‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 3)Chapitre 32 sur 51 · OB.-P. L · texte numérisé non relu

OB.-P. L

9S(^ LES HOMMES ILLUSTRES DB L'onLÉATIAN^.

HUTTEAl) (François).

Nos biographies les plus volumineuses , si ce n'est les plus ooni'*plètes, se gonflent d'une foule de noms hétéroclites et plus ou moins obscurs, également étrangers à nos prédilections, à nos besoins d'étude et k nos souvenirs historiques. On y voit surgir à chaque page des célébrités d'un autre monde, fort peu intéressantes pour le ndtre, qui ne sont guère connues que de ceux qui les révèlent à TEnrope littéraire, tandis que l'homme modeste dont les talents et les vertus ont honoré la France et servi le pays sans éclat ou sans bruit n'y trouve pas une fraction de colonne où son ombre puisse se glisser, ne serait-ce que pour dire : Je fus.

Toutefois, quelques hommes d'élite chers à l'Orléanais, dont la vie appartient au siècle et le souvenir à la religion du pays; quelqties noms sans particule, naguère sans valeur historique, mais privilégiés de là science ou de l'art, et d'eux-mêmes chefs de race, ont pu franchir les rangs des élus de la presse et renaître à la postérité dans le répertoire universel des distinctions sociales (1). De ce nombre est Louis-François Hutteau, né k Malesherbes en 1729, et reçu avocat au parlement de Paris dès l'âge de vingt-huit ans; i^ fut un des jurisconsultes les plus distingués par une science profonde,* par le talent qui la faisait valoir, par l'amour du bien public qui la dirigeait dans ses plus graves applications. Non-seulement les clients, mais les confrères même de Hutteau avaient également foi dans la sagesse de sa pensée et dans la probité de son action. Ses conseils étaient recherchés, et plus d'une fois la parole d'un orateur célèbre leur dut sa puissance ou son appui. Il avait déjà fait preuve d'un attachement inébranlable aux institutions monarchiques, en s'imposant le silence auquel le parlement venait d'être condanmé par l'imprudent Maupeou^ lorsqu'aux premiers frémissements de l'orage révolutionnaire, il dat se préparer k une lutte plus terrible, et justifier une plus haute con-

(1) Voir la Biographie de Michaad, qu'on ne reproduit point id. La notice que le lecteur a sous les yeux est le résumé exclusif des communications données à Tauteor par un des fils du bonhomme de Malesherbes, le plus ancien da ses plus honorables »mis.

fiance. Le temps était venu où le courage de l'âme devait être soumis aux plus rudes épreuves ; Hutteau ne faillit point k sa vocation. Élu membre, d'abord de l'assemblée provinciale de la généralité d'Or*léans, ensuite des États-Généraux [et de l'assemblée constituante, il s'y montra pénétré de tous les sentiments qui rendent l'homme public également cher au prince et au pays. Entre mille causes qu'il avait soutenues avec des succès divers, la cause de la monarchie est celle qu'il défendit avec le plus d'entraînement et de conviction, alors même qu'il la jugeait perdue. Seul de la députation dont il faisait partie, il avait signé les mémorables protestations de la minorité de l'assemblée contre les décrets qui sapaient l'édifice dans ses fondements, et il professa hautement les mêmes principes jusqu'au jour où la révolution consommée rendit toute discussion inutile, toute résistance folle ou sans objet. Les massacres de septembre devinrent pour lui le signal de la retraite. 11 se retira à Malesherbes, où il vécut, protégé par ses bonnes œuvres et la fidélité des souvenirs, jusqu'au 27 juin 1807, époque de sa mort.

n est des hommes dont le nom seul dirait toute la* vie, parce qu'un instant de cette vie a brillé comme l'éclair ou frappé comme la foudre : quelques mots suffisent k leur biographie. Mais comment résumer celle de l'homme de bien qui se recommande par des vertus de tous les instants? Tout ce qu'on peut dire de Hutteau, sans s'écarter du vrai et sans excéder les limites de cette page, c'est qu'il est du nombre de ceux qui furent quelquefois l'espérance des grands de la terre et toujours la providence du pauvre et de l'orphelin, à qui sa parole était dévouée. Deux circonstances de cette vie, si pleine de beaux exemples et de bonnes actions, suppléeront aux développements qu'elle ne peut recevoir ici.

