TOME II
258 LEd HOMMES ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.
Arrivé ii Paris, le député <f Aix (1) évita tonte espèce de rapport et d'engagement avec les meneurs présumés des Ëtats-€énéraux : ses pressentiments lui imposaient une grande réserve. D se bornait à répandre par la presse ses idées sur la révolution que tout le monde pressentait. Mais quand les États-Généraux furent réunis, fidèle k ses principes, il planta le premier jalon du pouvoir parlementaire en voulant que la vérification des pouvoirs eût lieu exk conmiun pour les trois ordred. La noblesse et le clergé s'opposèrent k cette résolution qui entraînait leur déchéance : tout le monde sait quds événeùients amenèrent le serment du Jeu-de-Paume, cette séance qui était le premier pas dans une voie dont personne ne prévoyait alors l'issue. Tout le monde connaît aussi cette fameuse séance royale du 25 juin 1789, ofr, après un discours plus violent que ferme, Louis XYI ordonnait aux États de se réunir chacun dans la salle de leurs séances. Le tiers était resté silencieux et incertain : le grand-maltre des cérémonies, M. de Brézé, entre, et d'un ton hautain, rappelle les ordres du roi : Bailly répond qu'il va prendre ceux de l'assemblée... Alors Mirabeau se lève, le front sombre, l'œil plein d'édairs, sublime mais terrible comme la fatalité : libre de toute incitation, de Toute réserve, il a enfin rompu avec le passé ; impatient de la lutte, il se précipite dans l'avenir : ce n'est plus l'homme d'État qui pense, c'est le tribun qui va parler : comme la sibylle antique, hurlant sur le trépied fatal, s'agitait sous le souflle du dieu inspirateur, Mirabeau, au moment de •prononcer Toracle populaire, se débat sous l'étreinte du génie de la révolution... Il éclate enfin, et jette k la face de la royauté cette irrémédiable déclaration de guerre : AUez dire à votre màUre
que nous sommes ici par la volonté du peuple, et qu^on ne nous en arrachera que par la force des baïonnettes l
Et consacrant ces paroles mémorables par un acte d'énergique initiative, il faisait, séance tenante, décréter l'inviolabilité des députés, principe qui substituait de fait la souveraineté nationale k la souveraineté traditionnelle et du droit divin.
Quelques jours après, Mirabeau rédigeait l'adresse au roi pour demander l'éloignement des troupes qui semblaient menacer l'assem-
(1) Mirabeau oplà pour cette vUle.
Uée nationale ; et c'est une occasion pour nous de faire remarqaer qu'il y avait dans cet homme prodigieux deux natures : l'une providentielle et fatale qui le poussait, comme le dieu des tempêtes, sur les ilôts de la révolution; l'autre, pour ainsi dire de race, qui l'attachait malgré lui aux institutions qu'il attaquait avec tant de passion, et qui, survivant k tous les orages, le lia jusqu'au bout à la cause déjà perdue de la royauté.
L'adresse au roi était au fond une entreprise manifeste contre les prérogatives du pouvoir exécutif ; mais, rédigée sous forme de supplique, elle sauvega)rdait au moins la majesté royale, et bien comprise, pouvait être une porte de salut ouverte au souverain et à la monarchie. En effet, Mirabeau ne voulait pas détruire les institutions de la France, il voulait seulement les modifier: représentant de certaines idées libérales, il avait conçu la pensée de créer en France le gouvernement parlementaire et constitutionnel. Entré dans cette voie généreuse, il se croyait assez fort pour élever la révolution audessus des intrigues et des complots du vieux régime ; il se croyait assez fort aussi pour empêcher cette révolution d'aller au-delk du but qu'il lui avait assigné... Il se trompait dans la moitié de ses espérances.
La prise de la Bastille et les journées d'octobre durent lui faire comprendre que le peuple atait déjk trouvé des meneurs dont l'audace allait plus lom que le génie constitutionnel de i789, dont la pensée marquait déjk dans l'avenir la place où devait périr la royauté. D'un autre cdté, les préjugés des partisans du vieux régime, les entêtements de caste, les mauvais vouloirs de la cour, les forfanteries de la plupart de ses défenseurs, les irrésohitions de la couronne, tout devait faire pressentir à Mirabeau que la royauté deviendrait &talemetit complice de sa ruine que nulle puissance humaine ne pouvait plus empêcher.
Dans le rôle que le député d'Âix joua k la Constituante, se révèle partout cette double nature a laquelle obéissait Mirabeau. Homme de la révolution, il combattit k outrance toutes les mstitutions féodales, les dhnes, les constitutions domanisdes du clergé, les droits seigneuriaux, et, par une contradiction bizarre qu'expliquent les instincts de caste auxquels il resta fidèle, il s'abstenait d'assister k la scène
2G0 LES lIOMMIilS ILLDSTRELS DE L'o^LÉAI^AIS.
du 4 août, à cette nuit célèbre dans laquelle les nobles offraient tous leurs privilèges en holocauste au génie révolutionnaire. Il refusait, le 19 juin 1790, de prendre part à la discussion sur l'abolition des titres nobiliaires, et, la même année, il Faisait repeindre, sur les panneaux de ses équipages , l'anachronisme effacé de ses armoiries!...
Homme monarchique et constitutionnel, il fut le défenseur constant et résolu de la sanction royale, résumée dans la fameuse formule du veto; il ne permit à personne de porter attemte aux attributions de la royauté, et c'est k cette fidélité aux vrais principes qu'il dut, en parlant du droit de paix et de guerre, une de ses plus belles harangues et un de ses plus beaux triomphes.
Homme d*Ëtat, philosophe, législateur, il combattit la déçlaraiûm des droits, abstraction paradoxale qui répugnait à son génie pratique: il fit de toutes les questions de finances l'objet de sérieuses études; il voulait un budget régulier, la création large et féconde du papiermonnaie, la réforme monétaire; sur la question difficile et complète de l'émancipation des noirs, il se prononçait pour l'abolition de la traite, laissant à l'avenir la tâche d'abolir graduellementi'esclavage; sur la constitution civile du clergé, il combattit énergiquement le serment qui allait être imposé aux prêtres; il avait préparé, pour la discussion sur les droits Successifs, un discouTrs sur les stAbstittUions, discours qui était son chef-d'œuvre peut-être, et qu'il n'eut pas le temps de prononcer; enfin, il adressa au roi, en octobre 1790, un mémoire où il exposait la situation de l'Europe, les éventualités d'une guerre prochaine, et où il recherchait avec une grande sagacité quelles alliances il convenait à la France de choisir et de solliciter.
