LES FIGURATIONS HUMAINES
Nous devons maintenant interroger les œuvres d’art contemporaines des Hommes dont nous avons étudié les squelettes. A en juger d’après la fidélité de beaucoup de dessins d’animaux, cette nouvelle source d’informations devrait nous être d’un grand secours. Les artistes de l’âge du Renne, en effet, ont parfois sculpté ou gravé les portraits de leurs semblables. Malheureusement, ils étaient malhabiles en ce genre, surtout les graveurs. L’ensemble des figurations anthropomorphes de l’art quaternaire forme déjà une série assez importante au point de vue du nombre et de la variété des sujets traités, mais cette série contraste, par l’incorrection ou la maladresse évidentes du dessin, avec la collection des figurations animales, d’ailleurs autrement nombreuse et où abondent les chefsd’œuvre. La plupart des portraits gravés ou sculptés des Hommes fossiles ne sont, le plus souvent, que des caricatures enfantines, et beaucoup de ces personnages humains paraissent affublés de masques d’animaux qui nous cachent leurs traits réels. A moins qu’il ne s’agisse d’une œuvre d’art de qualité vraiment supérieure, à laquelle, par suite, on peut se fier, il faut être prudent dans l’interprétation de certains traits ou contours qui, loin de traduire des caractères morphologiques réels, peuvent n’être que le fait d’une exécution maladroite.
Ces réserves faites, examinons les principaux documents.
L’âge du Renne correspond à une longue durée, au cours de laquelle l’art a évolué tout comme l’industrie. Piette et Breuil ont étudié cette évolution (2). Piette pensait que la sculpture en rondebosse a précédé la sculpture en bas-relief, laquelle serait elle-même antérieure à la gravure. Breuil a montré que cette conception n’est exacte que dans les grands traits en ce qui concerne l’art mobilier, et moins exacte encore pour l’art pariétal. Il n’en reste pas moins que
(1) Girod (P.), Les invasions paléolithiques dans l’Europe occidentale. Paris, 1900.
(2) Breuil (H.), L’évolution de l’art quaternaire et les travaux d’Edouard Piette (Revue archéol., 1909).
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
les sculptures sont plus nombreuses pendant le vieil âge du Renne ( Aurignacien) et que les gravures ont atteint leur développement maximum, en quantité comme en qualité, pendant les dernières phases de cet âge (Magdalénien).
SCULPTURES Quoi qu'il en soit, les dépôts auri-
AURIGNACIENNES. gnaciens de divers pays, fort éloignés
les uns des autres, nous ont livré un certain nombre de statuettes ou de bas-reliefs très réalistes.
Ce sont d’abord les objets en ivoire de Mammouth retirés par Piette (1) de la grotte de Brassempouy (Landes) et dont les principaux sont reproduits ici (fig. 194).
Voici, avec une tête de jeune femme, dite figurine à la capuche, des statuettes mutilées représentant des torses et des corps de personnages féminins ou masculins. L’une de ces statuettes, dite Vénus de Brassempouy , ou La poire , a dû être un beau morceau, à en juger par les finesses du modelé des parties intactes. Une autre, considérée par Piette comme un manche de poignard, est un corps féminin remarquable par l’exubérance de ses formes. Une troisième « Vénus » est d’un galbe plus élégant. La jigurine à la ceinture représente probablement le bas du corps d’un personnage masculin.
Ce sont ensuite les statuettes dites « de Menton », ou mieux de Grimaldi. Le collectionneur Julien les a trouvées à diverses reprises dans la Barma grande. Leur authenticité, longtemps discutée, est aujourd’hui admise par toutes les compétences. Elles ne sont plus en ivoire, mais en une roche tendre, ou stéatite (2). Je reproduis ici les plus intéressantes, d'après des photographies qu’a bien voulu me communiquer M. S. Reinach (fig. 195). Avec une ébauche fort grossière d’une tête et une statuette masculine, il y a cinq statuettes féminines à peu près complètes, toutes remarquables par le grand développement des seins, des hanches et des parties génitales.