Pendant l'exil du parlement, en i771, Hutteau se retira, avec sa lEamille, dans une terre qu'il possédait près de Fontainebleau. Un jour, assis au pied d'un chêne, vêtu comme on l'est au champs, et un livre à la main, il voit venir Louis XV, accompagQé du dauphin, depuis Louis XVL « Bonhomme, lui crie le roi, as-^tu vu passer la «( chasse? » Point de réponse. — Seconde interpellation sur le même ton , et même silence. Alors, le roi, s'approchant et se découvrant : « Monsieur, lui dit-il, pourriez-vous nous indiquer la route de la

<c chasse ? » Cette fois le bonhomme se lève, s'incline profondément, et feignant toujours de ne pas reconnaître le roi, que rien ne distinguait, il lui répond : a Monsieur, vous trouverez sans doute la chasse <( à telle étoile. » — <k Monsieur, reprend le prince, je vous remercie «r de l'avis et plus particulièrement encore de la leçon que vous venez a de nous donner. Et vous, mon fils, ne l'oubliez jamais, un ton im- « périeux et dur, de quelque part qu'il vienne et avec qui que ce soit, « est toujours blâmable (1). »

Lequel, du prince ou du sujet, montra le plus de dignité dans cette curieuse rencontre, c'est ce qu'on n'entreprendra, point de décider. On y voit seulement que le malin bonhomme, doué d'une présence d'esprit imperturbable, n'était pas malheureux dans son outrecuidance. On s'en convaincra par le mérite de l'à-propos qui nous reste k citer.

En 1765, Uutteau sollicitait la msôn d'une jeune personne qui appartenait à l'une des premières familles du parlement de Flandre. Le comte de Lagny, oncle de la demoiselle, lui opposant le défaut de noblesse et d'une fortune égale : « Sur quoi, ajoute-t-il, hypothèqueriez-vous le douaire de votre femme? — Je suis avocat, répond le solliciteur, grandissant de toute sa fierté; je suis noble, le douaire^ je l'hypothèque sur la Iiouppe de mon bonnet carré » (textuel). Le mariage se fit, et la vertu de la houppe ne fut point un vain gage d'illustration. Ce bon mot prophétique, des enfants dignes en tout de s<m auteur, l'ont vu se réaliser solennellement de nos jours. À la noblesse du cœur s'est unie pour eux celle où de généreux dévoûments trouvèrent souvent et peuvent trouver encore leur récompense.

GÂSTELLIER (René-George).

Lorsque, dans la séance du 5 novembre 1791, présidée par Vergniaud, on examina la conduite de Mulot, ministre plénipotentiaire à Avignon, dans les scènes sanglantes dont cette ville avait été le théâtre, Gastellier fut un de ceux qui s'élevèrent avec le plus d*éner^ gie contre les excès commis par de prétendus médiateurs, et adjura

(I) Hiitorique. Ce sont les propres paroles de Louis XV.

rassemblée de donner à l'Europe un exemple de sévérité et de justice envers mi de ses membres, convaincu d'avoir violé les lois de l'honneur et de l'humanité. Gastellier ne cessa, dans tout le cours de sa \ie politique, de proclamer courageusement les principes qui, selon lui, devaient fonder la vraie liberté. .

Né k Ferrières en.Gâtinais en 1741 , il avait étudié successivement le droit et la médecine, et s'était fait recevoir presque simultaném^t avocat au parlement et docteur de la Faculté de médecine à Paris. Mais il avait fini par abandonner complètement la juri^rudence, et, lorsque la révolution éclata, il était médecin consultant du duc d'Orléans. Déjà des travaux sérieux avaient attiré sur lui l'attention publique; en 1776, sur la demande de Turgot, il avait publié un travail sur l'agriculture, le commerce et les moyens d'assurer la salubrité du G&tinais. La sollicitude qu'il ne cessa de manifester pour sa province, et dont il donna une preuve éclatante, en consacrant à l'usage des habitants de MiHitargis un édifice de cette ville dont le duc d'Orléans lui avait iait présent, le désignait naturellement au choix de ses concitoyens, lorsqu'il s'agit de lés représenter. Nommé successivement maire, de Mcmtai^is et membre dé l'assemblée provinciale de l'Orléanais, il était,, en 1791, député du Loiret à la législature et faisait hommage k l'assemblée de cinq médailles d'or et de quatre-vingts jetons en argent qu'il avait obtenus en prix de la société de médecine.

