LES SQUELETTES
Nous venons de voir que les squelettes de Négroïdes avaient été Lob-
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Fig. 179. — Les deux squelettes de Négroïdes découverts par M. de Villeneuve dans la Grotte des Enfants. — Musée d’ Anthropologie de Monaco. (D’après Verneau.)
jet d une sépulture. Le premier est celui d’une vieille femme, le
second, celui d’un jeune homme de quinze à dix-sept ans. Ils gisaient côte à côte, le corps ramassé, les membres inférieurs fortement repliés (fig. 179), à la manière des momies péruviennes. Le crâne du jeune homme était protégé par une sorte de caisson formé de blocs non équarris. On a retrouvé les restes d’une coiffure et de bracelets en coquillages de Nasses.
D’après le professeur Verneau (1), dont je résume ici les importantes études, « ces deux vieux êtres humains diffèrent sensiblement de ceux qui leur ont succédé [ dans la même grotte, c’est-à-dire ceux du type de Cro-Magnon ] et ils présentent entre eux les ressemblances les plus frappantes ». Ces deux sujets, au lieu d’atteindre la taille très élevée des autres troglodytes des Baoussé Roussé, ne dépassaient guère la moyenne des Français de notre époque (1 m. 56 pour l’adolescent, 1 m. 60 pour la vieille femme).
Quand on compare les dimensions des os de leurs membres, on voit qu’ils avaient les jambes très longues par rapport aux cuisses et les avant-bras très longs par rapport aux bras ; que leur membre inférieur était extrêmement développé en longueur relativement au membre supérieur. Or, de telles proportions reproduisent, en les exagérant, les caractères que présentent les Nègres d’aujourd’hui. De là une première raison pour considérer ces fossiles comme des Négroïdes, sinon comme des Nègres.
LES CRANES. Ces affinités nigritiques sont égale¬
ment indiquées par les caractères céphaliques. Les têtes sont volumineuses ; les crânes sont très allongés, hyperdolichocéphales (indices == 68 et 69) ; ils offrent, vus d’en haut, un contour régulièrement elliptique où s’effacent les bosses pariétales (fig. 180). Ces crânes sont aussi très hauts, de sorte que leur capacité est au moins égale à la moyenne des Parisiens de notre époque : 1 580 centimètres cubes pour le jeune homme, 1375 centimètres cubes pour la vieille femme. Les apophyses mastoïdes sont petites.
La face est large mais peu élevée, tandis que le crâne est démesurément allongé d’avant en arrière ; on dit que la tête est disharmonique (2).
(1) Verneau (R.), loc. cit. Les Grottes de Grimaldi, t. I, fasc. I, Anthropologie.
(2) Pour qu’il y ait harmonie , il faut que l’allongement vertical de la face accompagne l’allongement du crâne.
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Le front est bien développé, droit, les arcades orbitaires sont peu saillantes. Les orbites sont larges, basses, sub rectangulaires ; leur bord inférieur est renversé en avant.
Fig. 180. — La tête osseuse du jeune sujet négroïde de Grimaldi, vue de profil, de face et d’en haut. 1/3 de la grandeur naturelle. (D’après Verneau.)
Le nez, déprimé à sa racine, est très large (platyrrhinien). Le plancher des fosses nasales se relie à la face antérieure du maxillaire
par une gouttière de chaque côté de l’épine nasale, comme chez les Nègres, au lieu d’être délimité par un bord aigu comme dans les races blanches. Les fosses canines sont profondes.
Fig. 181 et 182. — Mâchoire supérieure et mâchoire inférieure du jeune sujet
négroïde de Grimaldi. Grandeur naturelle. (D’après Albert Gaudry.)
. Le maxillaire supérieur se projette en avant d’une façon très marquée. Ce prognathisme affecte surtout la région sous-nasale ou alvéolaire. La voûte palatine, peu développée en largeur, est très profonde (fig. 181).
La mandibule est robuste, le corps est très épais ; les branches
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
montantes sont larges et basses. Le menton est peu accentué ; un fort prognathisme alvéolaire, corrélatif du prognathisme supérieur, lui donne un aspect fuyant très prononcé (fig. 182).
