‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 2)Chapitre 54 sur 85 · A JAVARY · texte numérisé non relu

A JAVARY

CLAVERET (Jeah).

« Ce nouveau Zoïle ayant osé mesurer ses forces avec celles du « grand Corneille, nous prouve combien nous nous aveuglons sur « notre propre mérite (1 ). »

Né a Orléans vers l'an 1590, il étudia les lois dans l'Université de cette ville et se fit recevoir avocat. Quelques petites pièces de vers assez bien tournées lui persuadèrent qu'il avait des talents supérieurs pour réussir dans tous les genres de poésie, et sans prendre le temps de faire un stage littéraire, il s'inscrivit d'office au tableau des auteurs dramatiques.

Pour mieux réussir, il rechercha l'amitié de Pierre Corneille, qui lui conseilla de se restreindre a la profession d'avocat.

Claveret, mécontent de cette franchise, se brouilla sottement avec celui qu'il traitait familièrement de son ami, et il poussa l'extravagance jusqu'à se mettre en parallèle avec le grand homme.

Il fit plus; il eut la bassesse de décrier Corneille et de lancer contre lui des traits qui retombèrent sur lui-même. Il fit chorus avec les envieux de l'Académie, et publia, en 1655, une Lettre contre le sieur Corneille, soi-disant atiteur du Cid.

I) Dom «mm.

Ce n'est pas l'action la plus honorable de sa vie, mais c'en est à coup sûr la plus remarquable, et, poète des plus obscurs, il ne dut sa triste célébrité qu'à l'intérêt qui s'attache aux détracteurs même des grands hommes. La Phèdre de Pradon serait à peine connue sans le chef-d'œuvre de Racine : sans la comédie de Corneille, qui saurait que Claveret fit représenter la même année, a Forges, devant le roi et la cour, une pièce sous le même titre : La place Royale, ou l'Amoureux extravagant ? Si l'œuvre de Claveret plut à la cour, celle de Corneille fut applaudie par la ville, alors meilleur juge.

Étourdi par ce succès officiel, Claveret fit, en 4655, une autre pièce intitulée : Les Eaux de Forges. Les comédiens ne voulurent pas la jouer de crainte, disait-on, qu'on n'en fit des applications; selon Corneille, c'était simplement parce qu'elle ne valait rien.

II y a un moment pour les écrivains médiocres où, n'ayant plus rien a risquer, ils (missent par braver le qu'en dira-t-on, et se faire, à force d'audace, une sorte de renommée. Ces bretteurs de plume s'escrimaient déjà au XVII» siècle, et, comme de nos jours, on visait parfois aux succès de scandale.

Claveret trouva un moyen ingénieux de se faire quelques amis en se faisant beaucoup d'ennemis.

Il publia, en 1665, VEcuyer, ou les faux Nobles mis au billon, comédie dédiée aux vrais nobles de France. Bussy-Rabutin fit, dans le même temps, une chanson sur le même sujet ; ce qui obligea beaucoup de gens à montrer leurs parchemins.

Une des œuvres les plus singulières de Claveret est le Ravissement de Proserpine, tragi-comédie qui remonte a 4659. A une époque où la règle des trois unités était inflexible, l'auteur eut la bizarre idée de mettre tour-a-tour la scène au ciel, en Sicile et aux enfers. On sait combien les auteurs étaient alors pointilleux , et comme ils tiennent à expliquer dans leur préface pourquoi ils ont cru parfois devoir faire exception à la règle. Claveret trouva , lui aussi , le moyen d'autoriser sa licence poétique; il se représenta, en imagination, une sorte d'unité de lieu, en concevant une ligne perpendiculaire tirée d'un point du ciel, et passant par la Sicile pour s'abaisser sur les enfers.

On cite encore de Claveret: le Pèlerin amoureux; le Roman du 3farais; (a Visite différée et une traduction de Valère-Maxime .

L'abbé de Marolles en dit du bien, sans doute parce qu'il lui a laissé quelques-uns de ses ouvrages. C'est pousser un peu loin la reconnaissance.

JOLLYVET (Euverte).

On conserve, dans la bibliothèque royale d'Upsal, un gros volume manuscrit de cet écrivain Orléanais. C'est une histoire de Suède écrite en français; en revanehe, les ouvrages que JoHyvet composa en France sont écrits en latin.

Euverte Jollyvet naquit à Orléans le iO juillet 1601. II montra, dès sa plus tendre jeunesse , d'heureuses dispositions et une merveilleuse souplesse de talent , et fut à la fois jurisconsulte, théologien, philosophe, historien, et surtout poète très-fécond.

Son principal ouvrage est un poème héroïque de 14,000 vers latins, dans lequel il célèbre les exploits de Gustave-Adolphe , roi de Suède. Le Maire , le complaisant historiographe d'Orléans , a bien osé le comparer à Y Enéide de Virgile,

« IIU ego, sincerœ Themidis qui castra seculus, « Sed majora petcns...

Ainsi débute cette prétentieuse épopée qui s'intitule superbement : Fulmen in aquilam : La foudre terrassant l'aigle (de la maison d'Autriche). L'auteur, continuant la métaphore, a divisé son poème en douze chants qu'il appelle ictus , éclats de foudre.

Que produira l'auteur après tous ces grands cris?

Hélas ! comme l'a si bien dit le fabuliste :

La montagne en travail entante une souris.

L'abbé Goujet ne parait pas faire un grand cas de ce poème. Dans quelques endroits cependant on remarque un feu vraiment poétique , une imagination vive et féconde et de belles pensées. Malheureusement, en visant à la noblesse des expressions, l'auteur sacrifie le naturel et la simplicité , et son enthousiasme dégénère souvent en endure.