Deux découvertes non moins intéressantes ont été faites il y a une dizaine d’années. En 1909, Szombathy (3) a publié la photo-
(1) Piette (E.), La station de Brassempouy et les statuettes humaines de la période glyptique ( L'A ., VI, 1895).
(2) Reinach (S.), Statuette de femme nue découverte dans une des grottes de Menton (L’A., IX, 1898). — Piette (E.), Gravure du Mas d’Azil et statuettes de Menton (Bull, de la Soc. d Anthrop. de Paris, 1902).
(3) Szombathy (J.), Die Aurignacienschichten im Loess von Willendorf (Korrespondenzblatt der deuts Geselts. für Anthrop ., XL, 1909).
graphie d une curieuse figurine trouvée dans des foyers aurignaciens du lœss de Willendorf, à 20 kilomètres de Krems (Basse- Autriche).
Fig. 194. — Statuettes en ivoire de la caverne de Brassempouy. (D’après Piette. )
En haut, à gauche, « figurine à la capuche », légèrement réduite. En haut, à droite, corps féminin mutilé, vu de face et de profil, aux 4/5 environ de la grandeur naturelle. En bas, à gauche, corps féminin dit « manche de poignard », aux 4/5. En bas, au milieu, la « Vénus de Brassempouy », réduite de 1/4. En bas, à droite, figurine « à la ceinture », rédviite de 1/5.
La statuette, de 0 m. 11 de hauteur, a été sculptée dans un morceau de calcaire. Sa surface a gardé quelques traces d’une peinture
Légende de la figure 195.
1, statuette féminine, vue de face et de profil ; 2, statuette féminine, vue par sa face antérieure et sa face postérieure; 3, statuette féminine, vue par sa face postérieure et de profil ; 4, tête négroïde, vue de face et de profil ; 5, statuette masculine, vue de profil ; 6, statuette féminine, vue par sa face postérieure et de profil ; 7, femme boschimane actuelle, vue de profil.
Fig. 195. — Statuettes en stéatite dites « de Menton ou des grottes de Grimaïdi ». Grandeur naturelle. D’après des photographies, Musée de Saint-Germain.
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
rouge. Elle représente une femme nue, aux proportions massives, aux seins énormes, au ventre proéminent, aux hanches rebondies (fig. 196). La tête est couverte d’une chevelure figurée par des traits concentriques, recoupés de traits perpendiculaires aux premiers. Cette chevelure cache à peu près complètement le visage, dont aucune partie n’est indiquée. Les bras, extrêmement grêles, ornés de bracelets, sont repliés sur la poitrine. Les cuisses et les jambes sont grosses, courtes, adipeuses. Les parties génitales sont traitées
Fig. 196. — Statuette de Willendorf, vue de face et de profil. 1/2 de la grandeur
naturelle. Photographie d’un moulage.
avec précision. L’ensemble est très réaliste, la facture des plus habile.
Deux ans après, en 1911, le Dr Lalanne (1), qui fouillait depuis quelques années le vaste gisement de Laussel (Dordogne), y découvrit un très curieux bas-relief représentant deux personnages couchés et opposés l’un à l’autre (scène de parturition ou plutôt d’accouplement). L’année suivante, trois autres bas-reliefs furent mis à jour; un quatrième fut volé au Dr Lalanne par son chef de chantier et vendu au Musée de Berlin par l’entremise du professeur M. Verworn, de Bonn. Je reproduis ici les deux plus belles de ces sculptures.
(1) Lalanne (G.), Bas-reliefs à figurations humaines Z.’^4.,XXII, 1911, et XXIII, 1912).
