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LE TROSNE (GtJILLAUME-FRANÇOIS).
Parmi les élèves du célèbre Pothier, quelques-uns apportèrent dans l'étude du droit et la pratique des lois des vues philosophiques beaucoup plus élevées que celles de leur illustre maître. De ce nombre fut Le Trosne, un des créateurs de l'économie politique en France, esprit cahne et sage, qui, au lieu de s'égarer, avec les novateurs de 8on temps , dans le labyrinthe sans issue de la métaphysique, ou dans le champ sans limites de la science politique et sociale , sut conquérir une place honorable parmi les vrais réformateurs, k côté des Quesnay, des Dupont de Nemours et des Turgot.
11 était né à Orléans le 15 octobre 1728. Son père, juge au bailliage de cette ville, le destina k la magistrature, mais Mn de voir
tlG LES nOMMES ILLUSTRES DE L'OULÉANAIS.
dans la jurisprudence la lelirequitue, le jeune avocat s'attacha surtout à V esprit qui vivifie, et, pénétré de cette maxime éclectique r summum jtis, summ^i injuria, il s'efforça toujours de ramener, autant que les circonstances pouvaient le permettre , l'arbitraire des lois positives aux règles immuables de la raison et du juste. Dès l'âge de vingt-deux ans, il écrivait sa Methodicœjuris naturalis cum jure civUi eollatio, engageant ainsi la science du droit dans ces voies neuves et rationnelles que frayèrent plus tard Beccaria, Servan, Dupaty et plusieurs autres jurisconsultes. Il fut nommé, en 1735, avocat du roi au présidial d'Orléans, et y remplit ces fonctions pendant vingt années de la manière la plus brillante. Dans un de ses plus remarquables discours , sur la justice criminelle , il traça un noble tableau des devoirs du ministère public , esquissa rapidement les vices principaux de la législation pénale de l'époque, et s'éleva, d'une voix éloquente , contre l'horrible iniquité de la torture.
Le Trosne se lia de bonne heure avec les économistes. Toutes les spéculations de ces philosophes , sur la production et la distribution de la richesse, tendaient à l'établissement de ce principe, que, pour les sociétés, il n*existe pas de séparation entre le juste et YutUe; en d'autres termes, que les atteintes de celles-ci à l'ordre moral engendrent d'elles-mêmes leur châtiment , parce que cet ordre ne saurait être troublé sans que, par contre-coup, il y ait perturbation dans les lois physiques auxquelles sont soumis la conservation et le développement de l'espèce humaine. Antérieurement aux physiocrates , ces principes étaient des lieux communs de morale dont personne ne tenait compte dans l'application. Montaigne croyait sincèrement que le dommage de l'un pouvait constamment faire lé profit de VaiUre, et Voltaire imprimait , peut-être de bonne foi , que « souhaiter la gran- <c deur de son pays, c'était souhaiter du mal à ses voisins, et qu'un
« pays ne peut gagner sans qu'un autre perde (4). » Le Trosne embrassa avec ardeur les principes de l'école de Ques-
nay, qui, au contraire, démontrait scientifiquement que la ruse, la violence et tous les procédés ayant pour fin le mal d'autrui, ne sont, entre les mains des peuples ou des individus, qu'une arme dangereuse qui se retourne contre ceux quj ont le malheur de s'en servir. L'avo-
(!) Voy. Dictionnaire philosophique, art. Patrie.
SEPTIÈME SÉIUE. — MAGISTHATS ET JLRISCONSUl.TI S. Î17
cat du roi au bailliage d'Orléans mit sa parole et sa plume au servici^ de cette doctrine nouvelle. Le Journal de V Agriculture ^ du Commerce et des Finances, fondé en 1765, servait de champ de bataille aax partisans et aux adversaires du système mercantile. Le Trosne y soutint une polémique animée contre l'abbé Bandeau , et conquit cet économiste distingué à la cause des physiocrates.
