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LE GISEMENT

La découverte déjà mentionnée de Raymonden, près de Chancelade, a été

faite et exploitée dans de bonnes conditions scientifiques. Le gisement s’est montré des plus riche en objets archéologiques et artistiques. La faune, déterminée par A. Gaudry, comprend, entre autres espèces intéressantes, le Phoque du Groenland. Le squelette humain fut étudié par le professeur Testut, de l’Université de Lyon. Tout ce précieux matériel est conservé au Musée de Périgueux, bien organisé par M. Féaux, l’un des heureux explorateurs de Chancelade (1).

La coupe du gisement est des plus simple : trois foyers magdaléniens,

Fig. 191. — Coupe de l’abri de Chancelade. (D’après Féaux.)

R, rocher, sol et plafond de l’abri; F, foyer; + , crânehumain; S, stalactites.

(1) Hardy (M.), La station quaternaire de Raymonden (Bull, de la Soe. histor. et archéol. du Périgord , 1891). — Testut (L.), loc, cit. — Féaux (M.), Catalogue du Musée du Périgord. Périgueux, 1905.

alternant avec des cailloutis ou des limons et superposés sur une épaisseur totale d’environ 1 m. 60. Le foyer inférieur s’étendait directement sur le roc et le squelette humain gisait à sa partie inférieure (fig. 191).

Le cadavre, trouvé le 1er octobre 1888, reposait sur le côté gauche. Les bras étaient relevés ; la main gauche était placée audessous de la tête, la droite sous le côté gauche du maxillaire inférieur; les membres inférieurs avaient été fléchis; les pieds se trouvaient ainsi ramenés vers la partie inférieure du bassin et les genoux arrivaient au contact des arcades dentaires. Une tell 2 position forcée rappelle celle de certaines momies péruviennes et M. Testut a émis l’opinion que l’Homme de Chancelade « pourrait bien, lui aussi, subissant un traitement analogue, avoir été replié sur lui-même, solidement ficelé avec des cordes ou des lianes flexibles et peut-être même cousu en quelque sac en peau de bête, tout cela pour réduire son corps au minimum de volume et lui faire occuper le plus petit espace possible. Un pareil mode de sépulture se retrouve chez un grand nombre de peuples anciens ou modernes, et notamment chez les Esquimaux actuels ».

Comme dans les sépultures de Menton, le cadavre paraît avoir été saupoudré de fer oligiste, qui avait coloré en rouge, non seulement les os, mais aussi les terres voisines.

Voici les principaux résultats de l’étude anthropologique du Dr Testut.

LE SQUELETTE. Le squelette est celui d un homme mort

à l’âge de cinquante-cinq à soixantecinq ans. Cet homme était de petite taille, 1 m. 50 d’après Testut, 1 m. 59 d’après Rahon, soit d environ 1 m. 55, Par ce premier caractère il s’éloigne considérablement du type de Cro-Magnon.

L’état de conservation de la tête osseuse laissait à désirer. Elle a été reconstituée avec soin (fig. 192). Le crâne est fortement dolichocéphale (indice céphalique = 72) et remarquablement haut. Sa capacité, évaluée à 1 710 centimètres cubes, dépasse de beaucoup la moyenne des crânes actuels, même des Européens.

« Vu de profil, le crâne de Chancelade présente tous les caractères propres aux races supérieures. » Au-dessus d’arcades sourcilières peu saillantes, le front, bombé et large, s’élève d’abord presque verticalement ; la ligne de profil s’incline ensuite en

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arrière et se continue par une courbe régulière. Les bosses pariétales sont très accentuées. La région occipitale est disposée en façade. Les apophyses mastoïdes présentent un développement remarquable.

y Fig. 192, — Le crâne de Chancelade, vu de profil, de face et d’en haut. 1/3 de la

grandeur naturelle. (D’après le Dr Testut.)

Vu en avant, le crâne est caractérisé par la hauteur du front, par la surélévation de sa partie médiane, qui donne à l’ensemble un aspect ogival.

La face est à la fois très large et très haute ; le crâne serait donc

harmonique. On se rappelle que les crânes disharmoniques du type de Cro-Magnon ont une face large mais basse.

Les pommettes sont fortes et saillantes. Les orbites sont grandes, hautes. Le nez est long, étroit (leptorrhinien). Les maxillaires supérieurs n’offrent aucun prognathisme sous-nasal. Leurs bords alvéolaires, dépourvus de dents, circonscrivent une voûte palatine relativement étroite, de forme elliptique et non parabolique comme dans le type de Cro-Magnon.

