BRISSOT DE WARVILLE
Il y a deux hommes à considérer d»is Brissot de WarviUe , Té* crivain et l'homme politique. Comme publidste, il résume toutes les mauvaises doctrines du XVIII« siècle et préconise, les détestables théories professées de nos jours par M. Proudhcm. Conune conventionnel, il a du moins le mérite de s'être posé, avec les Girondins, eonmie un défenseur intrépide de l'ordre social , et, en mourant pour cette noble cause, il expia ses premiers égarements.
Brissot naquit à Giartres le 14 janvier 1754; il était fils d^'un pâtissier. Presqu'au sortir du collège, il se mil à écrire; il adopta avec enthousiasme les idées politiques et philosophiques de J.-J. Rousseau, pour lequd il éprouvait une vive et sympathique admiration. Cédant k une faiblesse assez commune alors, il crut se donner du relief en ajoutant à son nom de famille un nom de terre; il prit celui du village de Ouarville, près Chartres, où il avait été en nourrice, et auquel il donna une orthographe anglaise : il ne tarda pas à s*acquérir dans les Deux-Mondes une grande célébrité sous le nom de Brisêot de WarviUe.
En 1780, l'Académie de Châlons-sur-Marne mit au concours cette question : Quelles pourraient être, en France, le$ lois pénales les moins sévères et cependant les plus efficaces pour contenir et réprimer le crime par des châtiments prompts et exemplaires, en ménageant V honneur et la liberté des citoyens? Brissot ût un mémoire qui remporta ^e prix. Comme pour J.-J. Rousseau, comme pour M. Proudhon lui-même, la palme académique fut pour le jeune lauréat une récompense prématurée et un déplorable encouragement.
Dans sa Théorie paradoxale des lois criminelles, Brissot se livra \k des recherches philosophiques sur le droit de propriété et le vol.
dans truelles il émet de déplorables erreurs. Ce pamphlet contient les plus virulentes attaques contre la propriété, le mariage et tous les principes de morale sur lesquels repose l'ordre social. L'auteur y conteste la famille et fait le panégyrique de la sauvagerie ; il y nie le droit de propriété individuelle, admet la proportionnalité des droits aux besoins et pose des prémices qui devaient nécessairement aboutir à cette célèbre formule : La propriété, c'est le vol! Aussi a-t-il été vigoureusement réfuté, par M. Alfred Sudre , dans son Histoire dû Communisme.
Eu 4783, Brissot passa en Angleterre. La raison de ce voyage n'a jamais été bien connue ; quelques écrivains ont prétendu qu^il y avait rempli une mission du lieuleiant de police ; ses ennemis l'accusèrent même d'y avoir exercé l'ignoble industrie connue sous le nom de chantage. Rien k cet égard n'a été prouvé : ce qui doit faire repousser ces imputations, c'est que Brissot a toujours vécu pauvre, et que, même au milieu des égarements de sa raison , il ne songea jamais k appliquer ses funestes théories. D'ailleurs il déclare, dans un de ses ouvrages, qu'il se proposait d^étudier les institutions anglaises et américaines afin d'en introduire les principes en France; mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la Manche séparait encore la liberté de l'esclavage. Revenu à Paris en 1784, il fut mis à la Bastille par ordre du ministre Vergennes. Quelques-uns attribuent cet acte de rigueur a la publication d'un pamphlet intitulé : Un diable dans un bénitier ; mais il est plus vraisemblable que le véritable motif a été la hardiesse de ses premiers écrits, surtout de ceux où il attaquait l'inégalité des conditions sociales. Toutefois, il ftit bientôt rendu à la liberté par le crédit du duc d'Orléans et de M™« deGenlis, prolecteurs en litre des idées philosophiques.
De philosophe, Brissot devint philanthrope , il fonda la Société des Amis des noirs, k laquelle il réussit à affilier beaucoup d'hommes considérables , et qui eut plus tard une part notable dans l'abolition de l'esclavage.