Le 11 juillet, lorsque les Parisiens vinrent faire, au sujet de la destitution du maire de Paris, une de ces éternelles protestations doqt ils semblent s'être attribué le ridicule monopole , Gastellier prit la parole contre des adresses. « qqi n'étaient pas même le vœu d'une section. La justice réclame contre de pareils abus, dit-il ; quatre-vingtdeux départements ne nous ont pas envoyés pour que le quatrè- TÎngt-troisième usurpe tout notre temps. Je demande que les pétitionnaires soient tenus de ne lire que l'énoncé sommaire de leurs demandes. » n y avait du courage à faire entendre ces paroles à une époque où la populace était toute-puissante, où l'assemblée était continuellement harassée par les sections. Aussi l'orateur, applaudi par ses collègues, eut-il k essuyer les invectives du peuple, et le président fut obligé de faire placer quatre sentinelles dans chaque tribune.

Il n'en fallait pas tant pour le désigner aux vengeances des déma* gogues. En 1793, il fut déclaré traître k la patrie et arrêté; il allait

253 LES BOMMES ILLUSTEES DE l'ORLÉÀNAIS.

périr sur l'échafaud, lorsque le 9 thermidor vint lè sauver. Ses eune-: mis robligèrent encore à se tenir éloigné de son domicile pendant cinq ans. On inventa contre lui d'odieuses calomnies qu'il crut devoir repousser en 18i6, dans une brochure intitulée : A mes concitoyens. « C'est, dit-il, pour enipécher que mes ennemis ne me pqur- « suivent au-delà du tombeau qui m^attend que je me suis déterminé <c à donner de la publicité à cet écrit, b Depuis plusieurs années il 9vait quitté Montai^s et s'était fixé à Paris, où il enseignait la médecine et où il est mort en 182i. Le roi Louis XYin l'avait décoré, en 1817, du cordon de Saint-Michel.

Gastellier ne fut pas seulement un honnête homme en politique, ce fut aussi un médecin distingué, et il a laissé des ouvrages estime. Nous citerons principalement ceux qui traitent de la topographie médicale du G&tinais et un précis historique des épidémies qui avaient régné pendant douze ans dans cette province. En 1779, l'Académie de Dijon avait mis la question suivante au concours : Y Ort-il des spécifiques en médecine ? Gastellier, dans un traité qu'il dédia au célèbre Francklin, soutint la négative et combattit l'opinion dominante. L'Académie, en donnant de justes éloges au talent de l'écrivain, déclara que le système qu'il avait défendu l'avait empêché d'obtenir le prix, n fit appel k la société de médecine qui, en 1782, adopta son opinion, et ordonna que 80i\ mémoire fût imprimé sous le privilège de la compagnie. En 1796, il avait fait parsdtre une curieuse dissertation sur le supplice de la guiUotine. « J'ai composé cette broct chure, dit l'auteur, sur un supplice que je devais subir le 15 ther- « midor, sans la mort de Robespierre, arrivée le 9. d L'objet de Gastellier était de détruire une erreur accréditée par le savant physiologiste Sammering et répétée par Sue, le fils. Ces médecins prétendaient qu'après la décapitation le supplicié éprouve de longues et vives douleurs. Sue ajoutait même qu'il avait vu le visage de Charlotte Corday rougir d'indignation après que la tête eut été séparée du corps. Gastellier réfuta ce système en vrai physiologiste ; il fit voir que par la décollation le passage de la vie à la mort est si rapide qu'il est impossible d'éprouver la plus légère sensation. On a de lui pn grand nombre d'articles dans divers recueils scientifiques. Il étai^ pucle de l'auteur dramatique Picard.

en* -F. h.

HtlTIÈME ftÉRIE, — PERSONNAGES POLITIQUES, 255

Marquis DE FAVRAS (Thomas).

A quelque parti qu'il soit attaché, rhomme de cœur qui tombe noblement pour défendre sa foi politique, a droit k l'estime pour son courage, k la pitié pour son malheur. C'est k ce titre que nous avons donné une place dans ce recueil k Thomas de Mahy, marquis de Favras.

