SIXIÈME SÉRIE
ORDRES RELIGIEUX
deux campagnes. Il ne tarda pas a abandonner la carrière des armes pour embrasser la vie monastique. Une circonstance assez singulière provoqua cette résolution. Il eut une affaire d’honneur avec un de ses camarades, comme lui officier. Dans la rencontre, il essuya le feu de son adversaire et la balle vint s’aplatir sur un petit livre : la Règle de Saint-Benoit qu’il portait sous son habit, du côté du cœur. Ainsi préservé par une sorte de miracle, le jeune homme crut h une intervention divine , et forma aussitôt le projet de prendre l’habit de Saint-Benoit. Ni les prières de sa mère et de ses parents, ni les conseils de ses amis, ne purent changer cette détermination; Lami prononça ses vœux dans l’abbaye de Saint-Benoît, h Reims, dont le prieur, Vincent Marsolle, fut depuis général de la congrégation.
Dom Lami étudia avec ardeur la philosophie et la théologie, et, dans ces deux sciences , ii donna des preuves éclatantes de la pénétration de son esprit. Ce fut lui qui , le premier , enseigna publiquement la philosophie de Descartes dans la congrégation de Saint-Maur. Après avoir professé pendant plusieurs années, il parut h Paris avec succès dans les conférences que les plus grands théologiens et les beaux esprits tenaient plusieurs fois la semaine. La promptitude de son jugement, une grande facilité d’élocution , la vivacité des réparties, attirèrent sur lui l’attention de tous les savants, et il devint en quelque sorte l’arbitre de toutes les questions controversées. Les supérieurs, qui s’honoraient de le posséder, voulurent lui confier quelques fonctions importantes et le nommèrent deux fois prieur : mais deux fois un ordre du roi vint s’opposer formellement h l’élévation du savant bénédictin. Il ne témoigna aucun regret de. la perte de cette dignité , se retira h l’abbaye de Saint-Denis , et y mourut en 1711, à l’âge de 73 ans.
Dom Lami passait pour celui de tons les religieux de son ordre qui écrivait le mieux en français. Son style est néanmoins vague et diffus, et l’on y remarque de l’affectation. Il possédait éminemment l’heureux talent de briller dans la conversation et dans la dispute. La princesse de Guise , duchesse d’Alençon, voulut avoir le plaisir de le voir aux prises avec le célèbre de Bancé, réformateur de la Trappe. La discussion au sujet des études monastiques eut lieu devant une société nombreuse et choisie. Mais la duchesse, quoique très-dévouée
à de Rancé , ne put refuser le prix de la victoire au P. Lami , qui obtint aussi les suffrages de la princesse Christine de Salm, chanoinesse de Remiremont.
Un penchant bien décidé pour le paradoxe et la polémique le mit successivement en discussion avec tout ce qu’il y avait alors de plus distingué dans l’Eglise et dans les sciences. Après avoir soutenu Malcbranche contre le ministre Jurieu, il attaqua le philosophe dans les écrits qu’il publia contre le Traité de la nature et de la grâce. Malebranche répondit ; la congrégation de Saint-Maur imposa silence en cette occasion à D. Lami. Plus tard , la discussion reprit au sujet de V Amour désintéressé , et le bénédictin eut le dernier mot. Il attaqua aussi Nicole , Arnault et l’abbé Duguet. Ces disputes, qui firent tant de bruit alors, sont oubliées aujourd’hui, de même que celle qu’il eut avec Gibert et Sillery, évêque de Soissons.
Il excellait aussi dans le style épistolaire ; ses lettres annoncent beaucoup de finesse et de naturel. Il serait trop long d’énumérer ici tous ses ouvrages ; ils offrent souvent peu d’intérêt par la répétition des matières. Nous citerons les principaux ; les uns sont purement philosophiques, les autres traitent de la religion.