En 1788, il fit un voyage aux Etats-Unis, où il continua son éducation politique. D'abord partisan de la monarchie tempérée, k laquelle l'avait rattaché son admiration pour la constitution anglaise, \\ pencha vers les idées républicaines dès que la terre de Penn vint
294 LES HOMMES ILLU^RES DE l'ORLÉANAIS.
lui oflfrir le spectacle d'un gouvernement populaire et fédéral. H se lia d'amitié avec Washington et les principaux hommes d'Etat d'Âme* rique; Enn^ni-né de toute aristocratie, il ne s'éleva pas avec moins d'énergie contre la noblesse de peau^ et travailla avec ardeur k la propagation de son idée favorite, l'émancipatton des nègres.
A la nouvelle des graves événements qui se passaient en Europe, il revint en France et prit rang parmi leB principaux moteurs de la révolution, dans laquelle il devait jouer bientôt un si grand rôle. En 1789, il publia quelques pamphlets et rédigea le journal le Patriote français , qui obtint de suite une grande vogue, et où il {»it l'initiative de la plupart des réformes. Son civisme lui valut d'élre ^ommé président du district des Fillesi^Saint-Thomas, lors de la formation du premier conseil municipal de Paris* Après la prise de la Bastille, les clés lui en furent remises, en souvenir de la détention qu'il y avait subie. Quelques jours aprèa, il fut élu membre du conseil général de la Commune, qui exerça une influence décisive sur les événements. Sa perspicacité à signaler les complots contre la révolution le .fit nommer membre et président du wmiH des recher" ches, qui avait pour but de rechercher les auteurs et complices des complots contre l'assemblée nationale. La vigilance avec laqudle il s'acquitta de cette tâche lui fit de nombreux ennemis. Peu de perswnages ont été plus déchirés parla presse que Brissot; les pamphlets lesplus violents, les diatribes les plus sanglantes étaient joumdlement répandus contre lui. Au nombre de ses ennemis les [dus acharnés on distinguait un certain Morande, misérable folliculaire, perdu de vices, qui, dans un pamphlet périodique, V Argus, l'accusa de toutes portes de méfaits, et poussa l'impudence jusqu'à lui imputer nn vok Sa réputation eut à en souffrir, et brissoter devint presque synonyme de voler, tant est puissante l'ai^on de la calomnie constamment répétée.
Brissot fut un des fondateurs et un des orateurs habituels du club des JacôlHns , où il se fit bientôt remarquer par l'exaltation de ses opinions républicaines. Déjà, sous la constituante, il se montrait plus démocrate que l'extrême gauche de l'assemblée où se trouvait Robespierre, qui devait plus tard l'accuser de modérantisme.
Lors de la fuite de Varennes, en 1791, Brissot rédigea aux Jaco-
iHHI^ime pétition pour demander la déchéance du roi; mais Lacfos, agent orléani^^ auquel il terni le manuscrit, le remania et inséra ttne phrase pour demander un changement de dynastie; il n'en présenta pas moins la pétition comme étant de Brissot. Cette circonstance servit; {dus tard de prétexte pour l'accuser d'avoir travaillé dans l'intérêt de la faction d'Orléans. La pétition, qui se signa au Champ-de-Hars, amena une coiiisioasanglante que réprimèrent Bailly et Lafayette. Les ennemis de Brissot prétendirent qu'il s'était entradtt avec ces deux personnages pour tendre un piège aux patriotes et les £aûre égorger. Brissot prit chaudement parti pour les pétitionnaires contre l'autorité et se brouilla avec Lafayette,. dont jusqu'alors il avait été l'ami. '
Lors des élections & la législative^ le parti de la cour fit tous ses efforts pour exclure les républicains et surtout Brisât, qui était déjà c(msîdéré comme leur chef. Un journal intitulé le Chant du coq, et dont Esménard était le principal rédacteur, répandu à profusion et affiché au coin des rues, le dénigrait de la manière la plus acerbe. Toutes ces. manœuvres ne réussirent qu'à lui donner plus d'importance. Le parti républicain , qui faisait chaque jour des progrès, était plein de confiance dans un homme qui avait rendu d'éminents services à sa cause. Brissot fut élu député de Paris; mais il ne passa qu'an onzième tour de scrutin , après ime lutte des plus animées.
