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LES DEUX AMÉRIQUES

L’histoire du Nouveau Monde ne commence qu’au XVIe siècle. Par contre, sa préhistoire est immense, dans le temps comme dans l’espace. Elle nous est indiquée, en dehors de quelques traditions, par des monuments de toutes sortes et dispersés sur de formidables étendues. Aux yeux des savants, l’Amérique reste cependant le grand mystère qu’elle était à l’époque des conquistadores . Malgré des efforts considérables, l’anthropologie, l’ethnographie, l’archéologie américaines — dont l’ensemble constitue aujourd’hui un groupement scientifique spécial, Y Américanisme — n’ont répondu jusqu’à présent qu’à des questions secondaires ou de détail. Aucun des grands problèmes qu’elles posent n’est définitivement résolu.

Devons-nous compter avec une ou plusieurs grandes races américaines? Les populations antérieures à la découverte du Nouveau Monde étaient-elles autochtones ou immigrées? Et, dans ce dernier cas, d’où venaient-elles? Faut-il admettre, pour l’Amérique, un ou plusieurs centres spéciaux d’apparition et de développement pour une fraction de l’Humanité, ou faut-il croire qu’elle a été

peuplée par l’Ancien Continent? Et, si oui, à quelle époque s’est effectué ce peuplement ?

Je ne saurais ici discuter ces importants problèmes, à la solution desquels doivent contribuer la géologie, la paléontologie, l’archéologie, la linguistique, l’ethnographie. Les travaux publiés dans ces diverses directions constituent aujourd’hui des bibliothèques formidables. Je n’y puiserai que ce qui a trait à l’Homme fossile, mais il me paraît utile, au préalable, d’énumérer simplement quelques propositions qui, sans avoir le caractère de faits bien établis, rallient cependant aujourd’hui la majorité des Américanistes.

Au point de vue anthropologique, on peut dire qu’il y a consentement à peu près unanime à rattacher toutes les populations américaines antéhistoriques, c’est-à-dire ce qu’on veut appeler aujourd’hui les Amérindiens , au grand tronc des races jaunes. Et il semble que toutes ces populations soient venues de l’Ancien Monde. Mais leur répartition, depuis longtemps accomplie, sur la surface entière des deux Amériques, les différences physiques, linguistiques ou sociales qu’elles présentent, ou qu’elles ont présentées, portent à penser que le peuplement du Nouveau Continent par T Ancien doit forcément remonter assez haut dans le passé.

L’archéologie nous apprend en effet que les Indigènes, les Indiens ou Amérindiens, qui vivaient si nombreux en Amérique au début du XVIe siècle, doivent être rattachés à une longue série d’ancêtres, plus ou moins lointains, et auxquels il faut attribuer toutes sortes de monuments : les amas de coquilles et de cuisine qui s’égrènent sur tout le littoral et parfois jusque dans l’intérieur des terres ; les terrassements, tumuli, enceintes, qu’on désigne sous le nom de

mounds, et qui parsèment toutes les grandes plaines des Etats-Unis ; les curieuses habitations des cliff-dwellers , creusées ou accrochées aux grandes falaises verticales du Colorado, de l’ Arizona et du Nouveau Mexique ; les pueblos , villes et villages en pierre ou en adobe des

mêmes régions et de l’ Amérique centrale; les riches et monumentales cités de l’Amérique centrale et du Pérou (1). Les crânes et

(1) Voir, comme ouvrages d’ensemble : Nadaillac (Marquis de), L’Amérique préhistorique. 1 vol. in-8°, Paris, 1883. — Cyrus Thomas, Introduction to the study of North-American Archæology. Cincinnati, 1898. — Moorehead (W, K.), The Stone Age in North- America, 1910. — Beuchat. Manuel d’archéologie américaine.

squelettes humains exhumés de ces divers monuments présentent en effet les principaux caractères des « Indiens » des mêmes régions.

Nous savons aujourd’hui que la civilisation générale de ces Amérindiens, que l’on peut rapprocher, si l’on veut, de notre Néolithique (beaucoup d’instruments en pierre polie, pointes de traits finement taillées, poteries très variées, absence ou rareté des métaux tels que le cuivre), a duré très longtemps, car elle a laissé partout des traces innombrables, et certains amas coquiliers et mounds ont des dimensions si considérables, ou se présentent dans des conditions topographiques telles, qu’ ls doivent remonter à tme haute antiquité, peut-être à la fin des temps pléistocènes.

Au delà de cette époque, c’est la nuit obscure des périodes géologiques. Ici, comme dans l’Ancien Monde, la question devient un problème géologique et paléontologique, ne relevant plus que des sciences naturelles ; elle rentre ainsi dans le cadre de cet ouvrage.

Je ne saurais décrire, une à une, les fort nombreuses découvertes ou trouvailles invoquées à l’appui de l’existence d’un Homme fossile en Amérique. Beaucoup ne méritent pas de retenir l’attention ; je parlerai des plus importantes, de celles qui sont dignes d’une discussion.

Il est curieux de constater que dès 1840, avant même qu'elle fût complètement résolue en Europe, la question de la coexistence de l’Homme et de grands animaux disparus, tels que le Mastodonte, était déjà posée dans les deux Amériques.

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