La mandibule est remarquable par son étroitesse, en rapport avec l’allongement général du crâne, par sa robustesse et par le développement en largeur de ses branches montantes. Le menton forme une saillie à la fois très large et très proéminente. Tout l’aspect extérieur témoigne d’un développement considérable des muscles masticateurs. Les dents molaires étaient fortes; la dernière, une dent de sagesse, était plus volumineuse que les premières et séparée de la branche montante par un long intervalle. Ce sont là, nous le savons, des caractères primitifs.

Les membres supérieurs étaient relativement longs, plus longs que ceux des Européens modernes, plus longs même que ceux des Nègres. Leurs os, massifs, trapus, comme tout l’ensemble du squelette, dénotent une contsitution vigoureuse et une forte musculature : c’est ainsi que, à en juger d’après leurs insertions, les muscles sus-épineux, sous épineux, le deltoïde, le grand pectoral, le grand dorsal et le grand rond, tous muscles qui s’attachent à l’humérus et qui jouent un rôle important dans l’action de grimper, étaient particulièrement développés. De même, au membre inférieur, le grand fessier, les muscles postérieurs de la cuisse et, en général, tous les muscles postérieurs de la jambe, qui sont les agents actifs de la station debout et delà marche.

Les fémurs sont un peu plus incurvés que chez les Européens actuels. Ils présentent, comme ceux de Cro-Magnon, une ligne âpre disposée en colonne, ou pilastre, et une fosse hypotrochantérienne. Les tibias ont leurs extrémités supérieures assez fortement déjetées en arrière, ce qui avait pour conséquence « dans la station debout, la saillie des genoux plus proéminente en avant que dans nos races modernes ». Ces tibias ont leur corps aplati dans le sens transversal, ils sont légèrement platycnémiques.

L’Homme de Chancelade avait de grands pieds, lesquels, dans

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l’attitude ordinaire, étaient reportés en dedans. Le premier métatarsien, correspondant au grand orteil, s’écartait notablement du deuxième, un peu comme chez les Singes et tout à fait comme

Chimpanzé

Chancelade

Lyo nnai s

Fig. 193. — Squelette du pied d’un Chimpanzé, de l’Homme de Chancelade et d’un Homme actuel (Lyonnais). 1/4 environ de la grandeur naturelle. (D’après Testut.)

chez 1 Homo Neanderthalensis . Le pied de notre Homme fossile pouvait vraisemblablement, comme on l’observe encore chez quelques peuplades sauvages, jouer le rôle d’une pince et saisir des objets entre les deux premiers orteils (fig. 193).

COMPARAISONS. Il semble que nous soyons très

pauvres en représentants de la race fossile de Chancelade. Hervé a montré qu’on pouvait lui rapporter les crânes de Laugerie-Basse, rangés par de Quatrefages et Hamy dans le type de Cro-Magnon. Le squelette du troglodyte de Sorde reproduirait aussi ces ressemblances. Même le crâne féminin du Placard, malgré sa sous-brachycéphalie et ses affinités étroites avec les crânes féminins de la race de Cro-Magnon, devrait, d’après M, Hervé, augmenter le petit groupe de Chancelade et affirmer l’homogénéité des Magdaléniens (1). Les squelettes, également

(1) Hervé (G.), La race des troglodytes magdaléniens ( Revue de l’École d’ Anthrop III, 1893).

magdaléniens, d’ O berçasse!, bien qu’étant du type de Cro-Magnon, ne ressembleraient pas moins au squelette de Chancelade.

Tout cela porte à penser que les deux types de Cro-Magnon et de Chancelade ne sont pas très différents C'est en effet une opinion que partagent beaucoup d’anthropologistes. Pourtant le Dr Testut a bien fait ressortir les dissemblances.

Tandis que le chasseur de Rennes de Chancelade était de toute petite taille, 1 m. 50 environ, le célèbre vieillard de Cro-Magnon atteignait une taille presque gigantesque. Leurs crânes ont une face large, mais, tandis que la face de Cro-Magnon est très réduite dans le sens vertical, celle de Chancelade est remarquablement haute ; l’écart est considérable. Les orbites dit vieillard de Cro- Magnon ont la forme de deux rectangles très allongés dans le sens transversal; celles de l'Homme de Chancelade affectent la forme d’un quadrilatère où la hauteur diffère peu de la largeur. Evidemment l’aspect général de ces deux troglodytes du Paléolithique supérieur devait être fort différent.