Dès la première séance, il fut nonmié secrétaire de l'assemblée législative, où il occupa immédiatement une position prépondérante; il y fut le chef du: parti avancé qui, depuis, à la Convention, réprésenta la résistance , parti auquel l'histoire donna le nom de Girondin, mais que les contemporains désignaient plus ordinairement du nom de Brissoim; Marat l'appelait ironiquement la faction des hommes d'Etat. Brissot (îit nommé membre du comité diplomatique, dont il fut le rapporteur le {dus habituel. Il traita spécialement les rdatioQS extérieures , tes questions coloniales ; il dénonça le comité autrichien, signala le danger que faisaient courir k la France les rassemblements d'émigrés, et demanda des mesures énergiques contre les cbefe des révoltés et les fonctionnaires déserteurs, mais il ne voulait {>as qu'on portât atteinte au droit qu'a chaque citoyen d'aller où bon lui semble. «( La prospérité , la tranquillité publique , voilà ,
it.disait^il, les meilleures lois contre rémigration. N'héritons pas « des maximes du despotisme et ne les grefiRwis pas sur l'arbre de a la liberté. »
Il discuta plusieurs fois la déchéance du roi et prépara par ses dis*cours l'avènement de la république ; il fit mettre en accusation Dde»sart, ministre des affaires étrangères; il demanda enfin, mais sans l'obtenir, la mise en accusation de Lafayette, auquel il reprodiait de menacer la représentation nationale.
Toutes les questions politiques se traitaient aux Jacobins : Brissot y soutint, contre Robespierre, la nécessité de déclarer la guerre ^ l'empereur d'Allemagne (janvier 179S) ; les discours prononcés de part et d'autre furent très-remarquables. A l'assemblée , il chimt la déclaration de guerre ; mais à la suite de cet événemi^t, il perdit son crédit au club des Jacobins, dont Robespierre était Pidole.
Parmi ceux qui organisèrent les journées du SO juin et du 10 août, on trouve des amis de Brissot; quant k lui, il y demeura étranger; du reste, il n'était propre ni aux complots, ni aux coups de main. La chute de Louis XVI, en conférant l'omnipotence à l'assemblée législative, donna à Brissot un in^mense crédit Ce fut lui qui en dirige tous les actes et qui composa le ministère. Bien qu'il ne se fût pourvu personnellement d'aucun emploi et qu'il eût, en quelque sorte, pris à tâche de s'effacer, son nom était dans toutes les bouches : on exagérait son pouvoir; la jalousie et la haine de ses ennemis devinrent déplus en plus violentes, et le parti jacobin, appelé depuis tmmtognard^ s'attacha à le perdre.
Dans les journées funestes et k jamais déplorables de septembre, le parti girondin ^ qui avait le pouvoir , et qui ne sut pas empêcher les massacres, doit supporter devant l'histoire une terrible responsabilité. Brissot, du moins , ne disposant pas personnellemait de k force publique , ne saurait être accusé de complicité ou de faiblesse; il n'hésita pas à flétrir énergiquement ces scènes affreuses. Dans une réunion où se trouvait Robespierre , une personne proposa, pour arrêter Feffusion du sang , de faire nommer un dictateur : « Gardez- « vous-«n bien, répondit Robeq»ierre; car l'assemblée nonmierait « Brissot* »
J^ déparlement d'Eure-et-Loir l'élut député h la Convention. H
fut nommé secrétaire de rassemblée, membre Ar comité diplomatique et du comité de constitotion. Jamais peut-être l'esprit de parti n'avait amené de dissentiment aussi profond que celui qui divisait, dans la Convention, les Girondins et les Montagnards. Ces deux partis voulaient la république; mais ils différaient sur te but à lui assigner et sur les moyens à prendre pour assurer son triomjAe. Les Girondins avaient une nlajorité prononcée et par conséquent contipuaient de posséder le pouvoir. Yergniaud était regardé comme le premier orateur du parti ; mais Brissot en était l'homme d'Etat et le véritable chef, et lui donnait son nom-
Dans le procès de Louis XVI, Brissot se prononça pour la culpabilité; il soutint avec énergie que le jugement à rendre devait être soumis à la sanction du peuple , et déyeloppa d'une manière brillante son opinion à ce sujet. Il vota , ainsi que ses amis , pour la peine de mort, mais en demandant le sursis jusqu'à la ratiication par les assemblées primaires.
n continua, comme à la précédente assemblée, d'être chargé des rapports dans les plus graves affaires diplomatiques, notamment sur les relations avec la Suisse ; il fit aussi déclarer la guerre à l'Angleterre et à la Hollande.
