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LES AUSTRALIENS ACTUELS

des derniers venus,

Il est bien plus difficile d’expliquer le peup’ement de l'Australie par l’Homme; celui-ci ne saurait être qu’un à moins de croire, avec Schœtensack, que LAus-

Fig. 220. — Différents types de la tribu des Aru.ntas. (D’après Spencer et

Gillen. )

tralie est le lieu d’origine de notre espèce, ce qui ne paraît guère admissible (1).

Quand les premiers navigateurs européens débarquèrent en

(1) Schœtensack, Die Bedeutung Australiens für die Heranbiidung der Men chea aiis einer niederen Forai (Ze'tschr ft fiir Elh iologie'X.X I .XI, 1901).

Australie et en Tasmanie, ils y trouvèrent des Hommes d’un aspect étrange, misérable, aux mœurs de cannibales, et ils n’hésitèrent pas à les comparer à des Singes : « Chimpanzés sans queue », disaient des Anglais. Les Tasmaniens n existent plus; ils ont été anéantis par la « guerre noire » que leur firent les colons et au ssi par l’alcool, la syphi is, la phtisie pulmonaire. Les Australiens sont

Fig. 221. — Armes de l’Australie centrale (tribu Warramunga).

1, Hache de pierre emmanchée dans une branche d’arbre repliée et serrée au moyen d’une cordelette de cheveux ; 2, couteau de pierre emmanché avec un morceau de bois décoré et maintenu par de la résine ; 3, pic en pierre emmanché dans un morceau de bois fendu et maintenu par de la résine. (D’après Spencer et Gillen.)

encore nombreux. Ils ont été bien étudiés à tous les points de vue et ils sont loin de nous apparaître aujourd’hui comme les bêtes sauvages dont parlaient les premiers explorateurs (1).

(1) Voir surtout Spencer et Gillen, The native Tribes of Central Australia. Londres, 1899. The Northern Tribes of Central Australia. Londres, 1904. Across Australia Londres, 1912, 2 vol. — Spencer, Native tribes of the Northern territory of Australia. Londres, 1914. — Voir aussi : Brough Smith, The Aborigènes of Victoria. Londres, 1878, — Thomas, Natives of Australia. Londres, 1906. — Howitt, Native iribes of South-East Australia. Londres, 1904, etc.

Malgré de nombreuses différences, correspondant aux diverses régions de l’Australie, les traits communs suffisent pour réaliser un type qui représente un échantillon bien net d’Humanité primitive (fig. 220). Il semble que les Tasmaniens étaient de race plus pure, se rapprochant davantage des premiers arrivants. Les Australiens seraient aujourd’hui des Tasmaniens mêlés de Papous et de Malais;

Fig. 222. — Peintures australiennes sur rochers. — En haut, mains en épargné sur couleur blanche et divers signes. En bas (fig. 3), un homme et (fig. 4) des mains rouges unies par un trait et un cercle en rapport avec un boomerang. (D’apres

Matthews.)

de ces métissages résulterait la variété assez grande qu’on observe dans les populations actuelles.

On comprend que les anthropologistes aient étudié ces Hommes avec une ardente curiosité, car, par certains de leurs caractères physiques, ils rappellent nos Hommes fossiles et ils vivent dans un état analogue, sinon semblable à celui où devaient vivre nos populations paléolithiques. Leurs armes de pierre ressemblent souvent à nos silex taillés de Saint-Acheul et du Moustier (lig. 221) ; leurs armes de jet rappellent celles de nos chasseurs de l’âge du Renne (propulseurs) ; ils ont des objets religieux ou magiques, les

« churingas», qui se laissent comparer aux cailloux peints du Mas d’Azil. ils ornent leurs abris rupestres ou leurs cavernes de peintures qui ne sont pas sans ressemblances avec celles de nos cavernes préhistoriqixes ; on y retrouve les mêmes dessins de mains avec parfois les mêmes mutilations des doigts (fig. 222). Ces témoignages matériels d’une culture primitive sont liés à des mœurs, des pratiques sociales, religieuses ou magiques, qu’on peut encore étudier sur place et qu’on a voulu, par raison d’analogie, attribuer à nos troglodytes.

De sorte que les préhistoriens se sont attachés à établir de fort intéressants parallélismes entre nos ancêtres paléolithiques et les Australiens actuels. M. Sollasa tracé de ces parallélismes un tableau des plus vivants (1).