Lorsque les intérêts menacés par les progrès de la science nouvelle furent parvenus à éloigner Dupont de Nemours de la rédaction en chef du Journal de l'Agriculture, le marquis de Mirabeau ouvrit à Le Trosne et à ses collaborateurs les colonnes des Ephémérides du Citoyen, qui prirent le titre de Bibliothèque raisonnée des sciences morales et politiques. La mendicité, l'impôt indirect, la monnaie, furent les questions que Le Trosne aborda de préférence , soit dans ce recueil , soit dans des brochures publiées séparément. Mais la question que les disciples de Quesnay regardaient comme capitale était celle de la liberté du commerce des grains, problème que l'An- ^eterre discute encore , et qui semble avoir acquis une nouvelle importance à la lumière des arguments nouveaux fournis par les économistes de notre temps. Le Trosne, après avoir quelque temps discuté sérieusement la question , finit par se moquer de ses adversaires dans on opuscule intitulé : Requête des rouliers d'Orléans, à l'effet d'obienir le privilège exclusif de la voiti^e des vins de l'Orléanais.
Vers 1775, les difficultés toujours croissantes de là perception do l'impôt et l'insuffisance des ressources qu'il fournissait au gouvernement ramenèrent l'attention publique vers une pensée dont le marquis de Mirabeau avait été le promoteur dès 1750, celle de créer partout des administrations provinciales analogues a celles des Pays d'Etat. L'Académie de Toulouse ayant invité les publicistes h s'occuper de ce grave sujet, Le Trosne répondit à cet appel par un long mémoire auquel fut décerné le prix offert par les académiciens. C'est ee même travail, revu et complété, qui devint, en 1779, fan volume in-4», sous le titre : De V Administration provinciale et de la Réforme de l'impôt. Entre autres additions qu'y avait faites l'auteur, se trouve une très-savante dissertation sur la féodalité, dont il signale les funestes effets et réclame l'abolition complète avec autant de raison que
de force. Cette publication avait été précédée de deux autres» qui sont le plus solide fondement de l'illustration économique de Le Trosne. VOrdre socicU et le Traité de VttUérét social sont des ouvrages de pure doctrine , dans lesquels sont exposés dogmatiquement les principes économiques professés par les physiocrates. L'auteur avait choisi, pour épigraphe de ce dernier ouvrage, cette parole de Neckei; : «c C'est une belle idée que d'appeler tous les hommes k la c( discussion des vérités utiles, et c'est un signe de grandeur que de a la permettre. »
Après avoir traité didactiq^ement de l'intérêt social par rapport à la valeur , à la circulation , à l'industrie et au commerce intérieur et extérieur, l'auteur conclut, comme Sully, que le labourage et le pâturage sont les deux mamelles de la France. Sans doute ^ il admet qu'il faut encourager l'industrie et la regarder comme la soMir de l'agriculture, « mais, ajoute-t-il, il est une sœur ainée qui nourrit <i( la seconde, et qui jamais ne sollicita ni exclusion , ni privilège, ni « impôt d'enœuragemefU contre sa cadette. Il faut sout^ir l'indus- « trie , mais ce ne doit pas être en nuisait directement ou indirectece ment à la culture qui l'entretient. Ce n'est pas par les feuilles , c'est « par les racines qu'on cultive un arbre : les feuilles l'embellissent «c et contribuent même k son accroissement; mais c'est la racine qui « fournit la sève qu'elles dépensent. » *
Le Trosne était lié particulièrement avec Condillac, ce qui ne l'empêcha pas de combattre avec vigueur plusieurs des opinions émides par ce dernier dans son livre Du Commerce et du Gouvernements H fut aussi l'ami de Turgot, et les idées qu'il développe sur l'organisation d'assemblées provinciales se confondent presque identiquement avec le projet de constitution que , deux ans auparavant , le ministre philosophe avait soumis au roi l^uis XVI. En récompense de ses utiles travaux. Le Trosne obtint. successivement les titres de conseiller honoraire au présidial d'Orléans, d'associé de l'Acadànie royale de Caen, de la Société économique de Berne, enfin, de membre de la Société royale d'agriculture d'Orléans. Il mourut k Paris, le 26 mai 1780, peu d'années après s'être démis des laborieuses fonctions du ministère public.
Son nom doit rester cher a tous ceux qui pensent que la liberté et la propriété doivent servir de base à Tordre social, car toute sa vie se passa à défendre ces deux principes avec la plus haute raison et la plus courageuse indépendance.
BOESNIER DE L'ORME.