Le premier bas-relief est d’une exécution très habile. Il mesure 0 m. 46 de hauteur et représente une femme nue tenant dans sa main droite une corne de bison (fig. 197). La tete n est figurée que pai un vague contour. Par contre, le reste du corps est soigneusement traité. Nous retrouvons ici des seins volumineux, allongés, pendants, un ventre fort, mais d’un joli modelé, avec plis graisseux et un mont de Vénus bien dessiné. Les hanches sont robustes, avec
Fig. 197. — Bas-relief de Laussel Fig. 198. — Bas-relief de Lausselrepré-
représentant une femme nue, vue de face. sentant un homme. 1/6 de la grandeur
1/6 de la grandeur naturelle. (D’après naturelle. (D’après G. Lalanne.)
G. Lalanne.)
saillies iliaques et saillies fémorales bien distinctes; l’ensemble est charnu et adipeux. Les cuisses sont fortes, les jambes fines et courtes. Les bras sont fins, bien modelés ; les doigts de la main sont indiqués. Toute la surface de ce bas-relief, en dehors de la tête qui semble avoir été écrasée, est finement travaillée et même polie ; on y voit encore quelques traces de peinture rouge.
Le second, plus mutilé, représente encore une femme nue. La tête est vaguement travaillée ; la chevelure est traitée comme celle des statuettes féminines de Brassempouy et de Willendorf. Les
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
seins, très gonflés, ressemblent à ceux du bas-relief précédent; le ventre, saillant, se termine, vers le bas, par une saillie triangulaire. Les hanches devaient être énormes, mais elles sont très détériorées, ainsique l'originedescuisses. Ondistingue encore une partie des bras.
Le troisième bas-relief, de Om. 40 de hauteur, représente un homme vu de trois quarts et contrastant, par ses formes sveltes, avec les formes massives des femmes (fig. 198). Malheureusement, cetteœuvre d’art est encore incomplète. Il y manque la tête, la plus grande partie des bras et les pieds. Les proportions en sont élégantes. Le tronc et les reins sont cambrés, les jambes sont disposées comme si le personnage tirait de l’arc. Deux traits parallèles dessinent une ceinture autour de la taille.
Une autre découverte de même genre vient d’être faite (août 1922) par M. et Mme de Saint-Périer (1) dans la grotte des Rideaux, à Lespugue (Haute-Garonne). Il s’agit d’une statuette en ivoire de Mammouth, bien conservée, presque complète et d’une beauté qui en fait la reine des « Vénus » aurignaciennes (fig 199). Elle mesure 147 millimètres de hauteur. Sa forme générale, élégante, s’inscrit dans un losange à peu près régulier dont les sommets aigus sont occupés par la tête, petite, et les extrémités des jambes, amenuisées. Elle offre les caractères morphologiques généraux des précédentes œuvres d’art, dont elle reproduit certaines particularités. C’est ainsi que la tête, couverte de cheveux assez courts, et cachant en partie un visage sans traits, offre le galbe de certaines têtes de Menton et de Brassempouy. Le cou fin, bien dégagé, le thorax plat se retrouvent aussi à Menton. Les bras, légèrement détachés du corps, sont grêles comme ceux de Willendorf , disposés et traités tout à fait de la même manière. Les seins longs, volumineux, pendent comme des outres sur le ventre et rappellent un des ivoires de Brassempouy. Les fesses sont énormes, peu proéminentes en arrière, mais très élargies latéralement. Le bas-ventre est mutilé, de sorte que les parties sexuelles manquent. Cuisses et jambes vont s’effilant comme à Willendorf et à Laussel ; les pieds sont à peine indiqués par de légères saillies dirigées en avant. Mais ce qui distingue cette statuette de toutes les autres, c’est la présence d’une sorte de vêtement, de pagne, qui recouvre la
(1) Saint Péri er (Dr René de), Statuette de femme stéatopyge découverte à Lespugue (Haute-Garonne) (L’A., XXXII, 1922).
partie postérieure des cuisses, au-dessous des fesses. Ce vêtement rudimentaire semble fait de bandelettes ou de lanières verticales partant d’un cordon transversal et se terminant, en bas, par des franges.
M. et Mme de Saint-Périer ont bien voulu offrir ce superbe produit de l’art paléolithique à la galerie de Paléontologie du Muséum.
