ACTUELS
Nous venons de voir que les Hommes de l’âge du Renne appartiennent déjà, physiquement et psychiquement, à F Humanité actuelle. Celle-ci était donc nettement et depuis longtemps constituée dès Faurore de la période géologique moderne, ou holocène (voir p. 51), et le rôle de la Paléontologie prend fin. C'est maintenant aux anthropologistes et aux archéologues que revient la tâche de poursuivre Fétude des groupements humains à travers les innombrables déplacements et transformations qui ont précédé les événements historiques relatés dans les vieux textes. DIFFICULTÉ DU SUJET. Cette liaison — - des temps paléolithiques aux temps néolithiques, des temps néolithiques aux âges des métaux, ou temps dits protohistoriques , et de ceux-ci aux temps historiques — embrasse une foule de problèmes des plus difficiles. A l’heure actuelle, ces problèmes ne sauraient être abordés, timidement, que dans l’Europe centrale, occidentale et méridionale, les seules régions sur lesquelles nous ayons d’assez nombreuses données. En outre, pour les périodes relativement récentes de notre préhistoire, comme pour les périodes plus anciennes, géologiques, nous ne pouvons guère connaître que les aboutissants des phénomènes, car leurs origines ou leurs points de départ se trouvent, au moins pour la plupart, dans des contrées plus lointaines, encore à peu près inexplorées à notre point de vue. La lumière dont s’éclaireront un jour les grandes questions soulevées par Fétude des temps préhistoriques ne nous viendra qu’après une connaissance suffisante de l’Asie et de l’Afrique. Ces deux continents représentent, pour les paléontologistes, les grands laboratoires de
DES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS
vie de 1 ancien Monde. Ils ont dû être aussi les grands centres d’élaboration des Humanités successives, depuis les types les plus primitifs, encore voisins de l’animalité, jusqu’à ceux qui ont vu se lever l’aurore des grandes civilisations (1).
Ce livre étant essentiellement paléontologique, je pouvais donc le clore dès maintenant et négliger tout ce qui a trait aux âges néolithiques et des métaux, lesquels, s’ils représentent pour les historiens une préhistoire, ne sont pour les paléontologistes que la fin d’une histoire, celle de l’évolution des Hominiens. Il m’a semblé cependant que ce serait une déception pour beaucoup de mes lecteurs de ne pas trouver ici un résumé des données acquises sur le passage des vagues Humanitésgéologiques à l’Humanité historique. Et je me suis décidé à écrire ce chapitre pour tâcher de relier «les deux bouts de la chaîne », sans trop réfléchir aux difficultés de toutes sortes que j’allais rencontrer. Donner une énumération, dresser un étalage, plus ou moins méthodiques ou d’un caractère plus ou moins artificiel, des faits d’observation ou des monuments, les ranger géographiquementoupar catégories objectives est relativement facile. Faire la synthèse de toutes ces données éparses pour arriver à reconstituer une série d’événements, et cela dans un sentiment de naturaliste, est autrement périlleux. En m’excusant de l’avoir tenté, je tiens à proclamer que je suis le premier à sentir toute la hardiesse et toute l’insuffisance de l’essai que je vais présenter.
UNE ÉTUDE Avant de reprendre le fil chronolo-
PRÉLIMINAIRE. gique de la préhistoire humaine où nous
RACES ET PEUPLES. l’avons laissée, je dois, pour faciliter la
suite de son exposé, résumer l’état de nos connaissances anthropologiques sur les populations actuelles de l’Europe auxquelles cet exposé doit aboutir.
Je viens d’écrire : connaissances anthropologiques. C’est que, en effet, historiens et géographes ne considèrent que des peuples ou des nationalités, tandis que les anthropologistes, naturalistes avant tout,
(1) En m exprimant ainsi, je prends les choses en grand, je les considère en naturaliste. Les mouvements des marées humaines ont été, pour le cul-de-sac de la péninsule européenne, des mouvements de flux, des mouvements centripètes. Mais ces mouvements ont été suivis parfois de mouvements de reflux, de mouvements centrifuges. Ces derniers, d’étendue plus limitée, ne s’observent directement que dans les temps protohistoriques ou historiques, quand les populations européennes furent arrivées à un degré de culture relativement supérieur.
LES HOMMES EOSSILES
ne doivent s’occuper que des races , ce mot étant pris dans son vrai sens, le sens biologique, général, le sens physique, celui d’une variation de l’espèce plus ou moins fixée par l’hérédité, et non dans le sens littéraire, qui est le plus souvent un sens métaphorique.
Il y a déjà longtemps qu’en France de bons esprits, dans le camp des historiens comme dans celui des naturalistes, ont insisté sur ce que la confusion des mots : race, peuple, nation, langue, culture ou civilisation, présente d’extrêmement lâcheux. Pourtant la distinction et l’emploi bien approprié de ces différentes expressions n’ont pas encore pénétré dans le public même éclairé. C’est véritablement à tort et à travers qu’aujourd’hui encore, les auteurs les plus éminents ou les plus académiques, quandils traitent desgroupements humains, se servent du mot race dans un sens totalement faussé, alors qu’ils s’exprimeraient plus correctement en parlant de leurs Chevaux ou de leurs Chiens.
Il faut bien se pénétrer que la race, représentant la continuité d’un type physique, traduisant les affinités de sang, représente un groupement essentiellement naturel, pouvant n’avoir et n’ayant généralement rien de commun avec le peuple, la nationalité, la langue, les mœurs qui répondent à des groupements purement artificiels, nullement anthropologiques, et ne relevant que de l’histoire dont ils sont des produits. C’est ainsi qu’il n’y a pas une race bretonne, mais un peuple breton; une race française, mais une nation française; une race aryenne, mais des langues aryennes; une race latine, mais une civilisation latine. De Quatrefages a écrit : « Un peuple change de langue, de mœurs, d’industrie, parfois au bout d’un temps relativement court ; il ne peut perdre avec la même rapidité sa taille, sa couleur, la forme de son crâne » (1). Il en résulte que les cartes, essentiellement multicolores et changeantes, des peuples, des nations ou des langues peuvent n’avoir et n’ont, presque toujours, aucune ressemblance avec une carte des races.