Le parti montagnard chercha à s'appuyer sur la commune de Paris et sur les sociétés populaires pour renverser la majorité brissotine ; dès le mois de janvier 1795, on vit pleuvoir les accusations ; le 5 avril, R<d>espierre accusa Brissot de complicité avecDumouriez; le surlendemain, la section de Bon-Conseil demanda la m^ en accusation des complices de Dumouriez, k la tête desquels elle plaçait Brissot. Enfin, après les journées des 51 mai, 1^^ et 2 juin, l'assemblée, cédamt k la pression du peuple de Paris, rendit mi décret par lequel Brissot et les principaux membres de son parti étaient mis en état d'arrestation chez eux. Brissot chercha à se soustraire par la fuite à l'exécution de ee décret: il se réfugia à Chartres, sa ville natale; mais ne pouvant y trouver un asile, il se rendit à Orléans, puis k Moulins, avec l'intention de gagner le midi de la France et peut-être l'étranger. Doil-on lui savoir gré de n'avoir pas suivi l'exemple de ses collègues qui cherchèrent k exciter, dans la Normandie, une insurrection contre la Convention ? Il fut arrêté à Moulins et trouvé muni d'un
29ft LES HOMUfiS ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.
faux passeport, pais ilineiié ii Paris et enprisomié. Les clubs ayant ÎBStamment demandé sa mise en jugement, k conyention, par décret du 27 sei^embre, le renToya- devant le tribunal révolutionnaire, sur le rapport d'Amar, qui lui reproche, entre antres choses, d'avoir été r^ublicain sous la monarchie et mcmarcUste sous la république. Partout on le voit figurer en tête de la liste des proscrits; tout le monde s'accorde k lui reconnatoe la première place; devant le fatal tribunal , il eut le dangereux honneur d'attirer tous les r^;ards, d'occpper l'attention publique. Les vingt et un accusés compararent le %i octobre, assistés du Chartrain Chauveau-Lagarde, leur défenseur. Ce procès est un des plus magnifiques et des plus intéressanls dont l'histoire ait gardé le souvaiir. Les Girondins étaient tous des hommes d'un grand talent, d'un beau caractère, d'une brillante réputation. L'accusation ^ait dénuée de faits précis; ce n'était qu'une déclamati<m haineuse et violaite qui se réduisait à ériger les opinions en crimes. Les témoins, et particulièr^nent Hébert, Chaumette et Giabot, étaient de véritables accusateurs, et lairs dépositions de longues et furieuses diatribes. Un des griefe les plus fameux et les plus déraisonnables était celui d'avoir voulu rompre l'unité de la France pour créer le fédéralisme. Brissot répondit, avec autant d'esprit et de modération que de justesse ei de netteté ; le calme de ses traits peignait celui de son âme. Il fit une prodigieuse impression sur l'auditoire ; les accusateurs faisaient voir, par leur impatience et par l'embarras de leur contenance, combien ils soufihtient sous le coup de i^ette parole noble et éloquente qui pulvérisait les charges de l'accusatira. Les ennemis des Girondins firent décréter, pendamt le procès môme, que les débats seraient closdès que les jurés se trouveraient suflKsamment éclairés; le lendemain, on exécuta ce déoret. L'audition des témoins ne fut pas même complétée. Les accusés avaient préparé leurs défenses: celle de Brissot a été retrouvée ; c'est un discours r^narquable et d'une logique entraînante. Le 50, le tribunal, sans les entendre, prononça contre tous les accusés la pdne de mort., Le jugement fût exécuté le lendeniain : Brissot mourut avec un courage héroïque.
Il ne laissait aucune fortune à sa veuve ^t k ses enfants. En i795, la convention, délivrée du joug montagnard , décida qu'une cérémonie
funèbre serait cââ)rée, le 31 octobre, en l'honneur ûes glorieux martyrs girondins, et accorda une paision de â,000 (r. à 4a Tcuve de Brissot.