Mirabeau était l'âme de la Constituante, qui lui devait sa puissance «t sa gloire ; il était k lui seul une entité, mais il n'était d'aucun parti : ce qui le prouve, c'est que les haines ne lui ont manqué d'aucun côté. Les conservateurs lui ont reproché ses visites aux clubs, oubliant qu'il n'y allait que pour réhabiliter les principes de 89, méconnus ou travestis; qu'il avait été un des promoteurs de la loi martiale, divisée surtout contre les meneurs des assemblées populaires. Les mêmes hommes l'ont accusé d'avoir été l'instigateur des journées d'octobre, mais cette accusation ne s'est pas relevée du discours foudroyant sous lequel Mirabeau l'écrasa, le 2 octobre 1790.
HtlTlÈMET SÉRIE. — PERSONWA^GES POLITK^IES. 264
Les patriotes l'ont accusé de s'être vendu à la cour et d'avoir déserté la cause de la révolution. Cette double accusation répond k un grand fait qui a dominé toute la vie politique de Mirabeau, et qui résume le caractère complexe, le génie disparate du.célèbre tribun. Dès les premières heures de la lutte entre la royauté et la révolution, il avait compris quels dangers pouvaient naitre des éléments même qui prêtaient leur concours k la cause populaire. Défenseur passionné des principes de 89, qu'il aimait comme son ouvrage, il savait que ces conquêtes du génie et de la raison ne suffisaient déjà plus aux ouvriers de la deuxième heure ; il savait que cet évangile politique était d'avance une lettre morte pour quelques-uns de ses plus fervents apôtres. Son coup d'œil prompt et sûr avait mesuré les périls que devaient déchaîner la licence effrénée de la presse et l'effervescence vraie ou simulée des clubs. Il se voyait seul , entre une monarchie qui périssait par ses fautes et une révolution qui pouvait se suicider par ses excès: mais, entre ces écueils qu'il avait fait surgir des entrailles de la société, sur ces flots troublés par les tempêtes que décbaina sa main , Mirabeau avait osé concevoir la pensée de sauver, l'une par l'autre, et la royauté et la révolution.
Pour cela, il fallait faire connaître au roi la véritable situation, lui faire comprendre et la nécessité et la mesure des sacrifices que commandaient le présent et l'avenir. Dans ce but, Mirabeau rédigea un certain nombre de mémoires pleins de nobles sentiments et de pensées généreuses, mais qui eurent le tort impardonnable d'être dés notes secrètes, circonstance qui devait justifier l'accusation de vénalité adressée à leur auteur.
Pour lutter plus sûrement contre le déchaînement des passions populaires, pour imposer plus sûrement aussi ses volontés à la couronne, Mirabeau ne trouvait plus suffisante l'initiative de son génie, il lui fallait l'arme du pouvoir. 11 eut l'ambition d'être ministre, et cette préoccupation lui fit dédaigner la place de maire de Paris, qu'il abandonna à Bailly, commettant la faute irréparable de ne pas prendre une position où il pouvait empêcher beaucoup de mal. Il comptait sans les défiances de l'Assemblée nationale, qui déci:éta que nul de ses membres ne pouvait être ministre, le frappant ainsi à la fois dans son orgueil et dans ses combinaisons.
262 LES HOMMES aLUSTtlES DE L'ORLÉANAIS.
L'hésitation et la faiblesse du roi rendaient impossible ou illusoire toute action sur lui : alors Mirabeau se tourna vers la reine, qui, plus soudeuse du përil, surtout plus résolue, accepta les ofiTres de serriee qu'il lui offrait. Les rapports qui eurent lieu entre cette infortunée princesse et le fougueux tribun ont dotiné lien k des insinuations si peu prouvées que nous n'avons pas à nous en occuper ici. Ce qui est vrai, c'est que Mirabeau avait conquis sur Marie-Antoinette un ascendant d'autant plus remarquable qu'il avait h lutter contre des antipathies et des haines presque naturelles envers l'homme que la cour devait regarder comme son mortel ennemie II avait conçu un vaste plan de préservation sociale ; il en avait exposé le but, développé les moyens, analysé tous les détails dans un mémoire secret, véritable chef-d'œuvre d'habileté, de haute raison et d'intelligence pratique ; le succès en était assuré.... Mais Dieu n'en devait même pas permettre l'essai.
Quant à la question de vénalité, elle y est si claire, si précise, que les plus ardents panégyristes du grand orateur n'ont essayé aucune dénégation. On a dit qu'en échange dé ses premiers mémoires, Mirabeau avait reçu directement de M. de Montmprin 200,000 livres; cela est probable, mais n'a pas été suffisamment prouvé. Ce qui est incontestable , c'est que Mirabeau recevait de la couronne une somme de 6,000 livres par mois; que le roi avait payé une partie de ses dettes et lui avait donné un million en quatre billets de 250,000 livres chaque, billets que l'on a retrouvés après la mort de Mirabeau et qui ont été rendus k Louis XVL Mirabeau avait peut-être le cœur trop haut pour accepter cet argent comme le prix d'un marché ; mais il avait, à coup sûr, assez de prodigalités et de passions k satisfiûre pour l'accepter k titre d'indemnité somptuaire. Nous n'avons, d'ailleurs, qu'k constater un fait admis par tout le monde ; c'est k l'histoire de le juger.
En janvier 1791, Mirabeau fut nommé président de la constituante, tardif honneur que, après dix-huit mois d'exercice de la S(mveraineté nationale, les partis se laissaient enfin arracher pour en revêtir l'homme dont ils subissaient l'irrésistible ascendant. Le 1<»^ mars suivant, il fut élu membre du directoire du département de la Seine. Alors^ dominant la cour par l'autorité de ses services, l'assemblée par
ULITIÈME SÉlUiE. — PEHSONNAGËS POLITIQUES. 205
SOU éloquence, refrénant dans les clubs Faction dissolvante des mauvaises doctrines, il était arrivé à l'apogée de sa puissance; il pouvait d^à toucher du doigt le but qu'avaient poursuivi tous ses efforts ; il pouvais embrasser le pouvoir, ce fan^me de tous ses rêves, ce rêve de toute son ambition... il allait toucher du pied la tombe, il allait embra^iser le néant ! .* ,
La 17 mar^, Minibeau^ dont la santé était altérée par les fatigues de la présidence, se rendait à, sa terre du Mar^s,. à Ai^enteuil, quand il ^fut pris de -coliques si violentes qu'il* fallut le ramener à Paris. Le mal fit des progrès rapides et inspira bientôt de sérieuses inquiétudes à ses amis : la funeste nouvelle s'était répandue dans Paris et avait jeté partout la consternation ; la foule venait, silencieuse et recueillie, k la porte de l'hôtel du demi-dieu parlementaire, demander un peu d'espoir ou une tristesse de plus. Seul, Mirabeau conservait toute sa sérénité, et, quand il dut se préparer à mourir^ il voulut faire à son agonie une auréole philosophique digne de son existence. Pour le Titan vaincu, ce fut peut-être une consolation ; il pensa qu'il emportait avec lui le génie et le secret de la révolution. L'orgueil lui souriait encore du bord de la fosse où le poussait l'implacable main de la destinée. Quelques heures avant l'instant fatal, il entendait le bruit lointain des détonations de l'artillerie et il disait fièrement : S(mlH:e déjà les funératUes d^ Achille?
