tome il
lenus , tous leurs vieux amis du Digeste ; chacun lance son argument qui provoque une objection aussitôt réfutée, et, pour que l’illusion soit complète , on parle latin parce que c’est la langue du droit; peutêtre aussi parce que Pothier n’entendait pas plus l’allemand que son visiteur prussien ne comprenait le français.
Nous n’avons fait qu’indiquer les principaux ouvrages de Pothier; de plus compétents que nous les ont appréciés; qu’il nous suffise de dire, avec M. Dupin, que, dans ses Pandectes , il a fait à lui seul ce que dix-sept jurisconsultes choisis par Justinien n’avaient pu faire sur les lois de leur pays ; disons encore , avec tous ceux qui les ont étudiés , que , dans ses travaux sur le droit français , il a tellement
facilité leur tâche aux rédacteurs de notre Code civil, que, dans cette
collection de lois que l’Europe nous envie , on sent h chaque pas l’inlluence de la rectitude de jugement et de la conscience inaltérable qui furent les caractères distinctifs de Pothier.
Entré jeune dans la magistrature , il devint de bonne heure le doyen de ses collègues, et, à ce titre, il présidait souvent les audiences; bientôt aussi sa compagnie et le barreau d’Orléans furent composés , en grande partie , de ses anciens élèves, et ce double titre de doyen et de professeur, lui donnait sur eux tous une sorte d’autorité paternelle qu’il exerçait en véritable père; aussi, lorsqu’un avocat, chargé d’une cause douteuse, développait devant son ancien maître quelqu’une de ces thèses hasardées, sortes d’hérésies de droit qui plaisent au client sans convaincre le magistrat, on entendait Pothier murmurer, avec un sourire : « Oh ! oh ! mon bon ami, ce n’est pas là « ce que nous vous avons enseigné ! » D’autres fois , lorsque l’audience était chargée et que les plaidoiries prenaient trop de développement, il disait à l’avocat : « Tenez, maître, il vous reste encore à « produire tel et tel argument ; votre adversaire vous opposera celui- « ci , puis encore celui-là ; vous y répondrez par cet autre que vous « réservez soigneusement pour votre réplique.... Vous voyez que « nous connaissons la question ; il ne s’agit donc que d’en faire l’ap-
« plication à la cause ; ce doit être là l’objet de la délibération
« Messieurs , allons délibérer ! »
Ces délibérations , on le comprend , surtout dans les affaires compliquées , étaient , pour la plupart , rédigées par Pothier, toujours prêt
h faciliter, à diminuer la tâche de ses collègues , excepté toutefois en matière criminelle; la procédure d'alors ordonnait dans des cas nombreux de recourir à la question ; cet homme, plein de douceur et de charité évangélique , n’eût pu supporter un pareil spectacle; il blâmait ces derniers vestiges d’une législation barbare; il les repoussait comme penseur et comme chrétien, et disait avec le saint évêque d’Hippone : « C’est faire subir un supplice certain pour un crime incertain. » Grande et philosophique pensée qu’un de nos poètes a reproduite dans ce vers si connu:
La torture interroge et la douleur répond !
Tel fut, et comme magistrat et comme jurisconsulte, cet homme éminent qui appartient, non-seulement â Orléans mais encore h la France; son nom, souvent invoqué au palais comme un oracle n’est inconnu à personne, même parmi ceux auxquels la jurisprudence est le plus étrangère ; et , chose remarquable , les faiseurs de lazzis eux-mêmes, les étudiants paresseux et les avocats sans cause n’ont pas osé s’attaquer à ce grand nom ; on plaisante Cujas , on rit de Barthole; on ne rit pas de Pothier. Pourquoi donc? C’est que Pothier ne fut pas seulement un magistrat distingué , un professeur érudit , ce fut avant tout et surtout un saint homme; cette expression n’a rien d’exagéré pour qui connaît , comme on ne les connaît qu’ici , ces rares vertus, cette inaltérable bonté d’âme, cette intelligente et inépuisable charité qui fut une des constantes occupations de sa vie.
