OU BLESSES
terrains pampéens, même dans l’Hermoséen, et longuement décrits ou figurés par Ameghino (1) ne paraît pas avoir une plus grande valeur démonstrative et peut êtie mise en général sur le compte de phénomènes naturels (2).
Un certain nombre d’observations ont été présentées en faveur de
(1) Ameghino, La antigüedad del Hombre...
(2) Voir Lehmann-Nitsche (R.), Nouvelles recherches sur la formation pampeenne et l’Homme fossile de la République Argentine (Revista del Museo de la Plaid , XIV, 1907).
la contemporanéité de l’Homme et d’espèces disparues. Il y a déjà une quarantaine d’années qu’Ameghino et Roth ont parlé de carapaces de Glyptodontes enfouies dans une position oblique ou renversée, ne pouvant s’expliquer que par l’intervention humaine. Des chasseurs quaternaires, ne trouvant dans les pampas ni cavernes, ni abris d’aucune sorte, se seraient emparés de la carapace d’un Glyptodonte mort. Ils T auraient vidée, placée horizontalement ou obliquement, puis, en creusant la terre au-dessous, ils auraient obtenu une demeure peu confortable, mais pourtant précieuse pour l’époque. Ameghino a vu que le sol était tassé, durci sous certaines de ces carapaces. A côté, il a recueilli, à plusieurs reprises, des ossements de divers animaux, brisés intentionnellement, des charbons, des cendres, des silex paraissant taillés. Enfin nous verrons bientôt qu’un squelette humain a été trouvé sous une de ces carapaces.
En contact plus ou moins intime avec des ossements de grands animaux disparus, Glyplodon , Mylodon , Toxodon , on a observé plusieurs fois des pierres qui auraient servi à abattre ces animaux ou des dents de ces fossiles façonnées en instruments. La plupart de ces trouvailles, dues principalement à Ameghino, sont douteuses. La dernière en date a fait grand bruit et est encore vivement discutée.
En 1914, Carlos Ameghino (1), frère du regretté paléontologiste, explorant, près de Miramar, une couche d’âge intermédiaire à l’Hermoséen et au Pampéen inférieur et considérée par lui comme miocène, a trouvé un fémur de Toxodon ayant conservé, dans le corps même de l’os, au niveau du grand trochanter, une pointe de quartzite qui l’aurait transpercé. Cette pointe, de la forme moderne dite « feuille de saule », serait le bout d’une lance ayant servi à attaquer l’animal par derrière. Peu de temps après, et non loin du lieu de cette première trouvaille, C. Ameghino et le D‘ Keidel ont extrait une portion de colonne vertébrale de Toxodon avec, enfouies entre les vertèbres, deux pointes taillées en quartzite. Ces découvertes paraissent troublantes au premier abord. Nous ne saurions, en Europe, les critiquer sans voir les pièces et les gisements. MAs elles ont été discutées en Amérique. Tandis que les géologues du Musée de La Plata affirment que les objets étaient en place dans la couche « miocène » et qu’ils sont bien contemporains de cette
(1) Ameghino (Carlos), El fémur de Miramar (Anales del Museo de Buenos Aires, XXVI, 1915). — Articles dans Physis, Il et IV, etc.
couche, le colonel Romero (1), pourtant grand admirateur d’Ameghino, déclare qu’ils proviennent des couches supérieures, constituant l’emplacement d’un parcidero (ancienne station d’indiens) et qu’ils ne se trouvent aujourd’hui dans la couche tertiaire que par suite de bouleversements et de remaniments subis par celle-ci. Les données archéologiques viennent à l’appui de cette conclusion, car cette même couche tertiaire a livré des pierres taillées, des pierres polies, bolas et boleadoras , identiques à celles qui servent d’armes de jet aux Indiens. Un excellent ethnographe, Boman (2), rendant compte de ces faits, a écrit : « La difficulté principale consiste en ceci : sans exception, tous les objets exhumés de la couche chapalmaléenne de Miramar sont absolument semblables aux objets similaires que l’on trouve partout à la surface et dans les couches supérieures de La Plata et de la Patagonie. Serait-il donc possible que l’Homme ait vécu dans les pampas, depuis le Miocène jusqu’à la conquête espagnole, sans rien changer dans ses habitudes et sans perfectionner son industrie primitive d’une manière quelconque? »
D’autre part, la signification du fait archéologique : pointe de flèche dans une vertèbre de Toxodon , n’est pas à l’abri de toute discussion. Il s’agit peut-être d’une supercherie, car le colonel Romero est d’avis que la pointe a été enfoncée dans l’os quand celui-ci était déjà à l’état fossile. Et si, vraiment, flèche et vertèbre sont bien contemporaines, on pourrait encore se demander s’il ne vaudrait pas mieux expliquer le phénomène par un rajeunissement de la disparition des espèces éteintes que par un recul aussi extraordinaire de l’antiquité de l’Homme en Amérique?