Malgré les soins de Cabanis, son médedn et son ami, Mirabeau mourut le 2 avril 1791. On a dit qu'il avait été empoisonné, et il faut bien reconnaître que la nature des symptômes , que la marche presque foudroyante de la maladie, que la chute si étonnamment rapide d'un homme d'une constitution athlétique, que tout cela donnait à cette supposition un caractère spécieux ; mais, d'un autre côté, Mirabeau avait été, dès 1788, attaqué d'une maladie grave qu'il quahfiait lui-même de choléra'-morbus, et dont il ne s'était jamais remis. En 1789 et 1790, il avait eu de&opbthalmies fréquentes, un ictère intense , et il était tourmenté d'une fièvre continue qu'entretenait l'agitation passionnée, convulsive de sa vie. Après sa mort, l'autorité, cédant ^ la clameur publique, fit procéder à l'autopsie, et le procès-verbal authentique déclara qu'il n'y avait aucune trace d'jempoisonnement. Enfin , il ne faut pas oublier que Cabanis, qui donnait
ses soins à son illustre aàii , avait assez d'instruction pour reconnaître les traces du crime, assez de dévouement pour ne pas les laisser passer impunies. Et telle était sa conviction sur ce point, que, répondant à M^o de Saillant, sœur de Mirabeau , qui soutenait l'idée de l'empoisonnement, il disait : a Et qui donc pouvait avoir eu intérêt «r à empoisonner votre frère? » Mots pleins d'une naïveté presque sublime et qui sont le plus bel éloge peut-être de Mirabeau.
La mort du tribun fut un deuil public; ses funérailles furent celles d'un roi. Et, oomme si ce n'était pas assez des honneurs rendus à sa dépouille mortelle, des panégyriques et des discours, on voulut décréter sa mémoire d'immortalité. Sur la demande du département de Paris, l'assemblée nationale décrétait, le 3 avril, que l'église Sainte-Geneviève serait transformée en Panthéon, que l'on inscrirait à son frontispice : Aux grands hommes la patrie recfmnaissarUe! et que Mirabeau y serait transporté le premier- Mais quand eut cessé tout le bruit qui se faisait autour de cette tombe , quand fut effacée toute cette fastueuse désolation ; que la cour, après avoir essuyé ses larmes hypocrites, ôe vit sur une mer inconnue, seule désormais et sans bou^ole; que le peuple, dont l'oubli commençait avec le lendemain , n'entendit plus les accents de cette voix puissante , qui parlait si haut des droits imprescriptibles de la nation , si haut aussi de la vérité et du devoir, et que les députés de la constituante interrogèrent vainement cette place vide, où ils ne devaient plus revoir le plus illustre d'entre eux ; alors, en haut comme en bas, chacun comprit que ce n'était pas seulement un grand homme qui venait de mourir, mais que Dieu, dans ses desseins impénétrables, venait de renverser la digue sur laquelle les flots du torrent populaire allaient passer tout-k-l'heure sanglants , pour submerger la monarchie et la société !...
On a fait de Mirabeau un grand nombre de portraits ; mais nous croyons que l'histoire et la ][^hilosophie n'ont pas dit leur dernier mot de cet homme extraordinaire. Tout en lui semble marqué au coin de la fataUté, et il y a du mallieur presque dans ses plus grandes fautes. Doué d'un tempérament de feu, il affecte k toutes choses ses passions et ses sens ; d'avance ainsi, par l'immoralité de sa vie
privée, il frappe de déchéance toutes les œuvres de sa vie publique. Fort de toutes les ressources d'une puissante nature, de toutes les richesses d'une intelligence d'élite , il a, par dessus toiit, le génie de la contradiction et delà lutte; il ne sait être que l'homnie des situations désespérées. L'histoire a le droit de lui demander un compte sévère de ses égarements d'esprit et de cœur; mais l'humanité n'oubliera pas que, novateur intrépide, il défricha le premier, au péril de sa vie, le champ où les générations présentes préparent laborieusement la moisson de l'avenir.
Loou LAFIBRRB.
SERGENT (Louis).
Les quelques lignes que nous avons publiées sur ce conventionnel, dans la série des beaux-arts de notre ouvrage, peuvent sufi^re à le représenter comme graveur médiocre, mais elles laissent dans l'ombre la vie poUtique, et c'est une lacune qu'il importe de remplir. Les biographes, en générasse sont montrés très-sévères pour Sergent; sa participation active aux troubles de la révolution, «es liaisons avec les terroristes, sa dissimulation, certains détails mystérieux de sa vie, ont imprimé à sa mémoire une flétrissure que ne peut effacer le souvenir de son alliance avec Marceau, son beau-frère. Né à Chartres en 1751, d'une famille obscure, sans fortune, sans éducation, il dut chercher dans l'art de la gravure des moyens d'existence. Après quelques années de travaux en province, il vint a Paris pour se perfectionner. Le métier était peu lucratif, son talent était presque nul, et il n'y avait rien, dans l'état précaire où il se trouvait, qui pût satisfaire Fambition la plus modeste. On a prétendu que Sergent suppléa à l'insuffisance de ses travaux par des services rendus à la police et grassement {iayés. Cette accusation nous parait dénuée de fonde- -ment; plus tard, les ennemis de Sergent, et ils étaient nombreux, n'eussent pas manqué de s'en faire une arme contre lui et d'exploiter, au profit de leurs rancunes, un fait aussi infamant.
