‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 3)Chapitre 35 sur 51 · PÉTION DE VILLENEUVE · texte numérisé non relu

PÉTION DE VILLENEUVE

Dans la précieuse esquisse où le peintre David a retracé le serment du Jeu-de-Paume , le lecteur se rappelle peut-être avoir vu , parmi les groupes du premier plan, un personnage de haute taille, aux épaules carrées , aux formes puissantes , le seul , je crois , qui tourne le dos au spectateur; son geste a de l'emphase sans énergie, sa pose est incertaine, sa froide figure, vue de profil , grimace l'enùiottsiasme ; c'est Pétion de Villeneuve débutant sur cette scène sanglante qu'on appelle la révolution Arançaise.

Fils d'un procureur au présidial de Chartres, il naquit en 1755, apprit chez son père cette science des affaires qui manque si souvent à l'homme public, et se trouva, jeune encore, avocat disert, et suffisant k peine k la confiance d'une nombreuse clientelle. Son extérieur plaisait, ^s haines et ses railleries philosophiques l'avaient placé au premier rang des esprits forts de sa province; il avait pris dans les idées du jour celles qui suffisaient k lui donner quelque relief, et, en blâmant l'ordre social, il était sûr alors de plaire au plus grand nombre. Quoique son talent fût tout au plus relatif, et en somme très-contestable, il avait pris k. Chartres l'habitude de triompher dans toutes les discussions, k l'aide d'une accentuation cassante et de ce verbiage de palais qui est l'art de faire monter la voix, par une échelle de tons faux, au plus haut point de sonorité.

Marié, en 1782, k une charmante personne qu'on appelait W^^ Le- (evre, et père d'un fils au bout d'un an de mariage, rien ne semblait manquer k son bonheur. M.^^ Lefèvre , dont la beauté avait été citée

plus que l'esprit et le jugement, trouvait seulement que, pour les talents de monsieur son gendre, Chartres était un bien petit théitre; on le pensait aussi dans le pays , et lorsque le bon Louis XVI demanda à la France des citoyens dignes de l'aider et de le comprendre, le tiers-état chartrain s'empressa de lui envoyer H. Pétion de Villeneuve et ses cahiers.

Aux premiers accents de Mh^ibeau , l'avocat de Chartres , perdu dans la vaste salle des États , sentit que cette voix puissante , qui éclatait comme l'orage, était celle du génie, et que, devant lui, derrière lui, il n'y avait place pour personne; qu'amis ^ ennemis, tout s'effaçait dans l'ombre du colosse. Pourtant il ne désespéra pas, et, avec cette persistance qui accompagne presque toujours la médiocrité, il résolut de suivre pas à pas Mirabeau, d'outrer toutes ses idées, d'exagérer tous ses principes, de dépasser toutes ses motions. L'orateur tonnait-il contre une superstiti(m , l'avocat déblatérait aussitôt contre les prêtres; Mirabeau blâmait-il la formule. des actes publics, Pétion se levait pour qu'on rayât ces mots : par la grâce de Dieu ; Fun signalait-il le fameux souper de Versailles et l'imprudence des gardesdu-corps , l'autre mettait en question la franchise du roi , et trouvait des paroles insultantes pour désigner la reine. C'est avec ce système constamment suivi, c'est avec des phrases creuses hautement jetées dans les clubs, avec un maintien raide et puritain, et à l'aide de fréquentes promenades faites en famille, sous les yeux du bon peuple parisien , qu'il s'attira le surnom de verti^etAX. Puisqu'on avait dit k Athènes 4rtslide lejmte^ le vertueux Phodon, pourquoi n'aurait-on pas dit à Paris Vincorruplible Robespierre, le vertueux Pétion? C'est ainsi qu'on raisonnait alors. Nous retrouverons plus tard notre député chartrain demandant une loi d' urgence <;ontre lea émigrés elle jugement immédiat des suspects , triste motion reprise en 1795 ; c'est toujours le même personnage poussant tout à l'extrême pour éveiller l'attention publique. Il dut être bien fier, cet homme d'égoîane et d'orgueil , quand l'Assemblée l'envoya, en compagnie de Bamave et de Latour-Maubourg , au-devant des augustes captifs de Varennes! quand il signifia à l'adjudant-général Dumas l'ordre de commander cette multitude armée qui entourait les voitures royales et insultait les trois gardes-du-corps victimes de l'honneur et du devoir! L'his-