Né k Blois le 26 mars 1744, d'une famille noble, mais peu favo* risée des dons de la fortune, il entra k onze ans dans les mousquetaires, fut nommé, deux ans après, capitaine de dragons au régiment de Cbapt, depuis régiment de Belzunce, et obtint, en 1765, le grade de capitaine aide-major ; il avait alors dix-neuf ans et déjk huit années de service et deux campagnes.

C'est vers cette époque qu'il épousa, en Allemagne, sans qu'on sa* che les détails de ce mariage et sans qu'on puisse l'expliquer, la princesse Caroline, fille légitime du prince d'Ânhalt-Bembourg- Shaumbourg. On sait seulement que cette union se fit malgré la volonté du prince, qui ne reconnut le mariage de sa fille et ne lui accorda une faible pension de mille florins par an que sur un jugement du conseil aulique, en date du 21 novembre 1776.

Nommé chevalier de Saint-Louis en 1772, le marquis de Favras acquit la charge de premier lieutenant des Suisses de Monsieur, qui donnait le rang de colonel, et le comte de Provence, depuis Louis XYni, lui accorda, par l'entremise de M, de La Châtre, premier gentilhomme de sa diambre, une somme de 1 ,200 livres pour subvenir aux frais d'éducation de son fils. Dans cette situation , néanmoins, il n^était pas assez riche pour vivre convenablement k la cour , et il donna, en 1776, sa démission de lieutenant aux gardes, pour vivre plus modestement dans la retraite et l'obscurité.

Mais le marquis de Favras avait une tète ardente, un esprit aventureux ; il fallait un rôle brillant k son ambition. Lors de l'insur-^ rection qui éclata en Hollande contre le stàthouder, en 1787, il songea k lever une légion pour aller au secours du parti patriotique de ce pays; mais faute d'argent ce projet échoua. Il inventa ensuite divers plans d'administration et d'économie politique qui n'étaient

234 LES I10MME& ILLUSTRES DE l'ORLÉANAIS.

certainement pas plus déraisonnables que beaucoup d'autres publiés alors et qui furent sérieusement discutés. Royaliste de cœur, le marquis de Favras avait cependant des idées libérales pour l'époque; il ne repoussait pas opiniâtrement le progrès; seulement il le voulait graduel et régulier, sans violence et sans bouleversement.

Bien que démissionnaire, le marquis de Favras était encore attaché k la cour, et il s'y trouvait lorsque, le 5 octobre 1789, une bande furieuse d'hommes et de femmes, armée de piques et traînant des canons, se dirigea sur Versailles pour aller demander du pain à l'As- ' semblée nationale. La&yette, impuissant k retenir l'émeute, avait pris le parti de la suivre avec quelques bataillons de la garde nationale, pour essayer du moins de prévenir les attentats et de garantir la personne du roi. Jusqu'à trois heures du matin, cette hideuse arriiée, commandée par un nommé Maillard, remplit la salle de l'assemblée de confusion et de violences; ensuite elle se dirigea vers le château peur le piller et pour assassiner le roi. Le reste de la nuit se passa en scènes horribles, où la vie de la reine elle-même fut en danger.

A l'approche de cette invasion , au milieu du trouble qui régnait dans tout le château , un seul homme, avait proposé hardiment de prendre les chevaux des écuries du roi et de chai|[er, l'épée à la main, cette foule compacte ; mais le ministre , le comte de Saint- Priest, lui avait refusé l'autorisation nécessaire, et le marquis de Favras avait dû renoncer k une proposition qui pouvait tout sauver et qui le perdit lui-même en le désignant dès lors aux défiances populaires.

Au point du jour, lorsque l'insurrection triomphante retourna vers Paris, ramenant Louis XVI comme un prisonnier, Favras, avec quelques officiers dévoués, escorta la voiture du monarque; mais dès ce moment, sans doute , le spectacle de la royauté avilie , la pensée du danger présent et l'appréhension des dangers k venir jetèrent dans cette âme ardente et chevaleresque les germes d'un projet qui devait le conduire k l'échafaud.

n s'agissait de réunir tous les hommes fidèles k la royauté pour en former une troupe résolue qui, au jour prochain du péril, se presserait autour de Louis XVI, et se placerait comme un rempart invincible entre sa personne sacrée et le poignard des assassins ; on devait

même enlever le roi, s^^il le fallait, pour le soustraire, en Téloignant de Paris, aux violences des révolutionnaires : Favras espérait trouver cette phalange dévouée dans la garde nationale et surtout parmi les andens gardes françaises.