La révolution venait d'éclater; Sergent, qui avait tout à espérer, s'y jeta avec ardeur et tira parti de l'expérience qu'il avait acquise en vivant an milieu du peuple et surtout dans les faubourgs, où il avait
S66 LES UOMllES ILLUSTRES DE l'ORLÉANAIS.
toujours habité. Dans toutes les journées qui précédèrent la déféetion des gardes françaises, la prise des Invalides, puis celle, de la Bastille, les massacres de Foulon, de Bertier, &c.^ on vit Sergent pérorer au milieu de la foule et l'exciter k l'insurrection. Ses déclamations, son audace, ses allures de tribun, lui donnèrent bienU^t une certaine influence, et ce fut comme président du district de Saint^acques-de* l'Hôpital qu'il apparut, en 1790, au premier rang de la soène politique.
Lçs réclamations et même les remontrances adressées sans eesse à l'assemblée nationale lui parurent un moyen de consolider sa popularité. Lorsque soixante soldats du régiment de Champagne se révoltèrent contre leurs chefs, et forent, pour cet acte de discipline, renvoyés avec des cartouches jaunes. Sergent s'érigea, en face de l'assemblée, en protecteur des patriotes persécutés. Plus tard même il se vanta de les avoir fait rentrer dans l'armée, où huit de ces soldats devinrent généraux; on regrette que Sergent ait poussé la modeste et le désintéressement jusqu'à taire leurs noms. Réélu plusieurs fois de suite, il devint en quelque sorte le secrétaire perpétuel de la fameuse société des Jacobins, et sans paraître souvent k la tribune, y joua un des premiers rôles. Le jeune, duc de Chartres, qui était alors un des appariteurs ou huissiers de cette société, devenu plus tard roi des Français, n'oublia pas son ancien camarade; Sergent s'y lia aussi avec Pétion, son compatriote, et lorsque ce député devint maire de Paris, il en reçut diverses missions importantes.
Chargé d'aller à l'école militaire pour y licencier et désarmer la garde constitutionnelle de Louis XYI,. Sergent, environné d'une nombreuse escorte, s'acquitta de ces fonctions avec la plus minutieuse sévérité. On fouilla jusque dans les caves et les greniers pour bien s'assurer qu'il n'y restait ps^ un fusil ni un seul homme, et un rapport écrit en style pompeux et publié dans les journaux augmenta sa popularité. Dès lors le roi n'avait plus pour défense que deux bataillons de suisses et une faible minorité dea gardes nationaux, découragés encore par la faiblesse et l'impéritie de celui qu'ils juraient voulu sauver. Dans le^ journées, du 20 juin et du 10 août 1792, Sergent fut un des principaux moteurs de l'insurrection. On le voit former des groupes dans le faubourg Saint-Antoine, les conduire ii
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Taitaque des Tuileries, pois s'absenter pendant le danger et revenir après la victoire comme mmiicipal , comme membre de cette Commune, qui venait s'emparer du pouvoir. Son premier soin est de remercier le peuple de son zèle patriotique, de faire fermer les grilles et les portes et de fouiller les appartements. Comme il le parait, c'était un peu sa spécialité. Que fit-il dans cette terrible nuit qu'il passa presque seul aux lieux que venait de quitter la famille royale? C'est ce que l'on n'a jamais su. .Ses amis le surnommèrent SergerU-AgcUhe, parce qu'ils prétendaient l'avoir vu s'approprier une pierre précieuse. Il est vrai que plus tard, lorsqu'il put craindre que ces rumeurs ne devinssent une véritable inculpation, il fit hommage k la Convention de cette pierre qu'il estimait lui-même à une valeur de cent mille francs, et qui , par un phénomène curieux , présentait les trois couleur» nationales. Plus tard, il publia, dans la Revue rétrospective, quelques morceaux historiques, notamment sur le sol du Garde-Meuble et les journées des SO juin et 10 août 1792; mais on espérerait en vain y trouver des renseignements exacts que l'auteur , mieux que tout autre, devait posséder. U semble, au contraire^ qu'il se soit efforcé de faire disparaître, sous des détails insignifiants, des lacunes et des réticences calculées , Tévidence d'un fait presque acquis pour l'histoire de cette sombre époque.
On sait quel fut le rôle de la Commune après l'affaire des Tuileries; on ne s'occupa plus que de découvrir et d'emprisonner tous les suspects, c'est-k-dire tous ceux qui, ne pouvant être ni les amis ni les complices des municipaux, furent soupçonnés' de posséder quelque chose , ou d'être doués de quelque talent et de quelque vertu. Sergent fut un des membres les plus actifs et les plus influents du monstrueux pouvoir qui pesait alors sur la France. Soit qu'il s'agit, pourfaife place k de nouvelles victimes par le massacre des prisonniers, de vider les prisons (c'était le terme officiel), soit qu'il fallut tenir une épouvantable comptabilité, organiser le paiement de ceux qu'on appelait' (ravailleurs, et enregistrer les dépouilles qu'ils rapportaient, Sei^ent^e recule devant aucune fonction : il siège successivement k l'Âbbaye, k la Force, k Bicêtre , partout où il faut discipliner le meurtre et l'encourager. Un de ses biographes raconte qu'on voyait naguère aux archives de la police des taches de sang sur les reçus qu'il faisait si*
gDer aux hommes qu'U employait l S'assocîant jusqu'à la fin aux horriUes projets de ses collègues , il signa avec Marat, Panis et sept autres la circulaire qualifiée if^àme par M"><^ Roland , par laquelle lamuniapalité de Paris invitait toutes les Tilles de France à imiter cet horrible exemple , et à faire massacrer dans les prisons tous les malheureux qui s'y trouvaient. Ce n'était rien autre chose qu'une Saint-Barthélemi révolutionnaire qui dev^t ^mr^er la nation d'unmUlion de Maîtres l
Sergent comprit bientôt l'énormité du crime qu'il avait commis en violant ainsi toutes les lois humaines, et, lorsque plus tard un décret d'accusation fut porté contre lui, il se défendit d'avoir connu cette circulaire, et accusa Marat« qui était mort^ d'avoir signé pour lui sans le consulter. H se trouva aussi impliqué dans le vol du Garde-Meuble, exécuté dans les nuits des 15, 16 et 17 septembre. Dans l'article qu'il a publié, en 1829, dans la Revue rétrospective. Sergent cherche évidemment à dissimuler, les circonstances véritables de cet événement par des explications embarrassées; le seul nom historique qu'il cite dans cette affaire est celui de Duvivier. Huit mois après l'événement, ce malheureux fut condamné parle tribunal révolutionnaire, et exécuté pour avoir aidé et fadlité le vol qui devait fournir de$ secours aux ennemis coalisés de la France, est-il dit dans l'acte d'accusation. Il est évident que Duvivier fut sacrifié à la politique ; Fouquier-Tinville et Sergent connaissaient les véritables auteurs du crime, et leur complice paya de sa mort la nécessité où l'on était de s'assurer de son silence.
