AFRIQUE
GÉNÉRALITÉS. L’Afrique doit avoir joué un rôle
aussi important que celui de l’Eurasie en ce qui concerne les origines et l’histoire primitive de l’Humanité.
Les témoignages d’un très long passé se multiplient avec les progrès des explorations. Partout où l’Européen a pénétré, il a
rencontré des traces d’un âge de la Pierre , en maints endroits il a
recueilli des armes ou des outils semblables à ceux de notre plus vieux Paléolithique. Ici encore, ces objets sont ordinairement dispersés à la surface du sol. Dans les contrées colonisées depuis longtemps, où les études sont plus avancées, on a pourtant observé des gisements profonds, dans des conditions stratigraphiques ou paléontologiques se prêtant à des considérations chronologiques. Leur étude autorise cette conclusion capitale, et qu’on peut étendre à tout le continent, à savoir que la préhistoire africaine paraît être aussi vieille que celle de l’Eurasie.
Je ne saurais, sans m’écarter par trop du sujet principal de ce livre, exposer les découvertes déjà accomplies dans le domaine archéologique, même en les résumant beaucoup. Il y faudrait un volume dont l’intérêt et l’utilité seraient considérables. Il me suffira de donner un bref aperçu des connaissances acti elles en ne signalant que les faits principaux.
A tous égards, l’Afrique du Nord diffère beaucoup de T Afrique centrale et méridionale, dont la sépare la grande zone désertique
du Sahara. Elle ressemble au Sud de l’Europe par sa flore, par sa faune et par ses populations humaines de race blanche. L’Afrique du Nord est plutôt une terre méditerranéenne qu’une terre africaine. «Franchissons les solitudes désertiques, dit Hamy, tout change, plantes, animaux, et le Nègre apparaît. C’est l’Afrique vraie, le grand Continent noir (1). »
Nous savons, par la géologie, la paléontologie, la préhistoire, qu’il fut un temps où cette distinction en régions holarctique et éthiopique n’existait pas ou qu’elle était moins brutale. C’est peu à peu que les différentes contrées africaines ont pris les aspects divers qu’elles offrent aujourd’hui. Avant son dessèchement, le Sahara n’était pas un désert, c’est-à-dire une barrière, mais un pont ; la faune éthiopienne, subtropicale, s’étendait sur l’Afrique du Nord (2). L’Homme était partout: des pierres taillées, identiques à celles du plus vieux Paléolithique européen, se retrouvent les mêmes sur une foule de points formant une chaîne à peu près continue de l’extrême Nord à l’extrême Sud du continent.
ÉGYPTE. C’est dans l’Afrique du Nord que
les premières observations ont été
faites. L’Egypte a été étudiée par les archéologues dès une époque où la notion de préhistoire existait à peine. En 1867, Worsaee signala les premiers silex taillés. Arcelin, Hamy et Lenor niant les rapprochèrent des silex européens ; ils affirmèrent l’existence d’un Paléolithique égyptien bien antérieur aux plus vieux monuments de l’Egypte classique. Delanoue, John Evans, Haynes vinrent appuyer cette conclusion qui fut longtemps combattue par les égyptologues. Ceux-ci, trop impressionnés par le grand nombre de millénaires que représente l’histoire égyptienne et qui comptent à peine pour les géologues, ont longtemps conservé des idées fausses sur les questions d’origine. Pour nier la phase paléolithique, ils s’appuyaient sur le fait, d’ailleurs exact, que l’usage des outils en silex a duré longtemps après les premières dynasties. Mais il y a silex et silex. C’est principalement à notre éminent compatriote J. de Morgan que revient
(1) Voir Gsell (Stéphane), Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, t. I. Paris, 1913.
(2) Boule (M.), Les Mammifères quaternaires de l’Algérie d’après les travaux de . Pomel (L'A., X, 1Ê99).
l’honneur d’avoir établi la distinction et définitivement prouvé l’existence, l’importance et l’antiquité géologique de l’âge de la Pierre en Egypte (1).
Il est vrai que les innombrables silex de formes chelléennes, acheuléennes ou moustiériennes de cette contrée (fig, 225) n’ont pas encore été trouvés en association avec une faune fossile, mais les
Fig. 225. — Silex taillé des environs de Thèbes (Égypte). 2/3 de la grandeur naturelle.
(D’après J. de Morgan.)
caractères physiques de ces objets, leur patine, leur distribution topographique ou les conditions géologiques de leurs gisements (2) suffisent à les faire remonter aux temps pléistocènes, c’est-à-dire à une époque où la vallée du Nil n’était pas encore complètement creusée,
(1) Morgan (J. de), Recherches sur les origines de l’Égypte. L’âge de la Pierre et des Métaux. Paris, 1896. Voir aussi Cartailhac, L’âge de la Pierre en Afrique (L'A. , III, 1892).
(2) On trouve des silex taillés, principalement de facture moustiérienne, en place dans les alluvions anciennes, conglomérées et certainement d’âge pléistocène, des environs de Thèbes (Haute-Égypte). Voir, à ce sujet : Seligman (C. G.), The older Palæolithic Age in Egypt ( Journal of ihe Rov. Anthrop Institute of Great Bri’.ain and Ireland , vol. LI, 1921).
tandis que les monuments les plus anciens de l’Egypte classique
et même de l’Egypte néolithique, ceux de Negadah et d’Abydos, vieux de 6 000 ans, correspondent à une époque relativement très récente, pendant laquelle le pays avait déjà exactement sa physionomie actuelle.
Des pierres taillées, d’un aspect et d’un type tout aussi archaïques,
ont été recueillies dans le désert libyque et dans la Haute-Egypte. BERBÉRIE. L’Afrique mineure, ou Berbérie, a
livré depuis longtemps des faits décisifs. En 1875, Bleicher (1) découvrit des pierres taillées suivant le type de Saint-Acheul dans une formation alluviale pléistocène à Ouzidan, près de Tlemcen. Quelques années après, Pomel, Tommasini, Pallary décrivirent le gisement de Palikao (ou Ternifine), aux environs de Mascara (2). Là, des pierres taillées par l'Homme, de formes chelléennes et moustiériennes, se rencontrent, avec de nombreux ossements de Mammifères disparus ou émigrés, notamment avec ceux d’une espèce éteinte, YElephas atlanticus. Le gisement d’Aboukir, près de Mostaganem, la riche station du lac Karâr, toujours dans la province d’Oran, se présentent dans des conditions paléontologiques analogues (3).
En 1887, le Dr Collignon (4) observa, aux environs de Gafsa (Tunisie), dans des alluvions anciennes, une superposition de plusieurs industries lithiques dont la plus ancienne est identique à notre industrie chelléenne.
Entre temps et depuis, une foule de localités, grottes, abris sous roches ou stations en plein air ont été explorés dans toute l’Afrique du Nord. La littérature préhistorique est devenue considérable.
