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AMÉRIQUE DU NORD

GÉNÉRALITÉS. Pendant les temps pléistocènes,

l’Amérique du Nord ressemblait singulièrement à l’Europe. Des glaciers, rayonnant de trois centres principaux, l’un situé dans le Labrador, le deuxième à l’Cuest de la baie d’Hudson, le troisième sur l’arête des Cordillères, depuis l’Alaska vers le Nord jusqu’au Montana vers le Sud, formaient, par

Paris, 1913. — Joyce, South American Archæolo^y , 1912. Mexican Archæology, 1914. Central American Archæology, 1916. — Holmes (W. H.), Handbook of aboriginal American Antiquities. Part I. Introductory the litliic industries (Smilhs. In&iit. Bureau of Amer. Ethnol ., Bull. 60, 1919).

leur coalescence, une immense nappe continentale recouvrant tout le Canada et tout le Nord des Etats-Unis jusqu’à la latitude de 37° environ. L’épaisseur de la glace atteignait, suivant les régions, de 1200 à 3 000 mètres.

Les Montagnes Rocheuses, les Cascades, la Sierra Nevada avaient aussi leurs glaciers propres, dont les moraines frontales arrivaient parfois jusqu’aux plaines, tout comme nos glaciers des Alpes oii des Pyrénées.

Sur de nombreux points, les formations morainiques alternent

Fig. 238. — Squelette de Mcisiodon americanus. Musée de Francfort.

avec des dépôts d’origine différente et renfermant des fossiles.

Comme en Europe, on admet en Amérique plusieurs phases

d’avancement et de recul des glaciers. Le nombre de ces périodes varie de trois à six, suivant les auteurs.

Ainsi, les temps pléistocènes se présentent en Amérique sous un aspect physique voisin de l’aspect européen. En est-il de même de l’aspect biologique et surtout humain ? Remarquons d’abord que la faune des grands animaux est fort différente dans les deux continents, sauf dans les régions septentrionales où vivaient des espèces circumpolaires telles que le Mammouth. Ailleurs, nous sommes en présence d’un Mastodonte (fig. 238), de plusieurs genres de grands

Edentés, Mégathérium , Megalonyx, Mylodon, venus de l’Amérique du Sud, et d’autres Mammifères différant génériquement ou spécifiquement des formes européennes. Ces dissemblances rendent difficiles les parallélismes entre les divisions des temps quaternaires de nos pays européens et celles que géologues et paléontologistes américains essaient d’établir chez eux.

Quant à l’Homme, les découvertes invoquées en faveur de son antiquité géologique sont fort nombreuses. Mais beaucoup n’ont aucune valeur scientifique et l’accord est loin d’être fait sur celles qui paraissent se présenter dans de meilleures conditions. L’Homme fossile américain a aujourd’hui aux

Etats-Unis quelques partisans très fermes ; mais il a de nombreux et irréductibles adversaires. Examinons les principales pièces du procès.

On a d’abord cherché à établir la contemporanéité de l’Homme et d’animaux éteints. L’association de haches ou de pointes de traits en pierre avec les ossements de squelettes plus ou moins complets

de Mastodontes oud’Eléphants a été signalée à diverses reprises (1). La première observation de ce genre remonte à 1839. Elle a été suivie de plusieurs autres, bien difficiles à apprécier aujourd’hui. Une des dernières, effectuée par Clarke en 1903, tendrait plutôt à démontrer que le Mastodonte a survécu en Amérique jusqu’à l’aurore des temps modernes (2).

Fig. 239. — Pointe en silex trouvée sous l’omoplate d’un Bison occidcntcilis, dans un dépôt argileux pléistocène du Kansas. 4 3 environ de la grandeur naturelle. (D’après Wilson.)

(1) Voir : Wi lson (Th.), La haute ancienneté de l’Homme dans 1 Amérique du Nord (L'A., XII, 1901). — Osborn, The Age of Mammals, 1910, p. 495.