La conclusion du poème est aussi prétentieuse que le début :

Reçut magniflcù ornavi tempora pcUmis; Jtuiitiam cecini Jutdixi , funera flevi.

J'ornai son front royal de palmes maguiflques , J'ai chanté sa justice et pleuré son trépas.

En somme, l'intérêt qui s'attache à cette œuvre est dû surtout a son héros. Elle fut bien accueillie par la cour de France, alliée pour lors aux Suédois contre la maison d'Autriche. Le chancelier Oxenstiern, premier ministre de Suède, vint en France en 1654, après la bataille de Nordlingue; Jollyvet était alors avocat au parlement de Paris, bien qu'il appartint a la religion réformée. C'est sans doute à ce titre qu'il fut choisi par le ministre de Gustave- Adolphe pour célébrer le héros protestant. Dans cette hypothèse, comme le Fulmen in aquilam fut publié en 1636, l'auteur n'aurait mis a le faire que deux ans; mais, comme le fait judicieusement observer Alceste , le temps ne fait rien à l'affaire.

Quand la reine Christine de Suède vint en France, Jollyvet s'empressa de lui faire hommage de son panégyrique; mais il parait que cette savante princesse n'était pas pour lors dans son humeur libérale, car elle ne répondit aux avances du poète que par cette maxime peu consolante : Semper in fatis fuit ut poetœ situ pauperes : D est dans la destinée des poètes qu'ils soient pauvres. Cette triste réponse lui fut transmise par Monaldeschi , le secrétaire des commandements de la reine.

Jollyvet fut dédommagé cependant par l'estime que lui témoignèrent les nobles Suédois. Ils avaient été flattés des éloges décernés à la mémoire d'un prince qui leur était si cher et à la valeur de leurs armées. Aussi l'érivain Orléanais entretint toute sa vie une correspondance assidue avec les plus illustres personnages de ce royaume, et ce fut sur des mémoires envoyés du pays même qu'il composa, en français, cette Histoire de Suède dont nous parlions tout à l'heure.

Il a fait aussi un poème latin intitulé : Y Excellent jeu de trictrac, (Paris, 1657), ainsi que l'éloge du jeu de piquet.

Euverte Jollyvet mourut le 20 juillet 1662, le jour anniversaire de sa naissance, et en cela ses souhaits furent exactement accomplis, car,

après sa mort, on trouva dans ses papiers les vers suivants, écrits de de sa propre main :

O utinarn nativa die* tit meta dolorum ! (1)

11 était, dit un de ses biographes,, d'un tempérament gai et ne se refusait aucun plaisir de la vie, dans le temps et dans les lieux convenables ; mais il ajoute qu'il n'en prenait jamais que d'innocents.

Cette réticence ne s'accorde guère avec une épitaphe , ou plutôt une satire qu'on a faite à sa mort , et qui laisse croire que sa verve poétique, comme la vertu du vieux Caton, puisait dans le vin ses plus chaleureuses inspirations.

GODEAU (Antoine).

La vie de cet homme éminent se divise en deux parties distinctes , et qui présentent un curieux contraste. La première nous offre le mondain , le poète galant, et la seconde un écrivain grave , un prélat plein de vertus.

Né à Dreux, dans le diocèse de Chartres, Godeau cultiva fort jeune la poésie, et Valentin Conrart, son cousin, encouragea ses premiers essais. Vers 1655, quelques gens de lettres s'assemblaient chez lui, chaque semaine , pour parler d'affaires , de nouvelles et surtout de littérature. Ces réunions familières devaient donner naissance à l'Académie française, qui fut fondée par lettres-patentes de janvier 1655, et dont Godeau fut un des premiers membres. Conrart communiqua à ses amis les œuvres que son jeune parent lui envoyait ou lui apportait de Dreux; les vers de Godeau furent applaudis et sa réputation commença.

Sur l'avis de son cousin , il vint s'établir à Paris et y fut accueilli avec distinction par tout ce qui composait la société littéraire de ce temps.

C'étaient alors les beaux jours de l'hôtel de Rambouillet, ce sanctuaire où toute renommée devait être consacrée , ce tribunal où il fallait faire preuve d'esprit et de probité pour être admis au rang

(!) Puisse le jour anniversaire de ina naissance être aussi celui de ma mon!

des illustres. Il y fut introduit par Chapelain, ou, suivant Tallemant des Réaux, par M" e Paulet et M™ Clermont d'Entragues.

Godeau était fort petit et fort laid ; cependant il plut beaucoup par ses excellentes qualités , les grâces de son esprit et la facilité de sa conversation. M lle de Rambouillet, la belle Julie d'Angennes, écrivait à Voiture, l'un des coryphées de ce temple littéraire : « Il y a ici un « homme plus petit que vous d'une coudée , et, je vous jure, mille « fois plus galant. » Godeau devint le nain de Julie , et Voiture luimême fut jaloux de cette préférence.

En 1636, Godeau composa une paraphrase du psaume Benedicile omnia opéra Domini. Cette pièce était bien versifiée et d'un style assez noble: il en flt hommage au cardinal de Richelieu. Le ministre, zélé protecteur des lettres, la lut et relut en présence de Fauteur, et charmé de ce don poétique et religieux : « Monsieur l'abbé , lui dit— « il, vous me donnez Benedicite, et moi je vous donnerai Grasse. » L'évéché de Grasse vaquait en ce moment , Godeau y fut nommé peu de temps après.

L'état ecclésiastique , qui était pour d'autres écrivains un moyen de fortune, devint désormais pour Godeau le but de toute sa vie, l'objet de toutes ses pensées. Il redemanda à Conrartses poésies de jeunesse, parmi lesquelles se trouvaient bon nombre de vers d'amour, et les brûla héroïquement : quelques-uns qui échappèrent ne valent pas ses vers chrétiens.

