RACE DE CRO-MAGNON
Cette race tire son nom de la localité ou furent trouvés, dans les circonstances rapportées plus haut, les restes de cinq cadavres humains : un vieillard, deux hommes adultes, une femme et un fœtus. Ces restes, d’abord étudiés par Broca et Pruner-Bey (1), représentent les prototypes de la race humaine fossile distinguée, caractérisée et dénommée par de Quatrefages et Hamy (2).
Nous avons vu comment des découvertes effectuées dans diverses régions ont révélé l’existence de cette race sur une grande étendue du territoire européen, et dans des conditions archéologiques dénotant des procédés de sépulture ou des rites funéraires d’une assez grande uniformité. Parmi ces découvertes, les plus importantes sont représentées par la série des dix squelettes exhumés successivement de plusieurs grottes des Baoussé Roussé. Les premiers de ces squelettes, découverts par Rivière, furent étudiés par de Quatrefages et Hamy. Les suivants, découverts à la suite des travaux d’Abbo et des fouilles du Prince de Monaco, ont fait l’objet d’une monographie magistrale par M. Verneau.
Il est aujourd’hui facile de caractériser la race de Cro-Magnon par quelques traits généraux. Des différences s’observent bien, suivant les divers gisements ou les diverses régions, mais ces différences rentrent dans les limites de celles qui existent actuellement entre les individus ou, tout au plus, les variétés d’une même race. SQUELETTES Prenons d’abord comme types les
DE CRO-MAGNON. pièces mêmes de Cro-Magnon, et notam¬
ment la tête osseuse du vieillard, qui présente les caractères de la race d’une manière particulièrement nette, plutôt exagérée (fig. 185).
Le crâne est dolichocéphale (indice céphalique = 73,7), volumineux (sa capacité = 1590 centimètres cubes). La voûte crânienne est élevée, hypsicéphale. Vue d’en haut, la boîte cérébrale présente un
(1) Dans les Reliquiœ aquitanicœ. — Bull, de la Soc. d’Anlhr p. de Paris, 1868.
(2) Çrania ethnica.
contour pentagonal, dû surtout à la forte saillie des bosses pariétales. C’est la forme dolichopentagonale de quelques anthropologistes. De profil, on voit le front s’élever au-dessus d’arcades sourcilières
Fig. 185. — La tête osseuse du « vieillard » de Cro-Magnon, vue de profil, d’en haut et de face. 1/3 de la grandeur naturelle. Galerie d 'Anthropologie du Muséum.
relativement peu saillantes; puis la voûte se développe suivant une courbe régulière dans les régions antérieure et moyenne, tandis que la région pariéto-occipitale forme un vaste méplat auquel succède
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
la saillie de la nuque. « Ainsi, dit de Quatrefages, chez ce sauvage contemporain du Mammouth, le crâne présente à un haut degré tous les caractères regardés comme les indices d’un développement intellectuel des plus avancés (1). »
La face, non moins remarquable, est relativement basse et très large, tandis que le crâne est étrpit et long. La tête est disharmonique (voir note, p. 278). Au-dessous du frontal, large et haut, avec voussure médiane, s’ouvrent des orbites également très larges, à bords presque rectilignes, dessinant un contour subquadrangulaire. Les pommettes sont fortes et saillantes. Par contre, le nez est étroit, long, fin, leptorrhinien ; les os nasaux se projettent en avant. Le maxillaire supérieur, rétréci au niveau des arcades dentaires, présente un prognathisme assez prononcé. La voûte palatine est relativement étroite, peu profonde, avec une saillie médiane.
La mâchoire inférieure est robuste, avec un menton triangulaire, massif, proéminent.
Les os longs accusent une taille très élevée (1 m. 82) et une conformation athlétique ; les empreintes musculaires sont vigoureuses. Aux fémurs, la ligne âpre se développe de manière à former une sorte de pilastre saillant. Le tibia est aplati en lame de sabre (tibia platycnémique) , Ce caractère, absent chez l’Homme de Néanderthal, paraît être assez général dans la race de Cro-Magnon. SQUELETTES Les recherches de M. Verneau sur
DE GRIMALDI. la belle série de squelettes des Baoussé
Roussé lui ont permis d’acquérir de nouvelles données. Il a pu étudier neuf crânes, huit masculins, un féminin, se rattachant tous au type de Cro-Magnon (fig. 186). Ces crânes présentent une certaine variabilité, mais les différences ne dépassent pas, dit M. Verneau, les variations individuelles qu’on peut rencontrer dans des groupes relativement homogènes.