Sergent était k l'apogée de son crédit et de son influence ; lorsqu'on nomma les députés k la Convention, il figura au sommet de ta Montagne, k côté de Marat et de Robespierre. Votant et pariant toujours dans les principes de l'égalité ^t de la démocratie les plus absolus, il demanda la suppression de la croix de Saint-Louis et celles de tous les ordres. Dans le procès de Louis XVI, plus exagéré que Marat luimême , qui avait foit réduire l'acte d'accusation , il demanda qu'on y ajoutât des faits évidemment calomnieux, et qu'on allât fouiller dans d'anciennes archives où il prétendait que ce prince avait déposé une protestation contre les décrets de l'Assemblée nationale. Il vota ensuite, avec toute la députation de Paris, pour la mort immédiate et sans appel au peuple, accompagilanît son vote de cette ridicule et vaine déclamation ': « J'ai déjà prononcé la mort contre les ennemis de ma
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n patrie, qm avaient pris les armes contre elle; j'ai fait pins, j'ai profit nonce la même peine contre des étires faibles qui n'avaient penta être commis d'autres crimes que de suivre leurs époux ou leurs a pères. Depuis long-temps j'étais convaincu des crimes de Louis; je a pense que le supplice d'un roi ne peut qu'étonner l'univers; la tête a d'un tyran ne tombe qu'avec fracas, et son supplice inspire une a lerreur salutaire. Après avoir balancé tous les dangers, il m'a été « démontré que la mort de Louis était la mesure d'oti il en pouvait ff résulter le moins« Je vote donc pour la mort contre le chef et a contre ses complices. »
Après ce procès. Sergent parut peu ^ la tribune. Ayant presque toujours dirigé la police à la Commune, comme membre du comité de surveillance, il la dirigea encore à ia Convention nationale comme l'un des inspecteurs de la salle , et comme faisant partie du comité des monuments, des arts et de l'instruction publique. Ce fut en cette qualité qu'il fit apporter aux Tuileries les chevaux de Marly , l'horloge < de Lepaute , les orangers de Versailles et presque toutes les statues qui ornent ce beau jardin , où il remplaça par des fleurs et des arbustes les pommespde^rre que ses grossiers confrères de la Commune y avaient fait planter. Il confia ensuite la garde de ces monuments k une compagnie d'invalides qui empêcha de les briser et de les mutiler^ comme cela se faisait partout, sous prétexte de détruire jusqu'aux derniers vestiges de la monarchie française. Enfin il fonda le Musée français, tel à peu près qu'il existe aujourd'hui , et fit établir h, l'hôtel de Nesle le dépôt où furent préservés les monuments jusque-là dispersés dans toutes les parties de la France. Si c'^t là une faible compensation des excès qu'on lui reproche, l'histoire lui doit du moins de recoonaitre qu'il préserva, de précieux objets du vandalisme révolutionnaire, et fit reparaître les arts, dont le nom seul avait été impitoyablement rayé du vocabulaire barbare de la Terreur. Ce fut lui qui fonda le Conservatoire de musique, et fit rendre, de concert avec Chénier, la loi fort simple qui assurait aux artistes et aux auteurs la propriété de leurs œuvres. On peut dire que, pendant près de deux ans qu'il remplit ces honorablesfonctions, il rendit, de véritables services aux sciences et aux arts. Sa position était délicate : chargé d'une comptabilité importante , et surveillé de près , il eut phisieurs fois à
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rendre comi^ de sa gestion au coQsâl de la commune, déjk préi^ann contre lui par de fréquentes dénonciations. Enfin ^ k force de ménar gements et de précautions, il arriva sand encomlM^ au 9 thermidor, où succomba Robespierre^
Son {Nremier mouvement fut d'adbàrer à cette révoluticm^qui le tirait d'une position inquiétante. Il parla même, dans les premières séances, pour que la réaction contre le parti vaincu se fit plus vive et plus sévère; mais il 'avait trop d'expérience pour ne pas voir que cette réaction contre les oppresseurs devait biratôt l'atteindre lui-même. Alors il fit volte-face et se joignit à Camot pour protester contre l'iHégalité des mesures {Irises contre les membres de l'ancien comité du salut public ; il alla jusqu'à dire qu'il s'abstiendrait de prendre part aux délibérations jusqu'à ce qu'on ait poursuivi les auteurs d'un placard intitulé le Tocsin national, où l'on appelait sur les accusés la vengeance du peuple. D Unit par se réunir au parti des terroristes ou des comités qu'on appelait la queue de Robespierre.
Dans la journée du !<»' prairial, où te député Féraud fut tué, Sei^ent encouragea ouvertement les sections à la révolte,' ce qui fut établi dans un rapport où Durand de Maillanne demanda contre lui un décret de mise en accusation. On rappela la fameuse circulaire et l'affaire des diamants; le décret fut prononcé et Sergent prit la fuite. Il se réfugia en Suisse, et ne revint en France que lorsque la loi du brumaire ai lY eut amnistié tous les délits de la révolution. C'est dans ce temps qu'il épousa la sœur, de Marceau et qu'il ajouta le nom de ce général au sien, voulant faire disparaître probablement celui d'Agathe^ que ses malins confrères n'avaient pas cessé de lui donner.
Sergent semblait ne plus vouloir s'occuper de politique; mais lorsqu'après la révolution du -50 prairial (1 799) le parti démocratique fut sur le point de reprendre le dessus, il parut à la sodété dés Jacobins, établie au Manège , et le général Bernadette , devenu ministre de la guerre, ayant rassemblé autour dé lui tous les débris de ce parti, le fit inspecteur-général des hôpitaux militaires. Il occupait cette place au 18 brumaire, lorsque Ponaparte s'empara du pouvoir. Dès ce moment , tout espoir fut perdu pour Serg^t et pour les siens. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'il échappa aux proscriptions dont les listes furent dressées à plusieurs reprises par Fouché, particulièrement
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dus l'affaire 4e la madûne infernale. Comprenant qu'il ne pouvait être en sûreté sons un gouvernement qui ne m^ageait pas les jacobins^ il prit sagement la résolution de quitter la France. Il réalisa tout ce qu'il put amiasser du fruit de ses économies révolutionnaires et se reùAii d'abord à Turin, où Jourdah, son ancien ami, le fit nonuner bibliothécaire. Resté sans appui après le départ de ce général , il se rendit à Brescia, k Milan et enfin k Venise, où il mourut, en août 1847, en manifestant sur sa vie passée des regrets qui donnèrent lieu à quelques réclamations dans les journaux.