(2) Ce que parait confirmer, dune part, l’étude stratigraphique des gisements souvent très superficiels où l’on rencontre ces ossements et, d’autre part, les représen-

On a trouvé plusieurs fois des reliques humaines mélangées avec des ossements de Megcilonyx, notamment dans la caverne Big Bone (Tennessee).

Le professeur Martin, de l’Université de Kansas, exhumant des squelettes de Bison occidentalis d’un dépôt quaternaire, a recueilli, sous et contre l’omoplate droite d’un de ces squelettes, une pointe de trait en silex (fig. 239), D’après le paléontologiste Williston (1), cette trouvaille démontrerait la contemporanéité de l’Homme et d’une espèce éteinte de Bison.

OBSERVATIONS On s’est ensuite appuyé sur l’archéo-

ARCHÉOLOGÏQUES. logie. A côté des innombrables objets en

pierre de facture indienne, parsemés à la

surface du sol des Etats-Unis, il en est, de fabrication plus grossière et d’aspect plus ancien, qui ressemblent beaucoup aux plus vieux instruments paléolithiques de l’Ancien Monde. La première idée a été de leur attribuer une antiquité analogue. Wilson (2) a soutenu cette thèse avec conviction, en l’appuyant sur une importante collection d’objets de ce genre qu’il avait formée à la Smithsonian Institution, Le géologue Winchell (3) est revenu récemment sur ces considérations à propos des « paléolithes » du Kansas, qu’il rapporte à quatre périodes successives, dont deux paléolithiques en se basant principalement sur l’étude des patines.

11 faut convenir que des trouvailles d’instruments au sein de couches géologiques seraient plus démonstratives. Les témoignages de ce genre existent, mais ils ont été vivement discutés.

Il y a d’abord les mortiers, pilons et autres objets trouvés, à une certaine époque, dans les graviers aurifères de la Californie et sur lesquels on a tant écrit. L’origine réelle de ces objets est si douteuse, leurs conditions de gisement sont si obscures, leur ressemblance avec les produits industriels des Indiens actuels est si par-

tâtions de ce Proboscidien (confondu avec le Mammouth), sur deux objets gravés trouvés, l’un dans le Delaware et l’autre en Pennsylvanie. Le premier est un fragment de coquille de Fulgur ; l’autre est une sorte de pendeloque en pierre ( Lenape stone). li est vrai que l’authenticité de ces objets n’est pas admise par tous les archéologues. Une troisième gravure du même genre a été récemment découverte dans une caverne du Missouri.

(1) American Geologist , XXX, 1902 et Congrès de s Américanistes , 1902.

(2) Wilson (Th.), La période paléolithique dans l’Amérique du Nord (Congrès intern. d'Arch. et d’Anthiop., session de Paris, 1889).

(3) Winchell (N. H.), Ib d., session de Genève, II, p. 365, et Minnesota Hisioncal Sad'dy, XVI, 1913.

faite que les anthropologistes américains sont aujourd’hui à peu près unanimes à leur refuser une haute antiquité.

Des pierres taillées ont été retirées de diverses formations d’âge nettement pléistocène : alluvions anciennes du Mexique ; dépôts de l’an cien lac Lahontan, dans le Nevada ; graviers ou limons du Minnesota, de l’Indiana, du New-Hampshire, de l’Ohio, du New-Jersey, etc. Toutes ces trouvailles ont été discutées, et il semble bien que la plupart d’entre elles soient faciles à critiquer. Jeme contentedeles signaler(l). ALLU VIONS Mais il est un gisement du même genre ,

DE TRENTON. celui de Trenton dans le New- Jersey, qui

doit nous arrêter plus longtemps, car il a été, il est encore, l’objet de vives discussions. Dès 1875, le Dr Charles Abbott (2) recueillait, dans les anciennes alluvions du fleuve Delaware, des instruments en pierre (quartzite et argilite) grossièrement travaillés suivant des formes souvent semblables à celles des silex paléolithiques européens (fig. 240). Bientôt après, il décrivit cette « Primitive Industry » en lui attribuant une très haute antiquité. Les graviers de I renton résultent du remaniement de moraines de la dernière extension glaciaire ; ils renferment des ossements de Mammifères fossiles ; ils sont donc bien pléistocènes. La présence de pierres taillées au sein de ces alluvions démontre la réalité d’un Homme paléolithique américain. Cette conclusion d’Abbott paraissait inattaquable ; elle fut d’abord généralement acceptée.