Si l’espace qui nous est mesuré dans ce recueil nous l’avait permis, nous aurions voulu peindre Pothier comme homme; nous aurions rappelé cette naïve ingénuité du génie qui fait rire les sots et méditer le sage ; nous aurions raconté sa première visite k d’Aguesseau, et, comme on lui refusait l’entrée de la chancellerie, la résignation presque joyeuse avec laquelle il se disposait à revenir a Orléans en se félicitant d’avoir évité cette entrevue, que sa timidité et sa modestie lui faisaient redouter. Heureusement ses amis le retinrent,
et, à une seconde visite, le chancelier, averti , vint au-devant de lui jusque dans l’antichambre, au grand étonnement des solliciteurs qui regardaient assez dédaigneusement cette longue et maigre figure ; et ce voyage au Havre, en compagnie de son ami Letrosne, réalisation tardive et périodiquement ajournée d’un désir caressé pendant dix
ans et que nous avons tous éprouvé : voir la mer ! et son recueillement en face de l’immensité de l’Océan*, et son admiration devant cette forêt de mâts hérissant les bassins ; et son naïf refus à l’aubergiste qui lui offrait du poisson frais (friande nouveauté pour un habitant d’Orléans, où la marée n’arrivait alors qu’en cinq jours) : « Pas si « sot que défaire maigre un dimanche! » et sa conférence avec cette nymphe de l’Opéra qui venait le consulter pour un procès et ù qui il demandait sa profession , et ses objections ù ce mot : Danseuse !
« danseuse! ce n’est pas un état cela ! on danse au bal, dans les fêtes,
« pour s’amuser (quand cela vous amuse) , mais je n’ai vu nulle part « que la danse pût être un moyen d’existence; » et il citait à l’appui la Cigale et la Fourmi , de La Fontaine, dont il aimait les fables; chose toute simple : le bon La Fontaine devait être apprécié par le bon Monsieur Pothier.
Nous aurions dépeint sa profonde insouciance pour ses intérêts , pour tout ce qui tenait au côté matériel de la vie, et cette scène avec son notaire qui lui offrait quinze cents livres, remboursement d’une obligation oubliée par lui , et l’obstination avec laquelle il prétendait n’avoir jamais prêté cet argent, et le notaire obligé de lui montrer sa signature sur la minute de l’acte pour le convaincre ; et cette autre , lorsque ce même notaire lui apportait six ans de loyers arriérés payés par ses locataires, et son refus, et son courroux contre les gens qui perdaient leurs quittances et voulaient ensuite faire recevoir à un honnête homme de V argent qui ne lui appartenait pas; et la singulière transaction qu’il proposait en disant à l’homme d’affaires : « Je vais « vous donner quittance pour le tout; j’en prendrai la moitié pour « mes pauvres et vous garderez le reste ; » et la confiance avec laquelle il livrait à Thérèse la clef de sa caisse pour y prendre l’argent nécessaire aux besoins de la maison , et la prestesse de Thérèse à glisser dans sa poche le double de ce qu’il lui fallait afin de créer à son maître une secrète réserve pour les mauvais jours.
Cette bonne et franche figure de Thérèse mériterait bien aussi son coup de pinceau; mais comment dire, en quelques lignes , le dévouement sans bornes , l’affection presque maternelle qu’elle portait à son vieil enfant , comme elle l’appelait , le soin et l’intelligence avec lesquels elle rangeait, une fois par mois, sa bibliothèque, dont les livres
s’empilaient tout ouverts dans tous les coins , sur tous les meubles et jusque sur le sol où il travaillait souvent à plat ventre , couché sur les in-folio qu’il annotait; et le sang-froid avec lequel elle accueillait les reproches de Pothier, lorsqu’elle lui avait servi quelque mets délicat , quelque primeur, quelque beau fruit et qu’il lui disait avec humeur : « Mon Dieu , Thérèse , tu me fais manger 1k , en une bou- « chée, le repas de tout une pauvre famille! » et le superbe dédain avec lequel elle lui répondait : « Cela? je l’ai payé six sous; les pau- « vres en mangent ; » et ses ruses périodiques pour substituer aux habits de son maître , qui tombaient en lambeaux, des vêtements neufs auxquels elle savait donner une apparence de vétusté, et la vertueuse effronterie avec laquelle elle lui affirmait que c’étaient les mêmes, habilement réparés par un tailleur sans ouvrage !