La paléontologie humaine devrait donc être particulièrement instructive en Australie. Malheureusement, ses données se réduisent encore à bien peu de chose.

Examinons d’abord le côté archéologique.

DOCUMENTS Les produits d’industries lithiques ne

ARCHÉOLOGIQUES. manquent pas en Australie et en Tasma¬

nie; ils y sont même très abondants. Tous les musées , notamment celui de M elbourne , sont riches en instruments de pierre, les uns polis, les autres simplement éclatés. On y voit la plupart des types sur lesquels nos préhistoriens d’Europe basent leurs classifications, depuis les « éolithes » (2) jusqu’aux grandes et belles haches polies, en passant par les formes chelléennes, moustiériennes, les lames et couteaux aurignaciens ou magdaléniens, voire même les silex pygmées.

Mais ici ces diverses formes seraient contemporaines ; elles étaient, dit-on, toutes employées au moment de l’arrivée des premiers Européens. Comme on les recueille à la surface

(1) Sollas (W.-J.), Ancient Hunters and their modem Représentatives, 2e éd., Londres, 1915. — Les parallélismes de ce genre sont toujours des plus intéressants, mais, à eux seuls, ils ne suffisent pas pour démontrer l’étx*oite parenté des populations qui les présentent En réalité, les ressemblances ethnographiques résultent souvent de ce que partout les mêmes nécessités entraînent les mêmes moyens. Que les Australiens rappellent nos Paléolithiques par leur outillage et même leurs mœurs, cela est certain, mais nous savons aujourd’hui, contrairement à ce qu’on a cru longtemps, qu’ils en diffèrent totalement par leurs caractères physiques (voir p. 241).

(2) Nœtling (F.), Notes on the Tasmanian amorpholithes ( Prcceed . Royal Soc. of Tasmania, 1906-1907 et JJ A., XIX, 1908, p. 645).

du sol, on n’a guère le moyen de distinguer les objets récents des objets plus anciens (1). L’examen des patines autorise parfois des distinctions, mais ce moyen ne saurait fournir que de vagues appréciations.

Récemment, le Professeur Howchin (2) a décrit une collection de quartzites grossièrement taillés et ressemblant aux produits de l’industrie lithique tasmanienne. Leur gisement, situé dans le désert, au Sud des Mac Donnell Ranges, exactement au centre de l’Australie, se présente dans des conditions paraissant dénoter une grande antiquité .

On a bien signalé une ou deux trouvailles de haches au sein d’alluvions, mais les faits sont rapportés d’une façon peu précise, et il y a lieu d’être sceptique quand on considère, avec Keane (3), que les explorations de graviers aurifères, qui ont porté sur des centaines de milliers de kilomètres carrés, n’ont encore rien livré de démonstratif.

Il y a, sur les côtes orientale et méridionale de l’Australie, de nombreux amas de coquilles et de cendres analogues à nos kjôkkenmôddings. On y trouve des pierres et des os grossièrement travaillés, mais pas de poteries ni de pointes de flèches. Comme, d’autre part, l’étendue et la masse de ces monticules artificiels sont parfois considérables, on peut supposer que leur édification a duré longtemps et qu’ils remontent à une certaine antiquité.

L’étude de l’art rupestre conduit aux mêmes conclusions. Les gravures et peintures sont très répandues dans les districts où se trouvent des cavernes et des abris sous roches. Beaucoup de ces figurations, représentant toutes sortes d’animaux et des Hommes, groupés parfois en de véritables tableaux, sont l’œuvre des sauvages contemporains. Mais il en est qui, visiblement, sont plus anciens, et Matthews (4) a cru pouvoir distinguer des productions artistiques de deux sortes qui devraient être attribuées à deux races différentes-

(1) Etheridge (R.), Has Man a geological history in Australia ? 1890. — Giglioli (E.-H.), Le Eta délia Pietra nell’ Australasia, 1894. — Klaatsch, Die Steinartefakte des Australier und Tasmanier (Zeitschrift für Ethnologie , XL, 1908).

(2) Howchin (W,), On the occurrence of aboriginal stone implements of unusual types in the Tableland régions of Central Australia ( Trans . and Proceed. of the Roy, Soc. of South Australia , XLV, 1921).