Vers 1890, un fort mouvement de réaction se produisit. Quelques

ethnographes officiels des Etats-Unis, Holmes, Brinton, Mac Gee, proclamèrent que les prétendus instruments de l’Homme paléolithique, y compris ceux de Trenton, ne sont que des rebuts de fabrication identiques à ceux qui s’observent, en énormes accumulations, autour d’anciennes carrières exploitées par les Indiens. C’était nier du même coup l’antiquité des pierres taillées et soit l’antiquité, soit l’authenticité de leur gisement (3).

En 1893, deux ans après une excursion que j’avais eu le plaisir

(1) Wright (F.), The Ice Age in North America. New-York, 1889. Supplément à la 3e edit,, 1891. — Man and the glacial period. New-York, 1912.

(2) Abbott (C. C.), The stone âge in New-Jersey, 1877. Primitive industry, 1881, etc.

(3) Mc Gee (W. J.), Palasolithic Man in America ( Popular Science Monihly, 1888). — Holmes (W. H.), Are the traces of Man in the Trenton gravels ? {Journal of Geology, 1893). Science, 1892, 1893, passim.

de faire aux ballastières de Trenton avec Abbott et Wilson, je crus devoir publier les raisons qui me faisaient croire à l’authenticité et à l’antiquité des instruments de formes paléolithiques recueillis par Abbott lui-même dans les graviers de Trenton. Il me parut alors que le procès d’Abbott rappelait un peu celui de Boucher de Perthes (1).

L’opposition reprit de plus belle, si bien qu’en 1897, le géologue

Fig. 240. — Face et profil d un instrument en argilite trouvé dans les alluvions de Trenton, à 2 mètres au-dessous de la surface du sol. Grandeur naturelle. (D'après

Wilson.)

Chamberlin alla jusqu’à dire que l’existence de l’Homme paléolithique sur le sol américain ne méritait pas les honneurs d’une discussion.

Mais la thèse d’Abbott gardait quelques partisans fidèles, au premier rang desquels il faut placer le regretté Putnam, directeur du Peabody Muséum de Cambridge (2). S’étant intéressé, dès leur

(1) Boule (M.), L’Homme paléolithique dans l’Amérique du Nord (L’A., IV, 1£92).

(2) Putnam (F. W.), Très nombreux articles dans ses Reporta comme conservateur du Peabody Muséum of Harvard University, de 1876 à 1910.

début, aux recherches d’Abbott, il avait chargé un de ses collabora» teurs, M. Volk, de faire des observations et des fouilles qui ont été poursuivies pendant vingt-deux ans et dont les résultats ont été publiés en un gros mémoire paru en 1911 (1). De son côté, Abbott nous a donné un ouvrage résumant dix ans de travail sur le terrain (2). Les deux observateurs arrivent, indépendamment l’un de l’autre, sensiblement aux mêmes conclusions, moins simples que celles du début, mais non moins formelles.

Les dernières formations géologiques de la vallée du Delaware sont de trois sortes :

1° Un dépôt superficiel, noir, ou terre végétale (black soit), renfermant de très nombreuses traces de la culture néolithique des Indiens Lenâpé.