toire impartiale a flétri sa conduite ; il ne sut pas être digne. En face du roi qui lui disait : a Vous êtes républicain, M. Pétion? » il s'humiliait et répondait à voix basse : « Sire, je Fêtais à la tribune; ici je « sais ^e.mon opinion change. » En face de la foule, il affectait (au dire de H>^ Campan) de manger avec malpropreté, jetant les os de volaille par la portière, haussant lé verre, sans mot dire, quand M>n« Elisabeth lui versait à boire; on le voyait asseoir sur ses genoux le dauphin, et passer les doigts dans sa longue chevelure : triste spectacle, basses flatteries populaires! la peur ne les excuse pas, et Pétion était assez connu pour n'avoir k redouter aucun danger. La reine comprit du moins les larmes éloquentes de Barnave, elle apprécia ces pieux égards, ce culte du malheur, apanage des grandes âmes; il éclipsa complètement, aux yeux de la noble femme, le faux tribun auquel.elle ne sut pas cacher son mépris. Ce quil y eut de plus malheureux dans le rôle de Pétion, ce fut la nécessité de le continuer après l'avoir choisi.

Son dévouement demandait récompense, elle ne se fit pas attendre ; il fut maire de Paris le 18 novembre 1791. Le vide se faisait chaque jour autour du trône; le désordre et Tincertitude commençaient k paralyser tous les efforts généreux. Cette bizarre époque a été assez bien peinte en deux mots tirés d'une correspondance problématique : <c Remuez n disaient les émigrés, et nous entrerons; entrez, répon- « dait^n , et nous remuerons. »

La cherté des sucres avait servi de prétexte aux émeutes des 25 et 24 janvier; Delaborde, Dandré et les principaux négociants de Paris avaient été réduits k quitter la France. Pétion eut une nouvelle entrevue avec le roi, qui lui demanda compte de ces journées : « Dittf' on toujours qu'on veut jn'enlever? » ajoutait le roi; et Pétion laissait échapper ces paroles évasives : c< Sire , vos ennemis et les nôtres (c verraient avec plaisir que Votre Majesté se laissât alarmer par des « troubles dont ils seraient les moteurs. » Cependant aucune mesure n'était prise par la Commune pour en prévenir le retour, et le mardi 14 février on pillait, au. faubourg Saint-Marceau , les magasins de M. Moinery ; k sa porte, des groupes de femmes vendaient publiquement le sucre k vingt sous la livre; et ce ne fut qu'au bruit de la

générale et du tocsin qu'on vit enfin Pétion arriver avec la garde nationale et mettre fin au pillage.