Parmi les travaux publiés, on doit citer, pour l’Egypte, ceux de Flinders Petrie, Henri et Jacques de Morgan, Forbes, Bissing, Beadnell, Schweinfurth, Blanckenhorn, etc. ; pour la Libye, ceux de R. Smith ; pour la Tunisie, ceux de Couillault, Schweinfurth, J. de Morgan, Capitan et Boudy, Dr Gobert, Reygasse, Latapie, etc. ; pour l’Algérie, ceux de Pallary, Doumergue, Debruge, Flamand, etc. ; pour le Maroc, ceux de Pallary, du Dr Pinchon, du lieutenant Cam-
(1) In Matériaux , X, 1875, p. 196.
(2) Bull, de la Soc. géolog. de France, 3e série, t. VII, 1878, p. 44. — Bull, de la Soc. d’Anthrop. de Paris , 1883. — Matériaux, 1888, p. 2 1.
(3) Boule (M.). Station paléolithique du lac Karâr (L'A., XI, 1900).
(4) Collignon (Dr), Les âges de la Pierre en Tunisie ( Matériaux , XXI, 1887).
pardou, etc. (1). Il faut signaler surtout l’œuvre d’un modeste instituteur d’Oran, Pallary, qui, après avoir longuement exploré toute la Berbérie, a su grouper les faits observés et en présenter une vue d’ensemble (2).
La phase la plus ancienne du Paléolithique nord-africain ressemble, trait pour trait, au vieux Paléolithique européen et asiatique. Cela paraît impliquer, sinon une unité de race, tout au moins
Fig. 226. — Silex taillé de Diabet (Maroc). 3/4 de la grandeur naturelle. (D'après
Pallary.)
l’existence de relations entre l’Afrique, d’une part, et l’Eurasie, d’autre part, conformément aux données géologiques et paléontologiques. Il est souvent difficile de distinguer chronologiquement ce qui revient au mode moustiérien de ce qui revient aux modes chelléen ou acheuléen. Même dans les alluvions anciennes de Gafsa, où la séparation avait paru si nette aux yeux du Dr Collignon, les recherches plus récentes de Couillault et de J. de Morgan ont montré que ces diverses formes sont « intimement » mélangées dans les poudingues pléistocènes comme dans les ateliers de surface,
(1) Pour la bibliographie, voir L'A., passim.
(2) Pallary (P.), Instructions pour les recherches préhistoriques dans le Nord- Ouest de l’Afrique. Alger, 1909.
LES HOMMES EOSSILES HORS DE L'EUROPE
Dans ces dernières années, M. Reygasse (1) a exploré, dans le Sud constantinois, des stations isolées, homogènes, où l’industrie moustiérienne typique est accompagnée de silex pédonculés, ordinairement attribués au Néolithique. L’un de ces gisements, en place au sein d’une formation géologique, à l’oued Djebbana, renferme en même temps des ossements d’animaux dont l’étude n’est pas encore faite. M. Reygasse pense qu’une autre industrie, d’aspect solutréen,
Fig. 227. — Silex taillés des « escargotières » tunisiennes comparables à nos types aurignaciens. 2/3 de la grandeur naturelle. (D’après Pallary.)
provenant directement de l’industrie acheuléenne, serait synchronique de ce Moustiérien.
Ce premier stock archéologique se retrouve parfois, notamment en Algérie, dans les parties profondes du remplissage des grottes. Il est contemporain d’une faune de Mammifères, en partie éteinte, en partie émigrée vers le Sud. Il correspond à un climat plus humide que le climat actuel.
Puis de grands changements ont dû se produire. Les communications intercontinentales du vieux monde ont été plus difficiles. Notre Paléolithique supérieur, avec ses nombreuses subdivisions, est remplacé, en Afrique, par un ensemble archéologique auquel Pallary a donné le nom de Gétulien , et que J. de Morgan a appelé
(1) Reygasse (Maurice), Nouvelles études de paletlinologie maghrébine. Constantine, 1921.
Capsien. Le Gétulien, ou Capsien, se rencontre soit dans des grottes ou des abris sous roches, soit à la surface du sol, notamment dans ces curieuses stations de la Tunisie dites escargotières , dépôts artificiels où abondent les coquilles d’escargots mêlées de cendres, d’ossements d'animaux et de silex taillés. Ceux-ci rappellent l’outillage aurignacien de France (fig. 227) et la ressemblance est parfois telle qu’elle implique nécessairement des relations effectives entre l’Europe et l’Afrique méridionale au cours du Pléistocène supérieur (i). Les grands ponts terrestres, notamment celui qui reliait la Tunisie à la Sicile, n’étaient peut-être pas encore définitivement rompus au début du Gétulien. Il est probable que notre Aurignacien est d’origine africaine. Aurignacien et Gétulien sont deux aspects géographiques d’une même culture méditerranéenne.
L’industrie gétulienne, qui paraissait d’abord localisée en Tunisie, voit son aire de répartition s’étendre tous les jours, depuis le désert libyque jusqu’au Maroc ; on la connaît, soit dans des grottes, soit en surface, en beaucoup d’autres régions du continent et jusque dans l’Afrique du Sud.
L’industrie ibéro-maurusienne, ainsi nommée par Pallary parce qu’on la retrouve aussi en Espagne, lui succède en Berbérie. A l’outillage gétulien viennent s’ajouter des silex microlithiques, des broyeurs et des molettes dénotant l’emploi de matières colorantes. Au cours eu Gétulien et de l’Ibéro-Maurusien, la faune s’est appauvrie en espèces disparues ; elle renferme encore beaucoup d’espèces aujourd’hui émigrées vers le Sud. Le climat était humide, le pays moins aride qu’aujourd’hui.
L’Ibéro-Maurusien passe insensiblement au Maurétanien , avec de nombreux petits silex géométriques semblables à ceux de notre Tardenoisien. Mais il y a déjà des pierres polies et des poteries qui annoncent le Néolithique. Celui-ci, répandu partout, est remarquable par l’abondance et la variété de ses pointes de flèches pédonculées. Il offre parfois, d’après Cartailhac, d’intéressantes ressem-
(1) Pallary, loc. ci!. — J. de Morgan, Capitan et Boudy, Étude sur les stations préhistoriques du Sud tunisien ( Revue de l'École d' Anthrop. d- Paris , 1910). — Gobert (Dr), Notes et recherches sur le Capsien (B ill . d la Soc. préliisl . de France, 1910). I])., L’abri de Redey ef {LA., XXIII, 1912). Introduction à la paléontologie tunisienne. Tunis, 1914. — Reygassé (M.), Études de palethnologie maghrébine (L'A., XXVII, 1916).
blances avec le Néolithique égyptien ; lequel se confond en partie avec les premiers âges métalliques.