2° Cette terre noire recouvre un dépôt jaune (yellow drift ), limoneux et sableux, renfermant des quartzites et surtout des argilites taillées, caractéristiques de ce niveau, lequel correspond à une culture prélenâpéenne, plus primitive que celle des Indiens Lenâpé. Les populations qui s’y rapportent étaient peut-être déjà des Indiens, mais elles n’avaient pas de haches polies, elles ne connaissaient probablement pas la poterie. Elles doivent se relier plutôt à l’Homme paléolithique des graviers qu’à l’Homme Lenâpé du sol superficiel.

3° Au-dessous du « drift » jaune viennent les véritables « graviers de Trenton » d’origine fluvio-glaciaire, d’âge pléistocène, et sur lesquels on a tant discuté. C’est là, et là seulement, que se rencontrent non plus les argilites, mais les quartz et quartzites de facture très grossière, discutable même, mais dont la présence in situ ne saurait plus être douteuse. Abbott donne à l’Homme fossile qui a fabriqué ces instruments des graviers de Trenton, le nom d'Homo Delawarensis.

La question de l’Homme paléolithique américain ne saurait donc être tranchée par une brutale fin de non-recevoir, car, si l’on ne veut pas admettre le caractère artificiel des quartzites des graviers, il semble bien que la formation n° 2, à instruments d’argilite et à ossements de Bœuf musqué, remonte au moins à la fin du Pléistocène. Le seul argument de quelque importance, et d’ailleurs

(1) Volk (E.), The archæology of the Delaware Valley ( Papcrs of Peahody Muséum, V, 1910). Cambridge, 1911. Avec bibliographie.

(2) Abbott (C, C.), Ten years diggings in Lenâpe land. Trenton, 1912.

indirect, qu’on puisse encore invoquer contre elle, c’est que les cavernes américaines, si riches, d’une part, en animaux fossiles et, d’autre part, en reliques indiennes, n’ont encore livré aucune trace d’une industrie vraiment paléolithique. Mais ce fait peut s’expliquer de diverses manières. Il ne représente qu’un argument négatif et cent raisons de ce genre ne valent pas un fait positif comme paraît bien être celui de Trenton.

EMPREINTES Avant d’arriver aux découvertes d’os-

DE PAS HUMAINS. sements humains, il faut mentionner les

empreintes de pas observées d’abord à Carson (Nevada), ensuite près du lac Managua (Nicaragua) et attribuées à des hommes. Dans la première localité, il s’agirait simplement de pistes de grands Edentés ; dans la seconde, les empreintes auraient été laissées par des pieds chaussés de mocassins. Ceci est d’autant plus curieux que le tuf volcanique, sur lequel ces empreintes ont été faites, supporte une couche d’argile à ossements de Mastodontes (1). DOCUMENTS L’examen des restes osseux est une tâ-

OSTÉOLOGIQUES. che difficile et compliquée. Elle nous sera

singulièrement facilitée par les études d’ensemble de Hrdlicka (2). Cet anthropologiste s’est livré à une révision de toutes les découvertes. Aucune n’a trouvé grâce devant sa critique ; tantôt c’est le gisement qui laisse à désirer, tantôt ce sont les ossements qui sont manifestement actuels ; souvent il y a insuffisance à tous égards.

Je ne ferai que citer pour mémoire les trouvailles les plus anciennes, qui sont pour nous des faits perdus, sur lesquels il est aujourd’hui impossible de se prononcer en toute connaissance de cause. Tel, le squelette humain de la Nouvelle-Orléans (1884); tel, l’os iliaque de Natchez (Mississipi), qui viendrait d’un dépôt à ossements d’animaux pléistocènes, mais que l’illustre géologue anglais Lyell, après étude sur place, a attribué à une sépulture d’Indien. Il en est de même d’un squelette trouvé par des mineurs à Soda Creek (Colorado) à 22 pieds de profondeur; de quelques

(1) Flint (Dr), in Putnam, Report Peabody Muséum , 1883. — Science, 7 mars 1884,

(2) Hrdlicka (A.), Skeletal Remains suggesting or attributed to early Man in North America (Smi/hsonian Institutiorr. Bureau of American ethnology, Bull. 33), Washington, 1907. Recent discoveries attributed to early Man in America {Ibid., Bull. 66). Washington, 1918. Ces ouvrages renferment l’historique et la bibliographie complète de chaque découverte.

ossements exhumés à Charleston (Caroline du Sud) : d’un crâne trouvé dans une fente remplie de terre et de cailloux à Rock Bluff (Illinois), etc. Le fameux crâne de Calaveras se présente dans des conditions tout aussi défavorables (voir p. 123).