Ce petit bloc de productions artistiques, provenant de contrées fort éloignées les unes des autres et sensiblement du inême âge, correspondant à la phase la plus ancienne de l’âge du Renne (Aurignacien), est remarquable par un ensemble de traits qui lui donnent une physionomie générale assez uniforme et comme un véritable air de famille témoignant de la sincérité des artistes. Ces statuettes ou ces bas-reliefs doi vent donc traduire assez fidèlement les caractères généraux de la plastique des modèles. On peut se fier, dans une certaine mesure, aux renseignements qu’ils nous apportent. LEUR INTERPRÉTATION. Je dis : « dans une certaine mesure »,
parce qu’on est allé parfois trop loin dans leur interprétation, par exemple lorsque Piette a voulu calculer l’indice céphalique de sa figurine à la capuche de Brassempouy.
Voici ce qu’on peut reconnaître d’une façon positive.
Presque partout la tête est à peine ébauchée ; la chevelure est souvent représentée, parfois par de simples traits parallèles, comme à Lespugue, ordinairement par un procédé de traits en quadrillé, comme à Wülendorf, en Dordogne, sur la Côte d’Azur, aux Pyrénées. On peut interpréter ce dernier figuré, qui se retrouve dans l’art égyptien primitif, soit comme une chevelure tressée en lanières ou disposée en éléments courts, en petites touffes, comme chez les races nègres ou négroïdes actuelles, et notamment chez les Boschimans et Hottentots dont les cheveux sont disposés en petits paquets, soit comme une résille analogue aux résilles de coquillages qu’on a reconnues sur plusieurs squelettes de Grimaldi, les deux cas ayant pu être réalisés.
Les traits du visage sont partout sacrifiés ou grossièrement représentés, même à la figurine à la capuche de Brassempouy. Le Dr Lalanne a cru voir, sur ses bas-reliefs, des visages allongés, des pommettes saillantes, des mentons pointus. Cette interprétation peut être admise sans inconvénients, car, dans ces termes vagues, elle n’est pas en grande contradiction avec les caractères ostéolo-
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
Fig. 199. — La « Vénus » de Lespugue, face antérieure, profil et face postérieure. En haut, la statuette, telle qu’elle a été trouvée. En bas, la statuette complétée (moulage
en plâtre). 1/2 de la grandeur naturelle.
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
giques des crânes contemporains. D’autre part, la tète de Grimaldi a vraiment un aspect négroïde.
Les corps féminins sont, le plus souvent, courts, massifs; les seins volumineux, longs, cylindriques, pendants ; le ventre est proéminent, avec des plis graisseux surplombant parfois le pubis. Les hanchessont très développées, d’une adiposité pouvant aller jusqu’à une véritable stéatopygie ; les cuisses sont également charnues, avec, parfois, des bourrelets graisseux ; des jambes grêles leur font suite. Les membres antérieurs conservent, au contraire, une certaine finesse. Les parties sexuelles sont toujours fortement accusées ; le mont de Vénus est vaste, bien délimité. On peut reconnaître, sur «la Poire » de Brassempouy et sur la statuette de Willendorf, un développement des nymphes (labia minora) analogue au «tablier » des Boschîmanes.
Le système pileux paraît avoir été bien fourni sur des régions du corps où il est aujourd’hui très réduit.
RESSEMBLANCE AVEC Plusieurs auteurs, après Piette, ont
LES BOSCH IM ANS rapproché cet ensemble de caractères
de ceux que nous offrent aujourd’hui ou nous offraient naguère les femmes boschimanes, dont la stéatopygie est classique depuis les études de Cuvier sur la « Vénus hottentote » du Muséum. Les figurations masculines quaternaires concordent également avec la morphologie générale des Boschimans mâles, au corps élancé. Avec le Dr Lalanne en France, le professeur Sollas en Angleterre, M. Péringuey au Cap, etc. , j’ai eu plusieurs fois l’ occasion d’insister sur ce rapprochement dont l’intérêt paraît considérable.