Dès lors Godeau ne vit plus dans les créatures que le Créateur, et un poète médiocre devint un excellent prélat. D'une pieté exemplaire, d'une grande innocence de mœurs, d'un prodigieux travail, il passa le reste de sa vie dans son diocèse à faire ses visites, a prêcher et à écrire. Il s'appliquait à prévoir tous les besoins de son troupeau ; il composa même des prières pour toutes sortes de conditions; et Ton ne peut s'empêcher de sourire a ce titre d'une de ses pièces : Prière pour un procureur, et, en un besoin, pour un avocat.

Par ses synodes et ses instructions pastorales , il fit revivre la discipline ecclésiastique qui s'était relâchée. Il pratiqua lui-même, dans ses actions, les maximes les plus pures de la religion, qu'il prêchait avec éloquence dans la chaire. Ses manières simples et pleines de bonté le firent aimer et vénérer de tout son peuple.

Le pape lui avait permis , par une bulle , de réunir, comme son prédécesseur, les deux évêchés de Grasse et de Vence : il se contenta de ce dernier. Tallemant veut que ce soit par distraction : « Godeau, « dit-il , est l'homme le plus diverti et qui pense le moins aux « choses. » Pourquoi ne serait-ce pas par désintéressement?

Godeau, évêque, ne renonça pas à la poésie : après avoir pensé que les Muses cessent d'être civiles aussitôt qu'elles deviennent dévotes, il reconnut par expérience que l'Hélicon n'est point ennemi du Calvaire, et que, si les vers de dévotion ne plaisent point, c'est la faute de l'ouvrier et non de la matière (1).

Il serait trop long d'énumérer toutes les œuvres de ce fécond écrivain : a en voir l'immense quantité , on se demande comment la vie d'un homme a suffi pour les écrire. Il disait que le paradis d'un auteur c'était de composer, que son purgatoire c'était de relire et de retoucher ses compositions, mais que son enfer c'était de coriger les épreuves de l'imprimeur. On trouvera, sans doute, que Godeau a eu trop dégoût pour les joies du paradis.

Ses productions, vivement admirées de son vivant, sont peu lues aujourd'hui. Parmi ses poésies nous mentionnerons seulement sa Paraphrase sur les Epîtres de saint Paul (1641), la Paraphrase des Psaumes de David, mise en musique par Gouy (1648), et qui a passé pour la plus parfaite de ses compositions poétiques; mais vers et musique sont aujourd'hui presque oubliés. Le Poème de saint Paul (1654) a été estimé.

Dès 1647, il paraissait une satire assez ingénieuse , où Ton recherchait si Godeau était réellement poète. La question était controversable; mais l'auteur avait le tort d'attaquer la personne du prélat. Godeau avait de l'esprit et une grande facilité naturelle ; un jour, il fit trois cents vers en stances de dix ; son style était coulant , aisé, mais il lui manquait la force, la variété, la vivacité d'expression , ce qui échauffe et ce qui remue , et Boileau avait raison de dire que ce poète était toujours à jeun.

Godeau n'a pas moins écrit en prose qu'en vers ; il a été historien et biographe. Son Histoire Ecclésiastique , en trois volumes in-f°,

(I) Discours sur la poésie chrétienne, imprimé on 4645, en tête de» EqIoqhcs titrées.

è >2 c 2 LES nOMMES ILLUSTRES DË L'ORLÉANAIS.

est son principal ouvrage ; les Éloges des Évêques sont encore aujourd'hui consultés avec fruit; ils ont été réimprimés en 1802 et enrichis d'une vie de Godeau. On peut citer aussi les Eloges des Empereurs, la Vie de saint Paul, celle de saint Augustin, le Panégyrique de Louis XIII, etc., etc.

Si Godeau avait une fécondité malheureuse,, par compensation, il recevait avec une docilité fort rare chez un auteur les avis qu'on lui donnait sur ses ouvrages.

« Lorsque l'histoire de M. Godeau, déjà évêque, commençait à « paraître , le P. Le Gointe , de l'Oratoire , se trouva chez le libraire « avec quelques savants. M. Godeau y était aussi ; il avait eu soin « de cacher toutes les marques de sa dignité , qui auraient pu te « faire connaître. La conversation ne roula que sur cette nouvelle « histoire. Le P. Le Cointe convint qu'il y avait des choses excel- « lentes dans cet ouvrage, mais qu'il aurait souhaité plus d'exac- « titude dans les faits et dans les dates et plus de critique. D fit « ensuite remarquer quelques endroits qui l'avaient le plus frappé. « M. Godeau écoutait sans dire mot. Après le départ de ce Père, il « eut soin de savoir son nom et sa demeure : le même jour, il se « rendit a l'Oratoire et se fit annoncer. On peut s'imaginer quelle « fut la surprise du P. Le Gointe, lorsqu'il le vit ; il lui fit des « excuses de son indiscrétion : le prélat le remercia , au contraire , « de sa sincérité , le pria de continuer ce qu'il avait commencé le « matin , et lui fit cette prière avec tant d'instance , qu'il ne put lui « refuser sa demande. Ils lurent ensemble cette histoire, sur « laquelle le P. Le Gointe fit d'amples remarques. L'illustre prélat, « après l'avoir remercié, en profita dans une nouvelle édition. « Depuis ce temps-là, il honora le P. Le Gointe de son amitié (1).

Godeau mourut d'une attaque d'apoplexie a Vence, le 2! avril 1672.

GEDOYN (Nicolas).

Louis XIII envoya à Alep, en 4625, pour y veiller aux intérêts du commerce français dans le levant, Louis Gedoyn, sieur de Belleau f

(1) Nio.Eno*, tome 4, page 277.

gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Le cardinal de Richelieu fut si content du succès de cette négociation qu'il députa a Venise ce même Louis Gedoyn, père de l'académicien de ce nom.

