TOME II
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réYoltttion n'^ut pas sur sa santé rinfluenee salutaire tpi'il en attendait, car il maamt peu de temps après, en 1794, à Montpellier, où il s'était retiré. Sa mort fut presque un deuil national, et il fut honoré comme un martyr de la liberté (1).
Des honneurs extraordinaires furent décernés s^ix mânes de Beauvais, surnommé le Curtius de la patrie. Ses cendre^, recueillies dans une urne, avec toutes les formalités des cérémonies antiques, furent portées triomphalement dans le temple de la Raison; des oraisons funèbres furent prononcées; la douleur publique s'exhala dans des ehants patriotiques, et plusieurs. salves d'artillerie annoncèrent à la ville de Montpellier la perte que la France venait de faire. Plus tard, sur la proposition de Thuriot, la Ck^nvention décréta que les cendres de Beauvais seraient transférées au Panthéon, et son buste en cire figura quelque temps dans le lieu des séances.
Que reste-t-il aujourd'hui de toutes ces vaines manifestaticms d'an ridicule enthousiasme? Le nom de Beauvais figure k peine dans les biographies ! Heureusement pour sa mémoire, quelques livres, »non remarquables, du moins utiles, font contrepoids à ses erreurs politiques. Ssi traduction de l'ouvrage d'Amman, sur la parole, à Vwage des sourds-muets, annonce des vues philantropiques d'une certame portée, et la ville d'Orléans ne doit pas oublier que, par son édition des Essais historiques de PoUuche, il contribua, dans une certaine mesure, au monument qui doit glorifier notre province.
Son fils, Théodore Beauvais, naquit à Orléans en 1772. Un décret de la Convention nationale lui avait assuré une paision de quinze cents francs, et il en jouit toute sa vie, même après le retour des Bourbons. Il commença par s'enrôler dans un bataillon de volontaires parisiens, où le nom de son père et la faveur du gouveme-
\i) Voici danâ quels termes cet événement fut annoncé à la Convention par la municipalité de Montpellier :
« La patrie vient de perdre un grand homme, la mort vient de nous enlever linfortuBé Beauvais> représentant du peuple. U vient d'être décidé que le corps de* ce martyr de la liberté serait brûlé au milieu d'une pompe civique et que ses cendres» recueillies dans une urne, seraient envoyées ii la Convention.
« Citoyen président, la douleur ne nous permet pas d*en dire davantage.
(c P. S. Ses traits ne seront pas perdus pour les patriotes; nous vous enverrons son buste avec ses cendres. »
ment lai firent l^ieotdt obtenir un avancement rapide. Lorsque le conventionnel mourut, il était adjudantrgénéral et suivit, en cette qualité, Bonaparte dans son expédition d'Egypte. Les malheurs qui accompagnèrent cette guerre aventureuse firent sur lui une vive impression, et, dès Je mois d'octobre de la même année, il offrit sa démission au général en chef, qui l'accepta par l'ordre du jour suivant : ce Un officier qui, se portant bien, offre sa démission au milieu d'une a campagne, ne peut pas être dans l'intention d'acquérir de la gloire^ a n a été conduit ici par d'autres motifs, et dès lors n'est point digne a des soldats que je commande. »
L'adjudant fieauvais s'embarqua pour la France, mais il fut pris par les Turcs et conduit à Constantinople, au château des Sepl-Tours, d'où il ne sortit qu'après dix-huit mois de captivité. Son général en chef, devenu premier consul, qui ne pouvait lui pardonner d'avoir douté de sa fortune, refusa de l'employer, et Beauvais se vit réduit, pour vivre, k accepter un emploi subalterne dans l'octroi de Paris.
En 1809, lorsque les Anglais débarquèrent à Flessmgue, il fit de nouvelles démarches pour rentrer dans l'armée, et le besoin d'officiers lui fit obtenir un commandement dans l'expédition qui devait être dirigée par Bernadotte. Distingué par ses talents et sa bravoure , son avancement fut rapide ; il passa en Espagne, comme chef d'étatmajor du général Latour-Maubourg, et devint successivement marécbal-de-camp et baron. Après la chute de Napoléon, Beauvais se rallia aux Bourbons et obtint la croix de Saint-Louis, mais sans être employé, et il ne reprit du service que dans les cent-jours, où l'empereur lui confia le commandement de Bayonne, dont il signa la capitulation, et dans les derniers jours de juillet 1815, lorsque cette ville fut assiégée par les Espagnols.