Une lutte plus grave s'engageait à l'Assemblée : comment allait-on poser la question de la guerre? Robespierre était d'avis qu'elle fùt défensive seulement; Pétion, Brissot, Gondorcet et toute la phalange de la Gironde voulaient qu'elle fût aggressive. On s'injuriait de part et d'autre , et Robespierre flétrissait du nom d'intrigants ceux dont il avait déjà juré la perte. Robespierristes, maratistes; brissotins, girondins, voilà deux drapeaux, deux camps. Il fallait à tout prix conserver sa popularité, aussi voyons^ nous le maire de Paris organiser à grands frais l'immorale et ridicule fête offerte aux soldats suisses de Ch&teau-Vieux. Paris se remplissait de gens sans aveu; on évalua à vingt mille le nombre des séditieux étrangers qui entraient par toutes les barrières. Le maire, dans une adresse aux habitants, ne trouve rien de mieux que d'attribuer cette affluence de malveillants aux intrigues de la cour, fondant sur Tanardiie le retour du despotisme; il parie du renouvellement de la journée des poignards, et l'Assemblée choisit ce prétextç pour licencier la garde du roi. Le 17 et le 18, les faubourgs s'agitent ; de graves désordres demandent prompte répression ; la municipalité méprise les avis et passe à l'ordre du jour, a n ne s'agit, dit Pétion, que d'une pétition à présenter k l'Assemblée ce pour la prompte adoption dés décrets auxquels le roi refuse son con- « cours et le rappel des ministres Roland , Servan et Clavières. >» Enfin le 20 juin commence au bruit funèbre du tocsin, les faubourgs sont en marche, et c'est alors qu'un arrêté ridicule de la Commune invite les bataillons à se réunir. C'est Yergniaud qui ouvre l'avis de laisser entrer les prétendus pétitionnaires k l'Assemblée ; ce sont deux municipaux. Boucher (René) et Sergeni^ qui donnent l'ordre d'ouvrir les portes du château. On connaît les honteux détails de cette journée, et Ton vit, au 20 juin 1792, Legendre couvrir de son bonnet rouge la tête de son roi, comme au 22 février 1358 celle du dauphin avait été abritée sous le chaperon d'Etienne Marcel.

Il était huit heures du soir, et les cris d'à bas U veto retentissaient encore dans le château quand on vit enfin paraître Pétion ; il harangua la foule, et elle disparut. On a voulu voir dans cette fatale journée un

crime manqué ; on a prétendu que le meurtre de la famille rople avait été médité. Non, la Commune et la Gironde voulaient constater seulement la faiblesse du trône et son isolement. Le lendemain matin, le maire de Paris osa se rendre an ch&teau, accompagné de Sergent, le même municipal qui, la veille, en avait fait ouvrir les, portes. C'est là que , devant soixante témoins réunis près de la personne du roi, eut lieu cette scène qui n'a qu'une version, sur laquelle tous les auteurs du temps sont d'accord, scèie de reproches amers, où les audacieuses assertions du^ tribun se croisèrent avec les démentis du roi. Dès lors Pétion devint l'implacable ennemi de Louis XYI, et mit tout en jeu pour préparer sa perte prochaine. La cour ne pouvait fonder sa défense que sur Lafayette , debout k la barre de l'Assemblée, et demandant des comptes aux jacobins. Le rd n'osa se fier k ses offres; les représentants s'étonnèrent de le voir quitter son poste; il partit, et avec lui la dernière espérance de la monarchie. On préféra l'appui douteux du directoire de Paris, qui, le 6 juillet, eut le courage de suspendre de leurs fonctions Pétion , maire de Paris , et Manuel , procureur de la commune , mesure bientôt frappée d'impuissance. Le 13 juillet , veille de la fête de la Fédération , ils sont réintégrés par l'Assemblée ; leur retour k l'hôtel-de-ville est une marche triomphale; les Parisiens les entourent, les portent dans leurs bras. Vive Pétion l vive le pire du peuple l ces cris les accompagnent et la veille et le lendemain , alors qu'à peine , et de loin en loin , un courageux Vive le roi! retentissait sur le passage du prince. ,

Oui, Pétion fut le héros du 14 juillet 1702; il avait remercié l'Assemblée, parlé, dans une improvisation banale, de reconnaissance et de sensibilité ; il était ivre d'orgueil et de bonheur : l'heure fatale approchait. Ce fut aux cris de Vive Pétion ! que fut posée la première pierre de la colonne de la Liberté, sur la place de la Bastille; ce fut aux cris de Vive Pétion! que vinrent se mêler les premiers accents de la Marseillaise , quand les vainqueurs de la Bastille prononcèrent dans leur harangue ces mots devenus fameux : Les rois conspirent la perte desnations, conspirons laperte des rois l

Oui, l'heure fatale approchait pour le maire de Paris, et les sinistres avertissements ne lui manquèrent pas. On se rappelle cette disposition bucolique alors fort k la mode a Paris, ce ruban

qui parts^eait le jardin des Tuileries en terre de Goblentz et en terre nationale , et courait d'arbre en arbre ^ le long de la Terrasse des Feuillants, avec cette devise :

On brise les fers d'un tyran, Oo respecte un simple ruban.