Nicolas Gedoyn naquit à Orléans le 17 juin 1667. Lorsqu'il vint au monde, on le crut mort ; déjà même on l'avait enseveli. Madame de Cornuel , qui demeurait dans la même rue, voulut voir l'enfant, et ses soins le rendirent à la vie. Tant que vécut cette femme si connue par son esprit, il ne l'appelait point autrement que sa bonne maman. Toutefois, Gedoyn fut toujours faible de complexion. Il fut Jésuite pendant dix ans et professa la rhétorique à Blois ; mais les pères, qui ne dédaignaient pas les avantages corporels , le laissèrent volontiers sortir de leur compagnie.

Rentré dans le monde avec les agréments de l'homme d;esprit , Gedoyn y plut, et y plut peut-être trop. Il fut présenté à la fameuse Ninon de l'Enclos, sa parente, qui, dit-on, en devint éperdûment amoureuse. On dit même qu'elle en vint avec lui aux dernières faiblesses; mais cette anecdote est peu Vraisemblable. D'après le médisant biographe , la belle Ninon n'aurait voulu succomber, uné dernière fois, que le lendemain du jour où elle aurait eu quatrevingts ans accomplis.

Gedoyn n'avait pour tout patrimoine qu'une modeste rente de 400 livres ; mais il avait des amis , et il obtint , grâce à eux , un canonicat à la Sainte-Chapelle et deux abbayes, dont celle de Notre- Dame de Beaugency. Il se livra dès lors a l'étude des auteurs grecs et latins et se fit bientôt remarquer comme critique et traducteur.

En 1711, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres l'admit dans son sein. Il y lut plusieurs dissertations qui furent insérées dans les mémoires de la société.

D'après les conseils de M. de Sacy , il entreprit une traduction de Quintilien. Cet ouvrage, auquel il consacra dix années, lui ouvrit les portes de l'Académie française en 1718. Le Journal des Savants donna alors un extrait étendu de cette traduction dont il parle trèsavantageusement ; elle méritait d'autant mieux d'être accueillie que l'on était réduit a celle de l'abbé de Pure, l'un de ces auteurs condamnés par Boileau à une triste immortalité. La préface de Gedoyn est très-estimée : il y développe judicieusement les causes de la

corruption de l'éloquence chez les Romains. Quant a la traduction elle-même, elle n'est ni scrupuleuse, ni littérale; c'est une belle infidèle, comme on disait de celle de d'Àblancourt : elle omet des mots, des phrases et jusqu'à des pages entières.

L'abbé Gedoyn publia ensuite une traduction de Paumnias , dédiée à MM. de l'Académie des Inscriptions. Les journaux du temps en ont parlé avec beaucoup d'estime; mais Larcher, dans les notes de sa traduction d'Hérodote, a relevé des méprises graves et nombreuses dans lesquelles l'auteur était tombé. M. Clavier lui fait le même reproche dans la préface de sa traduction nouvelle de Pausanias. Ce qui explique, sans les excuser, les erreurs de Gedoyn, c'est qu'il travaillait le plus souvent a la campagne, chez des amis ou des parents, chez M. de Bachaumont, par exemple, où il ne trouvait pas les ressources des grandes bibliothèques et le contrôle des érudits. C'est ainsi que le mauvais état du texte de Strabon le détourna du projet qu'il avait fait de traduire sa géographie. Il s'en vengea sur la Bibliothèque de Pholius, dont il donna une médiocre traduction.

Malgré sa complexton délicate, Gedoyn avait atteint un âge assez avancé sans ressentir aucune des inûrmités de la vieillesse, lorsqu'il fut subitement attaqué d'une pleurésie au château de Fonterpuis. Il y mourut après trois jours de souffrances, le 10 août 1744, et fut enterré dans l'église de son abbaye de Notre-Dame de Beaugency.

Ce savant était aussi estimable par les qualités du cœur que par celles de l'esprit. Il avait l'humeur complaisante, douce et tranquille, excepté dans la discussion, où il faisait voir toute la vivacité d'un caractère impétueux. Son style est clair, facile et animé; mais il abonde en locutions familières, et c'est mal à propos que les dictionnaires, qui se copient sans examen , en vantent l'élégance comme la qualité distinctive. Ses Réflexions sur le Goût déposent quelquefois contre celui de leur auteur. Voiture et Lafontaine, Saint-Evremont et Labruyère y sont placés sur la même ligne. Admirateur passionné des orateurs et des poètes de l'antiquité, il est rarement juste envers les modernes, pour ce qui est du ressort des belles-lettres.

On a publié, en 1745, un an après sa mort, les OEuvres diverses de M. Vabbè Gedoyn: c'est un recueil de petites dissertations sur des matières de morale et de littérature , écrites élégamment ,- mais sans

TROISIEME SÉRIE. — SAVANTS ET LITTÉRATEURS. 22ii

finesse. On a aussi de cet écrivain plusieurs dissertations manuscrites, très-curieuses , sur le Paradis perdu, de Milton.

Les philosophes et les encyclopédistes ont presque revendiqué l'abbé de Beaugency comme un de leurs adeptes, et il semble qu'ils soient bien aises de lui prêter leurs opinions. Voltaire avait , dès son enfance , connu particulièrement Gedoyn , qui était le voisin et l'ami de son père. Il prétend « qu'il aurait voulu qu'on eût pardonné à la « religion des bons auteurs de l'antiquité, en faveur de leur mytho- « logie. aD'Alembert, dans son Histoire de l'Académie Française, transcrit avec complaisance de longs passages des œuvres diverses de Gedoyn ; il les commente et il en conclut « qu'il n'avait ni les préjugés de sa robe , ni ceux de l'érudition. »

Voila ce que c'est que d'avoir eu des philosophes pour amis , et pour parente Bachaumont et Ninon de l'Enclos 1

TOYNARD (Nicolas).