Il n’en est pas moins vrai cependant qu’il y a, entre les trois types que nous venons de décrire, Négroïdes de Grimaldi, Hommes de Cro-Magnon et Homme de Chancelade, un certain nombre de traits communs et fondamentaux, attestant à la fois, comme je l’ai déjà dit, l’unité et la variabilité de Y Homo sapiens fossilis.

Le Dr Testut a parfaitement mis en lumière la ressemblance du squelette de Chancelade avec le squelette des Esquimaux de l’Est, qui vivent encore à l’état sauvage dans les glaces du Labrador et du Groenland et qui représentent, à tous égards, une race très ancienne. « Comme l’Homme de Chancelade, les Esquimaux sont franchement dolichocéphales; comme lui, ils ont le crâne élevé, la crête sagittale saillante, la face à la fois très large et très haute, les orbites à peu près arrondies. Nous savons aussi que les Esquimaux ont une grosse tête et sont de petite taille... »

Ce rapprochement, tiré de l’anthropologie anatomique, confirme celui que les préhistoriens Hamy, Gervais, Dupont ont établi depuis longtemps, en se basant sur l’archéologie, l’ ethnographie et sur la ressemblance des milieux physiques. Dès 1870, Hamy avait dit des Hyperboréens actuels qu’ils « paraissent voisins des troglodytes quaternaires de nos pays. Ils continuent de nos jours, dans les régions circumpolaires, Yâge du Renne de France, de Belgique et

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de Suisse, avec ses caractères zoologiques, ethnographiques, etc. » (1).

Cette thèse, soutenue par Pruner-Bey, Boyd-Bawkins, Hervé, a été reprise récemment par le professeur Sollas d’Oxford. Pour ce savant, quand on étudie les Esquimaux actuels, leurs mœurs, leur outillage, leurs, essais artistiques, on se trouve en présence d’un ensemble de faits en faveur d’une véritable parenté admirablement confirmée par le squelette de Chancelade, La race de Cro-Magnon aurait eu autrefois avec la race de Chancelade des rapports analogues à ceux qu’on observe aujourd’hui entre les Algonkiens et les Esquimaux. Les Paléolithiques auraient gagné peu à peu les régions circumboréales par le détroit de Behring et les îles Aléoutiennes (2).

Ce n’est pas l’opinion de quelques anthropologistes des Etats- Unis, Boas, Chamberlain (3), qui considèrent les Esquimaux comme une race d’origine américaine. Loin d’être venue de l’Asie septentrionale, elle serait partie d’un centre ancien, dans l’intérieur du Canada, pour se répandre vers les régions maritimes qu’elle occupe aujourd’hui» Ce serait ainsi l’Amérique qui aurait peuplé ou repeuplé, à un certain moment, une partie de l’Ancien Monde. Cela est fort possible, mais cela ne va pas à l’encontre des rapprochements qu’on peut faire entre certaines populations de notre âge du Renne et les Esquimaux actuels, car il semble bien, en dernière analyse, que toutes les populations du Nouveau Monde lui soient venues de l’Ancien et qu’avant d’être des Américains, les Esquimaux aient dû être d’abord des Asiatiques et peut-être aussi des Européens du Nord. De Quatrefages se plaisait à répéter que les Cro- Magnon avaient dû avoir les plus grands rapports avec les Peaux- Rouges.

On a cherché à expliquer les ressemblances ethnographiques par l’analogie des conditions d’existence et l’emploi des mêmes matériaux, bois de Renne, os, ivoire. Il y aurait, dans ces similitudes, un simple phénomène de convergence étranger à toute filiation directe. Mais comment expliquer de la même manière les similitudes physiques et mentales?

(1) Hamy (E.-T.), Précis de Paléontologie humaine, p. 366.

(2) Sollas (W. J.), Ancient Hunters, pp. 513-516.

(3) Chamberlain (A. F.), Quelques problèmes ethnographiques et ethnologiques de l’Amérique du Nord {L’A., XXIII, 1912).

Je ne citerai que pour mémoire la thèse inverse de « l’invasion esquimaude » de Girod (1). C’est le cas de citer ici l'expression populaire : « Il ne faut pas mettre la charrue devant les bœufs. »

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