‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 2)Chapitre 53 sur 85 · TOME I. I · texte numérisé non relu

TOME I. I

ment de sa santé, d'autre relâche que d'aller de temps en temps à la Bibliothèque du Roi consulter les anciens manuscrits grecs et latins.

Ce fut à celte époque qu'il se lia avec le savant Casaubon , qui l'engagea dès lors à donner une édition de Synesius.

Mais une chaire de philosophie étant venue a vaquer dans l'Université de Bourges, un de ses professeurs de la Sorbonne, Orléanais comme lui, Nicolas Ysambert, l'engagea à se présenter au concours, où il l'emporta en effet, ayant alors dix-neuf ans. Cet enseignement le retint deux ans à Bourges. Ce fut là qu'il se trouva pour la première fois en rapport avec les Jésuites , vers lesquels il se sentait surtout attiré par les attaques violentes auxquelles ils étaient en butte de la part des protestants, et de J. Scaliger en particulier. Aussi, de retour à Paris, où il fit la connaissance d'un de leurs Pères les plus savants et les plus recommandables, le P. Fronton du Duc, il ne tarda pas à se sentir une vocation dominante pour cet ordre. Il s'était destiné jusque-là à l'état ecclésiastique , et se voyait déjà sousdiacre et pourvu d'im canonicat dans l'église cathédrale d'Orléans ; il rompit ce lien et entra au noviciat des Jésuites, à Nancy, le 15 juin 1605.

Après deux années d'épreuves et deux ans de théologie dans leur collège de Pont-à-Mousson , il fut envoyé comme régent de rhétorique à Reims, où il resta trois années, et il fit les honneurs du collège au sacre de Louis XIII. Il professa ensuite la rhétorique à La Flèche , puis à Paris , où il fit une maladie qui le mit trois semaines entre la vie et la mort , et qui devint l'occasion d'un poème latin à sainte Geneviève , que les connaisseurs regardent comme son chef-d'œuvre en ce genre.

Ce fut en octobre 1621 qu'il entra en possession de la chaire de théologie , position qu'il remplit avec éclat pendant vingt-deux ans.

En 1627, il mit au jour son grand ouvrage De la Science des Temps* où il établit d'abord les principes généraux de la chronologie et les applique ensuite à la détermination des époques et des faits les plus importants. Il s'y prend corps à corps avec Scaliger, dont les idées hardies, pour être quelquefois peu sûres, n'en avaient pas moins donné réellement naissance à la science chronologique ; et l'on reproche à Petau d'avoir trop souvent sacrifié la fécondité des vues

et le soin d'une vérité élevée, au désir de prendre en défaut son adversaire.

Il faut le dire , ces luttes constantes , souvent portées au dernier degré de l'aigreur et de l'injure, étaient comme la seule distraction de ces hommes complètement absorbés par l'étude ; c'était la seule issue qu'ils accordassent à la malignité des passions humaines. Petau s'était déjà trouvé aux prises avec Saumaise, qui se vantait de traiter les écrivains à grands coups de barre, et qui, dans une note d'un de ses ouvrages , faisant allusion à un endroit de la traduction de saint Epiphane donnée par Petau, avait dit qu'il reviendrait un jour sur ses inepties et son ignorance. Petau prit la mouche et lança contre Saumaise des écrits auxquels il donnait le nom d'Etrillés. Saumaise l'attaqua de nouveau sur sa chronologie et le traita, en latin, il est vrai, de bête à manger du foin et autres aménités semblables; Petau le réduisit au silence en mettant au jour quelques-unes de ses bévues les plus capables de l'humilier; mais la plus grosse injure qu'il lui adressa fut de le traiter de grammairien.

fl rencontra sur sa route un écrivain plus obscur dont il avait relevé quelques erreurs , mais qui fut surtout blessé qu'on n'eût pas cité son nom. Donnant a Petau l'épithète de Docteur des Temps, il publia, sous le titre de Disciple des Temps, une critique de sa doctrine. Petau l'eut facilement adouci avec quelques mots d'éloge; il ne voulut pas faire cette concession à un écrivain qui lui en paraissait indigne , et dans son nouvel ouvrage de chronologie , intitulé le Calcul des Temps ( Rationarium temporum ) 1633-54 , il employa quelques pages a le réfuter. Alors ce fut un débordement d'attaques sous des titres facétieux : Le Berger chronologique, contre le prétendu Géant de la science des Temps; Y Ariane, ou Fil secourable pour se développer des Labyrinthes chronologiques du Prince des Temps. Petau ayant répliqué par sa Pierre de touche chronologique (1636), où les exemples des différentes erreurs qu'il enseignait à éviter se trouvaient tirés des livres de son antagoniste , celui-ci lui lança un in-folio ainsi intitulé : Le Mercure charitable, ou Souverain remède pour désempierrer le Père Petau, depuis peu métamorphosé en fausse pierre de touche.