(3) Keane, Ethnology. Cambridge, 1896, p. 95.

(4) Matthews, Rock paintings and carvings of the Australian aborigènes (Journal of Anthropological Instituiez XXIV, 1895 ; XXVII, 1898...).

D’après Basedow (1), les gravures sur rochers des monts Flinders seraient très anciennes, car elles sont aussi patinées que le reste de la roche qui les porte. Elles offrent d’ailleurs un style particulier et les aborigènes actuels de la région supposent quelles représentent l’œuvre de leurs ancêtres. En comparant cette patine avec celle de certains monuments égyptiens remontant à 5 000 ans, Basedow la trouve au moins aussi développée. De plus, certains dessins représentent des empreintes de pieds ou de pattes qui ne sauraient guère être attribuées qu’à des animaux disparus : au Genyornis , qui était un Oiseau géant, au Diprotodon, marsupial gigantesque dont

Fig. 223. — Squelette de Diprotcdon ausiralis, 1/50 de la grandeur naturelle. —

Galerie de Paléontologie du Muséum.

on a retiré des squelettes complets des dépôts du lac Callabonna (fig. 223). Il s’agirait donc ici d’un fait géologiquement ancien.

Il y a quelques trouvailles d’un caractère pins paléontologique.

Un moment, on a cru être en possession de traces irrécusables d’un Homme fossile remontant peut-être aux temps tertiaires. En 1898, Archibald, directeur du Musée de Varnambool (Victoria), annonça la découverte d’empreintes de pas sur des plaques de grès d’origine marine et retirées d’une profondeur de 20 à 60 mètres. Ces sables concrétionnés représentent une vieille plage sur laquelle ont circulé des Kangourous, des Dingos, des Emous. Au milieu des pistes de ces animaux, d’autres paraissaient pouvoir n’être attribuées qu’à un Homme ayant laisse sur le sable mou, où il aurait marché et se serait assis, les empreintes de ses pieds et de ses fesses.

(1) Basedow (H.), Aboriginal rock carvings cf great antiquity in South Australia ( Journal of Anthrop. Institule , XLIV, 1914).

Ces empreintes furent étudiées plus tard par le paléontologiste allemand Branco (1) qui fut frappé de leur étroitesse. Quelques années après, Nœtling (2), au cours d’une excursion en Tasmanie, observa sur la neige des pistes allongées, disposées par paires et ressemblant à s’y méprendre aux traces prétendues humaines des grès de Varnambool. Or, ces pistes, remarquables par leur étroitesse, avaient été faites par des Kangourous. Cette observation paraît bien concluante.

On connaît en Australie, et depuis longtemps, d’assez nombreux gisements d’animaux fossiles remontant au Pléistocène et même au Pliocène: cavernes à ossements, telles que les Wellington Caves , ou dépôts alluviaux tels que ceux du lac Callabonna. On a extrait de ces gisements une foule de créatures des plus curieuses, notamment des Marsupiaux géants : Nototherium , Diprotodon (fig. 223), Thylaeoleo , mais on n’a jamais trouvé la moindre pierre travaillée avec les débris de ces créatures disparues. Quelques faits permettent cependant de ne pas désespérer. De Vis a reconnu, sur ur.e côte de Nototherium, des entailles qu’on peut attribuer à l’action humaine. Le Dingo, ce chien des indigènes, qui a dû arriver en Australie en même temps que son maître, a laissé des débris de son squelette dans ces ossuaires. Enfin une dent humaine a été retirée des dépôts d’une caverne de Wellington (3).

CRANE DE TALGAI. Les choses en étaient à ce point

.bien peu satisfaisant quand, en 1914, au moment où éclatait la grande guerre, l’Association britannique pour l’avancement des sciences, réunie à Sydney, était saisie par MM. David et Wilson de la découverte d’un crâne humain fossile, effectuée près de Talgai, dans les Darling Downs, Queensland. Ce document a fait depuis l’objet de diverses communications ; il a été décrit par A. S. Smith (4) en un mémoire dont voici le résumé.

La découverte du crâne remonte à 1884. Il fut trouvé par un

(1) Branco (W.), Die fragliclien fossilen menschliclien Fussspuren... ( Zeitschrift fil r Ethnologie , XXXVII, 1905).