Il était fils ainé de Nicolas Toynard , président au siège présidial d'Orléans, et allié, par sa mère, à la famille de Beauharnais.

Né le 5 mars 1629, il s'appliqua, dès sa jeunesse, à l'étude des langues et de l'histoire , et en particulier à la connaissance des médailles. Il devint bientôt un oracle en matière de numismatique , et on ne le désignait point autrement que par le titre de savant Toynard, Le P. I^elong le cite comme un des orientalistes et des antiquaires les plus distingués de son siècle.

Quelque étendues que fussent ses connaissances, il n'a cependant publié qu'un très-petit nombre d'ouvrages. Comme beaucoup de savants modestes, il se laissait dévaliser, et le P. Hardoin, entre autres, s'attribua plus d'une fois le mérite des découvertes de Toynard, qui ne se plaignit pas de ces larcins. Le cardinal de Noris tira de lui quelques lumières pour son ouvrage des Epoques Syro-Macédoniennes. Il eut du moins le mérite de la reconnaissance.

Toynard publia pour son compte :

1° Plusieurs mémoires sur la numismatique, entre autres une dis-

TOMK I. Ui

22<) LES HOMMES 1LLLSTRES DE LORLEÀÎUIS.

sertation sur trois médailles samaritaines qu'il faisait remonter au pontificat de Simon Mâcha bée.

2° Une excellente Concorde dis quatre Evangélistcs (Paris, 1709), in-f* , grec et latin , avec de savantes notes sur la chronologie et l'histoire, ouvrage très-estimé.

« Le célèbre physicien Mariotte cite Toynard comme ayant fait « d'intéressantes expériences sur le baromètre. Ce furent les pre- <t mières de ce genre, après celles que Pascal lit faire sur le Puy- « de-Dôme par son beau-frère Périer. L'une de ces expériences eut « lieu à Orléans même (1). »

Il mourut à Paris, le 6 janvier 1706, sur la paroisse de Saint- Sulpice.

Voltaire a dit de Nicolas Toynard qu'il n'était que savant, mais qu'il l'était profondément. L'éditeur de Moreri ajoute qu'il parlait assez mal et écrivait de même. Il lui reproche d'avoir trop aimé à plaisanter. C'était, en effet, un homme a bons mots ; mais il paraîtrait par la manière dont il reçut les plaisanteries du P. Rivière, qu'elles ne lui plaisaient pas lorsqu'il en était l'objet.

DANGEAU (Philippe de Coubcillon , marquis de)

Il y aurait un singulier rapprochement à faire entre l'adversité, qui consacre, presque autant que le génie, les noms des hommes de valeur, et la prodigieuse élévation de ces favoris de la fortune , dont le principal mérite est dans la persévérance et l'intrigue. Dangeau est une de ces illustres médiocrités qui font de l'Iiistoire comme de la faveur des rois, s'y insinuent peu à peu et sans bruit, et arrivent a y occuper une place assez considérable. Esprit frivole , tout son talent consistait a se bien observer, ne blesser personne , multiplier les occasions de fortune, acquérir, conserver et jouir d'une sorte de considération; médisant peu, flattant toujours, il avait une demande toute prête pour chaque dignité vacante , un sourire pour tous les bons mots, une approbation pour tous les événements. Enrichi par

(!) Note communiqué par M. de Tristan.

le jeu , les mariages , l'adulation , constamment à la piste des honneurs, on le voit s'élever, de degré en degré, jusqu'à ce qu'il tranche du grand seigneur, se fasse dédier par Boileau, son protégé, la cinquième satire sur la Noblesse, et revête complètement cette physionomie fade et insinuante qui fait de lui le type le plus achevé du courtisan dans les siècles passés et à venir.

Dangeau naquit près de Chartres, Tan 1638. Sa mère, Charlotte de Noue, était petite-fdle de Duplessis-Mornay. « C'était, dit Saint- Simon , un gentilhomme de la Beauce , tout uni et huguenot dans sa première jeunesse : toute sa famille l'était, qui ne tenait à personne. » U abandonna de bonne heure une religion qui pouvait nuire à sa fortune et servit en Flandre, comme capitaine de cavalerie, sous M. de Turenne. Après la paix des Pyrénées, il prit du service dans l'armée d'Espagne, alors en guerre avec le Portugal , et se distingua, dit-on, par ses talents militaires.

A son retour en France , il parut à la cour ; la reine-mère et la reine Marie-Thérèse , charmées de l'entendre parler de leur pays et de la cour de Madrid dans leur propre langue , le mirent de leur jeu. Ce fut le principe de son crédit. Il avait, selon Fontenelle, qui lui prête beaucoup de qualités, une tête naturellement algébrique et pleine de l'art des combinaisons. Il faut ajouter à cela qu'il parlait avec toute la liberté d'esprit possible , qu'il divertissait les reines par ses saillies, ce qui était un moyen ingénieux de les détourner de leur jeu, et égayait leur perte, quand il avait gagné leur argent» Le roi l'ôta du jeu des reines et l'admit au sien. Dangeau ne tarda pas à lui plaire et obtint le privilège de lui donner cette flatterie incessante dont le grand roi aimait à se faire suivre comme d'une conscience toute à ses ordres. Il devint le courtisan en titre et fut le modèle sur lequel devaient se régler les adulations et les courbettes des autres seigneurs.