C'est trop insister peut-être sur cette querelle ; mais si le pédan-

212 I.i "OMMES ILLUSTRES DE LOMÉANAIS.

tisme est de tous les temps, il change de formes, et il nous a paru curieux de faire connaître celle qu'il prenait alors, en donnant au moins le titre de ces livres qu'on ne lit plus.

La réputation du P. Petau s'était étendue non-seulement en France, mais au-dehors. Le roi d'Espagne, Philippe IV, qui venait de fonder à Madrid son collège impérial , et qui voulait avoir les hommes les plus distingués de l'ordre des Jésuites, écrivit au général de la compagnie pour obtenir qu'on lui envoyât Petau , disant qu'au besoin il en écrirait à Louis XIII. Le général ne voulut pas user de son pouvoir à l'égard d'un inférieur aussi éminent sans le consulter, et Petau , que les médecins avaient déjà obligé l'année précédente a interrompre ses études et à profiler des vacances, répondit que son tempérament bilieux ne s'accorderait pas d'un climat chaud, à en 'juger par les incommodités que l'été lui causait toujours; que depuis vingt ans sa poitrine était si faible qu'il ne pouvait suffire à parler plus d'une demi-heure ; qu'enfin, il ne pouvait voyager ni à cheval, ni en voiture, parce qu'il avait la pierre, et qu'une marche un peu longue lui donnait la fièvre. Le général n'insista pas. Mais quelque temps après de nouvelles instances lui furent faites d'un autre côté. Tout en travaillant à son grand ouvrage des Dogmes théologiques qu'il venait alors d'entreprendre , Petau , a titre de récréation , avait traduit les Psaumes en vers grecs (1657), et cette paraphrase, si admirée de Grotius qu'il la voulait toujours avoir sur sa table , il l'avait dédiée au pape Urbain VIII. Celui-ci voulut l'attirer à Rome et fit agir encore le général de la compagnie. Petau ne tarda pas a savoir que l'intention du pape était de le porter au cardinalat, et la menace de cette dignité qui effrayait sa modestie et ses habitudes simples , la difficulté de résister aux instances du Souverain Pontife et de son supérieur, le firent tomber malade très-dangereusement. Ses amis, touchés de l'état où ils le voyaient réduit, eurent recours à Ixmis XIII, qui déclara qu'il ne voulait pas qu'on privât son royaume d'un homme qui lui faisait tant d'honneur. Cette déclaration tira le malade de la crise du moment ; mais le fond de sa sa,nté restait toujours bien faible, et de nouvelles instances ayant été faites par le nonce, il fallut que les médecins du roi certifiassent qu'il ne pourrait pas aller vivant jusqu'à Rome.

La réputation européenne que son nom avait acquise se manifesta en 464o par un autre fait. Le roi de Pologne ayant envoyé à Paris des ambassadeurs, gens également distingués par leur naissance et leurs lumières, un de leurs premiers soins fut de se rendre au collège des Jésuites, où ils entrèrent en criant : Voîumtis videre c/arissimum Petavium. Celui-ci, qui faisait alors sa leçon de théologie, sortit de la classe avec son portefeuille sous le bras, et répondit à leurs compliments latins avec son éloquence ordinaire.

Nous ne dirons qu'un mot de son ouvrage capital, malheureusement inachevé, des Dogmes ihéologiques. 11 entreprit d'y donner à la théologie une face nouvelle, en renonçant d'abord a la forme scolastique des anciennes Sommes, pour employer un style plus oratoire , et, si j'osais le dire, un raisonnement plus philosophique ; il voulut ensuite s'affranchir des distinctions et des arguments ordinaires de l'école, en remontant aux écrits des Pères, qu'il possédait à fond, et de la substance desquels il nourrissait constamment ses écrits. Son

érudition est aussi prodigieuse que son jugement est sûr et droit. Aussi ses traités, d'abord froidement accueillis, à cause de cette nouveauté même de la méthode, excitèrent-ils l'admiration des hommes les plus éminents. « Toutes les écoles de théologie de la chrétienté, « dit le savant Huet, évoque d'Avranches, retentissent du nom du « P. Petau, écoulent et profitent de ses leçons, et il continuera d'é- \ clairer l'Église jusqu'à la consommation des siècles. » L'entreprise qu'il avait conçue n'avait qu'un défaut, c'est qu'elle était trop vaste pour qu'il put la mener à lin, et qu'il était impossible de trouver un homme qui fût capable de l'achever dignement, comme l'ont prouvé les tentatives toujours avortées de quelques Pères de sou ordre, auxquels ses papiers furent remis pour terminer l'œuvre interrompue.