Cette pensée, folle peut-être, mais généreuse, après tout, s'empara de son imagination facile à exalter : il ne songea pltis qu'à la mettre à exécution, et, dans ce but, il s'aboucha avec les nommés Tourcatyet Morel , tous deux officiers dans la garde nationale et faisant tous deux le métier de recruteurs. D les avait connus, quand il s'occupait de lever une légion pour la Hollande, et il leur confia une partie de son projet.

Un jeune lieutenant de la garde nationale, nommé Marquier, qui avait servi dans les gardes françaises et que Favras avait vu pleurer sur le sort du roi, dans le triste voyage de Versailles à Paris, lui parut prq>re aussi à seconder ses desseins. Il eut avec lui plusieurs entrevues sous les arcades de la place Royale , et lui remit enfin, en présence de Morel, un pamphlet intitulé : Ouvrez donc les yeux l dont il était probablement l'auteur. Cet écrit contenait un appel aux anciens gardes françaises, et leur offirait un chef, s'ils voulaient, comme on le pensait, rentrer dans le devoir. Ces tentatives ne réussirent pas auprès du lieutenant Marquier ; il cessa de venir aux rendez-vous de la place Royale ; mais ces rendez-vous avaient été surpris par un agent de la police nommé Joffroy , attaché aux pas de Favras, depuis la nuit du 6 octobre, et le pamphlet resta comme un des éléments principaux de l'accusation qui allait peser sur le marquis ds Favras.

Le comité des recherches, établi en octobre par un arrêté des représentants de la commune, avait promis 24,000 fr. k quiconque dénoncerait un ennemi de la révolution; Morel et Tourcaty, séduits par cette amorce, révélèrent au comité ce qu'ils savaient des projets de Favras et se chargèrent de le compromettre. encore davantage pour assurer sa perte.

Us firent semblant d'entrer dans ses plans ; mais ils lui déclarèrent que pour les mener à bonne fin il fallait de l'argent; ils le mirent en rapport avec un banquier hollandais nommé Ghomel , dont ils avaient obtenu la connivence, et qui consentit à prêter deux millions, k condition seulement que l'emprunt serait ratifié par le

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comte de Provence, qui avait déjk donné ai| marquis des preuves de ta bienveillance.

Le comte de Provence consentit, en effet, à cette ratification, et c'est ce qui a donné lieu de l'impliquer, avec beaucoup d'apparence de raison, dans le projet purement royaliste et plus impossible que criminel du malheureux Favras. Cette complicité fut prouvée, d'ailleurs, par diverses dépositions, et en particulier par celle du comte de La Châtre, qui avait refusé de se mêler de cette négociation suspecte.

Enfin, l'emprunt fut conclu le 24 décembre ; et ce jour-là, à neuf heures du soir, Favras fut arrêté par l'espion Joffroy en sortant de chez le banquier Chomel. Après un premier interrogatoire à l'Hôtel-de-Yilie , il fut conduit k la prison de l'abbaye de Saint-Germain.

Pendant ce temps, on faisait courir dans Paris le bruit que le marquis de Favras avait formé le projet de soulever trente mille hommes, d'assassiner Lafayette et d'affamer Paris. Le frère du roi était, disaiton, à la tête du complot. Il avait acquis des terres dans plusieurs provinces et on lui avait supposé le dessein, avant la révolution, de ressusciter la grande féodalité. Après l'arrestation de Favras , on prétendit que Monsieur avait donné son assentiment à ses projets contre-révolutionnaires : prévenu par M. Lafayette, il se rendit, le 26 décembre k l'Hôtel-de-Ville, et désavoua tous les bruits répandus k l'égard de ses relations politiques avec le marquis, tout en reconnaissant la part qu'il avait k l'emprunt de deux millions, contracté, disait-il, pour couvrir les dépenses de sa maison.