A la même époque que Le Trosne, vivait, dans une ville voisine et rivale d'Orléans, un savant économiste qui, pour son malheur, traita les mêmes sujets que le célèbre Adam Smith, et perdit ainsi le mérite de ses découvertes, bien qu'il n'ait pas emprunté à son illustre eoBtemporain ses aperçus ingénieux.
Aucune biographie ne fait mention de Boesnier de l'Orme; h peine M. Blanqui dte-t-îl son nom dans son Histoire de l'Économie politique, et M. Henri Celliez , qui le premier a rappelé ses titres dans un mémoire lu à la Société académique de Blois, se contente d'analyser ses ouvrages sans mentionner aucune des circonstances de sa vie.
Il était né k Blois, vers le milieu du X\Ul^ siècle, d'une famille qui est encore établie en cette ville. Lié avec tous les hommes distingués de son temps, il se consacra à l'étude de l'économie politique et suivant les traces de Quesnay, de Condillac et de l'abbé Raynal, il marcha avec ardeur à la conquête de la science nouvelle. La bibliothèque de Blois possède deux ouvrages de cet écrivain : un Essai sur les principes de la morale naturelle , et un livre intitulé : De l'esprit du gouvernement économique (Paris, in-8®, 1775). Ce traité fut accueilli avec faveur lors de son apparition, mais il fut bientôt oublié lors de la publication des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations^ le chef-d'œuvre d'Adam Smith.
Dans son livre, Boesnier de l'Orme a saisi avec une justesse d'esprit et une netteté remarquables ces mouvements de la distribution et de la production des richesses qu'on reproche k Adam Smith de n'avoir pas bien développés. Mais s'il a évité l'écueil contre lequel a échoué le père de la science, la trop grande part accordée au travail dans la création des richesses , on peut lui reprocher d'avoir poussé trop
loin la valeur donnée au travail qui a pour but direct la production du sol. Il veut bien admettre l'industrie et le commerce comme facilitant les échanges et la distribution des produits de la terre, mais dans son chapitre de la Balance du commerce , il pose en principe que l'excédant de valeur qui constitue la richesse d'un pays doit se représenter par l'amélioration du sol et l'augmentation des produits , et non par le numéraire, qui appauvrit les nations.
Les questions d'impôt ne sont p^is traitées avec moins de supériorité. Après avoir établi , d^une manière trop exclusive peut-être, mais, du reste, conforme k sa doctrine générale, que la terré étant la seule source de richesse, tout impôt doit être assis sur la terre, l'auteur ajoute : a Celui-là ne doit rien à la société à qui la société n'a point <x donné le privilège de la propriété. Ce n'est pas la société qni â « donné au peintre, au poète, le génie qui les distingue dans leur « art. Si elle contribue k les perfectionner, elle en est payée par la « jouissance qu'elle en retire ; elle est maîtresse d'ailleurs d'en régler a la récompense. » Cette distinction si grave entre le propriétaire et le prolétaire contient en germe toutes les questions sociales qui ont tant agité le XK» siècle.
Ed résumé, l'esprit du gouvernement économique est l'œuvre d'un homme qui marchait en avant de son siècle. Aussi l'auteur ne fut-il pas compris de ses contemporains; peut-être aussi un style plus attrayant eût-il mieux déguisé l'aridité de la matière.
ÇOTELLE (Loms-BARNABÉ).
L'hôlel-de-ville de Monlargis , décoré aujourd'hui d'un péristyle élégant et dans le goût de l'architecture grecque, déguise ainsi la modestie de sa destination première. Avant la révolution , ce bâtiment appartenait aux Bamabites. Jadis on n'y distribuait que des couronnes de collège, mais, de nos jours, l'autorité municipale en a fait un panthéon destiné à p^péluer le souvenir des hommes distingués nés dans l'arrondissement de Montargis. En face du couvent s'élevait une modeste maison dont le propriétaire était ami du supérieur du couvent.