LE NEOMYLODON. Cette dernière hypothèse peut s’ap¬
puyer sur une autre découverte faite dans l’extrême Sud de la Patagonie et à laquelle j’ai déjà fait allusion. Vers 1899, divers explorateurs, Ramon Lista, Moreno, Nordjenskiôld, Hauthal, trouvèrent à Ultima Speranza, dans une caverne dite cueva Eberhard , de grands lambeaux de peau remplie d’osselets et garnie de poils d’un animal (fig. 245) qui a reçu divers noms ( Glossotherium , Grypotheriam ), mais qui paraît
(1) Romerü (A.), El Homo pampaeus ( Anales ce la Soc. cienfifica Argentina L X XX V 1 , 1918).
(2) Boman (E.), Encore l'Homme tertiaire dans l’ Amérique du Sud ( Journal de la Soc. des Américanistes de Paris t. XI, 1914-1919).
bien être le descendant du Mylodon d’autrefois, c’est-à-dire un Neomylodon (1).
On a aussi recueilli ses excréments. Tous ces restes sont si bien conservés qu’ils ne peuvent provenir que d’animaux morts depuis peu de temps. Ils étaient associés avec des ossements humains dans une couche de « fumier » épaisse de plus d’un mètre, ce qui a fait
croire que le Neomylodon était domestiqué. D’ailleurs les Indiens ont conservé, dans leurs légendes, le souvenir d’un grand animal velu, armé de fortes griffes, et des chasseurs contemporains ont prétendu l’avoir vu et suivi dans ses pérégrinations nocturnes. Le monstre serait encore vivant ! Ce qui paraît certain, c’est que ses os portent la trace de la main de l’Homme : « Il semble que les
Mg. 245. Morceau de peau de Neomylodon, animaux aient été tués par avec poils et ossicules dermiques. Grandeur na- r
turelle. — Galerie de Paléontologie du Muséum. des coups portés Sur le
crâne au moyen de grosses pierres. Ils auraient été ensuite dépecés et mangés, d’où la très grande fragmentation de leurs os ».
La même caverne a livré des os brûlés et des morceaux de peau
d’unEquidé de genre éteint, V Onohippidium . Enfin, Outes déclare que dans la région du rio Salado et de l’arroyo Tapalqué, les os d’une sorte de Glyptodonte (Dœdieurus) et du grand tigre Smilodon se présentent dans un état de fraîcheur remarquable.
Si des faits de ce genre venaient à se multiplier, ils seraient de nature à rajeunir singulièrement l’ensemble des terrains superficiels de l’Amérique du Sud, notamment des terrains pampéens, ce qui
(1) Hauthal (R.), Roth (S.) et Lehmann-Nitsche, El mamifero inisterioso de la Patagonia ( Revista del Museo de La P/ata, IX, 1899). — Lehmaïnn-Nitsche (R.), Zur V orgeschichte der Entdeckung von Grypother um (Naturwiss nschajtliche Abh ndlungen , Heft 29, 1901). Avec bibliographie,
permettrait d’expliquer bien des faits qui paraissent contradictoires et de concilier, dans une certaine mesure, les opinions les plus opposées.
OSSEMENTS HUMAINS. Les découvertes paléoanthropologi-
LAGOA-SANTA. ques dans l’Amérique du Sud ont
été faites, les unes dans les cavernes du Brésil, les autres dans les terrains pampéens de la République Argentine (1). Nous allons les examiner successivement (2).
Lund, naturaliste danois, a consacré quarante-huit ans de sa vie à l’étude de la faune fossile du Brésil. Il disait avoir exploré plus de huit cents cavernes de la province de Minas Geraes. De 1835 à 1844, il exhumadesossements humainsde six de ces cavernes. L’une d’elles, située au bord du lac Sumidouro, près de Lagoa-Santa, lui avait livré les restes d’une trentaine d’individus, jeunes et vieux, gisant pêle-mêle avec des ossements d’animaux, d’espèces actuelles et d’espèces éteintes. Lund considéra d’abord ces découvertes comme peu démonstratives en faveur de la contemporanéité de l’Homme et des espèces disparues ; la caverne est sujette à l’envahissement périodique des eaux du lac qui peuvent produire des mélanges, et les couches paraissant intactes, vraiment anciennes, ne renferment pas d’ossements humains. Il eut l’impression que l’excavation avait servi de lieu de sépulture. Plus tard, il devient moins hésitant. En 1844, il est presque affirmatif : « L’occupation de l’Amérique du Sud par l’Homme remonte probablement aux temps géologiques ». L’étude des crânes lui avait permis d’ajouter : « La race qui occupait alors cette partie du monde était déjà celle que les Européens y ont trouvée au moment de la découverte » (3).