Un des premiers actes du gouvernement de Louis XYUI fut de le mettre à la retraite. Ennuyé d'une oisiveté qui lui pesait^ Beauvais renonça complètement à la vie militaire pour se livrer exclusivement à l'étude des lettres. On le voit alors composer des livres et concourir à la rédaction des journaux de l'opposition. Son principal ouvrage est son Di^ionnaire hùtoriqtAe, ou Biographie universel^ clas^ $iq^e, 6 vol. (Paris, 1826 à 1829), qui d'abord n'eut pas de succès. L'éditeur eut l'adresse de lui donner le même titre que la Biographie
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Miehaud, et la fit paraître par Hyraisons, suivant la méthode actuelle. Cet essai lui réussit, et le Dictionnaire biographique, qui n'est guère qu'un abrégé très4mparfait de tous les ouvraga» du même genre, se vendit beaucoup. Beauvais de Préau publia aussi les Victoires et Conquêtes des Français. C'est u^ tableau de toutes les guerres des Français depuis l'origine de la monarchie. Quoique composé dans un esprit hostile au parti royaliste, cet ouvrage valut à l'auteur la nomination de grand-ofiicier de la Légion-d'Honneur, et un exemplaire de la première édition, sur peau vélin, fut acheté par le cabinet de Charles X au prix de quarante mille francs. Beauvais, qui, en outre, fit paraître la Correspondance officielle et confidentiéUe de Napoléon avec les Cours étrangères, 7 vol. in-8<>, et une traduction des Lettres de Phalaris, était en même temps un des principaux rédacteurs des Annales, des faits et des sciences mUitaires.H mourut en 1850, quelques mois avant le triomphe du parti dont il avait été l'un des plus ardents défenseurs.
GIROUST (Jacques-Charles).
Né k Nogent-le-Rotrou le 14 mai 1749, de parents peu aisés, Giroust, apr^ès avoir pris ses grades en droit, exerça dans sa yiUe natale la profession d'avocat près les justices seigneuriales. Lors du mouvement révolutionnaire de 1789, il prit parti pour les réformes que réclamait l'opinion publique et accueillit avec enthousiasme les idées des novateurs. Nommé électeur par ses concitoyens du tiersétat, il fut un de ceux qui rédigèrent les cahiers de cet ordre pour le bailliage du Perche. On y demandait, comme dans la plupart des provinces, des réformes dont la nécessité était vivement sentie, telles que l'abolition de la vénalité des charges, la justice gratuite, l'impôt ^1 pour tous, &c.
En 1790, il fut élu juge du tribunal d'arrondissement de Nogentle-Rotrou. En 1791, député du département d'Eure-et-Loir à l'assemblée législative, et en 179S membre de la Convention. U ne monta jamais k la tribune et ne se fit remarquer par aucun travail : il se borna k voter silencieusement, et fut un des membres les plus obs-
HUITIÈME SÉUIE. ^ PERSONNAGES POLITIQUES. %të
cors é% ces deux àssetnl^lées. Ses votes, dans le procès de Louis XVI, méritent d'être rapportés. Sur la première qn^tion, Louis esUl coupsdble ? Réponse : a Je ne me crois autorisé k prononcer, ni comme « juré, ni comme juge; je n'en ai pas reçu le pouvoir; je me réff serve de prononcer la sûreté générale. » — 2® Le jugement qui sera prononcé sur Louis sera-t-il soumis à la ratification du peuple réuni dans ses assemblées primaires?.. Pétion, qui précédait Giroiist; ayant voté pour le oui, quelques murmures se firent entendre dans les tribunes; on demanda qu'elles fussent rappelées à l'ordre. Ré-ponse de -Girousi : <c Malgré les fanfaronnades de ces Brutus de tribunes, je vote pour le oui. » 3« question. Quelle peine Louis a-t-il encourue? — Réponse : « Louis était sur le trône, les armées étrangères s'avançaient pour le soutenir, lorsque je ne craignis point de demander sa déchéance ; mais alors je votais comme législateur. Je ne puis prononcer aujourd'hui qu'en la même qualité. Je vote pour la réclusion pendant la guerre, et le bannissement k la paix. » 4<» question: Sera-t-il sursis k l'exécution de Louis Capet?.. — Oui.
Giroust n'était ni girondin ni montagnard : il n'appartenait k aucune faction, k aucun parti, et il résulte même de ses nombreux écrits qu'il n'a jamais été républicain. Il faisait partie de ce qu'on appelait la plaine ou le tnarais.