Un homme dont l'exaltation fiéyreuse avait été une des premières causes des malheurs de son temps , eut la fantaisie d'approcher de ce ruban, et de jeter ^ la foule ces imprudentes paroles : <c J'étais démoce crate , cette barrière m'a rendu aristocrate. » Cet homme ^ c'était d'Espréménil; il est reconnu, entraîné au Palais-Royal, frappé k coups de sabre; la foule allait le mettre en pièces; quelques bons citoyens l'arrachent à ces furieux; on le conduit k la Trésorerie, on le couche sur un mauvais matelas et l'on va chercher Pétipn. A sa vue , d'Espréménil soulève ses membres meurtris et sanglants, et lui adresse ces amères paroles : a Et moi aussi , monsieur Pétion , j'ai été l'idole er du peuple, et moi aussi j'ai reçu ses couronnes; aujourd'hui, voilà « comment il me traite! jo Pétion baissa la tête, mais la pitié, s'il en ressentit, n'arrêta pas ses projets de vengeance.

Dès le 5 août, on le trouve à la tribune de l'Assemblée, dénonçant la conduite de Louis et demandant sa déchéance. Le 8. au soir, le roi le fait appeler; c'était, selon Barbaroux, moms pour l'interroger sur l'état de Paris que pour le retenir en otage; aussi les Girondins eurent hâte de le faire redemander par les huissiers, suivis des grenadiers de l'Assemblée législative.

Cette simple conférence avait pourtant suffi pour arracher k Pétion et remettre à Mandar , commandant-général de la garde nationale ; l'ordre de repousser la force par la force. C'est cet ordre qu'il fallait anéantir et retirer à tout prix des mains du brave Mandar; aussi, le 10 au matin. Manuel l'appelle à l'hôtel-de-ville ; il n'en sort que pour être massacré par dés assassins réunis au bas du perron de l'hôtel; son corps est jeté à la Seine. C'est ainsi qu'on rachetait, k la commune , les faiblesses du maire de Paris.

L'attaque du château était résolue ; les sections avaient nommé le conseil général provisoire; Huguenin le présidait, la municipalité était suspendue ; mais Pétion , Manuel et Danton avaient été maintenus

dans leurs fonctions ; on les entoura d^une garde, moins pour garantir leurs personnes que pour mettre k l'abri leur responsabilité. La brutale énergie de Westermann avait triomphé de la lâcheté fônfaronne du citoyen Santerre; on attaquait, et, sans trop compter sur les masses qui se ruaient sur le château, on dépécha Rœderer pour désorganiser la défense et paralyser les courageuses résolutions de la reine.

Le 12 août, l'Assemblée rend un décret pour loger le roi captif k l'hdtel du ministre de la justice. Qui fait rapporter ce décret? Pétion ; qui ose demander le Temple pour prison de la famille royale? Pétion ; qui fait préférer la tour au palais prieurial des chevaliers? Pétion. Toujours Pétion et sa haine !

Aux massacres de septembre il ne sait opposer que sa froide et stérile déclamation. Il se rend k la Force , où il trouve une douzaine de bourreaux seulement { il en convient lui-même dans son compterendu) ; ils veulent bien le suivre par une porte pour rentrer par une autre, et continuer, k la nuit, leur exécrable ouvrage. Après trois jours de boucherie continuelle k Bicêtre , il s'y rend enfin lorsqu'on égorgeait quelques malheureux oubliés dans les derniers cabanons. Croirait-on qu'il a l'indigne faiblesse de haranguer des assassins ivres qui ne l'écoutent même pas? Au 14 septembre , pareille conduite , pareille imprévoyance ; l'Assemblée est obligée de )ui demander compte de vols de bijoux commis en plein jour et dans la rue, sous la direction de municipaux revêtus de leur écharpe.