Cependant des soupçons, des indices vagues, ne suflBsaient pas pour prononcer une condamnation. Bientôt, Morel vint au secours de l'accusation ; il dénonçait le marquis comme ayant voulu soulever la France, enlever le roi et la famille royale, pour les emmener k Péronne , et faire assassiner Bailly et Lafayette ; afin de le perdre plus sûrement, il déclarait s'être chargé lui-même de ce double assassinat. t)evant ses juges, Favras repoussa avec une flère énergie cette odieuse imputation , k laquelle ses juges et son^ dénondateur ne croyaient pas plus qu'au projet chimérique d'un soulèvement général. Mais il fallait donner une pâture k la fureur de la multitude qui, chaque

jour, se réunissait autour du Chfttelet, où il avait été tnmsporté, et qui gourmandait , avec des clameurs menaçantes, la lenteur des juges. M. de Besenval venait d'être acquitté dans une affaire à peu près semblable , et on pouvait craindre que la foule , trompée une première fois dans son attente, ne voulût enlever l'accusé et se rassasier elle-même de vengeance. C'est sous cette influence funeste que le tribunal s'assembla pour prononcer l'arrêt.

L'accusé prit la parole plusieurs fois : sa belle physionomie , sa haute taille, la facilité de son élocution, son attitude k la fois calme et énergique impressionnèrent vivement l'auditoire.

L'avocat Thilorier, ardent r^mblicain, défendit son client royaliste avec une conviction si éloquente, que le procureur du roi lui-même hésita et pâlit lorsque, d'une voix tremblante, il conclut à la peine de mort. L'émotion gagna jusqu'au tribunal, qui remit à un autre jour leprononcé du jugement.

C'est le 18 février qu'il se réunit de nouveau pour consommer son ceuvre, tandis que la foule ameutée poussait des cris de mort qui retentissaient jusque dans la salle d'audience. Malgré la parole hardie et chaleureuse de l'avocat, malgré les vives protetstatiôns de l'accusé, malgré leur conscience et leur propre émotion , les juges, après une longue et terrible séance, prononcèrent, k la majorité de vingt-huit voix sur trente-huit, le jugement qui condamnait le marquis de Favras : <ir A faire amende h(morable devant Notre-Dame, < nu-pieds^ nu-tête, en chemise , la corde au cou, une torche ar- « dente k la main , et k être ensuite conduit k la place de Grève pour « y être pendu et étranglé. »

Le rapporteur, M. Quatremère de Roissy , vint k la chambre de la question lui Ure sa .sentence; le condamné l'écouta avec cahne, en protestant contre la fausseté des faits. Le rapporteur ajouta : <c Votre « mort. Monsieur, est nécessaire k la tranquillité publique. i> Le marquis de Favras lui répondit avec dédain : a Monsieur, puisqu'il « était besoin pour la tranquillité de ce pays de la' vie d'un honnête « homme, il vaut mieux que votre choix soit tombé sur moi que sur « un autre; car je montrerai k vos Parisiens comment un gentil- « homme sait mourir. » Quand M. Quatremère le quitta, en lui

disant : «c Je n'ai d'antres consolafians à vons donner qne celles que <c vous offire la religion, je vons invite k en profiter. — Monsieur, lui a répondit Favras, mes plus grandes consolations sont celles que me « donne mon innocence, et c'est vous, Messieurs, que je plains. » Ensuite il s'aitretint longuement avec le curé de Saint-j^aul.

Vers trois heures, à travers une double baie de soldats et au centre d'une nombreuse escorte, le condamné, vêtu d'une longue cbemise blanche, sortit du CMtelet, et la sérénité sur le front, malgré les huées de la multitude, enivrée d'une folle joie, il s'avança vers le fiital tombereau, d^s lequel il prit place près du curé de Saint-Paul.

Arrivé sur la place Notre-Dame, après ayoir de nouveau protesté de son innocence, il lut d'une voix haute et ferme l'arrêt qui le condamnait, et fut conduit ensuite k l'Hôtel-de-Yille.