(2) Nœtling (F.), Bemerkungen über die angebliche Menschenspur... ( Central blatt fiir Minéralogie , 1907).

(3) Etheridge (R.), Memoirs of the Au stra ian Muséum, 1916.

(4) Smith (S. A.), The fossil human skull found at Talgai, Queensland ( Philosop . Transactions de la Société royale de Londres, série B, vol. 208, 1918).

vieil ouvrier à une profondeur de 2 m. 50 environ. Le terrain qui le renfermait, déposé par un ruisseau, le Dalrymple Creek, est formé de deux couches La couche supérieure est une terre végétale,

Fig. 224. — Crâne de Talgai. A, vu de profil ; B, vu de face. 1/3 de la grandeur naturelle ; C, canine supérieure droite, grossie. (D’après A. S. Smith.)

noire, recouvrant une argile brun rouge à nodules calcaires. .11 semble que le crâne ait été extrait du sommet de cette seconde couche. On n’y a pas trouvé d’autres fossiles, mais des ossements de Diprotodon , de Nototheriun, de Megalamia , etc., ont été retirés des formations toutes semblables d’autres ruisseaux voisins de

celui de Talgai. Les restes de ces animaux éteints sont dans le même état de fossilisation que le crâne humain, lequel était tout incrusté de calcaire ferrugineux, à l’intérieur comme à l’extérieur. Une fois dégagé et préparé, il apparut encore très fossilisé, mais tout fracturé et fragile. La partie faciale est mieux conservée que la partie cérébrale, qui a l’aspect d’une mosaïque de fragments osseux (fig. 224). La densité d'un morceau de pariétal est de 2,79; il ne contient plus que 3,60 p. 100 de matière organique.

Le cran? a appartenu à un sujet mâle, âgé de quatorze à seize ans. La superposition de ses profils et des mêmes profils de divers crânes d’Australiens modernes se fait d’une manière extraordinairement exacte. Le crâne de Talgai est donc essentiellement un crâne australien. Smith déclare que, si on l’avait trouvé dépourvu de sa partie faciale, on n’aurait pas songé à lui attribuer la moindre importance au point de vue anatomique.

La face est, elle aussi, de type australien, mais elle offre des caractères plus primitifs que les crânes modernes. Le prognathisme facial est saisissant. Le front est fuyant, mais sans grandes protubérances sourcilières (ce qui tient probablement à la jeunesse du sujet). L’orbite est grande, quadrangulaire ; les os nasaux partent d’une forte dépression ; le plancher des fosses nasales passe graduellement à la surface sus-alvéolaire des maxillaires qui sont volumineux.

La forme du palais est très primitive, Les séries de molaires sont presque parallèles. Les canines sont relativement énormes ; le sommet pointu de leur couronne dépasse de plusieurs millimètres la surface masticatrice générale. Deux facettes d’usure ont été produites par les contacts de la canine et de la prémolaire inférieure (fig. 224, C). La disposition de ces facettes diffère de ce qu’on observe normalement chez l'Homme pour se rapprocher de ce que montrent des crânes de jeunes Orangs et de jeunes Gorilles, bien qu’il n’y ait pas ici de vrai diastème au maxillaire pour recevoir la canine inférieure. Prémolaires et arrière-molaires sont très volumineuses.

La plupart de ces caractères peuvent se retrouver isolément sur des crânes de Tasmaniens ou d’Australiens modernes, mais il ne semble pas qu’ils aient été observés, simultanément et à un tel degré, sur aucun individu.

L’Homme de Talgai est donc du type australien, et non du type

tasmanien ; il représente un proto-Australien ayant acquis depuis longtemps un cerveau humain, mais qui a conservé, dans sa face, un souvenir plus brutal de ses origines. Bien que l’âge géologique du crâne soit difficile à préciser, son état de minéralisation peut le faire considérer comme pléistocène. Ce serait le premier document établissant la haute antiquité de l’Homme en Australie, en dehors peut-être de la molaire humaine trouvée dans la caverne de Wellington (Nouvelle-Galles du Sud).

En la rapprochant de la découverte de Wadjak (Java), celle de Talgai prend un nouvel intérêt. L’origine des vieilles races tasmaniennes et australiennes devient un peu moins obscure, mais il reste beaucoup à trouver en Australie et en Malaisie pour résoudre les importants problèmes anthropologiques qui s’y posent.

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