Enfin, voici la Convention ! Certes, si un homme, en France, devait se récuser et courber la tète devant l'infortuné Louis XVI, c'était Pétion, son ennemi personnel. Il accepta pourtant cet odieux mandat , et on le vit même presser la condamnation de son roi ; mais , par un de ces retours subits dont Dieu seul voit la cause au fond des cœurs, Pétion a le courage, oui, le vrai courage, de signer l'appel au peuple. C'est la réhabilitation de sa vie entière, car bientôt le sombre Amar devait venir, cette signature k la main , demander la tête de l'ex-maire de Paris. Depuis ce temps , ses jours sont comptés , son existence n'est plus qu'une lutte continuelle contre la tyrannie de Robespierre. On le trouve, le 10 avril 1793, dénonçsmt k la tribune la section des Halles; au 19, flétrissant la conduite du jacobin

Poultier; on le voit enfin soulever les orages qui, le 2 juin, Tentraînent dans la chute de la Gironde. Blis en arrestation , il parvient à se sauver k Caen , puis k Quimper et enfin à Bordeaux, où il ne peut trouver un asile; il erre long-temps sans amis, sans ressources, sans pain; sa mort même est un mystère, et c'est au fond d'un bois qu'on retrouve ses restes à demi-dévorés par les loups.

Ce fut comme royaliste que Pétion fut décrété d'arrestation ; on en fit un complice de Carra. Ce fut aussi comme royaliste qu'on arrêta sa veuve et son malheureux fils, bel enfant de dix ans. Ils vivaient cachés auprès de Fécamp ; on les mena à Paris pour les écrouer, comme royalistes , k Sainte-Pélagie. Du fond de sa prison cette pauvre femme écrit k sa mère, qui habitait Chartres, de venir faire k Paris quelques démarches auprès d'ancians amis. La vieille dame quitte sa province, vient inutilement fatiguer de ses sollicitations les petits tyrans de cette affreuse époque. Enfin , un déncmciateur infâme, le maître de l'hôtel même où elle était descendue , vient déclarer qu'il l'a entendue dire que la France avait besoin d'un roi; deux déserteurs liégeois , témoins k gages , attestent le fait. On l'arrête, on la condamne, on la traîne k l'échafaud, comme royaliste! Il y a je ne sais quoi d'ironiquement cruel dans ces sentences qui frappent la famille du plus mortel ennemi du roi Louis XYI : c'est comme une expiation sanglante, comme une effrayante leçon de la Providence.

Bmmt PILUNI.

RIQUETTI, VICOMTE DE MIRABEAU (André-Boniface).

U reçut le jour, comme son frère, au château duBignon; il naquit le 30 novembre 1754. Doué d'une brillante intelligence et de passionsardentes, comme toute cette singulière famille des Riquetti, il «ut une jeunesse orageuse, semée de quelques scandales qui furent presque inaperçus au milieu des désordres de son aine ; aussi, disait-il plus tard : a Dans toute autre famille, je passerais pour un mauvais <c sujet et pour un homme d'esprit; dans la mienne, on me tient « pour un sot et pour un honmie rangé, d

Chevalier de l'ordre de Malte, il fut emprisonné dans cette ile, pendant près de trois ans, k la suite d'une esclandre analogue k celle

UtlTIÈME SÉRIE. — PERSONNAGES POLITIQUES. 287

qui avait coûté la vie au chevalier de Labarre; en 1778, il revint en France et partit presqu'aussitôt pour aller combattre en faveur de l'indépendance américaine; il se distingua par sa bravoure sur terre et sur mer, fut chargé par Washington de dépêches importantes pour la France, se rembarqua aussitôt après avoir accompli sa mission et retourna aux insurgens, comme on disait alors; il y resta jusqu'à là paix et revint définitivement dans sa patrie le 8 juillet 1782.

Lors de la convocation des Etats-Généraux, tandis que son frère était repoussé par la noblesse et recevait dans le tiers, sous le nom de Riquelti, marchand de toiles, l'ovation d'une double élection , le vicomte de Mirabeau fut député par la noblesse de la sénéchaussée de Limoges.