La préhistoire du Nord de l’Afrique se laisse donc déjà diviser
Centimètres,
Fig. 228. — Pointes de flèches en silex du Fayoum (Egypte). 2/3 de la grandeur naturelle. (D’après J. de Morgan.)
en une succession d’âges comparable à la succession européenne. LePaléolithique y présente plusieurs phases successives d’une grande durée. Les recherches futures permettront ] d’établir des comparaisons et des rapprochements chronologiques. Dès à présent,
l’Afrique du Nord, et particulièrement la Berbérie, nous apparaît comme faisant vraiment partie du monde méditerranéen, par ses antiques populations humaines comme par sa faune, par sa flore et ses aspects physiques. Fn Égypte, la succession est moins satisfaisante. Il y a encore une lacune immense entre le très vieux Paléolithique des plateaux et le Néolithique des vallées, remarquable par l’exceptionnelle beauté de ses silex taillés — formes accomplies r de la facture solutréenne — et qui se relie insensiblement aux civilisations des premières dynasties (fig. 228).
SAHARA. Ce n’est pas sans surprise qu’on cons¬
tate l’extraordinaire richesse du Sahara en antiquités des âges de la Pierre. Depuis que l’abbé Richard a signalé, il. y a plus d’un demi-siècle, la présence de silex taillés dans le Sud algérien, les trouvailles de ce genre se sont multipliées. Féraud, Thomas, Largeau, Weisgerber, Rabourdin, Foureau, Flamand, Laquière, F.- F. Gautier, Mme Crova, Arnon, de Zeltner, de Saint-Martin, Tarel, Roulet, Noël, Cortier, Gruvet, Chudeau, Aulne r et d’autres explorateurs ont recueilli un peu partout, dans le vaste désert, d’innombrables pierres façonnées par éclats de diverses manières, et aussi des haches polies, des mortiers, de très belles et très fines pointes de flèches (fig. 229) ; des œufs d 'Autruche travaillés, découpés en rondelles ; des poteries, etc. Les gisements se rencontrent principalement autour des points d’eau, actuels ou anciens, près des lits de rivières aujourd’hui desséchées, ce qui dénote de grands changements dans la météorologie et les conditions d’habitabilité du Sahara depuis une époque relativement récente (1).
Le matériel d’aspect paléolithique s’étale évidemment sur de grands laps de temps, bien que les formes les plus diverses s’observent souvent sur les mêmes points et dans un même gisement. Les instruments amygdaloïdes de iype acheuléen, d’abord signalés par Rabourdin dans le Sahara algérien, ont été retrouvés sur bien d’autres points. Les collections sahariennes nous offrent aussi des instruments tout semblables à nos silex moustiériens, aurigna-
(1) Chudeau (R.), L’hydrographie ancienne du Sahara, ses conséquences biogéographiques (Revue scientifique , 23 avril 1921). — Sur les « Oueds fossiles », voir E.-F. Gautier, Annales de Géographie , n° du 15 janvier 1921.
ciens, tardenoisiens, aux types capsiens de l’Afrique du Nord. Il est possible que les instruments de formes archaïques soient parfois contemporains de l’outillage néolithique, lequel paraît avoir persisté Jusqu’à une époque très récente, car, d’après Gautier, au Sahara, le Néolithique rejoint 1 âge du Fer. Cependant, certaines circonstances de gisements, jointes à l’etude des matières premières et des patines,
Fig. 229. — Pointes de flèches néolith iques du Sahara. Grandeur naturelle. (D’après
E.-F. Gautier.)
portent à croire que la plupart des « haches acheuléennes » doivent remonter à une antiquité vraiment géologique. D’ailleurs, malgré quelques variantes, l’âge de la Pierre du Sahara ressemble extraordinairement à celui de l’Afrique mineure et présente souvent des affinités égyptiennes.
AFRIQUE MOYENNE. L’Afrique occidentale et le Soudan
ont aussi livré de nombreux documents (1). Hamy a signalé des objets, principalement de facture néolithique, de la Guinée française (grotte de Konakry), de la Guinée portugaise, de la Côte d’ivoire, de la Côted’Or, du Gabon.
Le capitaine Duchemin a décrit des tumulus et des mégalithes dans la vallée de la Gambie. De Zeltner a recueilli au Soudan français, dans la vallée du Sénégal, des pierres travaillées, les unes de facture paléolithique, d’autres néolithiques, en gisements superficiels, mais généralement distincts. Entre Kayes et Tombouctou, le Dr Decorse a observé et relevé l’emplacement de nombreuses stations de l’âge de la Pierre. Le Plateau central nigérien, exploré par le lieutenant Desplagnes, abonde en monuments et objets néolithiques. D’après Welcome, le Soudan méridional ne serait pas moins riche.
(1) Bibliographie dans Zeltner (F. de), Notes sur le Préhistorique soudanais (L'A., XVIII, 1907).
Dupont, Cornet, Stainier, Taramelli, Jacques, Delisle, etc., uo décrit de nombreuses séries d’instruments de l’âge de la Pierre trouvés dans le bassin du Congo (1). Ici, comme dans les autres grandes régions africaines, la matière première, la facture, la forme des armes ou des ustensiles présentent la plus grande diversité. Les t/pes paléolithiques ne manquent pas, notamment les amygdaloïdes ;
Fig. 230. — Instrument en quartzite du Somaliland. 2/3 de la grandeur naturelle.
(D’après J. de Morgan.)
mais il a été, jusqu’à ce jour, impossible de les séparer chronologiquement du grand ensemble néolithique aux haches polies et aux délicates pointes de flèches. Cependant, d’après Taramelli (2), les caractères des patines et la présence de pierres taillées au sein de
(1) Stainier (X.), .L’âge de la. Pitrre au Congo ( Annales du Musée du Congo , Eruxelles, 1889).
(2) Taramelli (A.), LA ., XII, 1901, p. 411.
LES HUMATES FOSSILES HORS DE L’EUROPE
couches alluviales paraissent bien démontrer l’antiquité géologique du matériel le plus grossier. Et, de l’avis de tous les auteurs, si l’âge de la Pierre a pris fin au Congo il y a cinq ou six siècles seulement, ses origines se perdent dans la nuit des temps.
Dans l’Afrique orientale, nous avons à signaler les découvertes de Seton Karr et de Paulitchke au pays des Somalis. Les pierres taillées y sont abondantes et John Evans (1) a montré leur similitude avec celles de Saint-Acheul, de Chelles et du Moustier (fig. 230), Mais, ici encore, ces pièces, tout en gisant parfois à une certaine profondeur dans le sol, ne sont pas datées par des fossiles.
Les missions Revoil et du Bourg de Bozas ont rencontré, sur les plateaux éthiopiens, les produits d’une industrie néolithique. Wayland a recueilli des pierres taillées à grands éclats dans la province portugaise du Mozambique.
AFRIQUE MÉRIDIONALE. Au point de vue archéologique, il reste
encore beaucoup de taches blanches sur le Continent noir, notamment dans l’intérieur. Par contre, l’Afrique du Sud, mieux explorée, est aussi beaucoup plus riche.
Les premières trouvailles de pierres taillées remontent ici à plus d’un demi-siècle. Elles n’ont pas tardé à se multiplier. Parmi les nombreuses publications dont elles ont fait l’objet, il faut placer au premier rang, comme ayant un caractère plus synthétique, celles de Péringuey, directeur du South African Muséum, et celles du géologue anglais Johnson (2).