Brissot était d'une constitution faible, petit, un peu bossu; il avait la figure pâle, l'air habitndlement triste, la physionomie spirituelle. Sa mise était d'une extrême simplicité; il fut un des premiers qui adopta, comme les quakers, pour lesquels il avait beaucoup d'aflfection, la chevelure courte et sans poudre, dite à la Tiiw. Le temps a fait justice des attaques contre sa probité. Son caractère était doux et himnéte et son ccmim^rce plein d'agréments. Bien que la chaleur de la controverse l'ait souvent entraîné dans ses écrits à une polémique mordante et mcisive, il était sans fiel, même à l'égard de ses plus ardents ennemis : son style est clair et élégant, mais souvent diltas. La plupart de ses écrits, dépouillés de l'intérêt d'actualité, ont perdu beaucoup de leur mérite; ses discours, qui remuèrent si profondânent ses auditeurs, nous paraissent pâles. Mais quelques-uns âk ses ouvrages survivront aux circonstances et seront consultés avec fruit par le {Ailosephe et l'historien. U eut l'honneur dm provoquer par ses discussions lumineuses plurieurs réformes utiles à l'humanité. Sa haute inteHigaice embrassa les questions ardues dans lesquelles se débattait le mondé ; sa vive pénétration , sa facilité à traiter tous les sujets , sa profonde connaissance des honmies et des choses firent de lui, pendant quelque temps, le maitre de la situation.
Un historien raconte que les premières psuroles de Gustave BI, à l'instant de son assassinat, furent : a Je voudrais bien savoir ce que « dira Monsieur Brissot. » Cette anecdote prouve la prodigieuse importance qu'il s'était acquise.
Les premières dissertations de Brissot sur le droit de propriété l'ont fait ranger parmi les précurseurs du socialinne moderne.
n publia dans la suite beaucoup d^écrits dans lesquels il s'éloigne peu k peu des utopies économistes pour aborder les questions politiques admhûstratives. C'est que Brissot subit l'influence qu'exerce inévitablement sur les esprits que le fanatisme n'a pas complètement aveuglés la différence despomts de vue où ils se trouvent placés. Autre chose est d'étudier la société du sein de la foule et des bas-fonds de k médiocrité et de l'inexpérience , ou d'en contempler le vaste en-
semble des hauteurs du pouToir et avec la perspicacité que donne rhabitude des affaires. C'est pourquoi la plupart des hommes qui , après avoir professé des doctrines hostiles aux principes d'ordre et d'autorité, sont arrivés k participer au gouvernement, ont presque toujours ou renoncé k ces idées , ou reculé devant leur réalisation.
LÉGIER {Nicolas-Vincent et Thoiëas^hilippe).
Né à Blois le 6 décembre 1754, Nicolas- Vincent Légier perdit, dès sa première enfance, l'usage de la parole, qu'il ne recouvra qu'à l'âge de onze ans. Après de fortes études , il entra dans la magistrature, en 1780, et fut successivement procureur et avocat au parlement de Paris.
Il embrassa les principes de la révolution, et fut nommé président de l'assemblée des électeurs , réunis sur la paroisse Saint-Eustadie. L'idée de la fédération générale du peuple français , célébrée dans le Champ-de-Mars, Ied4 juillet 1790, fut conçue par Vincent Légier. Lors de la création des tribunaux de famille et des jugeai de paix, en août de la même année , il fut appelé à remplir ces modestes et utiles fonctions; mais comme il ne poussait pas jusqu'au républicanisme ses opinions libérales, il en fut dépouillé après le 10 aoât 1792.
I^e 9 thermidor lui permit de rentrer dans les affaires: il fut chargé, par le Directoire, d'organiser la province du Hainaut, qui devait être réunie à la France. La défaite de Dumouriez à Nervrinden ( 18 mars 1795) ne lui laissa pas le temps èe remplir sa mission.
Revenu en France , il fut nommé accusateur public à Tannée du Rhin, et trouva, dans l'exercice même de son ministère, mainte occanon d'exercer son humanité.