La passion de Louis XIV pour mademoiselle de La Vallière augmenta singulièrement le crédit de Dangeau. — On sait qu'il écrivait les lettres d'amour du roi a sa maîtresse et composait en même temps les réponses de La Vallière. « Cela dura un an, dit l'abbé de Choisy, jusqu'à ce que La Vallière, dans une effusion de cœur, avouât au roi, qui la louait beaucoup sur son esprit, qu'elle en devait la meilleure

LES HOMMES Il.l l STHKS DE L'OKLftANAIS.

partie à leur confident mutuel , dont ils admirèrent la discrétion. Le roi, de son côté, avoua qu'il s'était servi de la môme invention. »

« Dangeau était de grande taille , fort bien fait , devenu « gros avec l'âge, ayant toujours le visage agréable, mais qui « promettait ce qu'il tenait , une fadeur à faire vomir. Il était doux, « complaisant , flatteur, avait l'air, l'esprit , les manières du monde ; «r de prompt et excellent compte au jeu , où, quelques gros gains « qu'il ait faits, et qui ont fait son grand bien et la base et les « moyens de sa fortune , jamais il n'a été soupçonné , et sa réputa- « tion toujours entière et nette. »

Son ambition était sans bornes; il voulait des honneurs et chercha à en obtenir, moitié à force d'argent, moitié parla flatterie et l'intrigue. Il acheta successivement, de M. deLivonue, une partie du gouvernement de la Touraine et une des deux charges de lecteur du roi , qui donnait les entrées. Avec peu d'esprit , Dangeau ne laissait pas que de rimailler, et le roi s'amusait quelquefois à lui donner des bouts-rimés à remplir. Un jour, qu'il était au jeu avec M me de Montespan , il soupirait fadement en parlant a quelqu'un du désir qu'il avait d'obtenir un logement a Saint-Germain, assez haut pour que le roi et la favorite le pussent entendre. Le roi trouva plaisant d'y mettre cette condition , qu'il la lui demanderait en cent vers bien comptés et composés pendant le jeu. Dangeau récita les cent vers et conquit un logement. C'est ainsi qu'il faisait tout servir à sa fortune ; se glissant partout, constamment à l'affût des honneurs et des dignités, distribuant ça et là des flatteries et des compliments, et consentant volontiers à faire rire de lui pourvu que la moquerie lui profitât.

H était capitaine; il obtint un régiment, puis devint aide-de-camp du roi. Envoyé plusieurs fois en mission extraordinaire auprès des électeurs du Rhin, il va conclure, avec le même caractère, le mariage du duc d'Yorck, depuis Jacques II, avec la princesse de Modène : il trouve ensuite moyen de se faire nommer menin du dauphin. Richelieu, obéré par le jeu. est obligé de vendre sa charge de chevalier d'honneur de la dauphine : Dangeau se trouve là pour l'acheter. Un an après la mort de Louvois, le roi se fatigue d'être grand-maître des ordres de Saint-Lazare et de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, Dangeau s'offre modestement pour supporter le fardeau de cette dignité

«l il obtient la grande-maîtrise. Il avait épousé, en 1682, une iille fort riche du fermier-général Morin, surnommé le Juif; il commence par marier sa fille unique au duc de Montfort , fils aîné du duc de Chevreuse, puis songeant a lui-même, intrigue tant, qu'il finit par épouser en seconde noces une comtesse de Lawenstein, alliée aux plus puissantes familles de l'Allemagne (-1). Enfin, à force de titres, d'honneurs et de richesses, il devient un personnage, et par ses fadeurs el son amour-propre, amuse, à ses dépens, la cour et le roi luimême qui s'en moquait volontiers, tout en le favorisant, jusqu'à ce qu'enfin La Bruyère , dans ses Caractères, immortalise ses ridicules en disant qu'il n'était pas un seigneur, mais d'après wi seigneur.

Saint-Simon, qui parle beaucoup de Dangeau, et semble avoir réservé pour ce prototype du courtisan sa plus piquante originalité , ses critiques les plus acerbes , en fait le portrait suivant :

« Il adorait le roi et M rae de Maintenon après M mc de Montespan ; « il adorait les ministres et le gouvernement ; son culte , à force « de le montrer, s'était glissé dans sa moelle; leurs goûts, leurs « alîections, leurs éloignements , il se les adaptait entièrement. Tout « ce que le roi faisait en quelque genre que ce fût le transportait « d'admiration. On l'aimait parce qu'il ne lui échappait jamais rîeii « contre personne; qu'il était doux , complaisant, sûr dans le commerce, « fort honnête homme, obligeant, honorable; mais, d'ailleurs, si « plat , si fade , si grand admirateur de riens , pourvu que ces riens « tinssent au roi, ou aux gens en place ou en faveur; si bas adulateur « de ceux-ci, et depuis qu'il s'éleva, si bouffi d'orgueil et de fadaises, « si occupé de faire entendre et valoir ses prétendues distinctions, « qu'on ne pouvait s'empêcher d'en rire. »

Dangeau, qui visait au bel esprit, n'eut point de trêve qu'il ne remplaçât Scudéri à l'Académie française, dont il devint le doyen. Plus tard à la mort du marquis de L'Hôpital , il fut nommé académicien honoraire de l'Académie des Sciences , « quoiqu'il ne sût rien du tout en aucun genre. » Atleiut depuis long-temps d'une maladie fort grave

(i) C'est au sujet de ce mariage , qui lit ilu bruit à la cour, que U m * de Sévigné écrivait au président Mouleeau : « Dangeau jouit à longs traits du plaisir d'avoir - épousé la plus belle, la plus jolie, la plus jeune , la plus délicate, ta plus nymphe < fie toute U mur. lettre «lit 3 avril IKHfl ;. »

pour laquelle il subit plusieurs opérations, il finit par succomber, et mourut en 1720, d'un accès de fièvre, « et peut-être, ajoute le malin chroniqueur, de l'ennui de ne plus voir de cour ni de grand monde. »

Il a laissé des Mémoires, ou Journal de la Cour de Louis XïV , commençant en 1684 et finissant en 4720. Ces mémoires, publiés d'abord avec des corrections par madame de Genlis, ont été rétablis par M. Lemontey , qui les a fait paraître avec les annotations fort curieuses d'un anonyme, contemporain de l'auteur.

