro-Magnon et ses variétés, de l’Aurignacien ; le type de Chancelade, du Magdalénien.