C'est là que naquit Louis-Barnabe Colelle , le H juin 1752. Son
SEPTIÈME SÉRIE. — MAGISTRATS ET JURISCONSULTES. 12i
père était^ k Tépoque de sa naissance, un simple procureur près le tribunal et devint plus tard procureur du roi au grenier à sel. Des dix -neuf enfants qu'il eut de deux lits différents, trois seulement parvinrent à un âge assez avancé. L'ainé, après aToir été long -temps honune d'affaires, fut nommé juge au tri-^ banal de Pithiviers et mourut à Orléans en 1855, à Tàge de 85 ans. Le troisième eut une existence plus aventureuse; après avoir succès-* sivement occupé plusieurs postes dans la magistrature de Saint-Do-^ mingue,où il fut juge aux Cayes, puis commissaire du gouvernement^ y rentra en France, obtint la place de procureur du roi à Gien, et plus tard fut nommé conseiller k la cour d'Orléaos. D mourut dans cette ville k l'âge de 80 ans, chevalier de la Légion-d'Honneur et conseiller honoraire, en 1859.
Quant à Barnabe, il avait fait ses études à Montargis, au collège 4es Bamabites. A dix-^huit ans il partit pour Paris et fit sa philosophie an petit séminaire de Saint-Louis ; ensuite, il étudia le droit et fut reçu avocat dans sa vingt-quatrième année. Dès le commencement de ses études en droit, il montra une grande aptitude au travail et fit présager de bonne heure qu'il serait un homme émdit. Bientôt il fut nommé juge de la compagnie du canal de Briare et bailli de la Bussière,. petite seigneurie située près de Briare (1). Depuis 1784, époque de sa nomination, jusqu'en 1798, date de son départ, il se fit remar-* quer par une équité et que probité inaltérables. La douceur de son caractère et sa sensibilité lui concilièrent l'affection de tous ses justidsèles.
Un seul trait fera connaître l'origine de l'estime qu'on lui accordait. Dans sa carrière de juge du canal, il n'eut qu'une fois la cruelle occasion de prononcer, contre un pauvre marinier, la peia.e de mort; mais, en faisant l'application de la loi k l'accusé, Barnabe fut pris d'une telle émotion qu'il ne put immédiatement achever la lecture de l'arrêt. Depuis ce jour, les mariniers lui vouèrent une affection trèsvive, qui a laissé encore quelques souvenirs dans le cœur de ceux qui lui ont survécu. Grâce k l'empire qu'il exerçait sur ses compatriotes, il put, au milieu de la tourmente révolutionnaire de 1795, être nommé
(1) Lesjagcs de la compagnie ne relevaient que du Parlement de Paris et pronon-^ çaieut des sentences capitales.
122 LES HOBMES ILLUSTRES D& L'ORLÊANAIS.
maire, après avoir perdu sa place de juge. Plas tard il devint procureur-syndic du district de Gien et sauva, au péril de ses propres jours, la vie de trois ecclésiastiques arrêtés comme suspects. Enfin, après avoir été juge de paix, Barnabe Cotelle quitta Briare et vint, en 1798, s'établir comme avocat à Orléans. Les écoles centrales forent bientôt créées, et il obtint, dans celle d'Orléans, la chaire de législation civile. L'école ayant été supprimée et remplacée par le lycée, Cotelle fut élevé aux fonctions -de juge à la cour impériale. En 1810, une chaire devint vacante k Técôle de droit de Paris, par le décès du titulaire, M. Portiez, et deux chaires nouvelles ayant été créées, il se présenta au concours et fut nommé en même temps qae MM. Boulage et Pardessus. Ce qu'il y eut de remarquable dans le concours de 1810, c'est que les rivaux de Barnabe Cotelle furent MM. Persil, Dupin aine et d'autres personnages actueDement marquants. Peut-être est-ce au triomphe de Cotelle que M. Dupin a dû son illustration politique. S'il eût été professeur, il aurait bien pu être moins entraîné h combattre et à parvenir. Quoi qu'il en soit, Cotelle eut l'honneur de l'emporter sur ses illustres concurrents. Il avait alors cinquante-quatre ans.
Il occupa successivement trois chaires de nouvelle création, celles du droit français approfondi , du droit de la nature et des gens, et des pandectes. Les ouvrages qu'il a laissés sont :
lo Une Méthode du droit civU, 1 vol. in-8« (1804);
2o Un Traité des testaments et fidei-commis, 1 vol. in-8® (1807);
3« Un Traité analytique des droits et réserves des enfants naturels,
1 vol. in-8o(1812);