On croit généralement que Giroust a été proscrit après le 51 mai : il l'a répété si souvent, surtout dans ses ouvrages, que ses concitoyens ont admis son afiirmation comme une vérité historique, qui même a été consignée dans son épitapbe. C'est cependant une erreur, comme il est facile de le démontrer de la manière la plus authentique, n n'a été l'objet d'aucun décret de mise en accusation ou d'arrestation, comme on peut d'en assurer par le Moniteur et par le Recueil imprimé des procès-verbaux de l'assemblée; et son ancien collègue Daunou, garde-général des archives de France, m'en a donné l'attestation formelle. Le nom de Giroust ne figure ni au décret du 2t juin, qui ordonne l'arrestation de trente et un membres pris parmi les plus éminents du parti girondin, ni au décret du 6 octobre, qui met en état d'arr^tation provisoire soixante-treize députés dgnataires, pour la plupart, de protestations contre l'oppression de l'assemblée. Ce qu'il y a de certain , c'est que Giroust , après les
journées des 3i mai, i*"" et 2 juin, craignit pour lui un sort pareil ^ celui des girondins et prit la fuite. Il se retira dans les provinces de l'Ouest, cacha son nom et sa qualité, et mena une vie errante et malheureuse pendant plusieurs mois. Un décret du ^ juillet 1795 appela à siéger k la Convention les suppléants de plusieurs députés, au nombre desquels se trouve Giroust, dont l'absence prolongée depuis près de deux mois explique suffisamment cette mesure. Le Moniteur nous apprend ce qu'il devint. Dans la séance du 31 janvier 1794, il fut donné lecture d'une lettre de Laignelet, représentant en mission, datée de Brest, 2S pluviôse, annonçant que Giroust avait été trouvé muni d'un faux passeport, rôdant parmi les ouvriers mineurs; que ne sachant pas s'il avait été mis hors 4a loi, il l'avait provisoirement fait détenir dans le ch&teau. Il ne parait pas que les comités aient donné suite à cette lettre. Giroust, bien que n'étant pas l'objet d'une arrestation légale qui n'aurait pu être ordonnée que par l'assemblée, demeura en réalité privé de sa liberté et fut enfermé, tantôt dans la prison, tantôt dans l'hôpital. Il n'eût tenu qu'k lui d'user de ses droits de représentant et de reparaître k la Convention ; il jugea plus prudent de se faire oublier : cette position ambiguë dura jusqu'après le 9 thermidor. Il prétend qu'tine loi rendue k cette époque lui donna la ville de Brest pour prison; c'est encore là une erreur que nous sommes obligé de démentir : cette loi n'existe pas. La Convention ne s'occupa de Giroust que dans la séance du 18 frimaire an ni : elle rappela dans son sein, non-seulement ses membres qui avaient été mis en état d^arrestation, mais encore ceux qui par une cause quelconque, même par leur propre volonté, avaient cessé de siéger : Giroust, dont il n'est pas fait mention dans la discussion, se trouva compris dans cette mesure réparatrice. Il est donc bien établi que c'était volontairement qu'il s'était retiré de la Convention : sa fuite a été une désertion.
Il se trouva faire partie de la nouvelle majorité. Les décrets des 27 germinal et 4 messidor an m le nommèrent commissaire près les armées au-delk de la Meuse et entre Meuse et Rhin. 11 s'acquitta de ces importantes fonctions avec une douceur, une modération et un désintéressement dignes d'éloges, et chercha k protéger la fortune publique contre les dilapidations.
HUITIÈME SÉRIE. — PERSONIiAGES POLITIQUES. S47
ll.fiit éhi, en l'an IV, au conseil des Cinq-Cents. Par le coup-d'élat dn i8 fracUdor an V, les élections d'Eure-et-Loir furent annulées et Gilroust rentra dans la vie privée.
NiHnmé par le gouvernement président dn tribunal civil de Nogent, il regarda cette faveur comme une proscription déguisée et une dérision; il se décida cependant à accepter les fonctions qui lui étaient conférées. Destitué en iSiO pour être nommé simple juge près le même tribunal, il fut réintégré, en 1815, dans son emploi de président, qu'il occupa jusqu'à sa mort. Il avait eu, lors de l'avènement du consulat, la prétention d'être nommé à la cour de cassation. Il reçut, en 1835, la déc<M^tion de la Légion-d'Honneur et parut subir, conmie une contrainte, une distinction honorifique qu'il avait sollicitée dès la création de l'ordre. D mourut le 29 avril 1856. Un tombeau lui fut élevé par souscription et son nom fut donné à l'une des rues de Nogent-le-Rotrou.
Giroust, dans sa vie privée, était un homme aimable, bon, charitable, obligeant ; sa conversation était enjouée, spirituelle, semée de traits piquants ; ses opinions en toutes choses avaient quelque diose d'excentrique. 11 y avait dans ses manières et dans la tenue de sa maison une bizarrerie calculée, par laquelle il cherchait à se singulariser et à produire de l'efiet. Il habitait une espèce de taudis dont la diambre unique, au rez-de-chaussée, servait tout à la fois de cuisine et d'école à de tout petits enfants confiés à la garde d'une vieille femme qui était en même temps sa domestique. Il fallait traverser cette pièce sale, bruyante et puante, pour arriver, à l'aide d'un escalier de meunier, à son cabinet sis au premier étage. C'était un fouiUis où les livres, les papiers, les objets de ménage, les bardes, les ust^amles les plus hétéroclites étaient mêlés confusément et produisaient un spectacle risiblement pittoresque ; on avait peine k y faire un pas sans risquer de renverser quelque pyramide de volumes, quelque meuble ou quelque article de batterie de cuisme. Le philosophe jouissait de la surprise et de la curiosité qu'excitait la vue de cet attirail. Quoiqu'il eût une honnête aisance, au moyen de son traite^ ment et du revenu de son patrimoine, il voulait que son logis présentit l'aspect d'une pauvreté dont il tirait vanité, et qui devait rappeler k son avantage la haute position qu'il avait occupée.