Là, pendant quatre heures de suite, avec une présence d'esprit incroyable, il dicta, relut, corrigea, dans les moindres détails de style, son testament, qui fut publié le lendemain et lu, ou plutôt dévoré par la curiosité publique. L'infortuné pardonnait k ses dénonciateurs, proclamait son dévouement au roi et protestait énei^quement contre toute idée de complot. « Non , disait-il, il n'y a jamais (r eu en moi ni volonté ^ ni moyen d'^nployer des mesures viocv lentes contre l'ordre de choses nouvellement établi. »

Dans cette circonstance, comme dans toutes celles qui avaient précédé, il refusa de compromettre personne et évita surtout avec soin de laisser planer sur le comte de Provence le moindre soupçon, a Véritable héros, a dit Lafayette, de fidélité et de courage. »

Cependant la nuit était venue, et le peuple, impatient, recommença ses clameurs : Favras les entendit, acheva tranquillement une lettre qu'il avait commencée, et quand il l'eut finie, il s'achemina d'un pas ferme vers le gibet dressé sur la place de Grève , monta trois échelons et fit signe qu'il voulait parler. Au milieu d'un silence de mort, par deui fois, il jura devant Dieu qu*il mourait innocent; puis il gravit les autres échelons, se remit entre les mains de l'exécuteur, et, quelques instants après, il ne restait plus de cette mâle beauté, de ce grand courage, qu'un cadavre immobile, k peine éclairé par la lueur fumeuse des torches allumées pour cette horrible fête.

ToQt-k-coap, da milieu de la fonle iin instant immobile , un cri jaillit comme on éclair : Saute marquis ! et un immense clameur répondit par mille voix : Saute marquis 1 saute marquis 1

Le cadavre du supplicié fut préservé à grand'peine des fureuris de la populace et rendu k sa famille. On raconte que le corps n'étant pas encore refroidi, on essaya de le rappela* k la vie ; un médecin le saigna, Favras ouvrit un instant les yeux, poussa un grand soupir et expira. H fut inhumé le soir même k l'église de Saint-Jean-en- Grève.

j^me de Favras, arrêtée dans sa demeure le même jour, k la même heure que son mari, et enfermée comme lui dans la prison de l'abbaye Saint-Germain , fut immédiatement remise en liberté. Un peu de bruit se fit encore autour de cette mort, puis tout rétomba dans le silence et dans l'oubli.

n est resté cependant comme pièces de ce triste procès un mémoire que Favras avait préparé pour sa justification , et des lettres échangées entre le marquis et sa femme pendant la durée de leur détention. Par une fatalité inexplicable, et peut-être par une machination odieuse, ce mémoire justificatif n'était pas prêt avant le 18 février, jour du jugement, et ne parut qu'après la mort de Favras. On y trouve ces mots : <c Une main invisible, je n'en doute pas, se joint «r k mes accusateurs pour me poursuivre; mais qu'importe?... un « dieu vengeur prendra ma défense, je l'espère du moins, car jamais, « non, jamais, des crimes comme les siens ne sont restés impunis. » n y a plus, ce mémoire, qui devait éclairer les juges, on s'efforça de le iaire arriver falsifié au public : on poursuivait ainsi ce malheureux jusque dans l'avenir.

On fit de même pour les lettres qu'U avait écrites k M«»« de Favras, et celle-ci fut obligée de déclarer que l'édition Gattey était la seule véritable. Ces lettres sont touchantes, et l'on voit s'y peindre tour-ktour la fierté d'une âme inébranlable, la douce tendresse d'un cœur d'époux et de père , l'énergique résistance d'un homme loyal k la fatalité qui semble peser sur lui; puis, quand il n'y a plus d'espérance, des sentiments de résignation chrétienne.

n parait certain aussi que les principales pièces du procès furent soustraites du greffe du Chàtelet et recueillies par le lieutenant civil

240 LES HOMMES ILLUSTRES DE L^OtULÉANAIS.

Talon ({ui les conserva soigneusement ; elles passèrent ensuite dans les mains de Madame du Gayla, sa fille, et de là dans celles de Louis XYni, qui les jeta au feu.

On prétend que la veuve de Favras^ femme d'une rare énergie, attribuant k Lafayette la mort de son époux, fit £adre et conserva long-temps un tableau dans lequel, au milieu de toute sa famille agenouillée, en présence du cadavre de Favras> son fils, un poignard à la main, jurait une haine étemelle au général et k toute sa postérité.