Les objets d’un âge de la Pierre ont été recueillis un peu partout dans la Rhodesia, la vallée du Zambèze, le Transvaal, l’Orange, le Cap. Ils sont, les uns de facture paléolithique, les autres de facture néolithique. Parmi les premiers, nombreux sont les « coups de poing » chelléens (fig. 231), les amandes acheuléennes, les silex ou quartzites taillés sur une seule face suivant le mode moustiérien. Il y a aussi des instruments plus finement travaillés, qu’on peut rapprocher des types aurignaciens ou gétuliens et même, d’après Johnson des types solutréens.
(1) Evans (Sir John), Proceedings of ih? Royal Society, LX, p. 19.
(2) Péringuey (L.), The Stone âges of South Africa (Ânnals of ihi South African Muséum , 1911). — Johnson (J. P.), The Stone implementsof South Africa. Londres 1907, 2e éd., 1908. The prehistoric Period in South Africa. Londres, 1910, 2e éd., 1912. — Voir, dans L’A., XXII , 1912, p. 513, une liste dresséepar Péringuey, des travaux publiés sur l’âge de la Pierre sud-africain.
I es gisements sont ordinairement de surface. Il en est cependant qui plaident en faveur d une haute antiquité, l ’expression étant prise dans son sens géologique, Rupert Jones a décrit des pierres lancéolées extraites des graviers formant terrasse au-dessus du lit actuel de la rivière Embalaan, dans le Swaziland. Leith en a vu provenant
des graviers anciens de la Vaal.
F eilden a constaté la présence de nombreux instruments en pierre au-dessus et au-dessous des célébrés chutes de Victoria, et en relation avec les graviers des hautes terrasses de la vallée du Zambèze, Le fait que ces alluvions ont été déposées quand le fleuve coulait à 130 ou 150 mètres au-dessus de son lit actuel ne saurait, paraît-il, faire l’objet d'un doute, Lamplugh et Balfour ont confirmé ces observations.
Tout porte à croire que les pierres taillées, généralement d’un travail assez grossier, souvent de facture chelléenne et très patinées, datent d’avant le long creusement de la gorge. Pourtant, un autre géologue anglais, Codrington, ne croit pas à une si haute antiquité.
Johnson a trouvé des instruments à la base d’un dépôt lacustre exploité comme terre à briques près de Robinson (Orange). Il a montré que les gisements paléolithiques de l’Orange sont souvent en rapport avec de vieilles terrasses alluviales et il a vu, au sein des graviers conglomérés d’une de ces terrasses, des instruments qu’il n’a pu extraire à cause delà dureté de la gangue. Sur un point, au bord d’un affluent de la Vaal, une basse terrasse renferme, dans
Fig. 231. — Quartzite taillé, de forme chelleenne, de l’Orange. (D’après Hamy.)
ses graviers de base, des types acheuléens, tandis que les couches supérieures contiennent de petits instruments du groupe « Solutré ».
Reginal A. Smith a rapporté des observations analogues faites à Victoria West et à Vosburg, où une vieille alluvion conglomérée renferme des pierres taillées en amande.
D'après Péringuey, les dépôts diamantifères de la Vaal, à ossements d’espèces éteintes ou émigrées, ont souvent livré des palcolithes et, dans un cas, ces instruments étaient accompagnés d’une molaire de Mastodonte. Si ce genre de Proboscidien n’a pas eu en Afrique une longévité plus grande qu’en Europe, l’observation rapportée par Péringuey reculerait jusqu’au Pliocène l’âge de la Pierre en Afrique.
Obermaier a décrit un « coup de poing » typique trouvé en place à 5 mètres de profondeur, dans l’alluvion ancienne d’une rivière du Natal. De tels exemples se sont multipliés dans ces dernières années. Broom a extrait des pierres taillées d’alluvions anciennes renfermant en même temps des ossements d’un Cheval (Equus Capensis) et de divers Ruminants d’espèces éteintes. Pendant la guerre des Boers, des tranchées, creusées dans les graviers anciens des environs de Pretoria, ont livré, à leur base, des pierres travaillées dans les styles acheuléen et moustiérien.
Les reliques des âges de la Pierre se rencontrent ailleurs qu’en plein air ou dans les alluvions. Leith a décrit des grottes et abris sous roche des montagnes de Stornberg (Le Cap), qui lui ont livré un outillage de pierre ; d’autres cavernes, au cap Saint-Blaize, près de la mer, renferment des accumulations de cailloux, de coquilles, d’ossements, de cendres, avec beaucoup de pierres travaillées, souvent avec soin. Ailleurs, sur le rivage, des lambeaux de brèches à ossements et à coquillages contiennent aussi des silex taillés. Des amas de coquilles s’observent sur divers points de la côte Sud ; ils sont riches en quartzites taillés, en débris de coquilles d’Autruche, en aiguilles en os, en tessons de poteries.
Mennel et Chubb ont étudié les dépôts de remplissage d’une caverne de la Rhodesia renfermant à la fois des pierres taillées et des ossements d’animaux fossilisés.
D’après Johnson, l’âge de la Pierre, dans l’Orange et dans toute l’Afrique du Sud, daterait d’une époque où le climat était plus humide qu’aujourd’hui. En dehors des « éolithes » de Leijfontein,
ce serait d’abord une industrie à caractère acheuléen, aux éléments usés, profondément patinés, souvent en place dans les graviers. Une phase plus récente, qualifiée de « solutréenne », correspondrait aux gisements superficiels, avec silex bien travaillés : lames allongées, grattoirs, silex pygmées. D’autres stations renferment, avec ce bel outillage lithique, des œufs d’ Autruche façonnés, incisés, parfois découpés en rondelles, des pierres perforées, etc.
Péringuey distingue, lui aussi, plusieurs époques : 1° Les types chelléens, acheuléens, moustiériens, qui sont ici exactement contemporains, ne peuvent avoir été fabriqués que par des hommes forts et vigoureux. Il est impossible de nier que certaines de ces pièces tout au moins aient une antiquité comparable à leurs pareilles des gisements européens. L’auteur pense que le type chelléen a pris naissance en Afrique, d’où il s’est répandu en Europe et en Asie.
Le deuxième groupe comprend des instruments d’un caractère souvent plus primitif et parfois d’un travail plus fini, avec formes aurignaciennes, solutréennes, magdaléniennes, tardenoisiennes, ces expressions n’ayant plus, bien entendu, aucune valeur chronologique. Il y a aussi d’autres objets : mortiers, meules, poteries, outils en os, objets de parure, souvent en coquilles d’œufs d’Autruche. L’ensemble de cette industrie a duré jusqu’à ces dernières années ; on peut la qualifier d’ « industrie néolithique sudafricaine ».
Au troisième groupe appartiennent quelques objets d’une technique semblable à celle du Néolithique européen, notamment des petites pointes de flèches à pédoncules et soigneusement retouchées sur les deux faces.