A l'assemblée, il fut un des types les plus complets de l'aristocratie du XYin^ siècle; ami de la liberté, mais ennemi du désordre ; philosophe, parce que c'était la mode, mais attaché aux croyances de ses pères, réclamant des réformes indispensables, mais sans se lancer dans les périls de l'inconnu ; sa ligne politique fut loyalement et clairement tracée par ces mots qu'il prononçait à la séance du 17 septembre 1789 : «t n est bon de rebâtir une maison qui croule; mais a les fondements anciens sont quelquefois lés plus solides, et d'haut biles architectes savent les conserver. »

Ne recherchant pas, comme son illustre frère, les triomphes de la tribune, il parlait le plus souvent de sa place, ne faisant pas de discours, mais présentant seulement de courtes observations presque toujours justes et semées de traits heureux qui n'auraient pas déparé Içs plus pompeuses harangues de son aine.

Ainsi, lors de la question de rorganisationjudiciaire,après avoir fait observer que la justice gratuite est une utopie dont on a trop souvent leurré le peuple, il ajoute : « Vous verriez avorter les fruits de vos traa vaux si vous ne preniez les plus sages mesures pour contenir ou anéan- « tir tous les subalternes, suppôts de la justice, huissiers, sergents, « procureurs, avocats. C'est la voracité de ces sortes de sangsues qui <c afaitenfSmter au ciseau d'un sculpteur ces deux statues pittores- ^ ques, dont Tune représente un homme nu, parce qu'il a perdu son « procès , et l'autre un homme en chemise, parce qu'il a gagné le

« sien Surtout, pas d'avocats de village , ils font payer fort cher

« aux pauvres paysans de forts mauvais conseils. »

Lors de la déclaration des droits de rhomme, à propos du droit à l'insurrection, il s'écrie : «c Ce n'est pas dans des temps aussi difiia ciles qu'il convient de publier de pareilles vérités. Toute la France (X est en armes , la fermentation agite toutes les parties de l'empire ; a soyons calmes et nous serons libres; soyons modérés et nous se- «r rons inexpugnables ; n'imitons pas ces enfants qui jouent avec des « armes qui ne doivent être maniées que par des hommes faits. » Puis, se plaçant à un point de vue plus élevé , il propose qu'en tête de la constitution , au lieu de subtilités métaphysiques que très-peu de personnes comprennent et qui ne sont admirées que de celles qui ne tomprennent pas , on inscrive tout simplement.... le Décabgue, où sont résumés tous les devoirs de l'homme.

A propos de la liberté des cultes : « Prenez garde, dit-il, la reli- « gion turque deviendra celle des jeunes gens, la. religion juive celle « des usuriers, là religion de Brahma peut-être celle des femmes... » Puis, faisant sur lui-même un retour qui a quelque chose de touchant : « Je n'avais pas imaginé que je pourrais devenir un jour a l'apôtre de la religion que je professe , je ne me croyais pas réservé a à des discussions théologiques, je me contentais d'adorer et de « croire. »

Non moins prompt k la riposte que son frère, lorsqu'il lutte pour les biens du clergé que celui-ci attaquait, au milieu des applaudissements de la gauche et des tribunes, et que sa voix, sonore cependant, est étouffée par les murmures, il descend jusque dans les plus profondes cavités de sa poitrine, pour y chercher des éclats inaccoutumés, et il s'écrie : « n me parait que la logique des poumons est «c aussi nécessaire, dans cette assemblée, que la logique du raisonne nement. »

Cet appel à la puissance de son organe était d'autant plus plaisant que cet organe était remarquable par son volume; aussi lorsque, dans la fameuse question du parlement de Rennes, Robespierre vint joindre ses aboiemeQts k la voix formidable de Mirabeau Tainé, un membre de la droite ayant interrompu l'avocat d'Àrras pdr ces mots peu parlementaires : « Cela n'est pas vrai! » Toute la gauche reconnut la voix qui avait lancé le démenti et s'écria, avec l'unanimité de la passion : A l'ordre , U vicomte de Mirabeau l (Séance du 15 décembre 1789.)