La plupart de ces caractères du crâne et de la face sont sinon nigritiques, du moins négroïdes. Plusieurs peuvent être considérés comme inférieurs au point de vue morphologique.
DENTITION. La dentition du jeune sujet a été
étudiée par Albert Gaudry. Cette dentition frappe d’abord par son volume considérable. Ses plus grandes ressemblances sont avec celle des Australiens, laquelle
Français.
Australien.
Négroïde de Grimaldi.
Fig. 183. — Comparaison des molaires supérieures gauches du jeune Négroïde, d’un Australien et d’un Français. Grandeur naturelle. (D’après A. Gaudry.)
1 a, 2 a, 3 a, première, deuxième, troisième arrière-molaires ; I, denticule interne du premier lobe ; z, denticule interne du second lobe, présent à toutes les molaires du fossile.
a conservé beaucoup de caractères primitifs. Les arcades dentaires sont moins largement ouvertes et moins divergentes que dans les races supérieures. Les bords alvéolaires sont plus allongés ; le développement des dents et de leurs denticules est lui-même en proportion de cet allongement. De sorte que la morphologie des molaires a conservé quelques caractères pithécoïdes comme celle des types fossiles que nous avons déjà étudiés, comme celle des Primitifs actuels à dentition massive. Toutes les arrière-molaires supérieures ont quatre denticules bien développés, même la dernière qui, chez les
races civilisées, n’en a que trois (fig 183). Toutes les molaires inférieures ont cinq denticules bien distincts, même les 2e et 3e, qui n’en ont ordinairement que quatre chez les races blanches (fig. 184). Albert Gaudry (1), en étudiant cette dentition, fut frappé du rétré-
Français.
Australien.
Négroïde de Grimaldi.
Fig. 184. — Comparaison des molaires inférieures gauches du jeune Négroïde, d’un Australien et d’un Français. Grandeur naturelle. (D’après A Gaudry.)
I a, 2 a, 3 a, première, deuxième, troisième arrière-molaires ; E, denticule externe du premier lobe ; e, denticule externe du second lobe ; p , denticule postérieur présent à toutes les arrière-molaires de l’Australien et de l’Homme fossile, et particulièrement développé chez ce dernier.
cissement de la mandibule dans sa partie antérieure, au niveau des prémolaires et des canines (fig. 182). Il y vit un indice d’infériorité en rapport avec le fort prognathisme de la mandibule et ayant comme conséquence de laisser à la langue peu de place pour se développer et se mouvoir en avant librement.
OS DES MEMBRES. Nous avons vu que les proportions
des membres et de leurs divers segments sont des proportions de Négroïdes. M. Verneau a reconnu que « par la verticalité de ses ilions, par la courbure de sa crête iliaque, par les dimensions réduites de sa grande échancrure sciatique, le bassin de la vieille femme se distingue du bassin de l’Européenne moderne et rappelle, au contraire, celui de la Négresse ».
Les fémurs ont leur diaphyse assez fortement recourbée et les
(1) Gaudry (A.), Contribution à l’histoire des Hommès fossiles [L’A., XIV, 1903).
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tibias présentent une certaine rétroversion de leur tête supérieure. Ces caractères, que nous avons étudiés chez Y Homo N eanderthalensis, sont ici beaucoup moins accusés.
AFFINITÉS En somme, les squelettes les plus
ET SURVIVANCES. anciens de la grotte des Enfants
nous mettent en présence d’un type humain se laissant facilement comparer à des types actuels, et notamment à des types nigritiques ou négroïdes. Il serait intéressant d’aller plus loin quen’aoséle faire M. Verneau, avec une prudence bien compréhensible, et de chercher à préciser ces comparaisons avec des types actuels. J’ai été beaucoup frappé, pour ma part, des ressemblances que présentent les Négroïdes de Grimaldi avec le groupe de populations deTAfrique du Sud, Boschimans et Hottentots. Les comparaisons que j’ai pu faire avec les éléments dont je disposais, notamment avec le squelette de la Vénus hottentote, m’ont conduit à noter par exemple la même dolichocéphalie, le même prognathisme, la même platyrrhinie, le même développement de la face en largeur, la même forme de la mandibule, le même macrodontisme. Les seules différences résident dans la stature et, peut-être, la hauteur du crâne. Le professeur Sollas, d’Oxford, a,* de son côté, présenté des observations analogues (1).