Le problème de l’âge des diverses cultures est rendu difficile, en Afrique du Sud, par la continuité des conditions climatériques et faunistiques. Les deux industries, paléolithique et néolithique, sont en partie contemporaines. Il n’y a ici aucun hiatus comparable à ceux qu’on observe en Europe. Mais, dans un même groupe morphologique, les derniers instruments sont loin d’avoir la patine et l’aspect antique des premiers. Que les ressemblances entre notre Paléolithique et celui de l’Afrique du Sud soient très grandes et qu’elles impliquent, entre les deux continents, d’anciennes et très étroites relations, cela ne saurait faire l’objet d’un doute. M. Péringney est convaincu que de telles relations ont dû exister entre nos
populations de l’âge du Renne, aurignaciennes ou solutréennes, et celles de l’Afrique du Sud. Lequel des deux continents est tributaire de l’autre ? Il semble bien que nos Aurignaciens soient venus d’Afrique (voir p. 312).
Quoi qu’il en soit, les Bushmen, ou Boschimans, nous apparaissent comme des descendants des Hommes du Paléolithique supérieur.
Fig. 232. — Gravure rupestre de l’Algérie représentant ixn Bubale. (D’après Pomel.)
Ces Bushmen sont restés semblables à eux-mêmes jusqu’à leur extinction déjà accomplie ou sur le point de l’être.
Cette dernière conclusion est fortifiée par un ensemble de faits que j’ai laissés de côté jusqu’à présent, dans ce rapide aperçu de l’âge de la Pierre en Afrique, et dont je dois dire maintenant quelques mots. Il s’agit des figurations rupestres, gravures ou peintures, signalées depuis longtemps sur quelques points très éloignés les uns des autres du continent africain et qui forment aujourd’hui un réseau presque continu du Nord au Sud : de la Berbérie (très nombreux
auteurs) à la Haute-Egypte, à la Nubie (et en Arabie), dans tout le Sahara (Flamand, Gautier), au Nord du Tchad, en Mauritanie, dans le Niger (Desplagnes, Chudeau), au Soudan (de Zeltner), dans le pays des Somalis (Carette-Bouvet et Neuville), dans la
région du Victoria-Nyanza (Koch) et enfin dans toute l'Afrique du Sud (Christol, Holub, Stow, Moszeik, White, Féringuey, Johnson, Theal, etc.).
Le style de ces productions plus ou moins artistiques, leur état de conservation, leur patine plus ou moins profonde, la nature des animaux figurés, les objets trouvés au pied des rochers gravés permettent de distinguer plusieurs époques. Dans l’Afrique du Nord, il y a des gravures au tracé large, profond, et qui représentent des espèces éteintes, telles que le grand Bubale (Biibalus cir.tiquus) (fig. 232), ou émigrées (Rhinocéros, Éléphant, Girafe, etc.). Celles-
Fig. 233. — Gravures rupestres de diverses localités sahariennes. 1/20 de la grandeur naturelle. (D’après E. -F. Gautier.)
ci, parfois d’un bon dessin, sont qualifiées de préhistoriques et rapportées au Néolithique, mais rien ne prouve qu’il n’en est pas de plus anciennes, et Flamand fait remonter aux temps pléistocènes les figurations de Bubales. D’autres, d’un caractère assez différent, moins artistiques, de petites dimensions, au pointillé, accompagnées souvent d’inscriptions, sont beaucoup plus récentes et qualifiées de liby co-berbères. Beaucoup sont historiques. La distinction est parfois difficile et il a pu y avoir continuité. Flamand a montré la contemporanéité d’une figuration de troupeaux de Bubales antiques et d’Hommes armés de haches polies. Le Néolithique serait ainsi plus ancien en Afrique qu’en Europe, ce qui ne saurait surprendre.
Les meilleures figurations de l’Afrique du Nord sont loin d’avoir les qualités et la beauté de celles de notre âge du Renne. La comparaison avec notre pays ne pourrait se faire que pour de basses époques, à production décadente, comme beaucoup de celles que Breuil a étudiées en Espagne.
Dans 1 Afrique du Sud, les choses se présentent sous un aspect assez différent. Ici encore, certaines gravures ont un aspect récent; d autres sont patinées profondément. On a observé jusqu’à cinq couches de peintures superposées. D’une manière générale, gravures et peintures sont de qualité supérieure au point de vue esthétique, et beaucoup plus semblables, avons-nous dit (p. 312), à celles des cavernes françaises et espagnoles : mêmes préférences pour le choix des modèles, qui sont le plus souvent des animaux, même réalisme, même vérité des attitudes, même habileté du rendu, même tech-
Ftg. 23F - — Peinture rouge et noire d’une caverne du pays des Baroas et représentant des Bnshmen en chasse attaqués par des Cafres. Longueur du tableau : 1 in. 50.
(D’après Hamy.)
nique, même infériorité des figures humaines. Parfois ces productions artistiques de l’Afrique du Sud se disposent en tableaux (fig. 234) ou prennent un aspect hiératique, conventionnel, peut-être idéographique, comme dans certaines localités espagnoles récemment découvertes. Ces œuvres d’art sont généralement attribuées aux Bnshmen. Ce n’est pas l’opinion de Péringuey (1) qui les rapporte à la branche hottentote dite des Strand Loopers. Personne n’a vu un aborigène actuel en exécuter.
OSSEMENTS HUMAINS. Autant les produits industriels des
Hommes fossiles sont nombreux en Afrique, autant leurs restes corporels sont rarissimes. Les ossements des Africains primitifs nous sont à peu près totalement inconnus.
Dans l’Afrique du Nord, on a exhumé d’assez nombreux crânes
(1) Péringuey (L ), On rock-engra.vings of animais and the human figure... Deux mém. dans les Transactions South African Philosop. Society , 1906 et 1909.
LES HOMMES EOSSILES
ou squelettes de gisements de l’âge de la Pierre. Mais la plupart de ces documents se rapportent à la période néolithique. Il n’est pas démontré que les crânes retirés des escargotières soient vraiment gétuliens, c’est-à-dire paléolithiques, car ces buttes artificielles ont généralement servi de cimetières berbères.
Bertholon (1) a cru reconnaître l’existence d’un type néanderthaloïde dans l’Afrique du Nord, notamment en Tunisie, d’où il s’étendrait dans les régions sahariennes. Plusieurs crânes, retirés des couches profondes de l’escargotière de Mechta-Châteaudun (Constantine), représenteraient bien cette « race africaine néanderthaloïde » (2). Or il suffit d’examiner les photographies du mieux conservé de ces documents pour s’assurer qu’il s’agit de ressemblances tout à fait superficielles, et que les crânes de Mechta ne présentent aucun des caractères essentiels de Y Homo Neandertholensis .