D’autres découvertes doivent retenir plus longtemps notre attention.

TRENTON, P.ENON. C’est d’abord la série d’ossements

recueillis à Trenton, de 1879 à 1899, par Abbott et Volk. En 1891, j’ai examiné quelques-uns de ces documents au Peabody Muséum. Un morceau de mandibule droite (n° 33327), « trouvé dans les graviers à 16 pieds de profondeur » et d’aspect roulé, m’avait produit une bonne impression, tandis qu’un crâne (n° 14635), dit de « Gaz Work »

m’avait paru tout à fait moderne. Hrdlicka l’attribue en effet à un Indien.

Il y a deux autres crânes. Le premier, dit de Builinglon County, a été trouvé accidentellement dans un champ et paraît provenir d’un dépôt alluvial superficiel. Le second, dit de Rivervieiv Cemetery , a été recueilli par unfossoyeur, à 3 pieds de profondeur, dans la partie encore inutilisée d’un cimetière. Ce sont là des conditions de gisement plus qu’ insuffisantes. Or, ces deux crânes sont également remarquables au point de vue morphologique. Peu volumineux, très surbaissés, à face étroite, à grandes orbites, ils dénotentune race humaine toute différente de celle des Indiens. Hrdlicka a montré qu’ils ressemblent tout à fait aux crânes « balaves » décrits par divers auteurs allemands et qu’on a voulu parfois rapprocher des Néanderthaliens ; il n’hésite pas à les attribuer à deux vieux immigrants d origine hollandaise.

En 1899, Volk a retiré lui-même des graviers un pariétal et un fémur humains. Si ces ossements sont réellement contemporains du gravier, ce que Volk affirme, ils appartiendraient au tailleur de quartzites ; ils n’offrent d’ailleurs aucun caractère morphologique spécial.

En 1884, une portion de crâne et quelques autres morceaux d'un squelette furent trouvés dans un tuf calcaire à Penon, vallée de Mexico. Pour les uns, ce tuf est d’âge pléistocène ; pour d’autres, il est le produit récent d'eaux thermales qui sourdent encore dans le voisinage.

LES HOMMES EOSSILES HORS DE L'EUROPE

LES « HOMMES En 1902, on découvrit à Lansing (Kan-

DU LŒSS y. sas) un squelette d’homme adulte et une

mandibule d’enfant qui gisaient dans un limon, à 20 pieds au-dessous de la surface du sol. La localité a été étudiée par de nombreux géologues également expérimentés. Certains voient dans le limon un vrai lœss pléistocène ; les autres le regardent cofnme de formation récente et du aux crues de la rivière voisine. Les ossements sont d’ailleurs identiques à ceux des Indiens

modernes de cette région des Etats-Unis.

Une butte de terre d’Omaha (Nebraska) a également livré de nombreux ossements humains, en 1894 et en 1906. Les dernières découvertes, de beaucoup les plus importantes, comprennent les restes d’une douzaine d’individus. Elles ont été étudiées par l’auteur des fouilles, Gilder, et par des hommes de science, le géologue Barbour, le paléontologiste Osborn, l’anthropologiste Hrdlicka. Les ossements proviennent de divers niveaux compris entre 0 m. 80 et 2 mètres de profondeur. D'après le professeur Barbour, ceux du niveau supérieur appartiennent à une sépulture, les autres seraient bien de l’âge du limon dans lequel ils sont enfouis. Ils représentent « l’Homme du lœss ».