La confiance de Gironst dans l'efficadlé des réformes révoloUonnaires avait été de courte durée : dès les premiei^ événements de la révolution, ses illusions s'envolèrent, il tomba dans le découragement, crut incurables les maux de l'humanité, nia le progrès, ne crut plus k rien et prit le parti de se moquer de tout. Sceptique et railleur, il résumait tous les efforts, toutes les agitations des novateurs, toutes les promesses de perfectionnement, par cette conclusion, qui était son adage favori : Peuple^ paie, marche et tais^toi. Il attribuait la plupart des fléaux sociaux à la presse, ainsi qu'k la tribune législative, qu'il traitait de Uibarinage, et dont il demanda fréquenunentla suppression. Il aimait à écrire : il publia un assez grand nond>re d'ouvrages de peu d'étendue qui n'eurent aucun retentissement, et il ne parvint jamais à attirer l'attention publique. Malgré l'inutilité de de ses efforts pour vaincre l'indifférence générale , il ne se lassait pas de produire. Ses ouvrages n'étaient guère faits pour être goûtés des lecteurs; le style en est incorrect, des digressions interminables fatiguent l'attention et font perdre de vue le but et la portée de l'auteur; on est rebuté à chaque instant par des redites fastidieuses, par des périodes énormes, hérissées de phrases incidentes, par des expressions bizarres et triviales. Quelques-uns de ses écrits se terminent par une phrase inadievée, par un mot tronqué. Aussi doit-on peu s'étonner que ces productions soient, en naissant, tombées dans l'oubli. Quelques-unes ont pour objet de rappeler ses travaux, ses services, de justifier sa conduite, d'établir ses droits k une indenuiîté pour les pertes éprouvées pendant sa prétendue proscription. D'autres, et ce sopt les plus importantes, ont pour objet l'ordre judiciaire et la procédure ; on y trouve des vues utiles, des idées sages. Plusieurs traitent de la politique à hàUms rompus, sans suite et sans place, n y en a qui ont trait à des événemrats locaux; enfin, il y a un grand nombre de dissertations sur des procès dans lesquels l'auteur avait siégé comme juge. Voici quelques échantillons des titres de ces ouvrages : !<> Une erreur, ou mMe et miUe erreurs, émtables ou inévitables, de mille et mille historiens, écrivains, discoureurs, sur des chiliades de notes éparses ou entassées au travers de millions de fiévreux révoltUionnaires ou de politiques en convalescence; 2o Essai sur l'His-taire de la Bourbonnaise de Margon, près Nogent-le-Rotrou, ou plutôt
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de Nogen^4e-RaÈrau, d-^evmU leripublicainj et anuparavaifU Nagent^ U'Béihune, aliàs Enghien^le^Français^ aliks Nogent'le^Roirou et le Grand-Nogent, frè$ Morgan; Z^ Extrait de quelques ou difpSrents rapports en matière possessoire; 4« Celui-là est fort ; 3^ le PéU-Méle da Faction pétitoire avec V action confessoire; 6<> Rapport sur le procès pour quatre écrevisses capturées dans une gargouille de la province du Perche ou du département d'Ewe-et^Loir, Van et le mois premier du règne de Charles X, ifc, SÇc.
Le comte de MIRABEAU (Gabriel-Honoré). ^
Mirabeau ! ce nom résame tout ce que l'histoire a pu dispenser de blâme et d'éloge , tout ce que la haine ou l'envie sait formuler de flétrissures , tout ce que l'esprit de parti peut imaginer de glorifications : ce nom évoque tous les élans de l'intelligence, toutes les sublimités du génie , toutes les saintes aspirations du patriotisme ; mais il ra[^lle aussi tous les cynismes de la débauche , toutes le& entreprises de l'esprit de désordre* Mirabeau, moitié Catilina, moitié Gracque; ici, tribun plein d'une mâle et puissante énergie, voué k la sainte cause populaire, animé d'un ardent amour de son pays , presque déifié par l'enthousiasme et illustrant son siècle de l'édat d'une éloquence sans égale; là, £ahctienx vulgaire , phraseur toujours acheté, toujours à vendre, mettant au service d'une ambition insatiable sa parole emphatique et vaine, se vengeant avec les excès et les crimes de sa vie publique du mépris et du dégoût sou<> levés par les scandales de sa vie privée ! Mirabeau , c'est-à-dire le nom qui obtint toutes les faveurs de l'engouement populaire et toutes les insultes de l'impopularité, le nom dont l'excès de gloire et 1'^ces d'abjection se résument dans ces deux mots, qui sont comme les deux pMes de cette renommée inouie : le Panthéon, où fut divinisée la mémoire du tribun ; la claie, où furent traînés ses restes déshonorés!