Par contre, Delisle a rapporté au type de Cro-Magnon un crâne trouvé par Debruge dans la grotte paléolithique d’Ali-Bacha, près de Bougie. Cette observation s’accorderait bien avec ce que nous savons de la grande diffusion circum-méditerranéenne du type de Cro-Magnon et de sa persistance en Berbérie sous des aspects plus ou moins purs.
M. Pallary a bien voulu m’informei* qu’il y a, à la Faculté des sciences d’Alger, toute une série de crânes et autres ossements humains retirés par lui des abris de La Mouillah, près de Lalla Marnia (frontière marocaine). Ces stations sont ibéro-maurusiennes, c’est-à-dire du Paléolithique supérieur ; les crânes seraient négroïdes.
Le musée d’Oran possède plusieurs squelettes avec crânes extraits par Pallary et Tommasini de la grotte des Troglodytes près d’Oran, et d’âge néolithique ancien. D'après le Dr Bloch, ce seraient aussi des Négroïdes.
Bertholon (3) retrouve ces caractères négroïdes « incontestables » sur des crânes des escargotières de Tébessa, notamment sur ceux
(1) Bertholon (Dr L.), La race de Néanderthal dans l'Afrique du Nord (Revue t mi sienne, 1895).
(2) Bertholon (Dr) in Mercier et Derruge, La station préhistorique de Meclita- Châteaudun ( oc. archéol. de Co istantine, XLVI, 1913).
(3) Bertholon (D‘), Note sur quatre crânes humains trouvés par M Debruge à Tébessa. Sans lieu ni date, probablement 1912 — Bertholon in Dr Gobert, L’abri de Rcdcycf (L’A., XXIII, 1912, p. 167)
que le Dr Gobert a retirés de la couche néolithique de l’abri Redeyef. Il s’agirait ici d’Hommes de petite taille.
Bertholon et Chantre (1) arrivent à la conclusion que les Négroïdes ont constitué en Berbérieun substratum ethnique ancien, tandis que les crânes néolithiques sont tantôt de race méditerranéenne, tantôt négroïdes (ou Nubiens).
Fouquet a reconnu, dans de vieilles nécropoles préhistoriques de l'Egypte, l’existence de plusieurs types qui se retrouvent plus tard
chez les Egyptiens et chez les Ethiopiens. Elliot Smith (2) nous
apprend que ces Egyptiens préhistoriques, ou Préégyptiens, étaient petits, dolichocéphales, moins négroïdes que certains de leurs successeurs et, somme toute, il les rattache, avec Sergi, aux populations
méditerranéennes qui, depuis l’Egypte jusqu’à la France et même aux Iles Britanniques, étaient liées par d’étroites affinités. Par contre, je ne sais sur quels faits Sir Harry Johnston base son assertion que la vallée du Nil était peuplée, il y a 20 000 ou 30 000 ans, par des hommes du type pygmée africain.
En somme, ce qui paraît le plus clair, c’est que l’Homme fait vraiment partie de la faune mammalogique et qu’il accompagne celle-ci dans sa répartition. Il semble qu’au Pléistocène, des Hommes de race blanche, plus ou moins voisins du type de Cro- Magnon, aient déjà été en possessionde l'Afrique du Nord, laquelle était peut-être leur berceau, mais que des Hommes de type négroïde, vraiment africains, se soient souvent avancés vers le Nord — comme les Mammifères leurs contemporains - — et soient parvenus à franchir la Méditerranée pour aborder aux rivages de Menton en y apportant l’industrie capsienne ou aurignacienne. Des prédécesseurs de ces Hommes, des tailleurs des pierres chelléennes, nous ne savons absolument rien.
De nombreux anthropologistes, se basant principalement sur la linguistique, ont essayé de démêler les populations de l’Afrique centrale et méridionale et de retrouver les divers courants ethniques qui s’y sont superposés. Mais tout cela est assez précaire et ne concerne pas vraiment des Hommes fossiles, sur lesquels nous n’avons que trois documents de valeur inégale.
(1) Bertholon (Dr) et Chantre (E.), Recherches anthropologiques dans la Berbérie orientale. Lyon, 1912.
(2) Elliot Smitii (G.), The ancient Egyptians. Londres, 1911.
CRANE D'OLDOWAY. Quelques mois avant la déclaration
de guerre, des journaux allemands, anglais et français ont annoncé la découverte d’un très vieux squelette humain dans la région Nord-Est de l’Afrique orientale allemande. Le Dr Hans Reck (1), auteur de la découverte, est un géologue missionnaire de l’Institut géologique de Berlin. Au cours de fouilles entreprises dans la gorge d’Oldoway, au bord de la steppe de Seregenti, il trouva, avec beaucoup d’ossements d’animaux, un squelette humain à peu près complet, gisant au sein de tufs volcaniques bien stratifiés, à 3 ou 4 mètres de profondeur. Il se présentait dans les mêmes conditions que les ossements de Mammifères, étant enfermé comme eux dans un tuf de consistance et de dureté telles qu’il fallut employer marteau et ciseau pour l’en dégager. Il ne saurait être question d’une sépulture; les ossements humains sont aussi vieux que le dépôt qui les renfermait.
La détermination de l’âge du squelette est donc une pure question de géologie et de paléontologie. 11 ne semble pas que les Mammifères des divers niveaux des tufs fossilifères soient différents des espèces africaines actuelles. Pourtant, dans l’ensemble, on peut noter des changements de faune correspondant à des changements de climat. L’horizon stratigraphique, d’où provient le squelette humain et où abondent les ossements d’Eléphants, de Rhinocéros, d’ Hippopotames, de Crocodiles et de Poissons, indique une région boisée, avec un climat humide qu’on pourrait considérer comme synchronique de la dernière grande époque glaciaire européenne. Le D1 Reck est convaincu que ce niveau remonte à une période géologique antérieure à la période géologique actuelle.
Sur les caractères du squelette, nous n’avons encore que peu de détails. Le crâne serait volumineux, dolichocéphale, d’un type franchement négroïde. 11 serait muni de 36 dents, dont plusieurs présenteraient des traces d’un limage analogue à celui que pratiquent encore aujourd’hui beaucoup de Nègres. Ce sont là des conditions un peu bizarres. Il faut attendre de nouveaux et plus précis renseignements pour juger de l’antiquité de cette trouvaille et, par suite, de sa valeur scientifique.
(1) Reck .(H.), Erste vorlàufige Mitteilung über den Fund eincs fossilen Mensclienskeletts aits Zentralafrica ( Sitzungsberichte der Gesellc. naturforschender Freunde zu Berlin , 1914).
CRANE DE BOSKOP. Toujours en 1914, j’apprenais, par
une obligeante communication de M. Péringuey, directeur du musée du Cap, la découverte faite à Boskop, dans le Transvaal, des fragments d’un squelette humain fossile : portions du crâne, mandibules, diaphyses d’os longs. Cette trouvaille fut portée à la connaissance du public par un article imprimé dans le journal anglais Nature du 5 août 1915. L’auteur, F. W. Fitzsimons, rapprochait la calotte crânienne de Boskop de celle de Néanderthal. L’examen du moulage qu’avait bien voulu m’envoyer M. Péringuey ne me permit pas de partager cette opinion, d’ailleurs vite abandonnée par les naturalistes du South African Muséum. En octobre 1915, un de ces naturalistes, M. Haughton, fit devant la Royal Society of South Africa une communication dont le texte a paru en 1917 (1).