« Dangeau écrivait jour par jour les nouvelles de la cour , mais « comme une gazette, sans aucun raisonnement, en sorte qu'on n'y « voit que des événements avec une date exacte. Tout ce que le roi « a fait chaque jour, même de plus indifférent, et souvent les pre- « miers princes, les ministres, quelquefois d'autres personnages a s'y trouvent avec sécheresse pour les faits , mais, tant qu'il le peut, « avec les plus serviles louanges et pour des choses que nul autre « que lui ne s'aviserait de louer. »

Voltaire, qui ne laissait échapper aucune occasion de lancer quelques malicieuses boutades, dit dans sa Dissertation sur la mort de Henri IV: « Ce n'était point M. Dangeau qui faisait ces malheua reux mémoires, c'était un vieux valet de chambre imbécile, qui se « mêlait de faire à tort et a travers des gazettes manuscrites de toutes « les sottises qu'il entendait dans les antichambres. »

Ce qui n'empêcha pas Voltaire, malgré tout son dédain, d'en donner un extrait sous le titre de Journal de la Cour de Louis ATT.

Il ne faut pas chercher dans ces mémoires l'intérêt d'un récit fait avec suite et accompagné de réflexions et de jugements. Us n'en sont pas moins d'une grande utilité pour les historiens modernes, en ce qu'ils représentent avec précision le tableau de la cour, de tout ce qui la compose, les occupations, les amusements, le partage de la vie du roi, les intrigues et les événements de son règne. La bassesse des détails et la platitude du style y cachent continuellement des faits curieux et importants qu'on chercherait vainement ailleurs. Savait-on que les mousquetaires fussent une espèce d'hommes si débiles qu'il avait fallu leur donner un valet pour porter leur cuirasse? — On admire en souriant l'héroïsme de ces Suisses qui, ayant

à disposer de la principauté de Neufchàtel , font le serment de n'aller dîner, avant l'élection, chez aucun des prétendants à la couronne. — On apprend que sous le règne de Louis XIV , les forçats entrés aux galères n'en sortaient de leur vie. — Dans un autre article, si Cavoye se trouve géné dans son jardin de Luciennes par des voisins qui refusent de lui vendre leurs terres, le roi les achète d'autorité et lui en fait présent. Ce fait donne la mesure du droit de propriété à cette époque.

Pour qui sait le lire, Dangeau est rempli de ces traits féconds en résultats, et ce singulier Suétone du XVII e siècle est un témoin d'autant plus précieux qu'il ne croit pas rendre témoignage et qu'il semble ne point avoir écrit pour l'histoire.

Son frère, Louis deCourcillon, abbé de Dangeau, n'est point, comme on l'a affirmé , du pays chartrain ; il est probable qu'il naquit a Paris vers 16i5. D'abord protestant, il se convertit a la religion catholique et entra dans les ordres. Il était fort instruit et savait la plupart des langues vivantes. Après avoir beaucoup voyagé, il fut nommé lecteur du roi, et remplaça l'abbé Cottin a l'Académie française en 1082. 11 S'appliqua surtout à l'étude de la grammaire, et ses travaux en ce genre ne sont pas encore oubliés. Quelqu'un lui racontait un jour des nouvelles qui occupaient fort les hommes politiques : « Il arrivera tout ce qu'il pourra, répondit, en plaisantant, l'abbé Dangeau; mais j'ai dans mon porte-feuille deux mille verbes français bien conjugués. » Il a laissé un grand nombre d'ouvrages: des essais de grammaire , des études philosophiques, un traité de blason et des recherches historiques et généalogiques. Il s'était mis sur les rangs pour être le précepteur du duc de Bourgogue, concurremment avec Fénelon qui lui fut préféré.

Cn. -P. LIMER RK.

LEVASSOR (Michel).

En 1718 mourait, en Angleterre, dans le sein du protestantisme, un vieillard natif d'Orléans , et qui , pendant les deux tiers de sa vie, avait été catholique et prêtre, Michel Levassor. Esprit ardent, très-jaloux de son indépendance , et cependant ambitieux , il eut une

c iÔ2 LES HOMMES ILLUSTRES DE L ? 0RLÉANA1*.

destinée singulièrement agitée. Né en 1646, dans une famille bourgeoise (sa mère, Catherine Paris, était fille d'un conseiller au présidial d'Orléans) , il reçut de son père lui-même une instruction solide, dominée par les principes de Porthodoxie la plus sévère. Poussé vers la vie religieuse, il ne se fixa toutefois qu'après plusieurs essais : ainsi, il prit l'habit de novice successivement aux Gordeliers et dans la maison de chanoines réguliers de Sainte-Geneviève , avant d'entrer à l'Oratoire (cette congrégation de savants, fondée par le cardinal de Berulle, depuis cinquante ans à peine, et déjà si illustre). C'est vers le même temps que Malebranche apportait son génie philosophique à cette féconde maison , où la chaîne des renommées glorieuses ne doit pas être interrompue jusqu'à Oaunou. Levassoi s'y livra avec passion à l'étude des Pères, plein d'enthousiasme surtout pour saint Augustin , dont plus tard il abandonna hautement les idées ; il semble que dès cette époque il ait inquiété ses supérieurs par quelques hardiesse de parole. Cependant on l'envoie professer dans plusieurs collèges ; puis , rappelé à Paris, il est chargé d'enseigner la théologie au séminaire de Saint-Magloire. C'est alors qu'il publie une série d'œuvres théologiques , dont l'intérêt est médiocre aujourd'hui : Traité de la véritable religion et des Paraphrases sur les Évangiles de saint Mathieu et saint Jean , sur l'Epitre de saint Jacques et celles de saint Paul aux Romains et aux Galates. C'est un arsenal assez riche d'arguments contre certaines objections des incrédules.