Toutes les têtes osseuses sont remarquables par leur volume considérable tenant en partie à la haute taille des individus. Il y a constamment une disharmonie frappante entre le crâne, dolichocéphale, et la face, à la fois basse et large. Le méplat pariéto-occipital,
(b Quatrefages (A. de), Hommes fossiles et Hommes sauvages, Paris, 1884, p. 65.
constaté sur les crânes de Cro-Magnon, existe toujours. La face offre, chez tous les sujets, les caractères essentiels du type : dilatation transversale due au développement des pommettes et des arcades zygomatiques, orbites rectangulaires, nez leptorrhinien,etc. La mandibule, robuste, a un menton proéminent, de forme triangulaire.
Mais à ces caractères généraux s’ajoutent ici quelques particularités constituant une variante du type. Les bosses pariétales sont moins accusées et, par suite, la forme pentagonale du crâne,
Fig. 186. — Tête osseuse du grand sujet masculin de la Grotte des Enfants, vue de profil. 1/3 de la grandeur naturelle. (D’après Verneau.)
vue d’en haut, s’altère; l’occiput est moins proéminent ; le prognathisme sous-nasal tend à disparaître. « Ces particularités, dit M. Verneau, ne sauraient, en aucune façon, autoriser à séparer les hommes des BaousséRoussé du type de la Vézère... Le vieillard de Cro-Magnon présente ce type à l'état d’exagération. Parmi les crânes que les anthropologistes s’accordent à classer dans le même groupe, il s’en rencontre qui offrent les atténuations que je viens d’indiquer. »
Grâce aux nombreux documents dont il pouvait disposer, le Dr Verneau a pu reprendre le problème de la stature des Hommes du type de Cro-Magnon. Broca avait estimé la taille du vieillard à 1 m. 80. Rivière avait attribué, aux trois sujets
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
adultes dont il avait trouvé les squelettes, une taille variant de 1 m. 85 à 2 m. 05. D’après Verneau, ces chiffres sont trop élevés. Ceux qu’il a obtenus varient de 1 m. 79 à 1 m. 94 pour cinq sujets masculins adultes ; ils donnent une moyenne de 1 m. 87. Les troglodytes de Grimaldi restent donc, après cette rectification, des hommes de très haute stature (fig. 187).
Mon savant collègue a montré qu ils étaient enm ême temps fort robustes ; qu’ils offraient un allongement très notable de l’avantbras par rapport au bras et surtout de la jambe par rapport à la cuisse; que leur membre supérieur était très long par rapport au membre inférieur ; que leur tronc était d’une largeur remarquable au niveau des épaules. « Par les proportions de leurs membres, dit M. Verneau, aussi bien que par le développement transversal de leur cage thoracique dans sa partie supérieure, les Hommes de Grimaldi s’éloignent des Européens modernes et se rapprochent des races nigritiques. »
Par contre, le bassin n’a rien de nigritique. « Le beau développement de ses ailes, l’harmonie de ses courbes en font, au contraire, un bassin aussi élégant que celui des Blancs qui ont le plus évolué. »
Les fémurs offrent ici, comme à Cro-Magnon, des traits d’une
remarquable vigueur. La ligne âpre, large et saillante, mérite vraiment le nom de colonne et s’accompagne toujours d’une fosse hypo-
Fig. 187. — Squelette du grand sujet masculin découvert par M. de Villeneuve dans la Grotte des Enfants. Musée de Monaco. (D’après Verneau.)
tro chant érienne . Cette disposition morphologique entraîne un certain aplatissement antéro-postérieur de la diaphyse au-dessous des trochanters, c’est-à-dire de la platymérie.
Les tibias sont également robustes : leurs diaphyses sont plus ou moins aplaties trac sversalement. Ce caractère de la platycnémie, peu sensible sur quelques os, est, sur d’autres, aussi accusé que chez le vieillard de Cro-Magnon.
Les mains sont grandes, en rapport avec l’ensemble du squelette ;
Fig. 188. — Main du grand sujet de la Grotte des Enfants et main d’un sujet moderne de 1 m. 67 photographiées à la même échelle. 1/3 de la grandeur naturelle. (D’après
Verneau.)
les métacarpiens sont relativement plus allongés et les doigts relativement plus courts que chez un Français moderne (fig. 188). Ces caractères se retrouvent exactement sur les empreintes de mains de la caverne de Castillo, dans les Pyrénées cantabriques (1). Les pieds étaient remarquables parla longueur du talon.
AUTRES DOCUMENTS. Des restes osseux de la race de Cro-
VARIÉTÉS DU TYPE. Magnon ont été recueillis sur beaucoup
de points de l’Europe occidentale. De Quatrefages et Hamy lui ont rattaché un grand nombre de trouvailles en dehors de celles de Cro-Magnon et de Menton : sque-
(1) Sollas (W, J.), Cro Magnon Man ; imprint of liis hand (Nature du 7 mai 1914).