Mirabeau ! est-ce une entreprise assez périlleuse que d'éorire This^ totre de cet homme prodigieux, en présence des contradictions aux-
queHes a donné lieu l'étode de cette individualité complexe? Si cette diversité de jiigements prouve que Mirabeau ne mérita peut-être ni tout le bien , ni tout le mal qu'on a pu dire de lui , elle sraible prouver surtout que, le jugeant de trop près encore, nous ne sommes pas assez dégagés des préventions qui rendent impossible toute appréciation impartiale. Aussi sommes-nous tenté de regarder comme une chose heureuse que les limites de cette esquisse biographique ne nous permettent pas des recherches complètes sur le rôle que Mirabeau a réellement joué dans le grand mouvement philosophique du XVIQ® siècle, sur la part qui lui revient exactement dans les splendeurs et les calamités de son temps. Après cela, nous croyons qu'il peut être utile de présenter la vie de cet homme étrange sous un jour exact, qui conduise k une appréciation plus vraie de ses actions [rivées et de son influence sur les destinées politiques de son pays.
Gabriel-Honoré, comte de Mirabeau, cinquième fils du marquis de Mirabeau > naquit au Bignon, en G&tinais, le 9 mars i749. Il descendait des Riquetti , dont son père écrivit l'histoire, et qui procédaient eux-mêmes des Arrighetii, famille italienne que la guerre des Guelfes et des Gibelins avait chassée de Florence et qui était venue s'établir eh France, aux environs d'Aix. Le Bignon avait été acheté, ext 17iO, par le marquis de Mirabeau , qui y établit le siège de la famille. Get homme célèbre par ses productions littéraires , par ses opinions économiques, mais surtout par son scepticisme, exerça une grande influence sur la vie de Mirabeau , et par Texemple d'une mauvaise administration domaniale, et par les désordres de sa vie privée, et par une sévérité justifiée quelquefcMS, souvent passionnée et prévenue.
A l'âge de trois ans , Mirabeau fut cruellement défiguré par la potite-vérole, ce qui fit dire au marquis, écrivant à son frère le bailli dç Mirabeau : <c Ton neveu est laid comme cdui de Satan.... » Enfmt, Gabriel donnait déjà des preuves de cette audace d'e^t qui caractérisa toute son existence ; il avait osé dire à sa grand'mère, femme d'une piété rare, qu'un miracle était un bâton n'ayant qu'un seul bout, plaisanterie que cette parente ne lui pardonna jamais, et que son père, voltairien incurable, lui reprocha, entre autres griefs ^
quand il le dépoailla de son titre de famille pour le mettre en pension sous le nom de Pierre Biusière.
A dix-hnit ans, Mirabeau entra au service dans le régiment du marquis de Lambert; mais, tout d- abord, criblé de dettes et malmené par son colonel, dont il s'était fait un ennemi implacable en le supplantant dans une intrigue avec la fille d'un archer de Saintes , il quitta le régiment et vint se cacher k Paris, chez le duc de Nivernois. U fut, pour ce fait, enfermé k Tile de Ré, d'où il obtint de passer en Corse, pour reprendre du service sous le comte de Vaux, qui allait réparer les fautes et les désastres du marquis de Chauvelin.
Mirabeau se fit remarquer par tant d'activité et de bravoure, qu'il reçut du roi le brevet de capitaine de dragons. La carrière des armes lui semblait désormais ouverte, et il sollicitait ardemment l'honneur d'y conquérir une place digne de son ambition ; mais, malgré toutes les preuves d'estime que venait de recevoir son fils , peutêtre k cause d'elles , le marquis lui refusa les moyens de prendre du service actif dans l'armée. « Il ne voulait pas, disait-il, se rendre « complice des équipées de M. le comte l'Ouragan , àe M. le comte fa de la Bourasque; » c'est ainsi qu'il parlait d'un jeune homme, héritier de la fougue des Riquetti , et dont l'organisation bouillante devait trouver un contrepoids nécessaire dans la discipline, un débouché presque naturel dans l'activité d'une profession où il aurait peutêtre éclipsé la gloire de tous ses aleui.
Mirabeau dut céder et revenir au Bignon où son caractère altier eut k souffrir déjk des divisions graves qui séparaient son père et sa mère, et surtout de la domination d'une dame de Charny, qui exerçait sur le marquis un empire absolu. L'année suivante (1771), il fut présenté k Versailles, où, malgré sa laideur, il obtint un succès de vogue; enfin, le 22 juin 1772, il épousait la fille unique du comte de Marignan. On a prétendu que Mirabeau avait dissipé la fortune de sa femme : ce que l'on sait de sa prodigalité et de 'ses désordres donne k ce fait un caractère au moins très-spécieux d'authenticité. Mais s'il est vrai que la comtesse reçut sa dot en rentes et que sa fortune, évaluée k trois cent mille livres, ne devait lui revenir qu'après la mort de son père, décédé trois ans après son gendre.
ihy aurait là une faute de moins à mettre au coibpte d'un homme qui en a tant commis!