Les ouvrages que Sergent a publiés sont : !<> Portrait des grands hommes, femmes illustres et sujets mémorables de la France, 1787- 1789, gravés et imprimés en couleur; — Fragments de mon album et nigrum, écrits en 4844 , revus et augmentés de souvenirs, en 1856; <c Ce sont, dit Quérard, des mémoires sur Louisa Marceau des « Graviers, sœur du général et femme de Sergent, écrits avec une «( minutieuse complaisance par un épous encore passionné, quoique <f plus qu'octogénaire; » — et une Notice historique swr le général Marceau. C'est le panégyrique du jeune liéros, sous le nom duquel Sergent s'efforce de se cacher pendant la moitié de sa vie. Il ne doutait pas, selon l'expression de Necker, que le casque du guerrier ne dût effacer son bonnet rouge ; et, «depuis qu'il s'était allié à la famille de Blarceau, il n'ouvrait pas la bouche, il n'écrivait pas un mot sans y mâer le nom de ce général. Mais, ^n vérité, que pouvait-il y avoir de commun entre lui et un jeune guerrier plein d'honneur, de loyauté, qui n'eût pas manqué de repousseir de tels éloges s'il les eût essuyés de son vivant (1)? -
CIH.-F. U
LEBÈGUE-DUPORTAa.
Après la retraite du comte de LaTour-du-Pin-Gouvemet, que l'assemblée constituante déclara avoir perdu la confiance de la nation , on jeta les yeux, pour le Remplacer au ministère de la guerre, sur Liebègue-Duportail. Il avait servi dans le génie militaire et y avait acquis
(1) Voir toi. \y p. 45.
la réputation d'un très-bon oi&cief . Employé dans la guerre d'Amérique, il s'attadia au marquis de Lafayette, contribua beaucoup à ses succès, et adopta comme lui les principes de liberté que l'indurreclion américaine fit germer dans les tètes ardentes des jeunes nobles qui prirent part à cette expédition lointaine.
De retour en France, avec le grade dé brigadier des armées du roi, il fut envoyé dans le royaume de Naples, dont le souverain avak demandé à Louis XVI plusieurs officiers pour l'instruction de ses troupes ; quelques difficultés survenues entre lui et le général qui commandait les gardes suisses napolitaines le forcèrent à se retirer; il revint en France, où il reprit du service et fut fait maréchal-decamp.
Lafayette était alors tout-puissant; grâce h son influence, Leb^e fut nommé au ministère de la guerre. Imbu des idées révolulionnaires, il crut faire acte de patriotisme en les propageant, même aux dépens de la discipline. La permission qu'il accorda aux soldats de fréquenter les clubs et d'échanger ainsi l'habitude de la subordination contre l'esprit de discussion et même de résistance qui devait tout bouleverser, compléta la révolution de l'armée et prépara, dans de certaines limites^ la perte du pouvoir royal. Peut-être pensa-t-il, en sacrifiant ainsi aux principes du républicanisme le plus outré, se concilier Taffection du parti dont il prévoyait le triomphe; maison ne lui «ut aucun gré de cette faiblesse, qui constitue le seul acte important de son ministère. Le sort de son protecteur devait déterminer le sien; il devait à Lafayette son élévation, il dut partager sa disgrâce : aussi l'assemblée législative fut à peine formée que tous les révolutionnaires, anti- constitutionnels, républicains ou anarchistes, se liguèrent contre lui. Lacroix et Gouthon commencèrent l'iittaque. On lui demanda coâapte de l'état des frontières, qui étaient menacées. Interrogé par le président, comme un criminel, il fut sommé de répondre h une dénonciation des administrateurs du district de Château-Thierry, qui lui reprochaient d'avoir fait passer un bataillon de troupes de ligne par leur ville, sans les avoir prévenus de leur arrivée, Cette partie de l'accusation était dérisoire, Lebègue répondit avec raison que ce n'était qu'un oubli d'un simple commis de sesbu-
reaux , oubli dont il ne pouvait être responsable ; ses ennemis prétendirent que la faute devait être imputée au ministre, dont la coupable incurie autorisait la négligence de ses adminsitrés.
Les autres griefs étaient plus, sérieux ; il s'agissait du délabrement des places et de la faiblesse des garnisons. Lebègue se justifia avec assez d'habileté, en alléguant les désordres de la révolution qui, partout, avaient comprimé l'action du gouvernement, détruit les moyens , interrompu les travaux et disséminé les troupes qu'on n'avait pas eu le temps de réunir. La réponse était juste et vraie, mais elle inculpait la révolution, qui ne devait avoir produit que du bien : aussi Lebègue fut-il plus coupable aux yeux de sçs adversaires. Il crut les désarmer en donnant sa démission et rentra dans l'armée ; mais il €omi!|tait sans l'abbé Fauchet, évêque constitutionnel du Calvados, dont le fanatisme révolutionnaire devait plus tard se démentir sur l'échafaud: Fauchet le dénonça avec sa violence accoutumée et le fit décréter d'accusation ; mais Lebègue, averti par ses amis, se garda bien de se livrer aux prétendus juges qu'on venait de loi nommer. Caché à Paris, il échappa, pendant près de deux ans, aux sbires qu'on avait mis à sa poursuite. La loi qui frappait de mort ceux qui donnaient asile aux proscrits lui fit un devoir d'épargner des persécutions à ceux qui lui avaient accordé une retraite. II parvint à se sauver en Amérique, après avoir &it constater, par un acte notarié, les motifs qui l'obligeaient k s'exiler.
En 1797, le général Matthieu Dumas, qui avait connaissance de cet acte, le fit valoir au corps législatif, demanda que son nom fût rayé de la liste des émigrés et qu'il eût la faculté de rentref dans sa patrie. Mais, malgré les dispositions contre-révolutionnaires de l'assemblée, il échoua dans sa demande. Sous le consulat, Lebègue vit enfin se lever l'interdit qui le reléguait loin de sa patrie; il quitta l'Amérique, mais n'eut pas la consolation d'aborder en France; il mourut dans la traversée, en 1802. Il était né à Pithiviers, de la même famille que Guillaume Lebègue de Presles, son proche parent, qui fut docteur-régent de la Faculté de médecine, k Paris, et censeur royal. On doit k ce dernier plusieurs ouvrages de botanique et d'agronomie, et une Relation de la mort de J.-J. Rousseau.