Ces travaux n'éteignaient pas sans doute l'ardeur de son esprit impatient de la règle. Pour vivre plus librement, il sollicita un bénéfice qu'il ne put obtenir, et enfin il sortit de l'Oratoire. Alors commence sa vie errante et tourmentée; on le voit tour-à-tour à Orléans, à Paris, en Hollande, asile choisi alors par beaucoup de Français fuyant la persécution , après la révocation de l'édit de Nantes : ainsi Jaquelot, Rasnage, Saurin et notre compatriote Jurieu (né à Mer). Comment l'ex-oratorien fut-il accueilli de ces calvinistes inflexibles? il y a lieu de croire qu'ils ne le virent pas de bon œil , d'autant mieux qu'il s'était déclaré pour l'opinion d'Arminius, contre les dogmes fatalistes de Calvin. Il ne pesta pas long-temps parmi ces disputcurs acharnés. \m voici à Londres, où il embrasse

presque aussitôt la foi anglicane, cette espèce de compromis entre le calviniste pur et le catholicisme, dont çlle a gardé quelques formes. Il donna des gages à sa nouvelle église par une apologie des doctrines qu'elle professe ; c'est son Traité sur la manière d'examiner les différends de religion. Il le dédia au roi.

L'auteur de Y Histoire de la réformation en Angleterre et de Y Histoire de mon temps, le fameux Burnet, dont le prince d'Orange , élevé au trône , récompensa le dévouement en lui donnant l'évéché de Salisbury, fut pour Levassor un protecteur chaleureux : il lui fit avoir une pension de Guillaume III, il lui ouvrit la maison de lord Portland, cet ancien page du stathouder de Hollande, devenu pair d'Angleterre et ambassadeur de France. Levassor reçut le soin d'enseigner l'histoire au fils du comte, lord Woodstock, et c'est à ce jeune homme qu'il dédia l'ouvrage auquel vraiment il doit l'honneur d'une place parmi les illustrations orléanaises, Y Histoire du règne de Louis XIII. L'épitre dédicatoire est en partie l'éloge de son bienfaiteur, « consommé, dit-il, dans les affaires du cabinet et de la guerre.. . « d'une modération si extraordinaire dans la grande fortune , qu'à « peine trouverez-vous rien de semblable dans l'histoire ancienne et « moderne. » Malgré ces louanges, qui sentent trop le pensionné , lord Portland lui ôta sa faveur et Basnage son amitié. L'irritation du uoble lord et l'éloignement d'un ami jusque-là dévoué , s'expliquent difficilement. Et, en effet, que reprocha-t-on à l'historien? de dénigrer Louis XIV en racontant le règne de Louis XIII. Il y a certainement une grande énergie de haine dans ces quelques lignes où le caractère du grand roi et de son gouvernement est dessiné avec tant de concision : « Je suis Français, j'aime ma patrie; mais dois-je « approuver l'ambition démesurée du prince qui la gouverne? « Dois-je louer mes compatriotes de ce qu'ils travaillent à forger « eux-mêmes les fers dont ils sont accablés? Est-ce que le roi est lui « -seul tout l'Etat? » Il y a là, et dans maints passages du livre, une vigueur qui rappelle les protestations hardies de F. Hotman , de Hubert Languet et de La Boétie, contre l'absolutisme monarchique. Mais en supposant que cette satire de Louis XIV fût exagérée, il nous semble qu'un serviteur de ce prince d'Orange, tant de fois humilié par la France, qu'un calviniste proscrit par la révocation

de l'édit de NaDtes , aurait dû s'en applaudir. Vraiment, si lord Portland chassa Levassor de sa maison , si Basnage rompit avec lui , nous avons peine à croire que ce fut par colère contre ses attaques à Louis XIV. Nous avouerons, du reste, que Levassor a été souvent injuste pour tous ceux qui ont eu en main l'autorité, pour Richelieu surtout; il ouvrit trop l'oreille à l'écho, encore retentissant, des plaintes que ce grand ministre, à la fois despote et patriote, comme dit M. Guizot, avait soulevées parmi les nobles, ses victimes de prédilection. Il est fâcheux qu'il ne soit pas resté fidèle à la devise suprême de l'historien : Sine ira et studio, qu'il rappelle dans sa judicieuse préface. Peut-être aussi eût-il été plus impartial , s'il eût pu se servir de plusieurs manuscrits des bibliothèques françaises et d'une foule de mémoires qui ne furent publiés que depuis , comme V Histoire de la Mère et du Fils, les Mémoires de M™ de Motteville, de Brienne, de Monglat, de Talon.

• Quoi qu'il en soit, et si même on lui reproche , outre la passion et l'aigreur de quelques jugements, un style parfois lourd et diffus et de3 excursions trop longues dans les autres états de l'Europe, {'Histoire de Louis Xllf est pourtant encore , parmi les ouvrages historiques du X Ville siècle, un des plus consciencieusement travaillés, un des plus distingués par la sagacité des vues , et, quelquefois , par le coloris et le feu du récit. La publication de ce livre (vingt volumes in-12) dura de 1700 à 1711 et fut accueillie par une telle curiosité que les premiers volumes furent réimprimés avant qu'il fût achevé.

11 faut joindre aux titres littéraires de Levassor une traduction des lettres et mémoires de l'espagnol Vargas, sur le Concile de Trente, avec des remarques qui témoignent de son ardeur pour le protestantisme.

Ses dernières années s'écoulèrent sans doute dans l'amertume et l'abandon. Il mourut , sans avoir revu sa patrie, à quatre-vingt-deux ans (1718).

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