Il est malheureusement impossible de fixer l’âge des débris humains de Boskop, Ces os, très minéralisés, ont été trouvés en creusant un canal de drainage dans un champ. Le sol de ce champ passe graduellement à un sous-sol latéritique (2) dépourvu d’autres fossiles. Le gisement exact de la calotte crânienne ne peut plus être précisé, et les fouilles pratiquées ultérieurement par le musée du Cap n’ont pas livré d’ossements in situ. M, Haughton pense que le crâne se trouvait à environ 4 pieds 6 pouces de profondeur, mais il ignore si cet enfouissement est dû à des causes naturelles ou à l’intervention humaine.
La calotte crânienne est remarquable par son aplatissement et ses grandes dimensions (longueur : 205 millimètres; largeur : 154 millimètres). Son indice céphalique égale 75 environ. La capacité du crâne entier est évaluée à 1830 centimètres cubes, ce qui est énorme (3).
D’après Haughton, la calotte de Boskop (fig. 235) se rapproche beaucoup, par ses caractères, du type de Cro-Magnon : forme générale pentagonale, arcades sourcilières faibles, glabelle saillante,
(1) Haugiiton (S. H.), Prèliminary note on tlie ancient human skull-remains from the Transvaal ( Transactions of i/ie Royal So:iety of South Africa , VI, 1917), suivi d’une note de Elliot Smith sur le moulage endocranien de la calotte de Boskop.
(2) Voir p. 362 l’explication de ce mot.
(3) D’après le paléontologiste Broom, ces chiffres sont encore inférieurs à la réalité ; le crâne aurait 220 mm. de longueur, 160 mm. de largeur, 148 mm. de hauteur. Aussi Broom l’attribue à une espèce nouvelle qu’il appelle Homo Capensis ( Anthropological Papers American Muséum , 1918).
front vertical, même allure de la courbe antéro-postérieure, forte
protubérance occipitale. Elle en diffère surtout par la présence d’une dépression, d’une sorte d’ensellure, qui occupe la zone interpariétale et que j’ai observée sur quelques crânes de Nègres de la
Fig. 235. — Calotte crânienne de Boskop, vue de profil et d’en haut. 1/3 environ de
la grandeur naturelle. (D’après Haüchton.)
galerie d’anthropologie du Muséum de Paris, notamment sur le crâne de Namaqua, bien connu de tous les spécialistes.
Le frontal est très étroit. La plus grande partie du temporal droit est conservée; l’apophyse mastoïde est petite, mais bien détachée ; la région pétreuse est fort développée: la cavité glénoïde est large, peu profonde; il y a une apophyse post-glénoïde. Le caractère le plus frappant de cet os est le fort développement de
la crête sus-mastoïdienne. Ceci est une morphologie pithécoïde rappelant celle de l 'Homo Neanderthalensis , tandis que, par sa forme générale, la calotte est comparable aux types Négroïde, Bantou et de Cro-Magnon.
La trouvaille de Boskop comprend aussi les deux branches horizontales d’une mandibule malheureusement détériorée. Ses caractères principaux sont : une grande robusticité, la présence d’un léger menton, de petites fosses digastriques. Il n’y a plus qu’une dent en place, la deuxième arrière-molaire gauche. Sa couronne est mal conservée ; on ne peut savoir si elle a eu le denticule postérieur de beaucoup de types primitifs. Cette mandibule est déjà aussi réduite que celle des Hommes actuels ; elle est plus évoluée que le crâne; on peut la comparer à celle des Bantous ou des Bushmen.
L’étude des portions de diaphyses d’os longs, très pétrifiées dans un ciment latéritique, mais trop mutilées, ne conduit à aucun résultat intéressant.
M. Elliot Smith a étudié un moulage intracrânien. Sa forme aplatie et quelques autres caractères suggèrent des rapprochements entre l’Homme de Boskop et le type de Néanderthal. Mais l’aspect et le grand développement des protubérances frontales indiquent des relations plus étroites avec les Hommes fossiles du Paléolithique supérieur européen, dont le type de Boskop représenterait un ancêtre immédiat.
M, Péringuey a examiné quelques morceaux de grès, à bords anguleux, trouvés dans la latérite au voisinage des ossements humains. Malgré quelques apparences favorables, on ne saurait y reconnaître aucune trace de travail intentionnel.
Ici encore, nous sommes en présence de documents incomplets et par suite difficiles, dangereux à interpréter. Si, comme il est permis de le croire, les débris humains de Boskop sont vraiment pléistocènes, ils nous révèlent l’existence, en Afrique, d’un type généralisé, non sans affinités avec certains Hommes de notre Paléolithique, mais déjà bien nettement négroïde. Ils nous fourniraient, en même temps, une nouvelle preuve de la haute antiquité des races humaines dans les pays mêmes où elles régnent actuellement.
CRANE DE BROKEN HILL. La dernière découverte, toute récente,
a été portée à la connaissance du public, en novembre 1921, par les journaux anglais The Times et YIllustrated London News. Les premiers articles purement scientifiques sont ceux de M. Smith Woodward(l).
Il y a, dans le Nord de la Rho désia, une colline, la Brokeri Hill , exploitée pour l’extraction de minerais de zinc et de plomb. Elle est creusée d’une longue caverne connue depuis longtemps dans la région par sa décoration de stalactites et par sa richesse en ossements d’animaux plus ou moins fossilisés et transformés en minerais.
L’exploitation, se faisant à ciel ouvert, a déjà en partie démoli la colline, mettant ainsi à jour la grande anfractuosité souterraine. C’est au fond, au point le plus bas de la caverne, que, vers la fin de l’été de 1921, on a trouvé un crâne et quelques autres débris humains, en association avec des instruments en pierre et en os et avec des ossements brisés d’animaux ayant évidemment servi de nourriture. L’outillage ne diffère guère de celui des Boschimans actuels. Les os brisés appartiennent tous à des espèces vivant encore en Rhodésia. Leur aspect est très frais, bien que leur surface soit incrustée d’une mince couche de silicate de zinc (hémimorphite).
Les restes humains comprennent un crâne, malheureusement privé de sa mandibule, une portion de mâchoire supérieure d’un crâne un peu plus petit, un sacrum, des morceaux de fémurs et d’un tibia. Ils offrent exactement les caractères physiques des ossements d’animaux trouvés avec eux ; ils n’ont perdu que leur matière organique et ne sont pas fossilisés.
Le crâne est tout à fait différent de n’importe quel type de l’Afrique actuelle. Il ressemble, par contre, extraordinairement aux crânes de l 'Homo N eanderthalensis de notre vieux Paléolithique européen. Il présente même un aspect encore plus brutal, ou, si l’on veut, plus simien (fig. 236).