Du reste, ce n'était pas la première fois qu'il prenait ie parti de la magistrature, seul corps de FEtat qui eût alors le courage de lutter pour la raison contre l'entirainement. Déjà, lorsque le parlement de Metz avait osé dire tout haut ce que chacun pensait tout bas > c'est-à-dire que le roi n'était pas libre , il avait lancé au milieu des vociférations de la gauche (17 novembre 1789) cette mordante ironie : a Le parle- « ment de Metz ne croit ||^ que le roi et l'assemblée soient libres ; « personne plus que moi n'est convaincu que le roi est libre ; U Va « dit; je ne doute pas de ce qu'il atteke ; mats qiumd il ne le se^ «r rail pas, il tiendrait le même langage, (Interruption.)

«t Je crois aussi que l'assemblée est libre, et ce que j'éprouve en «r ce moment me le garantit; mais, au bout du royaume, est-il sur- « prenant qu'on ne le pense pas ? // est possible que les quinze mille « hommes qui sont allés inciter le roi à venir à Paris aient paru le « forcera s'y rendre.,.* »

Ici, un membre propose que la parole soit interdite au préopinant pendant trois mots > mais Robespierre, c'est-à-dire Thypocrisie incamée, demande que son discours soit imprimé, pour prouver qu'il est libre (traduisez : pour que le lendemain la canaille ameutée crie par les rues : Mirabeau le jeune, à la lanterne !

Le vicomte, il est vrai, était habitué à son impopularité et ne tremblait pas plus devant les hurlements de la foule que devant les interruptions de ses collègues; aussi^ lors de l'assassinat deFavras, lorsque les amis dé celui-ci le reniaient , ou du moins afiectaient l'indifférence, Mirabeau le jeune, alors colonel du régiment de Touraine^ s'empressa d'ofirir au fils dé cet infortuné un emploi dans le corps qu^'il commandait.

Lorsque l'on voulut enlever au l'oi la nomination des juges, il combattit le système de l'élection appliquée à la magistrature et répondit avec autant d'esprit que de raison aux subtilités de Barrère : <c On « vous dit que le roi sera à côté des tribunaux, le roi sera à côté « des départements, le roi sera à côté de l'armée, le roi sera à côté « de la constitution ; s'il est à côté, il est dehors. »

A cette époque, par une tactique qui devait réussir au milieu d'une . année où les grades étaient tous donnés à la naissance, les partis s'efforçaient de jeter la désorganisation parmi les soldats. Le régiment

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de Tovraine, dont le vicomte de Mirab^a était colonel, se trouvait en garnison à Perpignan, ville frontière. Or, de tout temps, par une anomalie particulière k notre nation, les populations des frontières se som montrées les plus turbulentes, les plus disposées k créer des eu»barras au pouvoir central, sans doute parce que leur patriotiraie, for* mant une barrière naturelle contre l'ennemi du dehors, les chances seraient trop inégales entre nous et l'étraugqr si ce patriotisme n'ëlaîl mêlé d'un levain d'exposition. Le régiment de Touraine, en contact avec une population animée 9e passions ardentes , se révolta donc , comme tant d'autres, et les soldats chassèrent plusieurs de levs officiers. Mirabeau jeune l'apprend, demande un congé, prend la poste, arrive à Perpignan, réunit les soldats et essaie de les faire rentrer dans le devoir, mais son autorité est méconnue , il est forcé de se.rràrer devant les mutins. Toutefois il lui restait un espoir : la rdigion do drapeau. Il ne pouvait emporter ceux du régiment de Touraine ; mais , dai» les traditions militaires, la partie la plus noble du drapeau, celle qui constitue son individualité, c'est cette banderolle qui le surmonte, et que Ton nomme la cravate. Cet ornement, où brillaient alors les fleurs de lis, était souvent brodé par des mains royales; et les filles de France ne dédaignaient pas d'attadier elles-mêmes, snix insignes de nos braves, ce noble signe de ralliement. Le colonel détadie secrètement les cravates de ses drapeaux et les emporte avec loi , décidé à les déposer entre les mains du roi, en l'invitant k réoinr le réginaent de Touraine dans une autre garnison, et à ne lui rendre ses insignes, c'est-a-dire i'honneinr, qu'après une entière soumission.