Mirabeau avait débuté au régiment par des dettes ; il débuta dans la YÎe maritale par des dépenses telles qu'elles fournirent au marquis un prétexte pour l'exiler k Manosque et pour le faire intei^re, acte d'une sévérité excessive , qui porta un coup terrible au cœur de Mirabeau. 11 semble qu'à partir de ce moment la fatalité va se complaire a amasser sous ses pas faute sur &ute, malheur sur malheur.
A Manosque , il découvre une intrigue épistolaire entre la comtesse et un certain chevaliei^ de Gassand : ^on premier mouvement est de provoquer un éclat scandaleux ; le second est, en apprenant que ce scandale peut faire maqquer au chevalier un mariage avantageux, de rendre service à son rival, au lieu de le tuer en duel; il veut aller intercéder lui-même auprès du marquis de La Tourette, dont le chevalier recherche la fille: en route, il rencontre un baron de Moans, avec lequel il avait eu autrefois une contestation violente; il inflige à ce malheureux une correction manuelle qui lui vaut un procès au criminel et de nouvelles persécutions de son père, qui le fait écrouer au château d'If. Après un an de captivité, le marquis apprend qqe Mirabeau s'est fait aimer de son geôUer, et il obtient son transfèrement au fort de Joux. Malgré ses sévères recommandations^ son fils obtint bientôt une demi-liberté, dont il profita pour se lier, a Pontarlier, avec le marquis de Mounier, dont la famille était la première de la ville. Funeste liaison, qui devait être la source des fautes et des scandales auxquels il dut une partie de sa célébrité.
Déjà très-avancé en âge, le marquis de Monnier avait épousé une jeune femme de dix-huit ans, Marie-Thérèse Richard de RuflTey, que Mirabeau a rendue si tristement illustre sous le pseudonyme de Sophie. M>°® de Monnier avait une âme ardente, un caractère rotnanesque qui devaient la rendre particulièrement accessible aux séductions qu'exerçait Mirabeau sur tout ce qui l'approchait ; elle l'aima à se livrer presque sans* résistance aux charmes d'une liaison qui devait être pour elle une honte irréparable, et pour son séducteur un crime que ses malheurs ne sauraient excuser et que n'a pu expier sa gloire.
Sous le prétexte que son père sollicite de nouveau son transfère-
HUITIÈBIE SÉIUE. — PERSONNAGES POLITIOUES. S55
ment, Mirabeau s'évade du fort de Joux le i6 janvier 1776; il va se cacher chez Jtt"><» de Monnier, k laquelle il attire de tell^ persécu^ tioQS qu'elle est réduite à se réfugier k Dijon, dans sa famille, où son amant ne craint pas de la suivre. Traqué de cachette en cachette, Mirabeau est obligé de s'enfuir en Suisse, où Sophie va le rejoindre, déguisée en homme , cédant , soit à des suggestions criminelles^ soit à une irrésistible passion. De là, les deux amants se retirent en Hollande, où Mirabeau est obligé*, pour vivre, de se faire écrivain et où ils sont arrêtés le 14 mai 1777.
Après une tentative d'empoisonnement restée vaine, M^^ de Monnier fut enfermée à Paris dans une maison de discipline. Quant à Mirabeau, il fut incarcéré à Yincennes, et c'est de là qu'il écrivit ces fameuses lettres à Sophie, qui valurent à leur auteur tant d'accusations et de panégyriques. Ces lettres, où il s'est révélé sous toutes ses (aces, où l'on trouve à côté des sentiments d'une âme d'élite les dé* pravations d'un cynisme révoltant, ces lettres pouvaient déjà faire pressentir le tribun qui , après. avoir débuté à Manosque par V Essai sur le despotisme, devait un jour fouler de son pied insolent la monarchie qui lui demanderait grâce.
L'opinion pubUque était si prévenue pour le prisonnier de Vincenues, que le marquis dut faire quelques démarches pour obtenir sa liberté. De son côté, Mirabeau présenta des suppliques à MM. de Maurepas et de Nivernois , et il les écrivit d'un si grand style que son père disait de lui : a II parle de repentir d'un ton tel que François !«>' « en prison n'aurait pu en sortir avec plus de dignité. » Il fut élargi le 15 décembre 1780, après quarante-deux mois de captivité.
De retour au Bignon, Mirabeau tenta vainement de terminer à l'amiable les scandales du procès en séparation entre son père et sa mèfe. Pendant son séjour en Hollande , le comte avait été condamné par contumace à la peine de mort, par le bailliage de Pontarlier , pour rapt et séduction snr la personne de M">o Monnier. Il poursuivit sa réhabilitation avec une telle énergie et une si formidable dialectique que ses adversaires durent consentir à une transaction.
Mirabeau semble vouloir compléter cette réparation judiciaire du pkis grand scandale de sa vie en brisant la liaison criminelle qui l'avait produit et entretenu. Après une entrevue et une orageuse ex-
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plication avec Sophie, retirée alors ë Gien, il quitta, pour ne plus la revoir, cette femme qu'il avait précipitée dans les agitations d'une vie passionnée et nûsérable, qu'il abandonnait livrée k toutes les angoisses du remords, dans une retraite où elle mourut, résignée, le 9 septembre i789.