Nous savons aujourd’hui que l’ethnographie des peuplades de l’Afrique du Sud présente de grandes similitudes avec l'ethnographie de nos populations de l’âge du Renne. Sans parler de l’outillage de pierre qui, nous le verrons plus tard, offre de remarquables analogies, Péringuey nous a appris que, dans certaines sépultures du littoral sud-africain, « à industrie aurignacienne ou solutréenne », des rangées de disques en coquille d’œuf d’Autruche, des rondelles d’os ou de coquillages perforés pour être enfilés, accompagnent des squelettes de femmes et d’enfants ; l’un de ces colliers, ajoute le savant Directeur du Musée du Cap, rappelle tout à fait ceux des squelettes de Menton (1).
(1) Péringuey (L.), The Bushman as a Palæolithic Man (Transaction s of thc Royal Society of South Africa, V» 1915).
L’art pariétal boschiman ressemble extraordinairement à celui de nos cavernes. Comme en France et en Espagne, les représentations d’animaux sont de qualité supérieure aux représentations humaines, et beaucoup de ces dernières ont des masques d’animaux, avec une longue queue. Les deux centres sont reliés par une longue traînée d’œuvres d’art, de la France au Cap par l’Espagne, l’Afrique du Nord, le Soudan, le Tchad, le Transwaal. Cette traînée, déjà presque ininterrompue, nous porte à considérer le continent africain comme un centre d’importantes migrations ayant pu jouer, à certains moments, un rôle dans le peuplement de l’Europe méridionale. Enfin, il ne faut pas oublier que les squelettes de Négroïdes de Grimaldi offrent beaucoup de ressemblances avec les squelettes des Boschimans.
11 est difficile, dans l’état actuel de nos connaissances, de décider si les Boschimans descendent de nos Aurignaciens ou si ces derniers descendent des ancêtres des Boschimans, lesquels sont considérés par tous les anthropologistes comme représentant le résidu d’une race très ancienne. Mais on ne saurait nier, je pense, la parent i de ces deux groupes si éloignés à la fois dans le temps et dans l’espace. Le plus raisonnable, semble-t-il, est d’admettre qu’ils descendent d’un tronc primitif ou très ancien, qui a dû se développer vers le Centre ou le Nord du continent africain, et dont les branches ont évolué dans diverses directions, à la fois géographiques et morphologiques, tout en gardant un fonds commun de survivances ethnographiques. En tout cas, un pareil ensemble de données concordantes paraît dépasser la portée d’une explication basée simplement sur des phénomènes de convergence. FIGURATIONS Jetons maintenant un coup d’œil sur
MAGDALÉNIENNES. les représentations anthropomorphes se
rapportant à une époque plus récente, à la partie supérieure de l’âge du Renne, ou Magdalénien. Leur va-
Légende de la figure 200.
1, incisive de cheval dont la racine a été taillée en personnage féminin, du Mas d Azil (Ariège); 2, gravure sur bois de Renne, dite « la Femme au Renne », de Laugerie-Basse (Dordogne); 3, la « Vénus impudique » de Laugerie-Basse, sur ivoire ; 4, gravure sur bois de Renne, de Gourdan (Haute-Garonne); 5, gravure en rondelle dos, du Mas d’Azil; 6, portion de la gravure sur bois de Renne, dite « Chasse à l’Aurochs *, de Laugerie-Basse; 7, gravure sur bois de Renne, de La Madeleine; 8, gravures sur une paroi de la grotte de Marsoulas (Haute-Garonne).
— Les nos 1, 2. 4 à 7, d’après Piette; le n° 3 est une photographie de l’original, au Muséum; le n° 8, d’après Breuil.
LES HOMMES DE CAGE DU RENNE
Fig. 200. — Figurations humaines magdaléniennes (Voir ci-contre la légende).
leur, au point de vue anthropologique, est des plus médiocre, comme on peut en juger d’après les exemples que je reproduis ici et qui sont parmi les meilleurs ou les moins mauvais (1).