Toutefois, et à quelque hauteur dogmatique que Petau se maintienne d'ordinaire, il y a dans ses écrits un caractère de polémique souvent acerbe. II ne perd jamais de vue le jansénisme, ses principes et ses conséquences; il avait même combattu dans un livre' écrit en français le fameux traité d'Arnauld, de la fréquente Communion. 11 faut le reconnaître , ce livre n'obtint pas le succès de celui qu'il était destiné à réfuter. Petau montrait bien les raisons qu'a eues l'Église de changer son ancienne discipline pour des temps entièrement duTé-

rents, mais son style français n'avait rien qui pût plaire, et il n'efiaça pas la haute portée morale du livre qu'il attaquait. Partout, d'ailleurs, et conformément aux idées dominantes de son ordre, il combat fortement l'abus que le calvinisme et le jansénisme avaient fait de la doctrine de saint Augustin, sur la grâce et la prédestination. Il se range même, sur ce dernier point, a l'opinion des Pères grecs, tout en montrant par ses traités sur les Pélagiens et les Sémi-Pélagiens qu'il ne tombe pas dans l'erreur que l'oracle de l'Église latine avait dû repousser avec la dernière énergie comme la ruine des fondements mêmes du christianisme.

Mais voilà trop de théologie pour un article biographique. Petau, qui avait quitté sa chaire en 1644 pour se renfermer dans l'emploi de bibliothécaire, tomba, au mois de mai 1651, dans un affaiblissement général, accompagné de continuels et violents maux de tête. Le chagrin de ne pouvoir travailler a son ordinaire, et achever son grand ouvrage, lui rendait ses maux encore plus insupportables. Les médecins l'envoyèrent prendre l'air natal, mais il était trop tard ; il se trouva plus mal encore a Orléans, et il revint à Paris, où il n'aspira plus qu'à la mort. Le célèbre Guy-Patin l'étant venu voir et lui ayant déclaré qu'il n'avait plus que quelques heures a vivre, la joie qu'il en éprouva sembla le ranimer; il se mit sur son séant, et se faisant apporter un de ses ouvrages, il écrivit sur la première page qu'il le donnait a son médecin pour la bonne nouvelle qu'il en recevait. Il mourut le 14 décembre 1652.

On trouve sur lui, dans une lettre de Guillaume Prousteau, professeur de droit à Orléans, le passage suivant :

« Le P. Petau est encore présent à mon esprit; j'en ai une si vive « idée que, si j'ctois bon peintre, il me semble qu'il ne m'échappe- « roit pas. 11 avoit un front grand et large, qui avançoit sur le vi- « sage et qui montroit contenir deux fois plus de cervelle qu'un « autre. Je le suis allé voir quelquefois, et il avoit la complaisance « de descendre pour un écolier ; mais il eût fait deux tours de salle « sans parler, après le bonjour donné, si on ne le mettoit sur quelce que matière de science ou de dévotion.... Il n'y eut jamais « d'homme si savant ni si simple tout ensemble. On eût dit qu'il « savoit tout le bien, et qu'il ne savoit point de mal. »

THIOSIÈME SÉRIE. — SAVASTS ET IJTTÉRATEUnS. 215

Aussi distingué comme professeur que comme écrivain, il attirait à ses cours un grand nombre d'auditeurs et avait un talent singulier pour exciter les jeunes gens a l'étude. Son style latin est également admiré dans sa prose et dans ses vers, car il a composé en cette langue un certain nombre de petits poèmes et des tragédies assez classiques pour qu'on en trouve dans le catalogue de la bibliothèque de M. de Soleinne un exemplaire indiqué comme ayant été donné en prix à Scarron.

Qu'on nous pardonne de nous être ainsi étendu sur une biographie qui présente si peu d'incidents, et qui n'est remarquable que par cette assiduité au travail et cette simplicité de vie qu'il est bon peutêtre de remettre quelquefois sous nos yeux comme le véritable secret de la supériorité de nos pères.

Page 1