Sa longueur est de 210 millimètres, sa largeur maximum de 145 millimètres. Il est donc de forme allongée, dolichocéphale. La hauteur de la voûte crânienne est de 131 millimètres. Ces divers chiffres concordent extraordinairement avec ceux du crâne d'Homo
(1) W oodward (A. S.), A new Cave Man from Rhodcsia, South Africa (Na'ure du 17 novembre 1921). A Guide to fossil remains of Man in the British Muséum, 3 édit ,
Neanderthalensis de la Chapelle-aux-Saints. Mais le cerveau a dû être beaucoup moins volumineux. La capacité crânienne du crâne de Broken Hill ne serait que de 1280 centimètres cubes environ.
Les arcades orbitaires sont aussi saillantes que chez l’Homme de Néanderthal ; le front est encore plus fuyant. La face ressemble aussi beaucoup à celle du célèbre fossile français : mêmes grands maxillaires plats, sans fosses canines, donc même apparence de museau , encore plus accentuée par une plus grande étendue de
Fig. 236. — -Le crâne de Broken Hill, vu de profil. (D après A. Smith Woodward.)
l’espace sous-nasal. L’ouverture nasale, large, se perd insensiblement sur la face, comme chez le Gorille.
Le palais est vaste ; la dentition est tout à fait humaine ; les canines sont normales ; les dents de sagesse sont réduites. Toutes les dents sont cariées ; ce phénomène pathologique n’a pas encore été observé sur des crânes européens vraiment fossiles. La mandibule a dû être très massive.
D’après Elliot Smith, qui a étudié un moulage endocranien, le cerveau de cet Homme est d’un type tout à fait inférieur ; ses parties préfrontale et temporale inférieure sont réduites, tandis qu’il montre une proéminence inattendue du territoire auditif.
Un coup d’œil jeté sur la figure 237 suffit à montrer que l’Homme
de Broken Hill se rapproche beaucoup plus de Y Homo Neander thalensis que de n’importe quelle race ou variété, vivante ou fossile, de Y Homo sapiens. Smith Woodward reconnaît ces similitudes ; il
donne pourtant au crâne qu’il a étudié un nom spécial : Homo F^hodesiensis , parce que, tandis que chez Y Homo N eander thalensis , le
trou occipital occupe, à la base du crâne, une position plus reculée que chez l’homme actuel — ce qui est en relation avec une attitude générale du corps encore imparfaitement droite — chez YHomo Rhodesiensis, le trou occipital occupe une position plus avancée, plus centrale, de sorte que le crâne devait reposer sans effort et en parfait équilibre sur la colonne vertébrale. Les autres ossements trouvés avec le crâne viennent également à l’appui de ce fait. L Homo Rhodesiensis , au crâne si grossier, si bestial, aurait donc fini par acquérir une attitude droite parfaite.
Pour Dubois (1), la ressemblance du crâne de la Rhodésia avec les crânes néanderthaliens n’est que superficielle. Les diffé-
Fig. 237. — Ci ânes de Broken Hill (en haut) et de La Cliapelle-aux-Saints (en bas), vus de trois quarts, à peu près sous le même angle, pour faciliter les comparaisons.
(1) Dubois (E.), On the cranial form of Homo Neanderthalensis and of Pithecanthropus erecius determined by mechanical factors ( Proceedings de l’Académie d’Amsterdam, vol. XXIV, nos 6 et 7).
rences sont nombreuses. Les affinités seraient plutôt avec les Australiens de sorte que Y Homo Rhodesiensis représenterait un type d ' Homo sapiens voisin du type australien, mais encore plus primitif que celui-ci. Il mériterait l’épithète de proto-Australien plus encore que le crâne australoïde de Wadjak (voir p. 367).
Pour essayer de tirer une conclusion des faits morphologiques, il faut faire intervenir l’âge des documents extraits de la mine de Broken Hill. La profondeur à laquelle a été faite la trouvaille, et sur laquelle on a tant insisté dans les journaux, n’a pas, dans l’espèce, grande valeur, puisque le crâne humain a été extrait d’une caverne au fond de laquelle il a pu arriver de diverses manières et à une époque quelconque.
Ce crâne a fait partie d’un dépôt superficiel revêtant le plancher de la caverne et ayant livré des « tonnes » d’ossements d’animaux. Or ces ossements, accompagnés de grossiers instruments en pierre et en os, se rapportent, avons-nous dit, aux espèces vivant encore dans le pays. L’occupation de la caverne par ces animaux et le remplissage de l’excavation par les dépôts ossifères ne sauraient donc, semble-t-il, remonter à l’époque pléistocène. L’excellente conservation du crâne, non fossilisé, parle clairement dans le même sens.
Comment concilier tout cela : d’une part, la ressemblance de Y Homo Rhodesiensis , de Y Homo Neanderthalensis et du type australien actuel ; d’autre part, la présence en Afrique, presque au centre du continent noir, à 900 kilomètres de la côte océanique la plus voisine, d’un être humain d’âge relativement récent (dans le sens géologique de ce mot, bien entendu) et si différent de toutes les races ou variétés de Nègres africains ? Voici la conclusion qu’on peut admettre, du moins à titre provisoire.
L’Homme de Néanderthal, l’homme de la Rhodésie, la race australienne actuelle offrent un fonds commun de caractères primitifs* Malgré les différences qui les séparent, on peut admettre que les trcis formes ont une origine commune ; elles ont dû se répandre et vivre longtemps sur de vastes territoires. Chez nous, l’Homme de Néanderthal semble disparaître assez brusquement après la période glaciaire, mais peut-être ne s’agit-il pas d’une extinction totale. Il a pu continuer à vivre dans d’autres régions. Il semble bien ç\ueY Homo Rhodesiensis nous révèle la persistance en Afrique d’un type humain devenu fossile en France depuis longtemps. Ce type aurait conservé,
dans son crâne et dans sa face, les traits primitifs de bestialité, mais il aurait fini, au cours des âges, par acquérir l’attitude parfaitement droite ; dans cette direction, il serait plus évolué que son vieux frère d’Europe. On est ainsi amené à penser qu’il a dû survivre longtemps, dans le Continent noir, comme le dernier représentant d’une très vieille forme humaine, d’une forme surannée, au milieu des races noires actuelles dont plusieurs sont elles-mêmes très archaïques et sur le point de s’éteindre.
Les caractères physiques et pathologiques du crâne de Broken Hill semblent indiquer que le propriétaire de ce crâne n’est pas mort depuis très longtemps. Et peut-être y a-t-il encore, dans quelque coin inexploré de l’Afrique, des exemplaires vivants des derniers représentants de V Homo Neander thalensis ou de sa variété Rhodesiensis. Leur découverte ne serait pas plus extraordinaire que celle faite naguère de l’Okapi, ce grand et curieux Ruminant dont nous connaissions depuis longtemps les ancêtres directs par des ossements extraits des terrains miocènes de l’Europe.