Les deux statuettes, l’une de Laugerie-Basse (collection de Vibraye au Muséum), l’autre du Mas d’Azil (collection Piette à Saint-Germain) rappellent certaines idoles, fétiches ou amulettes des peuples sauvages et ne sauraient passer pour des portraits. La première, dite «Vénus impudique », en ivoire (fig. 200, n° 3), diffère notablement des statuettes aurignaciennes par ses formes plus élancées. La seconde, taillée dans la racine d’une incisive de Cheval, est une œuvre encore plus grossière (fig. 200, n°l) ; Piette a donné beaucoup trop d’importance à l’étude de sa physionomie.
Une autre production de Laugerie-Basse est une gravure en léger relief, au champlevé, représentant une femme enceinte à côté des jambes postérieures d’un Renne (n°2), C’est« la Femme au Renne» de l’abbé Landesque. L’auteur de cette gravure était certainement fort habile, car les jambes du Renne sont parfaitement traitées. Le corps de la femme est d’un dessin tout à fait médiocre. Comme il est infiniment probable que les deux sujets ont été gravés par le même artiste, nous avons là une nouvelle preuve de l’inaptitude des dessinateurs de l’âge du Renne à reproduire le corps humain. La femme est parée d’un collier et de bracelets. Le seul renseignement anthropologique intéressant a trait au développement du système pileux, nettement indiqué sur toute la surface abdominale.
Les gravures au trait sont encore plus mauvaises ou plus rudimentaires. Telle celle découverte par E. Lartet à la Madeleine et qui représente un homme entre deux chevaux (n° 7). Telle la fameuse « Chasse à l’Aurochs », trouvée par Massénat à Laugerie-Basse et où l’Aurochs est beaucoup mieux dessiné que l’Homme au crâne ridiculement pointu (n° 6). G. de Mortillet lui trouve pourtant un « air aussi gai qu’intelligent». D’autres dessins sont plus grotesques encore ; tel l’être bizarre gravé sur une rondelle osseuse du Mas d’Azil et dans lequel Piette a voulu voir un Singe à cause de son visage en museau (n° 5). Il est probable qu’ici, comme à Gour-
(1) Voir Piette, L’art pendant l’âge du Renne.
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
Fig. 201. — Panneau extrait de la frise de Minateda (Espagne), figurant un combat et divers sujets appartenant à d’autres époques antérieures et postérieures. 1/6 environ delà grandeur naturelle, (D’après H. Breuil.)
LES HOMMES DE V AGE DU RENNE
dan (n°4), à Marsoulas (n° 8), à Altamira et ailleurs, il s’agit d’un Homme qui porte un masque à tête d’animal, soit pour se livrer à des danses ou à certaines cérémonies, soit pour approcher plus facilement le gibier, comme le font encore ou le faisaient naguère diverses populations sauvages : Australiens, Boschimans, etc. 11 y a aussi de simples caricatures rappelant les images enfantines.
L’Espagne a fourni aux laborieuses investigations de Breuil et de ses émules de Madrid (1) de nombreuses représentations humaines peintes sur rochers. Les fresques d’Alpera, de Cogul, de Minateda (fig. 201), etc., si curieuses à tant d’égards, sont plus intéressantes pour l’ethnographe que pour l’anthropologiste. Breuil affirme qu elles soit le produit d'un art « qui s’est développé parallèlement à celui de notre âge du Renne » et il note leur ressemblance étroite avec les rochers peints de l’Afrique du Sud.
CONCLUSIONS. En résumé, dans nos régions, les
Hommes du Pléistocène supérieur, c’est-à-dire de l’âge du Renne, réalisent un type nouveau, infiniment supérieur aux types antérieurs et rentrant, par tous ses caractères, dans le bloc universel des Homo sapiens actuels. Leurs traits généraux sont assez uniformes pour que certains anthropologistes soient portés à les grouper sous l’appellation commune de race de Cro-Magnon. Mais il y a aussi une certaine diversité de caractères, qui s’accorde bien avec la longue durée de l’âge du Renne et avec les mouvements des populations que les variations de l’industrie nous font aussi entrevoir.