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
lette de Paviland (Angleterre); crânes d’Engis et d’Engihoul (Belgique); crânes plus ou moins complets d’Aurignac, de La Madeleine, Grenelle, Bruniquel, Laugerie-Basse, Solutré, Gourdan en France. IL faut ajouter aujourd’hui un crâne de la grotte du Placard à Vilhonneur (Charente), le squelette des Hoteaux (Ain), celui de Combe- Capelle (Dordogne), les squelettes de Brünn, de Predmost et le crâne de Lautsch (Moravie) ; les squelettes d’Obercassel (Allemagne).
Cette longue liste donne lieu à plusieurs observations. En premier lieu, les circonstances stratigraphiques des gisements, la véritable antiquité de certains de ces documents ostéologiques se présentent dans des conditions obscures ou ne sont pas suffisamment établies. En second lieu, beaucoup de ces trouvailles consistent en de simples fragments de crânes ou de mandibules insuffisants, à mon avis, pour autoriser un classement dans des limites aussi étroites que celles d'une race. En troisième lieu, les pièces dont l 'antiquité est le mieux démontrée et dont l’état de conservation est
le plus satisfaisant s’écartent souvent assez notablement du type même de Cro-Magnon et accusent ainsi une fort grande variabilité de ce type. Tel le crâne du Placard (fig. 189), qui s’en éloigne par un indice céphalique presque sous -brachycéphale (1). Les crânes de Solutré, considérés comme remontant vraiment à l’âge du Penne, sont encore moins homogènes. Les squelettes d’Obercassel sont d’une taille plus petite.
Les différences peuvent être encore plus marquées. C’est ainsi que plusieurs anthropologistes considèrent les crânes ou squelettes de Brünn et de Predmost comme représentant une race particulière, la race solutréenne, juxtaposée vers l’Orient à la race occidentale et méridionale de Cro-Magnon. Ici les crânes sont remarquables par
grotte du Placard. 1/4 de la grandeur naturelle. (D’après Hamy.)
(1) Hamy (E.-T.), Nouveaux matériaux pour servir à l'étude de la Paléontologie humaine (Congrès inter n. d'Anthrop., Paris, 1889).
leurs fortes arcades orbitaires, ce qui les a fait rapprocher de V Homo Neanderthalensis , dont ils sont, en réalité, très différents. D’après Giuffrida-Ruggeri (1), le crâne de Combe -Capelle, plus dolichocéphale, plus prognathe et plus platyrrhinien, présente des affinités éthiopiques.
En somme, au point de vue ostéologique, les vrais Cro-Magnon peuvent être considérés comme un type moyen, autour duquel gravitent déjà des varations dues probablement à l’influence des divers milieux géographiques et peut-être aussi à des croisements. Mais l’ensemble forme vraiment un bloc. Il s’agit d une belle race, ayant joué, commel’a dit de Quatrefages, un rôle considérable dans le temps et dans l’espace.
SURVIVANCES. Elle n’a pas disparu de nos contrées
avec la fin des temps quaternaires. Non seulement, comme nous le verrons plus tard, elle s’est continuée pendant le Néolithique, mais encore elle apparait sporadi-
Fig. 190. — Type de Cro-Magnon ayant persisté dans la Dordogne. (D' après des
photographies du Dr Collignon.)
quement, de nos jours, dans diverses régions de la France, et notamment en Dordogne, d’après le Collignon (fig. 190). M. Verneau a pu suivre la race de Cro-Magnon à travers l’Espagne; elle se rencontre dans des sépultures d’autant plus récentes qu’on s’avance davantage vers le Sud.
(1) Giuffrida-Ruggeri, Quatro crani preistorici dell’ Italia méridionale e l’origine dei Mediterranei (Archivio per /’ Anlhr. e la Etnol., XLV, 1916).
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
Broca avait remarqué l’existence d’affinités morphologiques entre les Basques, les Kabyles et les Guanches. De Quatrefages et Hamy ont établi que bon nombre de caractères craniométriques des troglodytes du Périgord se rencontrent chez les Kabyles purs, et ces caractères ont été relevés sur les restes recueillis dans des sépultures préhistoriques de l’Algérie.
Mais c’est parmi les Guanches des Canaries que se serait le mieux conservé le type de Cro-Magnon. Cette assertion, due à de Quatrefages et Hamy, a été confirmée par les recherches de Verneau dans l’archipel canarien où le fonds de la population est constitué par l’élément guanche ; que ce dernier dérive delà race de Cro-Magnon, cela est démontré par des ressemblances crâniennes touchant parfois à l’identité. Verneau a retrouvé, chez les insulaires actuels, jusqu’à des ustensiles jadis employés par nos antiques chasseurs de la Dordogne.
RACE DE CHANCELADE