Plus tard, le Directoire le chargea d'installer les autorités judiciaires et administratives dans le Luxembourg , et ensuite dans les Pays-Ras. C'est à cette époque qu'il adressa au conseil des Cinq- Cents une offre patriotique qde lé Moniteur du l^^* nivôse an VI mentionne à peu près en ces termes :
<i Le citoyen Légier, commissaire du Directoire exécutif près l'ada ministration centrale du département des Forêts, offre aux dix roi-
HUITIÈME SÉRIE. — PERSONNAGES POLITIQUES». 30i
« litaires qui, d'après le rapport des généraux, seront descendus les <c preiniers en Angleterre, et auront, par leur courage, contribué k « la descente de l'année, !<> un asile commode dans le département « des Forêts; 2« la jouissance , auprès de leur habitation , de quatre « arpents de terre labourable pendant leur vie, et la propriété s'ils n sont mariés ou s'ils se marient; 3^ une somme de 200 livres, à <c leur arrivée dans le département des Forêts , pour se procurer les « objets dont ils pourraient avoir besoin. Si ces braves militaires pré- « feraient une rente viagère de 25 livres, payable k leur domicile et <( remboursable à la volonté du citoyen Légier par un capital de « 200 livres, il leur laisse cette option, d
Élu, la même année, membre du conseil de Cinq-Cents , il ne se fit pas de cette distinction un titre k l'oisiveté ou un marchepied pour son ambition. D^uté consciencieux, orateur lucide, il élabora dans son cabinet et soutint à la tribun plusieurs projets de loi qui furent sérieusement discutés et adoptés en totalité ou en partie.
Le 5 messidor, pour combler le déficit de 62 millions qui existait dans les recettes fixes de l'an YI , il présentait un projet consistant à rendre à l'État la perception des droits des greffes, dont le produit, pensait-il, serait de 20 millions, et le 19 fructidor, il faisait un rapport au nom de la commission spéciale chargée d'examiner cette proposition.
L'année suivant^^ il en présenta un autre tradant à faire rentrer en peu de temps, dans le trésor public, une somme de* 40 millions, provenant des contributions.
C'est k lui qu'on doit la création des directeurs, receveurs généraux , receveurs particuliers $i percepteurs.
Les questions d'impêts et les questions judiciaires étaient celles qui occupaient surtout son attention , mais sans l'absorber tout entière. Ainsi, le 1^^ vendémiaire an TU, sur sa proposition, xm message était adressé au Directoire exécutif pour appeler son attention sur l'état alarmant, des digues destinées k défendre le territoire de la ei-devant Flandre hollandaise, qui faisait alors partie du départemmt de l'Escaut.
Membre du Tribunat, M. Légier, après le 18 brumaire, s'en vit écarté en même temps que ses collègues J. Cbénier , Chauvelin et
B^jamin Constant , et ^s lors il cmisacra ses Imsirs à l'industrie et k l'économie rurale. U moarat en 18S7, à l'&ge de soixante-traze ans.
Magistrat éelairé et congeienciem, homme d'État rempli dliomièteté et de modération, citojm dévoué k son pays^ Vincent Légîer fut toujours attaché étroitement k ses devoirs ; son libéralisme éelairé se tenait également éloigné de tous les excès : il avait cette hunoanité qui ne se traduit pas seulement en paroles, et cet amour efitetif ài bien public qui est le véritable patriotisme. Un trait achèvera de le £nre ccmnaltre:
a En 1813, lorsque les troupes étrangères pénétrèrent sur le soi de là France , il était retiré k iiiége. Cette ville , assiégée par les Prussiens, se trouvait alon réduite k un état si ^plorable que les malades, entassés dans les hôpitaux, manquaient des choses les ph» nécessakes, et que la disette menaçA d'affamer bientM les habitants. Dans cette extrémité, le général commandant la place réunit les {mndpaux citoyens et leur annonça qu'il allait être forcé de lever une contribution extraordinaire sur les habitants les plus riches ; niais ceux-^ci, qui étaient depuis long^-temps accablés d^impdts, n'ayant pas l^pondu k cet appel, M. Légîer offrit généreusement des garanties pour les avances de fonds qui seraient faites, et s'engagea k les rembourser six mois après la levée du siège. Cett^ ofi^ ayant été ac^ ceptée, il signa des (d)ligations pour une somnu|^^ 20,000 firancs qu'il paya, et^dont il ne fut remboursé qu'en 1816. »
La vie de son frère ne Ait pas moins honorable.