Mais on était alors au mois de juin 1791, la révolution marchait k pas de géant vers les abiipes; la municipalité de Perpignim fit poursuivre le vicomte qui fut arrêté k Limoges, au mépris de^on inviolabilité de député. Quand la nouvelle arriva k l'assemblée, la gauche, par un mouvement hypocrite digne de Robespierre, fait passer un décret qui ordoimait k toutes les municipalités de veiller à sa iûrOé. Ca* zalès demande qu'on ajoute : et à sa liberté ; la gaudbe répond que si sa siireti est sous la sauvegarde de la Un, sa liberté est sam Id même sauvegarde. H. de FoUeville objecte avec un spirituel bon sens que le décret met M. de Mirabeau sous Ic^sauvegarde de la loi, et qm, si sa liberté n'y est pas comprise, il est sous la sauvegarde de son geôlier.

Enfin Mirabeau l'ainé intervient à son tour; il propose que rassemblée rappdle àua municipalùés l'in^labilité de ses membres, et décrète que M. de Mirabeau le jeune viendra immédiatement lui rendre compte de sa conduite. Cette motion est adoptée; Paccusé (car c'était une véritable accusation , et une accusation capitale au milieu de refiTervescence du moment) se présente k la barre ; mais s(m frère intervient encore et obtient qu'il donne ses explications à la tribune.

Là le vicomte expose avec calme, avec clarté, avec dignité les faits dans leurs moindres détails; mais bientôt, interrompu par. les clameurs, les démentis et les outrages de la gauche, il pron(mce ces paroles qui peuvent être placées auprès des apostrophes les plus éloqientes de son afaié : <x Si vous êtes mes adversaires, levez- vous et « sortez ! si vous êtes mes juges, silence ! écoutez-moi ! » Après Tavoir entendu avec des marques non équivoques d'impatience, on renvoie Fafiaire au comité des rapports. C'était l'épée de Damoclès suspendue par la majorité sur la tète de chacun de ses adversaires.

n fut mis en accusation le â septembre suivant ; mais il n'avait pas attendu cette décisioù facile à prévoir. Dès le hkhs d'août , il avait dMné sa démisfflob et quitté la France, en protestant k Favance contre tout ce qui porterait atteinte k la monarchie cft aux propriétés du roi.

Mais les Mirabeau n'avaient jamais rien fait k demi , ni en bien ni en mal; cèlni-ci ne devait pas mentir aux précédents de sa race. On ne le vit pas se perdre dans la cohue de cette armée de Condé , où chacun était officier, où nul ne voulait être soldat; on ne le vit pas se mêler k cette jeunesse brillante et folle qui remplissait les salons de Bruxelles, et promettait aux dames de les faire prochainement danser sous les lambris de Versailles. Il forma un corps de cavaleHe mobile dont il prit le commandement , et qui , sous le nom de hus^ sards de la mort, répandit la terreur sur les deux rives du Rhin. En-* fin, quelques jours après le 10 août 1792, il mourut k Fribourg, d'une attaqpie d'apoplexie, selon les uns, et, selon d'autres, k la suite d'un duel.

On a prétendu qu'au 21 janvier une troupe de royalistes dévoués voulaient tenter un coup de main pour arracher Louis XYI k l'échatmà. À coup sûr, s'il eût vécu , le vicomte de Mirabeau eût réclamé l'honneur de se mettre k la tète de cette entreprise follement gêné-

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rease ; sans doute que lui et les siens eussent été massacrés par les sections en délire ; mais, sans doute aussi, il eût préféré la mort du gentilhomme expirant sous les yeux et pour la défense de son roi au trépas obscur du condottieri allant mourir sur la terre étrangère en combattant contre sa patrie.

Vaci. HVOT.

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