On peut supposer aussi que Mirabeau avait vouhi, par cette rupture , aider au succès de la résistance désespérée qu'il opposait à la demande en séparation intentée contre lui par la famille de la comtesse. Mais, malgré tous ses efforts, malgré la plaidoirie passionnée et habile qu'il développa lui-même dans la grand'chambré d'Aix, la séparation fut prononcée le 15 juillet 1780. Une requête présentée au parlement et appuyée d'un chaleureux mémoire fut rejetée; l'acte qui fermait k Mirabeau le refuge de la famille était désormais consommé; il ne revit plus la comtesse que dans un essai de rapprochement qui fut tenté en 1789, sous l'influence de l'ovation populaire qui signala là nomination du comte aux Etats-Généraux.
Si l'ardeur apportée par Mirabeau dans cette lutte de famille doit faire croire a la sincérité de ses intentions , on a pu être tenté aussi de prendre tout ce zèle pour de l'hypocrisie ou du mensonge, ^n le voyant, presque k la même époque , en plein scandale, si l'on peut dire ainsi, former une liaison nouvelle avec une jeune femme d'un grand esprit et d'une beauté remarquable, qu'il avait séduite en Hollande, avec W^^ Henriette Haren, connue sous le pseudonyme de MP® de Nehra, qui était l'anagramme de son nom de famille. M™® de Nehra exerça pendant plusieurs années l'empire qu'elle avait su prendre sur Mirabeau, et qu'elle devait k des qualités brillantes et surtout k un caractère noble et élevé qui lui mérita, malgré sa position, l'estime de tous ceux qui l'ont connue. Elle mourut en 1818, et non en 1784, comme l'ont affirmé les historiens qui, k l'aide d'une mort prématurée et nécessairement violente, voulaient faire de Mirabeau un pastiche de lord Rothven, une sorte de vampire. .
L'histoire peut adresser a Mirabeau assez de reproches sérieux, sans le flétrir encore d'accusations controuvées; l'histoire a bien assez de dire que sa passion dé^rdonnée pour les femmes l'entraina k des actions déplorables , que son goût pour la dépense lui lit contracter dé^ dettes énormes dont il ne put jamais se libérer, qiie le défaut d'ordre
paralysa toutes les ressources dont il aorût pu diq[)oser pour tenir un rang digne de son nom v desa Êunille, de son génie exceptionnel.... C'est assez de tout cela, sans l'accuser de fautes ou de crimes qu'il n'a pas commis, de dé&uts qu'il n'avait pas.
D'ailleurs, il faut bien répéter que si quelque excuse était possible aux débordements d'une vie aussi tourmentée, on en devrait cber- <^r une dans les incropbles perséeutiras que Mirabeau eut à soulfirir de la part de son père, et qui, d'une part, en l'isolant de la famille, devaient obliger cette nature passionnée et ardente k chercher, dans des commerces illicites, les bonheurs que lui refusait le foyer domestique; de l'autre, en blessant toutes les susceptibilités d'un caractère fougueux, devaient frayer fatalement la voie où allait s'engager la vie politique de Mirabeau.
Sans doute il faut faire la part du grand mouvement qui entraînait ]e WÏB^ siècle, de l'esprit d'émancipation qui planait partout, de l'influence qu'exerçaient, sur les plus hautes classes de la société^ sfeir le clergé lui-même, les idées et les principes des philosophes et des économistes ; sans doute il faut faire aussi la part du caractère chevaleresque de Mirabeau, de sa nature sympathique qui devait le pousser à prendre en main la déiSense de tout ce qui était opprimé; mais, pour l'observateur attentif, la haine de ce grand génie contre le despotisme en général avait peut-être son poônt de départ dans les souffrances que lui avait fait endurer la tyrannie domestique; s'il combattit il outrance les institutions de son temps, c'est qu'il avait pu se considérer comme une victime de ces institutions ; ses entrer prises contre tout ce qui était oppression et injustice, à l'endroit de l'humanité, étaient peut-être autant de représailles des injustices et des oppressions dont il avait eu à souffrir. Spartacus titré et Masonné, quand il sonnait le tocsin de ta guerre des esclaves, quand il brisait les chaînes des peuples , il se souvenait de sa captivité au diàteaud'If, au fort deJoux, au donjon de Vincennes; Titan superbe, quand il escaladait l'Olympe des privilégiés , il avait à dire à quelques-uns de ces dieux vermoulus qu'il fraj^ait du pied : « Sou- « viens-toi que tu as insulté ou méconnu Mirabeau! » Pour bien eompreiKhre t'influence que durent exercer sur la vie politique de Mirabeau certaines cirtonstances ië sa vie privée, il suffit de recher-