Hrdlicka a combattu ces conclusions. Les conditions de gisement des squelettes, dont plusieurs ont conservé leurs connexions anatomiques, indiquent des sépultures. A tous les niveaux, les ossements ont la même coloration, la même consistance, les mêmes accidents de surface. Aucun ne présente la moindre trace de fossilisation. Ils offrent tous, et sur les mêmes points, des incisions dénotant certains rites funéraires et qu’on retrouve sur des pièces analogues des tumulus de la région. Il est vrai que certains crânes ont des caractères assez extraordinaires : grande épaisseur des os, fortes arcades orbitaires, front bas et fuyant, qui les ont fait comparer, à tort d’ailleurs, aux crânes de Néandertlial et du Pithécanthrope, Ce sont certainement ces caractères qui ont porté à les vieillir, mais Hrdlicka a montré que de tels crânes sont assez fréquents dans les înounds ou tumuli de la région et que, par tout le reste de leur morphologie, les crânes d’Omaha sont des crânes d’indiens. RANCHO LA BREA. Il y a à Rancho la Brea, près de

Los Angeles (Californie), un curieux gisement d’animaux quaternaires, le plus riche probablement

des Etats-Unis. Ce gisement est constitué par des lits de bitume pur ou mélangé avec des produits alluviaux. Depuis quelques années, le professeur Merriam, de l’Université de Californie, y a fait d’abondantes récoltes paléontologiques, car les squelettes d’animaux d’espèces disparues, notamment de Smilodon (animal voisin de nos Machairodus ) s’y trouvent par milliers.

En 1914, les journaux américains firent grand bruit de la découverte d’un squelette humain dans les dépôts d’asphalte de Rancho la Brea. La nouvelle causa un vif émoi, car un squelette humain, contemporain des Smilodon et autres Mammifères disparus, devait constituer un document de premier ordre, susceptible de jeter une vive lumière sur la question, encore si controversée, de l’Homme fossile en Amérique. Mais, bientôt après, un mémoire du professeur Merriam venait mettre les choses au point. On se trouve encore ici en présence d’un fait sans garanties géologiques suffisantes. A cause de la viscosité de l’asphalte, les gisements de cette matière ne sauraient, en effet, offrir de sécurité au point de vue stratigraphique. Les restes humains ont été trouvés entre 2 et 3 mètres de profondeur, dans une sorte de cheminée remplie d’asphalte, partant d’une grande ' masse souterraine de la même substance et s’ouvrant à la surface du sol. Ces sortes de remplissages de cavités ou dévidés, dans les couches détritiques supérieures de la région, ont pu s’effectuer à diverses époques et peuvent remonter à des âges fort différents.

Au point de vue paléontologique, les choses ne se présentent pas mieux. Les nombreux restes d’animaux, trouvés en même temps que les ossements humains , n’appartiennent pas à la faune pléistocène , déjà classique, de Rancho la Brea, mais à la faune californienne d’aujourd’hui. Le point de vue anthropologique n’est pas plus favorable à la haute antiquité du squelette, car celui-ci ne diffère pas des squelettes d’indiens du Sud de la Californie. Il ne saurait donc être question, cette fois encore, d’un Homme fossile de l’époque pléistocène. DÉCOUVERTES Enfin, la découverte la plus récente,

DE LA FLORIDE. annoncée en 1916 et encore très discu¬

tée, est celle de Vero (Floride).

Ce n’est pas la première fois qu’il est question d’un Homme fossile de la Floride. Toute une série de trouvailles d’ossements humains ont été faites, de 1852 à 1886, aux bords du lac Monroe et

sur la côte Ouest de la péninsule, au Sud de Sarasota, notamment aux abords de la petite ville d'Osprey.

