TOME II. iS
226 LES noMMES aLusTRES DE l'orléadiais.
homme itre qui entre, la pipe k la boache, et famé sut les barils ouverts ; le père Lefèrre est forcé d'acheter la pipe pour pouvoir la jeter dans la cour. Ce n'est pas tout; dans la journée du 6 octobre U est pris et entraîné, la corde au cou, par les bacchantes des fauboui^, jusqu'en haut du clocher de l'Hôtel-de-Vîlle, et ce n'est qu'à la prière de deux mégères moins exaltées que les autres qu'il doit d'échapper à la mort. Enfin, le 15 avril i790, escortant dans la rue SaintrHonoré des chariots pleins de fuâls, on le prend pour un autre et il va être massacré, sans l'arrivée de quelques gardes nationaux qui venaient d'arracher des mains du peuple Maury et le vicomte de Mirabeau. On comprend qu'après de telles frayeurs le père Lefèvre soit venu solliciter Dusaulx de lui faire (ri)tenir un poste où il fût plus facile et moins dangereux de servir h patrie.
Le Moniteur universel, en parlant de l'ouvrage de Dusaulx, ajoute : «( U est dédié aux soldats patriotes rassemblés à Paris pour la fédé- <v ration nationale. D y a quelque chose de touchant dans la signature or de cette dédicace et dans le postscriptum qui la suit :
« Dusaulx, sexagénaire.
<K P. S. Je compte avec reconnaissance le nombre de mes années, « puisqu'elles m'ont fait voir enfin ce que j'ai tant désiré, la liberté <v de mon pays. »
Son principal titre , comme littérateur , consisté dans les Satires de Juvénat, traduites en français, avec le texte latin à côté. C'est une des meilleures traductions qu'on ait de ce poète. Le parallèle entre Horace et Juvénal, que le traducteur a mis en tête , quoique un peu long et trop en faveur du dernier, est fort loué par La Harpe, qui l'a inséré dans son Cours de littérature. H: a publié aussi les Mémoires sur les scUiriques latins et un Voyage à Baréges et dans les Hautes- Pyrénées, où il cherche à imiter Sterne, sans y réussir. Une seule des liaisons qu'avait contractées Dusaulx fut mêlée , pour lui , de beaucoup d'amertume : d'abord intime ami de Jean-Jacques , il se choqua, peut-être avec trop de vivacité, de la sensibilité craintive çt soupçonneuse de l'illustre écrivain , et son livre intitulé : De mes rapports avec Jean'Jacques Rousseau, et de notre correspondance, se ressent de l'amour-propre humilié de l'auteur. II renferme néanmoins quelques anecdotes piquantes et qui caractérisent assez bien la pbysiono-
miITIÈHE SÉRIE. — PERSONNAGES POLITIQUES. 2B7
mie étrange de l'illostre écrivain. Ce fut Dosaulx qui apprit an philosophe la mort de Lonis XY. A cette nouvelle, Rousseau fondit en larmes. Son ami lui demanda la cause de cet attendrissement. Eh ! ne wyexr-vous pas, répandit'^, que ce monarque et moi étions également détestés des Français, qui vont réunir toute leur haine sur moi seulT
Une autre fois, Dusaulx arriva lorsqu'il cHnait. Après une conversation assez languissante, il se retira. Jean-Jacques descendit derrière lui, et le prenant à part : Ne soyez point fâché, lui dit^ d'un air mystérieux, de ce que je ne f>ous ai point invité à dîner avec moi. Je suis si odieux au public, que si par hasard vous vous fussiez trouvé mal à table, on n'eiu pas manqué de dire : Rousseau est un empoisonneur!
Le feit suivant, qui fut une des causes de rupture entre les deux amis, peint encore mieux le caractère de Rousseau. Il devait rendre une visite à Piron, en compagnie de Dusaulx. Les deux visiteurs tombent en pleines réjouissances. C'était l'anniversaire de la naissance du poète épicurien, et il célébrait cette fête comme il savait la célébrer, c'est-à-dire le verre en main et en joyeuse compagnie. Dès que Piron vit Rousseau, il s'écria : Ahl ah! la sagesse vient voir la folie! Puis il le força d| s'asseoir, lui prit la main, la mit sur son cœur, prononça, les yeux au ciel, ce verset : Nunc dimittis servum tuum. Domine, et continua de causer avec tant de gaité et de volubilité que Rousseau, fatigué, quitta son siège pour s'en aller. Piron l'arrêta et lui dit : <c Yiendrez-vous me revoir? — Non, répliqua Jean4acques, « vos fusées volantes m' éblouissent, m'étourdissent ; je n^ ai point bu « et je suis ivre / )» D ne put pardonner à Dusaulx d'avoir voulu le mystifier en Famenenant dans un guet-^hpens. La piquante ironie dont l'auteur assaisonne cette curieuse anecdote dément jusqu'à un cartsdn point les passages de sa préiace où il proteste de son désir d'exi^iquer Rousseau plutôt que de l'inculper. Dussaulx fut aussi le biographe dci son parent, l'abbé Blanchet, dont nous avons parlé, et sur lequel il publia une notice insérée en tête Aes Apologues et Contes orientaux.