256 LE» HOMMES ILLUSTRES DE L'OKLÉAN AÏS.
cher Porigme et la signification de ses premiers écrits politiques; c'est quand îi ^t interné ë Manosque, par la volonté d'un père inflexible, qu'il pr^d en main la cause de l'humanité, dans son Es$ai sur le deêpotisme; c'est quand il est en Hollande, fugitif et miséra- Ue, qu'il se fait l'avocat des intérêts populsdres, en plaidant pour la liberté de l'Escaut ; c'est quand il est prisonnier k Vincennes qu'il réclame le principe de la liberté individuelle, dans ses diatnbes sur les Lettres de cachet et sur les^ Prisons d'Etat»
Les mémoires justificatifs publiés pendant ses procès avaient révélé toute l'énergie et aussi toute la souplesse de son caractère ; ses opuscules politiques firent pressentir l'homme d'Etat inteHigeat et résolu. Pour le pamphlétaire sceptique et audacieux , ses études sur la crise financière et sur ses dangers, entre autres, son iodémoire sur la Banque d'escompte, qui, créée par Turgot, devait être plus tard la Banque de France, vinrent démontrer que Mirabeau savait joindre la pratique des afiaires k la théorie philosophique. Sa réputation grandissait de jour en jour, et bientôt il fut sollicité par tout ce qui recherchait l'appui d'une main sûre et puissante. Le vieux roi de Prusse, Frédéric H, réussit k l'attirer près de lui ; le gouvernement de Louis XVI lui demandait, en 1786, un mémoire sur la ^tuation de la France, et lui donnait l'occasion de toucher du doigt les périls qui s'accumulaient dans l'avenir et d'exposer les moyens d'y remédier.
Assistant k Paris au spectacle de l'agitation et de l'hqpuissance des notables, il évoquait au-dessus de leurs débats stériles le spectre de la réalité menaçante et inconnue : il fulminait son pamphlet intitulé : l)énonciatton de Vagiotage^ livre qui eut un retentissement inunoise; c'était comme le cri de la conscience publique, et le pays y répondit par ses applaudissements. Le parlement venait de refuser d'enregistrer l'emprunt des 440 millions, et }a cour Pavait fait exiler k Troyes : Mirabeau prit parti pour Je parlement, et, déchirant tous les v(Hles, soutint qu'il n'y avait de salut que dans la convocation des États- Généraux. A la même époque, un ministre, M. 4ie Montmorin, fit demander au redoutable publiciste le secours de sa plume pour vaiur cre la rédistance^dù parlement: Mirabeau refusa, pressentant le jour déjk proche où il devrait se jeter dans la mêlée, ne voulant rien com*
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promettre de la force qu'il devait emprunter k rindépendance politique et à l'attachement aux principes déjà hautement proclamés par lui.
Mirabeau apportait au travail cette activité dévorante qu'il mettait au service de ses bonnes comme de ses mauvaises passions : aussi a-t-il écrit un assez grand nombre de livres. Sans doute il a beaucoup fait pour susciter vers lui Tadmiration et l'amour du peuple, mais il a aussi travaillé pour les esprits sérieux, et ses études sur la Monarchie prussienne, livre plein de Sonnées statistiques curieuses, riches de considérations du premier ordre, prouvent que leur auteur aurait pu, mieux dirigé, être tout autre chose qu'un tribun, même constitutionnel.
Mais la destinée poussait Mirabeau dans les voies fatales de la révolution. Les masses avaient deviné en lui un de ces êtres prédestinés qui, aux heures suprêmes des grandes convulsions sociales, se mettent à la tête de l'humanité et la guident vers l'inconnu, dans les voies ouvertes par la Providence. Le peuple avait reconnu en lui son vengeur, et, instinctivement, il avait fait, son drapeau et son idole de cet homme méconnu et détesté parles siens : plus la haine des grands s'acharnait contre lui, plus il le fortifiait de son dévoûment; plus la calomnie cherchait k le flétrir, plus il le glorifiait de son enthousiasme : il lui faisait, avec la popularité, un piédestal dont il ne pouvait plus descendre : il le couronnait enfin de son amour et de sa confiance jusqu'au moment où il devait en faire l'instrument de ses implacables vengeances, l'exécuteur de ses irrémissibles décrets.
Candidat du tiers en Provence, Mirabeau avait résumé d'avance la révolution telle qu'il l'entendait, en disant de la division des Étatâ- Généraux par ordres que c'était un mensonge jugé désormais, qu'il n'y avait plus qu'un ordre, la nation. La noblesse combattit de toutes ses forces l'élection de celui qu'elle appelait renégat et transfuge ; mais tous ces efforts n'aboutirent qu'a le faire nommer deux fois, k Aix et k Marseille. Ce fut alors une véritable ovation, une joie poussée jusqu'au délire. L'efiervescence était si grande qu'k Marseille la hausse sur les céréales devint le prétexte d'une émeute queMh*abeau, alors tout-puissant, réprima par sa seule influence; mais il fait déjk prévoir que les périls se cachaient sous le triomphe de ses principes et de ses clients !