Nous avons distingué assez facilement, et sans recourir à des procédés d’analyse trop sublils, trois types principaux qui paraissent s’être succédé sur notre territoire : Grimaldi, Cro-Magnon et Chancelade. Ces trois types nous apparaissent comme des variétés, échelonnées dans le temps et plus ou moins différenciées, d’une forme générale, dolichocéphale, largement disséminée et dont nous ignorons encore l’origine ou simplement la provenance. Ce qui est extrêmement intéressant, c’est qu’ils présentent des affinités avec chacune des trois grandes divisions des Hommes actuels : Nègres, Blancs et Jaunes. A chacune des populations qui s’y rattachent
(1) Breuil (H.) et Cabré (J.), Les peintures rupestres du bassin inférieur de l’Ebre (L'A., XX, 1909). — Id et Serrano (P.), Les abris del Bosque à Alpéra (L’A., XXIII, 1912). — Breuil (H.), Les roches peintes de Minateda, Albacete (L'A,, XXX, 1920).
correspondent une industrie et un art assez spéciaux, bien que, dans son ensemble, l’âge du Renne tout entier constitue un bloc fort homogène et qui paraissait, jusqu’à ces temps derniers, très isolé dans le temps et dans l’espace.
Aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de faire des rapprochements entre les Hommes du premier âge du Renne, c’est-à-dire les Aurignaciens, ou les premiers tout au moins de ces Aurignaciens, avec certains groupes actuels, et l’on est conduit ainsi à admettre qu’ils sont d’origine africaine. La présence et la persistance d’une abondante industrie aurignacienne en Afrique et surtout dans l’Afrique du Nord (où elle est désignée par les termes d’industrie capstenne, ou gétulienne) ; la chaîne ininterrompue, à travers tout le continent noir, du Nord au Sud, d’un art pariétal ou rupestre ; les ressemblances vraiment extraordinaires qui existent entre l’art des Africains du Sud et notre art préhistorique ; la constatation, due aux remarquables travaux de Breuil, de termes de passage observés en Espagne de l’art aurignacien et magdalénien à Fart moins naturaliste et plus schématique de régions plus méridionales, et aussi avec l’art néolithique de Suse ; tout cela plaide en faveur de notre hypothèse, tout cela concordeà rompre l’isolement de l’âge du Renne de nos pays et à nous faire admettre de grandes relations avec des régions et des populations dont la préhistoire commence à peine à se dévoiler.
Les Négroïdes de Grimaldi sont certainement des Africains, ce qui n’est pas en contradiction formelle avec l’opinion de M. Verneau qui les considère comme autochtones, car l’autochtonie a toujours un commencement.
Les Cro-Magnon se seraient constitués dans les pays méditerranéens et largement développés dans l’Europe occidentale et méridionale. S’ils ne correspondent plus exactement à aucun groupe ethnique actuel, leurs divers traits se retrouvent encore çà et là de nos jours, avec plus ou moins de netteté, dans les populations de beaucoup de pays. Ils semblent représenter un ancien fonds qui n’est pas encore épuisé.
Les Chancelade nous montrent un groupe déjà évolué dans une direction assez différente, probablement sous un ciel plus septentrional. Ils seraient venus supplanter plus ou moins les Cro- Magnon vers la fin du Pléistocène et se seraient plus tard retirés
LES HOMMES DE L'AGE DU RENNE
vers le Nord, à l’aurore des temps actuels, et en même temps que le Renne, sous la poussée de nouveaux envahisseurs.
Nous ne devons pas nous dissimuler que ces conclusions sont encore vagues et bien peu certaines. Il faudra leur faire subir l’épreuve de nouvelles fouilles, et celles-ci devront être entreprises avec la vision bien nette des grands problèmes anthropologiques à résoudre, et non pas seulement dans le but de rassembler des collections d’objets archéologiques.