1 0 Paraphrase sur les paroles de la profession religieuse selon la règle de Saint-Benoît : Suscipe me Domine secundùm eloquium tuum et vivam (Paris, 1687, in-24). Cet ouvrage parait être le premier qu’il ait donné au public ;
2° Les premiers Eléments des sciences , ou Entrée aux connaissances solides. Paris, chez Léonard, 1706, in-12 ; l’auteur y développe avec beaucoup d’ordre et de clarté les idées de Descartes;
3° Conjectures physiques sur deux colonnes de nues qui ont paru depuis quelques années , et sur les plus extraordinaires effets du tonnerre, avec une explication de ce qui s'est dit jusqu’ici des trombes de mer, et une nouvelle addition, où Von verra de quelle manière le tonnerre, tombé nouvellement sur une église de Lagny, a imprimé, sur une nappe d’autel , une partie considérable du canon de la Messe , Paris, 1689 , in-12;
A0 Lettre d’un théologien à un de ses amis sur un libelle qui a pour titre: Lettre de l’abbé "* aux HR. PP. bénédictins delà Congréga don de Saint-Maur , sur le dernier tome de leur édition de Saint- Au-
gustin , 1*799, in-8°. Dom Lami donna un deuxième écrit sur ce sujel, et en préparait un troisième , lorsque le roi imposa silence aux jésuites et aux bénédictins
5° De la Connaissaiice de soi-même , 6 vol. in— 1 2, Paris, 1694-1698, in-8°, 2e édition, 1700, plus complète. Dans le premier volume, il parle longuement des études des solitaires auxquels il ne permet pas la connaissance de la rhétorique et de la poétique : c’est ce qui donna lieu à la dispute, avec M. de Rancé, dont nous avons parlé plus haut. Cet ouvrage , qui a fait en partie sa réputation , lui suscita de nombreux adversaires ;
6° Le nouvel Athéisme renversé , ou Réfutation du système de Spinosa, tirée , pour la plupart , de la connaissance de la nature de V homme , Paris, 1096, in-12. Duguet et Bossuet l’ayant vu manuscrit, engagèrent l’auteur h publier cet ouvrage. Bayle le trouvait excellent. Voltaire lui-même souriait à ces éloges. L’abbé Lenglet-Dufresnoy en a donné un extrait dans la Réfutation des erreurs de R . de Spinosa, par Fénelon , Lami, etc. imprimée U Bruxelles (Amsterdam), en 1731, in-12;
Enfin , l’incrédule amené à la religion par la raison , en quelques entretiens, où Von traite de V alliance de la raison avec la foi, Paris, 1710, in-12; ouvrage devenu fort rare.
11 est h remarquer que , malgré le peu de ménagements dont usait Dom Lami dans la discussion , il était estimé et honoré de ses adversaires. Les vertus bien reconnues et la bonté de son cœur n’ont pas peu servi h atténuer les torts qu’il se donnait. Il fut en correspondance suivie avec les plus grands hommes de son temps, et, dans leurs lettres , on rencontre à chaque ligne des marques d’estime et même d’attachement pour sa personne.
Madame Guyon rapporte que Dom Lami réfuta le livre que Nicole écrivit contre elle, et que cet ouvrage est demeuré manuscrit entre les mains d’un de ses amis. L’amitié que Lami avait pour Fénelon serait la meilleure garantie de la vérité de cette assertion. Le caractère de Lami , tel qu’il nous est dépeint par ses biographes, donne h penser qu’il a pu fort bien attaquer Nicole , sans pour cela défendre Mme Guyon, dont le mysticisme ne pouvait convenir à son esprit d’examen et de discussion.
Ciiit'Fi L*
Le P. ANGE DE SAINTE-ROSALIE, augustip déchaussé.
Ce savant généalogiste naquit à Blois au mois de janvier 1655. Son nom de famille était François Raffard. Il prit l’habit de religieux, à Paris , chez les Auguslins déchaussés du couvent de la place des Victoires, et joignit toujours l’exacte observance de la règle des petits Pères a l’étude et au travail , pour lesquels il était infatigable. On le destinait à professer la théologie; il prêcha même, avec succès, plusieurs avcnts et carêmes; mais un goût particulier l’entraînait vers l’étude de la diplomatique. Il passa une partie de sa vie à dérouler les vieux titres de notre histoire , et l’autre à transcrire ce qu’il y avait remarqué de plus curieux. Il avait été précédé dans ces études par le P. Anselme, de la même congrégation, qui lui laissa de riches matériaux ; il les mit en ordre , les grossit de ses propres recherches, et, du tout il composa Y Histoire de la Maison de France et des grands officiers de la couronne, en neuf volumes in-f°. Il y a des inexactitudes dans cette œuvre d’une érudition colossale. On lui reproche aussi une diffusion et des longueurs insupportables ; mais quel ouvrage de ce genre en est exempt? C’est d’ailleurs un répertoire très-utile pour l’histoire de France, et dans lequel les historiens Vély, Garnier, Hénault, ont puisé, sans scrupule, la partie de leur science la plus difficile, et en même temps la plus propre à donner à leurs récits le caractère d’authenticité qui inspire tant de confiance. Le P. Ange a été aidé dans cet immense travail par le savant Du Fourny et par son collègue, le P. Simplicien , qui fut enfin l’éditeur d’un ouvrage qui avait absorbé déjà la vie de trois érudits infatigables. L’ Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France , dressée sur les titres originaux , sur les registres des chartes du Roi, du Parlement, de la Chambre des Comptes et du Châtelet de Paris, fut publiée, de 1726 à 1755, par la Compagnie des Libraires et dédiée à S. M. Louis XV. Elle eut un grand succès et de nombreux acheteurs, car on y avait joint les généalogies des ducs et pairs, des grands officiers de la couronne et de toutes les familles qui , par alliance ou par emplois et oflices, se rattachaient à la maison royale de France. Or, il n’était guère de hobereau qui n’eût alors cette pré*
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