La plupart de ces ossements étaient emballés dans une roche dure, sorte de grès ferrugineux, riche en limonite, et l’analyse chimique indique qu’ils sont fortement minéralisés. Mais le géologue Vaughan a montré que, malgré leur apparence, les dépôts fossilifères sont post-pléistocènes, que les conditions spéciales de fossilisation n’ont ici aucune importance, car elles sont dues à l’action de nombreuses sources d’eau ferrugineuse qui conglomèrent des sables récents et pétrifient rapidement toutes sortes d’objets, notamment des poteries indiennes. D’autre part, les ossements, étudiés par Hrdlicka, ne diffèrent pas de ceux des Indiens.

La dernière découverte, effectuée à Vero, sur la côte Est, par le géologue officiel Sellards, a fait l’objet de nombreux rapports émanant des spécialistes les plus autorisés des Etats-Unis (1).

Le sous-sol de la ville et des environs de Vero est formé en profondeur : 1° par des marnes d origine marine avec coquilles pléistocènes. Ces marnes supportent : 2° un sable marneux, d’origine fluviatile, avec débris de végétaux et ossements d’animaux terrestres pléistocènes, notamment d’un Eléphant ( Elephas Colombi). Audessus vient : 3° une couche superficielle, également alluviale, mais plus riche en matières organiques (humus) et nettement séparée des deux précédentes. En creusant un canal d’irrigation à travers cet ensemble, on a trouvé les ossements de deux squelettes humains, à 0 m.80 environ de profondeur, dans la couche moyenne et à la base de la couche supérieure. La couche moyenne a livré également un éclat de silex et quelques os paraissant travaillés. La couche supérieure, superficielle, est riche en tessons de poteries et en objets travaillés en os ou en pierre. Pour le Dr Sellards, la contemporanéité de l’Homme et d’une faune pléistocène en Floride est nettement établie par ces découvertes. Le paléontologiste Hay partage complètement cette opinion, tandis que d’autres spécialistes la combattent plus ou moins vigoureusement.

Parmi les géologues, Vaughan croit que la couche superficielle est d’âge récent et que les restes humains de la couche moyenne n’y sont pas en place. Chamberlin a d’abord pensé que les ossements

(1) Voir surtout Journal of Geology, vol. XXXV. 1917, nos 1 à 7.

d'animaux des couches 2 et 3 s’y trouvent à l'etat remanie, qu’ils ont été empruntés à des formations plus anciennes. Plus tard, il s’est rallié à une vue de Berry, qui rapporte les plantes fossiles au Pléistocène supérieur, tandis que les débris d’animaux seraient plus anciens. Cette différence s’expliquerait naturellement par le fait d’une survivance, plus longue en Floride que dans les pays du Nord , de la faune des grands animaux pléistocènes. Les couches 2 et 3 seraient donc moins anciennes que ne le croit Sellards, mais l’Homme peut bien avoir été contemporain de leur dépôt. Mac Curdy parait se ralliera la même explication, les produits archéologiques n’ayant aucun caractère vraiment archaïque.

Hrdlicka est catégoriquement négatif. Il ne croit pas à la haute antiquité des ossements humains. L’analyse chimique montre qu’ils sont encore riches en matière organique. Les conditions de gisement répondent bien mieux à l’hypothèse sépulture qu’a toute autre hypothèse. Par leurs caractères anotomiques, ils ne diffèrent pas des ossements d’indiens. Hrdlicka admet cependant qu’ils peuvent dater des premiers temps de l’occupation delà Floride par ces Indiens. CONCLUSION. Tel est le tableau à peu près complet,

quoique, sommaire, des faits invoqués à l’appui de l’existence de l’Homme fossile dans l’Amérique du Nord. Comme on vient de le voir, pour quelques savants, la preuve est faite, aussi bien au point de vue anthropologique qu’au point de vue archéologique. Pour d’autres, aucun fait ne serait démonstratif : tout le matériel ostéologique ou archéologique devrait être attribué aux indigènes d’avant la conquête.