Ce rapprochement, entre deux groupes d’êtres humains si grandement séparés aujourd’hui dans le temps et dans l’espace, semble confirmé, nous le verrons bientôt, par l’examen des statuettes féminines et stéatopyges que nous ont livrées quelques gisements du plus vieil âge du Renne.
M. Verneau a recherché les survivances de la race de Grimaldi aux diverses époques préhistoriques. Il a d’abord comparé ce type à celui de Gro-Magnon qui lui a succédé sur place : « Au premier abord, dit-il, les deux races paraissent bien différentes l’une de l’autre ; mais quand on examine les détails, on voit que rien ne s’oppose à ce qu’il y ait des liens de parenté. » M. Verneau déclare même que les Négroïdes de Grimaldi « ont pu être les ancêtres des Chasseurs de l’âge du Renne ».
Mon savant collègue et ami s’est livré à une longue et laborieuse enquête pour retrouver, parmi les populations préhistoriques et mo-
(1) Sollas (W. J.), Ancien! Hunters, 2e éd., Londres, 1915.
dernes, des survivances ou des réapparitions des types de Grimaldi.
<< En Bretagne, comme en Suisse et dans le Nord de l’Italie, il a vécu, à Tépoque de la pierre polie, à l’âge du bronze et pendant le premier âge du fer, un certain nombre d individus qui se distinguaient par quelques traits de leurs contemporains », notamment par la dolichocéphalie de leur crâne, un prognathisme parfois énorme, un nez large, à gouttière. Il s’agit de cas d’atavisme partiel pouvant aller dans certains cas (crâne néolithique breton de Conguel) à l’atavisme complet. Deux individus néolithiques de Chamblandes (Suisse) sont négroïdes, non seulement par leurs crânes, mais encore par les proportions de leurs membres. Diverses tombes liguriennes et lombardes de l’âge des métaux ont aussi livré des traces d’un élément négroïde.
« Tous ces faits, dit M, Verneau, démontrent que nos deux Négroïdes de Grimaldi sont bien les représentants d’une race qui a joué un rôle important dans l’Europe occidentale. S’il s’agissait simplement d’individus erratiques, échoués accidentellement aux Baoussé Roussé, on ne verrait pas leur influence se faire sentir, par atavisme, à l’époque néolithique et pendant les premiers âges des métaux, depuis la péninsule armoricaine jusqu’en Suisse et dans tout le Nord de l’Italie » (1).
Ce n’est pas seulement dans les temps préhistoriques que la race de Grimaldi aurait fait sentir son influence. M. Verneau a pu observer, soit sur des crânes modernes, soit sur des sujets vivants
du Piémont, de la Lombardie, de l’Emilie, de la Toscane, de la vallée du Rhône, de nombreux caractères de la vieille race fossile. La persistance ou la réapparition de ces caractères, que les anthropologistes connaissaient depuis longtemps, mais qu’ils n’arrivaient pas à comprendre, s’expliquent par des faits d’atavisme. «Pour qu’on
découvre encore aujourd’hui tant de traces d’un type ethnique à caractères rappelant ceux que j’ai observés sur la race de Grimaldi, déclare M. Verneau, il a fallu forcément que cette race fût représentée autrefois, dans nos contrées, partout un groupe. » Et il ajoute : « On doit donc admettre qu’un élément à peu près nigritique a vécu
(1) Depuis la publication du mémoire de M. Verneau, d’autres squelettes de Négroïdes ont été signalés dans le Néolithique de l’Illyrie et des Balkans. Les statuettes préhistoriques, datant de l’âge du cuivre, de Sultan Selo (Bulgarie) représenteraient des Négroïdes (D’après Zupanic, Les premiers habitants des pays Yougo-Slaves, Revue anthropologique, 1919, p. 32).
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
dans l’Europe sud-occidentale vers le Quaternaire moyen, entre la race de Spy et celle de Cro-Magnon. »