Thomas-Philippe LËGIER, né k Kois le 21 décembre 1756, fit son droit k l'Université d'Orléans, où il exerçait la profession d'avocat k l'époque de la révolution. Distingué par son esprit et ses connaissances, il fut successivement juge de paix , président de l'administration du district , haut-juré , commissaire national , président du tribunal criminel, pms du tribunal civil du Loiret. Dans l'exercice de ses fonctions il acquit des droits k l'estime générale par son talent ^ sa modération et son intégrité. Comme son frère, il accota de la {évolution. ce qu'elle avait de généreuiL^et en combattit toujours les déplorables excès. Aussi l'assemblée électorale du Loiret le nomma-t-elle, en l'an VU, au conseil des Cinq-Cents, dont il faisait en^*
core partie aa ift brumaire. Il passa ensuite aa Corps législatif, dont il fut se^étaire k la fin de l'an X. Il monta quelquefois k la tribune: ainsi, il parla sur la proposition faite par un député , qu'aueune portion de la garde du Corps légidatif ne pût être mise à la disposition d'amnme autorité sans une loi expresse.
En 1811, Pemrpereur l'appela comme conseiller à la cour d'Orléans, et M. Léi^T conserva cette chaire honorable jusqu'au moinrat où son grand %e ne lui permit plus d'^ remplnr strictement tous les devoirs.
n cultiva les lettres jusqu'à ses dernières années, et composa im grand nombre de fobles, dont qnélque&*une6. se retrouvent dans les journaux Orléanais, et un poème sur le Loiret, que sa modestie l'empêcha de publier. Il faisait partie de la Société royale des Sciences, BeUes*Lettres et Arts d'Orléans. D mourut dans sa maison du faubourg Saint-Marceau, le 8 août 1858, à l'âge de qi^re^vingt^-un ans.
CHASLES (Pierre-Jacques-Michel).
Tour-à-tour prêtre catholique , royaliste ardent et démagogue éhonté, ce personnage politique s'est acquis ime triste célébrité pen-* dant les mauvais jours de la révolution.
n naquit en 1754, à Chartres^, où son père était menuisier. Il vint fort jeune à Paris, où il fit de brillantes études, k la suite desquelles il embrassa l'état ecclésiastique. Il remplit quelque temps les fonctions de précepteur des enfants dû comte d'Estaing, et, à la mort du respectable abbé Leboucq (1), lui succéda dans la chaire de rhétorique au collège de sa ville natale. Une sortie assez vive contre la phifo-
(1) Lebodcq (Guy), prêtre et professeur «u collège de Chartres, né dans cette yflle en 1733, 8*&xerça à rédiger àm plaidoyers littéraires sur des si^eu de fuiUisie, à l'exemple des pères Le Jay et Porée. 11 publia, en 1767, quatre discours sur la préférence à donner à ces quatre biens : les talents, les richesses, la santé, un ami, Fréron en a rendu compte dons son Année littéraire. Leboucq était l'ennemi de Voltaire. Il publia plusieurs panégyriques et oraisons funèbres d'un style élégant, mais qui semait trop le rhéteur. U mourut à Chartres en 1790.
[Note communiquée par M* X.-S, Motan.)
Sophie du XYID*^ siècle le fit remarquer par rarchevéque de Tours , Ms^ de CoDzié, qui le choisit pour son secrétaire et lui conféra un canonicat au chapitre de sa cathédrale. Lorsqu'édata la révolution , il fonda avec son frère, depuis curé de ChartMK, le Correiqfondmt, journal rédigé dans des principes monarchiques , et coopéra même, dit-on, k la rédaction de Y Ami du roi, par l'abbé Royou. M<' de Tours, le trouvant peu mesuré dans ses articles, l'avertit plusieurs fois de modéret son zèle. Lorsque ce prélat fut forcé d'abandanner j^n, siège, Chasles revint à Chartres, se hâta de prêter le serment constitutionnel qu'on ne lui demandait pas, et, en récompense de son civisme, fut nommé principal du coHége de Nogent^Ie^lotrou. Bientôt après il se mit sur les rangs pour remplacer l'évéquede Chartres, Vf de Lubersac ; mais humilié d'avoir échoué , dans ses dânardies auprès des électeurs, il jeta le froc aux ortieMet devint rennemiie plus implacable du dergé.