Il est difficile à un étranger de prendre parti d'une façon ferme, dans aucun sens, car il ne peut exercer son jugement que sur des faits rapportés par d’autres. Il semble pourtant qu’une opinion moyenne, sinon conciliante, résulte de l’ensemble des données positives acquises à ce jour. Certes, les adversaires de la haute antiquité géologiquede l’Homme en Amérique n’ont pas eu de mal à montrer que beaucoup des témoignages invoqués ne résistent pas à la critique et sont sans valeur scientifique, mais il est d’autres témoignages auxquels on n’a pu guère opposer jusqu’ici que des négationsou des raisonnements a priori. C’est ainsi que M. Hrdlicka part de ce principe que, d’après les lois de l’évolution générale des Mammifères, les Hommes fossiles doivent différer des Hommes

actuels. Sans condamner absolument cette manière de voir, il est permis de dire que lorsqu’on refuse toute antiquité géologiqueà des ossements humains parce qu'ils ressemblent aux mêmes ossements des Indiens, on va beaucoup trop loin ; qu’une telle affirmation repose sur une pétition de principe et que donner à cet argument une importance capitale revient à nier purement et simplement.

Il semble que la divergence radicale d'opinions repose en partie sur un malentendu. Pour qu'un homme ou qu'un être quelconque soient fossiles, iln'est pas nécessaire qu'ils ne soient plus représentés dans la nature actuelle. Qu'on n’ait pas trouvé en Amérique la moindre trace d’un Homme différant morphologiquement de l’Homme actuel, cela n'est pas douteux et cela ne saurait surprendre les paléontologistes qui savent bien que l’Amérique n’est pas la patrie originelle des Primates supérieurs; mais la ressemblance des vieux squelettes déjà découverts avec des squelettes d’indiens ne prouve pas que ces vieux squelettes soient d’âge récent, ou holocène. Si, dans son ensemble, l’Homme américain présente une certaine communauté de traits physiques, cette communauté doit remonter fort loin dans le passé, et si l’on admet que l’Amérique a ete peuplée par migrations, principalement sinon entièrement aux dépens du grand tronc des Jaunes, l’importance et l’étendue de ces migrations, la mise en place et la différenciation des populations sur toute la surface des deux Amériques ont dû exiger un très grand laps de temps. Or il parait bien que les pierres taillées de Trenton et de quelques autres localités témoignent de l’existence de l’Homme en Amérique avant l’aurore des temps géologiques actuels.

D’autre part, entre toutes les découvertes d’ossements humains, il en est qui se présentent avec de sérieuses garanties d’authenticité et de haute antiquité. Il s’agit de préciser cette antiquité, et c’est ici que les camps extrêmes pourraient se rapprocher. Parmi tant de témoignages, pierres taillées ou ossements humains, aucun ne me paraît pouvoir remonter très loin dans le Pléistocène. On a l’impression que les meilleurs d’entre eux ne sauraient se rapporter qu’à une période finale de cette époque, quelque chose comme notre Paléolithique supérieur ou notre période de transition du Paléolithique au Néolithique, Dans cette hypothèse, tout s’expliquerait d’une façon

satisfaisante. Les immigrations en masse, à partir de l’Asie, n'ont pu s’effectuer pendant que les nappes de glaces recouvraient la plus grande partie de l’Amérique du Nord. Elles n’ont été possibles qu’au cours d’une grande période interglaciaire et, plus probablement, après le retrait définitif des glaciers. Dès que les passages furent ouverts, à la suite de ce phénomène, l’Homme a pu s’en servir pour envahir peu à peu ce continent américain où, depuis plus d’un million d’années, aucun animal du groupe des Primates n’avait vécu.

Dans l’état actuel de nos connaissances, cette manière de comprendre le problème de l’antiquité de l’Homme en Amérique me

paraît être la plus rationnelle. Mais il ne faut pas se dissimuler qu elle

est bien précaire.

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