Cil.-P. L,
TOXE II. 18
!274 LES nOMMES ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.
MANUEL (Pierre-Louis).
Le père de l&nuel était potier k MoDtargis. Il fit donner k son fils une meilleure éducation que ne pouvaient le iaire présumer sa profession et son peu de fortune.
Pierre -Louis Manuel, après avoir fait d'assez bonnes études, entra dans la congrégation enseignante de la doctrine chrétienne , qu'il abandonna ensuite pour se rendre à Paris, où le banquier Courton l'appela auprès de son fils, en qualité de précepteur, et lui assura une pension; il vivait de ce modeste revenu et du produit de quelques pamphlets distribués sous le manteau. Un de ces écrits te fil renfermer pendant trois mois à la Bastille , et cet acte arbitraire ne fit que fortifier dans l'esprit du jeune écrivain les principes qu'il tenait de sa naissance et de son éducation. Aussi, dès les premiers mouvements révolutionnaires, figura-tril parmi les ennemis les plus ardents de l'ancien régime. Ses discours véhéments à la société des Amis de la constitution appelèrent sur lui l'attention des patriotes et les suffrages des électeurs parisiens, qui le nommèrent procureur de la commune. Entraîné par l'exaltation du moment, sous l'influence des passions populaires et de la tendance démagogique des esprits, il écrivait en 1792, k Louis XYI, une lettre qui commençait par <^ mots : Sire, je n'aime pas les rois. Ce fut lui aussi qui , de concert avec Pétion et les administrateurs de police, provoqua l'insurrection du 20 juin 1792. Suspendu d'abord de ses fonctions par l'administration départementale, il les reprit le 13 juillet, en vertu d'un décret de l'assemblée législative.
Le 10 août arriva, et Manuel, intimement lié avec Danton^ y prit la plus grande part. U demanda la translation de la famille royale au Temple, et sa proposition ayant été adoptée, il fut chargé de veiller lui-même à son exécution. Déjà, dans la société des Jacobins, il avait réclamé l'emprisonnement de la reine au Yal-de-Grâce, jusqu'à la cessation des hostilités. Cependant sa haine pour cette princesse et pour le roi sembla décroître par suite des relations journalières que ses fonctions lui procuraient avec les augustes prisonniers; et, comme le dit un de ses biographes , il mêla d'humanité ses antipathies systé-
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matiques. L^ premier acte de ce retour à des voies plus doaces foi le discours qu'il prononça pour s'élever contre les rigueurs inutiles, et s'opposer fortement à ce que Louis XVI et son épouse fussent enfermés dans la Tour du Temple. Cette sollicitude pour le monarque déchu n'attiédit pas toutefois, comme on l'a prétendu, le z^le démocratique de Manuel : ce fut toujours un républicain ardent et convaincu , mais il sut se préserver de ces excès qui flétrissent un noip et le font passer sanglant à la postérité. Quoi qu'on ait dit, la conduite de Manuel pendant les massacres de septembre fut purement négative. On* l'a accusé d'avoir su ce qui devait avoir lieu , d'avoir, par une horrible dérision, deux jours avant le signal des massacres, annoncé aux prêtres renfermés aux Carmes une liberté qu'ils devaient perdre avec la vie. L'esprit de parti s'est acharné sur sa niémoire et a cherché à altérer, dans un but évidemment partial, le sens des démarches qu'il fit pour empêcher l'exécution de cet affreux projet. Après de généreuses et vaines instances auprès de Danton, convaincu qu'il fallait laisser agir la colère du peuple, après avoir requis la sortie des prisonniers pour dettes, ne le voit-oo pas arracher au danger M>^ de Tourzel, gouvernante des enfants de France , Beaumarchais, son ennemi mortel , TA^^ de Staël et qaelques-uns de ses amis ? La passion politique, qui ne respecte rien, a cherché un intérêt là où il ne devait y avoir que de l'humanité , et a expliqué par l'appât d'une somme de 150,000 fr. les généreux efforts qu'il fit pour soustraire aux assassins la princesse de Lamballe. Mais alors il faudrait aussi supposer qu'il était payé, lorsqu'à la tribune des Jacobins il déclarait courageusement a que les massacres de septembre avaient été a la Saint-Barthélemi du peuple, qui s'était montré aussi méchant <K qu'un roi, et que tout Paris^ était coupable pour avoir souffert tous « ces assassinats. » Est-ce là le langage d'un scélérat endurci ?
Ces démonstrations généreuses contre les crimes populaires ne Fempéchaient pas de manifester les sentiments d'un fougueux républicain, aussi fut-il compris dans la fameuse députation de Paris à la Convention nationale. H comprenait la république avec l'appareil et le luxe qui doivent frapper les yeux de la multitude et inspirer au vulgaire le respect pour tout ce qui lui parait avoir un caractère de grandeur et de solennité. Dès la première séance. Manuel prit la
â7G LES HOMMES ILLUSTRES DE L'ORLÉANàIS.
parole poar proposer de loger le président de l'assemblée dans le palais des Taileries et de l'environner de tout l'éclat convenable à sa dignité. Cette proposition excita une grande rumeur parmi les ennemis de la Gironde. Elle fut vivement combattue par Chabot ; Tallien répondit que c'était au cinquième que les représentants devaient loger, et la motion de Manuel fut unanimement repoussée.
Le 5 décembre suivant, le nom de Mirabeau s'étant trouvé compromis par le dépouillement des pièces de Varmoire de fer. Manuel, admirateur constaat de ce grand homme, et qui avait été l'éditeur 4e ses Lettres à Sophie, entreprit de le défendre : « Gtoyens, s'écria-t-il, « Mirabeau a dit de lui-même à cette tribune qu'il n'y avait pas loin a du Capitole k la roche Tarpeïenne ; mai^, quand il l'a dit, il ne « parlait que des vivants; il ne pensait pas qu'un jour on proposerait « de faire descendre le bourreau dans les tombes pour y flétrir les « cendres des morts. » D termina son discours en demandant qu'un comité d'etamen fût institué. Cette proposition fut adoptée; et, en attendant le rapport, la Convention décréta que les bustes et ^Bgies de Mirabeau seraient voilés.