Au mois de septembre 1792 , il fut élu député par le département d'Eure-et-Loir à la Convention nationale, en même temps que Brissot de Warville, Giroust, Lesage et Pétion, et, ayant cru devoir remerder les électeurs, il le ût par un discours si déplacé dans la bouche d'un prêtre, qu'il fut blâmé même des patriotes. Chasles choisit sa place &\fr les bancs les plus élevés de la Montagne et ne tarda par k se faire remarquer parmi les démagogues les plus exaltés. Nous n'avons pas cependant la prétention d'en faire un orateur ou un homme politique, et de chercher une suite dans ses motions ou dans ses votes dictés presque tous par des haines personnelles pu par l'esprit de parti. Nous nous contenterons, comme l'ont fait tous ses biographes, de suivre sa trace tortueuse dans les tables du grand Moniteur.
Des troubles ayant éclaté à Chartres par suite de la cherté des subsistances, Chasles dénonça les d-devant nobles comme ayant donné l'ordre à leurs fermiers de ne battre leurs grains qu'à la demièi:e extrémité. Le 5 décembre 1792, il essaya de jeter des soupçons sur les relations de Guadet avec la famille royale, et demanda qu'il fût invité â quitter la présidence, lorsque la discussion s'ouvrirait sur les papiers trouvés aux Tuileries dans l'armoire de fer. Le 10, il appuya Marat, qui voulait Ôter au roi la faculté de choisir ses con-
seils, et, quelques jours après, il se fit l'apologiste des mesures prises par la munieîpalité de Paris, à l'égard dés défenseurs du roi, et qui tendaient à les empêcher de communiquer ayec le royal accusé. Le 28, il se joignit à Thuriot poiu* faire repousser l'intervention du roi d'Espagjne en faveur de Louis XYI, et demanda que la Convention ne traitât qu'avec les peuples.
Lors de l'appel nominal sur la peine k infliger à l'infortuné monarque, Chasles s'exprima en ces termes : a Je ne crains pas de « dire, en face de la patrie , en présence de l'image de Brutus, dea vaut ma propre conscience, que le moment où l'assemblée a « écarté la proposition de l'appel aux assemblées primaires m'a paru « un jour de triomphe pour la liberté et l'égalité, pour le salut de la « r^ublique. Quant k la crainte de ce que vous appelez mal k propos a les puissances étrangères, je l'écarté par cette seule pensée : c'est « en présence de leurs armées que vous avez décrété l'abolition delà ce royauté. Je vote pour la peine de mort et pour l'exécution dans lé « plus bref délai, d Dès ce moment, *il remplit k la Convention le râle odieux d'accusateur public , et les généraux d'Harambure et Berruyer forent,. sur sa proposition, cités k la barre de l'assemblée. Chasles n'aimait pas les chefs de l'armée, qui le lui rendaient bien. U avait traité d'aristocrate le ci-devant baron de Menou, employé dans l'^at-major de l'armée de Vendée ; mais Goupilleau, de retour d'une missim k cette arnlée, réfuta ses calomnies et dédara k la tribune que les ci-devant prêtres faisaient bien autant de mal que les ci-devaçt nobles. Il s'en prit ensuite aux marchands de blé, aux émigrés* aux capitalistes qui avaient des fonds k la banque de Londres, et au président Isnard, qu'il accusa de partialité. Rappelé k l'ordre et invité k se taire, il se plaignit d'être opprimé. Marat seul trouva grâce devant lui, soit par sympathie, soit par crainte.
La Convention, toujours méfiante, comme les gouvernements révolutionnaires ou despotiques, faisait surveiller les opérations de ses généraux par des représentants du peuple , et l'on s'étonne vraiment que Marceau, Hoche et Bonaparte, contrariés k chaque instant dans leurs plans de campagne, aient pu remporter tant et de si belles victoires. Chasles, qui n'âait rien moms qu'homme de guerre, fut cependant envoyé comme commissaire k l'armée du Nord. Le canon