(1) En dehors de ces territoires, je peux encore signaler deux autres trouvailles. D’abord celle d’une mâchoire inférieure trouvée par le Dr Montané sous un dépôt stalagmitique de la grotte de Sancti Spiritu à Cuba. Cette mâchoire serait dépourvue de menton. Ameghino l’a nommée Homo Cubensis.
Ensuite celle d’ossements humains extraits, par une mission scientifique de Yale College à New Haven, de graviers situés près de Cuzco (Pérou). Les savants américains avaient d’abord considéré ces ossements comme d’âge pléistocène. Ils ont ensuite reconnu qu’il s'agit simplement d’une sépulture.
(2) Hrdlicka (A.), Early Man in South America ( Smithsonian Institution. Bureau of American Ethnology , n° 52, Washington, 1912). O11 trouvera dans cet ouvrage, rédigé dans un esprit très critique, avec la collaboration de spécialistes distingués, l’archéologue Holmes, le géologue Bailey Willis, les minéralogistes Wright et Fenner, l’historique et la bibliographie complète de toutes les découvertes.
(3) Lund (P.-W.), Lettre à Rafn, du 28 mars 1884 ( Mém . de la Société royale des Antiquaires du Nord , 1845). Reproduite en partie dans les Matériaux , XVII, 1882-1883.
En dehors d'un crâne resté à l’Institut d’Histoire et de Géographie de Rio de Janeiro, la plupart des ossements humains recueillis par Lund furent envoyés à Copenhague où ils se trouvent encore. Ces documents ont été étudiés par de nombreux anthropologistes : Lacerda et Peixoto, Blakc, Reinhardt, de Quatrefages, Kollmann,
Fig. 216. — Un des crânes humains de la caverne du Sumidouro, vu de profil, de face, d’en haut et par derrière. 1/4 de la grandeur naturelle. (D’après S. Hansen.)
Soren Hansen (1), etc. De Quatrefages (2) a considéré le crâne du Sumidouro comme le type d’une race spéciale, la race de Lagoa- Santa , bien caractérisée par la forme à la fois allongée et élevée de la tête. Les Botocudos actuels proviennent de ce type, qui entre également dans la constitution de nombreuses populations de l’Amérique du Sud. Plus tard, Ten Kate a signalé sa présence chez les Indiens de la Basse-Californie. Son existence fut également cons-
(1) Hansen (Soren), Lagoa-Santa Racen ( Museo Lundii, I, Copenhague, 1888).
(2) Qua trefages (A. de), Introduction à l’étude des races humaines. Paris, 1887.
tatée dans les sambaquis du Brésil, dans les vieux cimetières de la Terre de Feu et de la Patagonie (Verneau). En 1908, Rivet (1) l’a retrouvé en Equateur, sur le versant Pacifique. Il a donc joué un grand rôle dans le peuplement primitif de l’Amérique du Sud.
Rivet résume ainsi la diagnose du type de Lagoa-Santa : crâne petit, dolichocéphale, surélevé; face courte, front large, nez moyen, orbites moyennes, très grande voûte palatine. Vu de face, ce crâne présente un aspect pyramidal caractéristique provenant du grand écartement des arcades zygomatiques (fig. 246). Après de Quatre fages, Rivet revient sur les ressemblances entre les crânes de Lagoa-Santa et les crânes papous (Mélanésiens), qui lui paraissent indiquer une parenté étroite. Il admet la possibilité de migrations mélanésiennes vers les côtes de Californie.
Pour Hrdlicka, la présence de trente individus dans un seul gisement parait démontrer qu’il s’agit d’une sépulture. Les crânes possèdent tous les caractères fondamentaux de la « race américaine ». La parenté avec les Papotis, si elle existe, ne peut être qu’excessivement lointaine.
En somme, dans l’état actuel des choses et en attendant que de nouvelles fouilles et de nouvelles découvertes dans les cavernes brésiliennes apportent des faits clairs et précis, il semble bien qu’on ne puisse refuser une certaine antiquité à la race de Lagoa-Santa, dont l’importance comme fonds ethnique est certaine. Cette antiquité remonte-t-elle jusqu’aux temps pléistocènes? Cela est possible, mais cela n’est pas scientifiquement démontré.
Nombreuses sont les découvertes effectuées dans la République Argentine par divers chercheurs, et plus nombreux encore les travaux publiés sur ces découvertes, notamment par Ameghino, Roth, Lehmann-Nitsche, Outes, Mochi, Hrdlicka, etc.
Avant d’exposer ces découvertes, je dois présenter, en. quelques phrases, le savant qui a joué un rôle de tout premier plan dans les études de paléoanthropologie argentine et dont les découvertes ou les théories ont fait grand bruit dans le public scientifique du monde entier.