Lorsqu'il s'agit de la mise en jugement de Louis XVI, Manuel se fit d'abord remarquer par la violence de son opinion : <c II fut roi, «t dit-il, il est donc coupable ; car ce sont les rois qui ont détrôné c< les peuples. Sans ces Mandrins couronnés , il y a long-temps qiie « la justice et la raison couronneraient la terre... Que de temps il a a foUu pour casser la fiole de Reims ! Législateurs, hâtez-vous de <c prononcer une sentence qui consommera l'agonie des rois! Ence tende^vous les peuples qui la sonnent? Un roi mort n'est pas un « homme de moins. » Quelques jours après, il rendait ainsi compte au <H)nseil général de la commune d'une visite qu'il avait faite au Temple : c( Louis de la Tour ignorait qu'il n'était plus roi. D parait c( que le décret ne lui avait pas été signifié; j'ai cru devoir lui apte prendre la fondation de la république. Vous, n'êtes plus roi, lui ai-je « dit, voilà une belle occasion de devenir bon citoyen. Il ne m'a pas « paru affecté. J'ai dit à son valet-de-chambre de lui ôter ses décoa rations, et, s'il a mis un habit royal a son lefver, il se couchera « avec la robe de chambre d'un, citoyen. » Le H décembre, il interrompt vivement les débats qui s'étaient élevés a l'occasion de
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l'acte éDonciaiif des grief» imputés à Louis XVI, et s'écrie : « Ces (c discussions sont oiseuses. La journée s'avance : vous savez qu'il <( importe que Louis retourne au Temple avant la fin du jour; je fc demande donc que vous donniez des ordres pour qu'il soit amené a sur-le-champ. »
Hais peu à peu, le farouche républicain devient accessible ^ la pitié ; ses vi»tes au Temple modifient ses idées et finissent par ralentir son exaltation démagogique et pair l'intéresser au sort de la famille royale. C'est alors qu'il semble condamner les excès de la révolution : après avoir signalé k l'exécration des honnêtes gens les tueries de septembre, après avoir accablé du poids de son indignation Thuriot qui ipjuriait sa modération, après avoir fait une motion favorable aux émigrés. Manuel, dans le procès de Louis XVI, semble vouloir revenir sur les erreurs où l'avadl pu entraîner sa fougue révolutionnaire. Il vote pour l'appel au peuple, et au moment où le duc d'Orléans venait de se prononcer pour la mort: « Je reconnais ici des législateurs^ s'écrie-t-il, je n'y ai jamais vu des juges, car des juges sont froids comme la loi; des juges ne murmurent pas, ne s'injurient p^s, ne se calomnient pas. Jamais la conviction n'a ressemblé à un tribunal ; si elle l'eût été, certes, elle n'aurait pas vu le plus proche parent de Louis n'avoir pas, sinon la conscience, du moins la pudeur de se récuser. » Après ces courageuses paroles. Manuel se déclara pour la détention et lebannissementklapaix. Dès que la condamnation k mort fut prononcée, il donna sa démis^on et adressa à l'assemblée une lettre ainsi conçue: « Il est impossible à la Convention, telle qu'elle est composée, de sauver la France, et l'homme de bien n'a plus qu'a s'envelopper de son manteau. »
C'était plus qu'il ne fallait pour vouer sa tête à la proscription; Tous les régicides l'accablèrent d'injures ; Chaudieu proposa de le déclarer infâme ; les tribunes, remplies de patriotes armés, le menacèrent, le couvrirent de huées; personne n'osa le défendre, et les plus sanglantes injures allèrent le poursuivre jusqu'à Montargis, sa ville natale, où il vint se réfugier. Là il faillit périr dans un guet-à-pens: une émeute qui éclata dans cette ville lança contre sa demeure une centaine d'énergumènes, moitié fous, moitié assassins, qui le poursuivirent à coups de pierres et de bâtons. Parvenu à leur échapper,
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il fut jeté dans une prison où des suspects qu'il avait fait incarcérer voulurent le tuer. Sa perte était jurée. On l'appela comme témoin dans le procès de la reine, et le sentiment de ses propres périls ne Tempécha pas de rendre bommage à la force d'àme de cette princesse et de plaindre hautement ses malheurs. Il fut traduit ensuite devant le tribunal révolutionnaire ; on lui reprocha d'avoir tenté de sauver le roi ; il répondit avec autant de calme que de fermeté : «r Oui, a j'aurais mieux aimé que Louis fût exilé en Amérique qu'envoyé k a l'échafaud. L'intérêt de la république me dicta seul cette préfé- <c rence, et mon opinion n'a pas changé. » Il rappela ensuite sa carrière révolutionnaire, et s'écria en terminant : «t Non, le procureur de <c la Commune du 10 août n'est pas un traître ! je demande qu'on « grave sur ma tombe que c'est moi qui fis cette journée. » C'était invoquer en vain le souvenir des services qu'il avait rendus à la cause de la révolution; on ne voulut voir que sa tiédeur apparente dans le jugement du roi ; il fut condamné à mort et exécuté le 15 novembre 1793, k l'âge de quarante-deux ans. Sa condamnation le jeta dans un profond accablement, et l'énergie qu'il avait montrée pendant son procès disparut lorsqu'il se vit sacrifié au fanatisme révolutionnaire.
. Manuel était un des meilleurs orateurs de la Convention ; sa parole incisive jetait de la clarté dans toutes les questions dont il s'emparait; il visait surtout au sarcasme, et le ridicule était une arme dont il savait se servir avec habileté pour combattre ses adversaires; sa diction était emphatique,^ et l'on y remarquait toujours le pédantisme du précepteur. Comme chez la plupart de ses collègues, il prenait dans l'antiquité ses exemples et ses héros, et citait à tout* propos les Grecs et les Romains. Ses discours sont remplis de citations dans ce genre, et il ne faut pas oublier que ce fut lui qui fit placer le buste de Brulus aux Jacobins, en face du fauteuil du président.
Les défauts et les qualités de l'orateur se retrouvent dans les productions de l'écrivain. Son Coup d^asil philosophique sur le régne de saint Louis est une violente diatribe qu'il dut regretter lorsque ses conversations avec la famille royale adoucirent ses opinions républicaines. V Année française est un espèce de calendrier philosophique où l'auteur place le nom d'un Français illustre pour faire parallèle avec les
saints du calendrier grégorien. On lui attribue aussi les Essais hisio^ riques, critiques, littéraires et philosophiques , et une Lettre sur la liberté de la presse et la police de Paris dévoilée. Lors de la prise de la Bastille, il s'était emparé des lettres manuscrites de Mirabeau à Sophie. Il les publia et fut poursuivi, en 1792, parla famille de Mirabeau, qui le fit décréter d'ajournement personnel; l'ouvrage fut saisi. Hais Manuel était alors tout-puissant, et son influence empêcha que cette
affaire n'eût des conséquences plus sérieuses.
cb.-p. l.