(1) Un exemple de l’extraordinaire confusion pouvant résulter d’une terminologie purement littéraire nous est offert par l’emploi du mot Cdte désignant, pour les uns un langage, pour d’autres une civilisation spéciale ; employé souvent, à tort ou à raison, comme synonyme de Gaulois ; représentant, dans l’esprit de certains auteurs, le type blond de grande taille, à crâne allongé, du Nord; devant s’appliquer, d’après d’autres auteurs, au type brun, de petite taille, à crâne rond du Plateau central ou des Alpes. Le mieux, pour les anthropologistes, est d ’abandonner cette expression aux archéologues et aux historiens. « Les noms ethniques sont la peste de l’anthropologie » a dit, avec raison, Salomon Reinach.
DES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS
Celle-ci est d’ailleurs très difficile à établir, à cause des multiples mouvements de peuples dont toute l’Europe a été le théâtre depuis la fin des temps paléolithiques et à cause des innombrables croisements de toutes sortes qui en ont résulté (1).
« L’anthropologiste qui entreprend l’histoire des races humaines, a dit encore de Quatrefages (2), a devant lui une tâche essentiellement semblable à celle du zootechniste qui cherche à faire connaître les races d’une de nos espèces domestiques. >> Il faut ajouter qu’ici le problème est encore plus difficile, parce que les croisements se sont faits au hasard, et non plus sous l’influence d’une sélection raisonnée. Le brassage a été à la fois plus intense et plus désordonné. De sorte qu’en anthropologie, plus qu’en zootechnie, et en Europe plus qu’ailleurs, la race ne saurait plus guère représenter qu’une abstraction, un type en quelque sorte idéal, autour duquel se groupent des variations résultant des combinaisons ou plutôt des juxtapositions de caractères empruntés aux divers éléments primitifs.
« Ni le type, ni la race ne sont, dans l’état actuel de l’Humanité, des réalités objectives », a dit Topinard (3). Mais cela ne veut pas dire que la recherche de ce type physique idéal soit une entreprise purement chimérique. On peut encore l’observer sur des individus ou des lots d’individus restés plus voisins des souches originelles, soit qu’ils aient échappé, par leur isolement, aux influences extérieures, soit qu’ils réalisent une combinaison, ou plutôt une mosaïque de caractères dominants semblable à celle du type idéal (4).
Pratiquement, on peut qualifier de races les groupes humains qui présentent en commun les mêmes caractères physiques, choisis parmi les plus importants : taille du corps; forme du crâne, de la face; couleur des yeux, des cheveux.
(1) Il n’est pas douteux que de grands mouvements de peuples se soient produits pendant le Paléolithique et qu’ils aient été, en grande partie, corrélatifs des mouvements de faunes, car l’Homme était, à ces époques reculées, moins indépendant qu’il ne le fut plus tard de l’influence des phénomènes physiques. Mais nous n’avons pas encore les moyens de reconstituer ces mouvements. Avec le Néolithique, qui est beaucoup plus près de nous, les grandes migrations nous apparaissent plus nettement. Grâce au développement de son industrie, l’Homme s’affranchit alors beaucoup plus facilement des conditions physiques ; ses déplacements en masse ne relèvent plus guère que de sa volonté ou de celle de ses dirigeants.
(2) Quatrefages (A. de), Histoire générale des races humaines, p. 188.
(3) Topinard (P.), L’Homme dans la Nature, p. 43.
(4) Il faut distinguer, en effet, la permanence des types de la permanence des caractères, celle-ci étant bien plus fréquente que celle-là,
LES RACES Depuis un demi-siècle, les anthropo-
DE L’EUROPE. logistes se sont livrés à de laborieuses en¬
quêtes pour retrou ver ou reconstituer les types physiques primitifs, représentant en Europe le fonds commun recouvert aujourd’hui par des alluvions ethniques successives et de plus en plus remaniées. Des milliers d’individus vivants ou de squelettes ont été examinés, étudiés, mesurés dans le but d’établir pour chacun d’eux les affinités de sang, la parenté naturelle. En France, Broca, de Quatrefages et Hamy, Topinard, Collignon, Deniker ont publié à ce sujet d’importants travaux. L’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie, la Scandinavie ont été l’objet de recherches analogues (1). L’anthropologiste américain Ripley a écrit sur « Les races de l’Europe » un livre de premier ordre, illustré de nombreuses cartes. Comme celles de Deniker, ces cartes offrent un bariolage de teintes ou de figurés qui reflètent bien, à première vue, l’étonnante complexité de la mosaïque humaine en territoire européen.
Les conclusions de nos anthropologistes les plus éminents diffèrent entre elles par le nombre des divisions ou des subdivisions adoptées, par la terminologie employée et par quelques autres détails d’ordre secondaire; mais elles s’accordent dans la distinction de trois groupes principaux, également admis par le Suédois Retzius. Ces trois grandes subdivisions de l’espèce ou de la race de V Homme blanc (2), les seules qu’il soit utile d’examiner pour le but que nous poursuivons, sont les suivantes :
Homo sapiens albus.
Dolichocéphales \ blonds, de grande taille. 1. Nordicus.
(tête allongée). / ], de petite taille. 2. Mediierraneus.
Brachycéphales (tête ronde), bruns, de
petite taille . 3. Alpinus.