Ajoutons, pour clore cette déplorable histoire , qu'après l'exécution, la marquise de Favras et ses fils furent présentés i la reme qui fit une pension à la veuve. Monsieur, frère du roi, lui accorda une gratification de 12,000 livres et une pension qui ne fut pas longtemps payée, puisque ce prince sortit de France dans la nuit du 20 au 21 juin 1791. Mais après la restauration de 1814^ Louis XYIU se ressouvint de la dette du comte de Provence, et une nouvelle pension fut accordée, sur sa cassette privée, k la veuve du marquis de Favras*

Il HBBAftBOClLLBR.

BEAUVAIS DE PRÉAt (Charles et T^odore).

Nous avons sous les yeux un article nécrologique sur Beauvais de Préau, inséré dans les recueils du temps. On l'y compare aux plus grands héros de l'antiquité, on lui donne toutes les vertus romaines. La sévérité de l'histoire ramène k de chétives proportions ces enthousiasmes que provoquent l'effervescence des révolutions et l'exaltation du moment. Beauvais de Préau ne fut rien moins qu'un homme supérieur, et ce fut k peine un révolutionnaire convaincu. Du reste, rien dans les premières années de sa carrière d'homme mûr n'annonçait son penchant vers les idées qui devaient produire 1789. Né a Orléans en 1745, il fut d'abord médecin, puis juge de paix k Paris. Lk commence son rôle politique. Entraîné par le vertige qui faisait tourner toutes les têtes, il se jeta k corps perdu dans les clubs, les sociétés d'hommes libres, pérora, déclama, répéta sur toutes les notes les noms de tyran et de liberté, et fut enfin nommé, en 1791, k l'assemblée législative. Nous l'y voyons débuter, comme commissaire de

HUITIÈME SÉRIE. — PEHSONTiAGES POUTIQUfiS. 341

la salle, dans une lutte corps à corps avec un des gendarmes chargés de maintenir Tordre. Cet étrange incident amena un décret qui réglait la police des tribunes.

Plus tard, membre de la convention nationale, il fut diargé, au nom du comité des secours publics, de lire le rapport sur les secours à accorder aux patriotes blessés dans la journée du 10 août. Beauvais de. Préâu commence par les injures sacramentelles contre le despote, le traUre couronné, ff, dont la place devait être marquée sur Téchafaud, au grand jour de la justice du peuple. » Nous renvoyons au Moniteur pour la lecture de cette pièce curieuse, dont le ridicule est le moindre défaut. Beauvais eut la gloire de provoquer un décret qui accordait des secours cmx victimes des esclaves des Tuileries, selon son expression. Son vote dans le procès de Louis XAHi, où il se prononça pour la mort sans appel et sans sursis à Texécution, lui donna, aux yeux de ses collègues, tout le relief d'un homme dévoué a la cause de la liberté, et il fut envoyé en mission k Toulon. Lorsque cette ville fut prise par les Anglais, les représentants du peuple qui se trouvaient dans cette ville tombèrent en leur pouvoir et furent emprisonnés, ifalgré la menaCe faite par la Convention d'exercer des représailles sur les détenus Anglais, Beauvais courut de grands dangers; une lettre . adressée au ministre de la marine annonça même qu'il avait été pendu avec l'ancien maire de Toulon. La nouvelle était fausse et Beauvais en fut quitte pour la peur ; mais les mauvais traitements qu'il avait endurés pendant sa captivité avaient altéré sa santé. La Coûventioni en séance solennelle, rendit hommage à s<m dévoûment et lui accorda comme indemnité une somme de 5,000 livres en assignats. n fut aussi nommé représentant près l'armée d'Italie , mais dans une lettre qu'il adressa à ses collègues, en même temps qu'il les remerciait de l'intérêt que le peuple français avait daigné lui manifester, il déclina l'honneur de la nouvelle mission qu'on lui accordait et que ses souffrances ne lui permettaient pas d'occuper. Il terminait en demandant un congé de deux mois: « Lasohtude, dit-il, a me donnera de nouvelles forces pour combattre les ennemis de la « patrie, et j'espère calmer mes douleurs par le récit des étonnantes « choses accomplies par la nation, d

Malheureusement la lecture des faits qui s'étaient accomplis dans la

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