Toutes ces anecdotes sur la vie privée de Pothier courent les rues d’Orléans, où sa mémoire est encore vivante ; et, en effet, il y a vingtcinq ans à peine que l’on comptait dans cette ville un assez grand nombre de personnes ayant vu et connu Monsieur Pothier (aucune d’elles n’aurait dit Pothier tout court); aujourd’hui il y a encore beau, eoup d’Orléanais qui en ont entendu parler k leurs pères; quelques vieillards se rappellent même l’avoir vu, mais, chez les plus âgés ce ne peut être qu’un souvenir d’enfance, puisqu’il y a quatre-vingts ans qu’il est mort. Toutefois, ils se rappellent ses traits, fidèlement reproduits, disent-ils, dans le portrait qui appartient k M. Marcille et dont deux bonnes copies figurent, l’une dans la salle des délibérations de la Cour, l’autre dans la chambre du conseil du Tribunal; ils se rappellent sa démarche un peu gênée et sa tête penchée sur l’épaule gauche, ce qui donnait k ses objections, quand il discutait quelque chose de railleur; puis viennent des détails tout personnels et' presque puérils , qui ont cependant leur prix lorsqu’on se place au point de vue qui a inspiré au poète son gracieux refrain :
Il vous a parlé , grand’mère ,
Il vous a parlé !
L’un se souvient d’avoir vu Monsieur Pothier , k cheval, en robe d’échevin (1), précédé des trompettes et des tambours de ville, par-
(I) Il occupa crttr dignité municipale depuis 1 747 jusqu'à sa mort.
courant les rues et carrefours d’Orléans pour y faire je ne sais quelle proclamation solennelle , et , si docile que fût la monture , le cavalier semblait désirer vivement la fin de la cérémonie (non qu’il eût peur de tomber; il avait l’habitude du cheval; il entretenait même* à Lû, un paisible coursier qui le conduisait , le dimanche , h la messe h Châteaudun , et de là chez quelques voisins de campagne auxquels il faisait de courtes visites; mais il sentait que ses longues jambeset son maigre corps, nageant dans les plis de sa toge, n’avaient pas toute la majesté qu’eût exigée la circonstance). Un autre se rappelle qu’au sortir de l’école, un jour qu’il avait gagné cette décoration de plomb que se disputent les enfants, il rencontra Monsieur Pothier qui lui frappa doucement sur la joue en disant : « C’est bien cela, mon mite gnon, ta mère sera contente! » Il ne connaissait pas cet enfant qui accourut tout rouge au logis, moins fier de sa croix que de pouvoir dire : Monsieur Pothier m'a parlé ! détail qui a sa valeur. — Les petits enfants connaissaient le grand jurisconsulte. — N’y a-t-il pas aussi , lorsqu’on se reporte à l’enfance de Pothier lui-même , quelque chose de touchant dans ces deux mots : la mère sera contente ? La sienne était morte depuis long-temps alors ; la vue de cet enfant dut lui rappeler ses premiers succès et les premières joies qu’il avait causées à la pauvre veuve; il dut alors avoir une larme dans les yeux, et si l’enfant, vieillard aujourd’hui , ne le dit pas, c’est que les enfants ne remarquent pas ces choses-là.
Mais tout en glissant rapidement sur ces détails conservés par la tradition locale , nous devons insister sur les traits principaux du caractère de Pothier.
Et d’abord, ce qui dominait en lui, c’était une foi profonde, une ardente piété; s’il avait renoncé à la prêtrise, pour ne pas attrister sa mère, il en pratiquait les vertus comme le meilleur des prêtres. Etranger aux joies du monde, il se couchait à neuf heures et se levait à quatre pour entendre et servir la première messe de matines à la cathédrale. Jouissant d’assez beaux revenus , qu’il administrait mal , mais qu’il augmentait par l’économie qu’il savait apporter dans toutes ses dépenses personnelles , il en appliquait la plus grande partie à des bienfaits que la reconnaissance divulguait souvent malgré lui, et, plus souvent encore , à de bonnes œuvres qui restaient ignorées.
Dans les calamités publiques, lors (les inondations de la Loire, lors des famines qui désolèrent successivement Romorantin et Gien , toujours son offrande fut la première et la plus considérable ; en un mot , tant qu’i;ly avait de l’argent dans sa caisse, il y puisait, sans compter, pour faire le bien, et souvent, lorsque Thérèse voulait y puiser à son tour pour les besoins du ménage, elle la trouvait vide ; c’est alors que tout en gourmandant son maître sur son imprévoyance elle avait recours à ses , fonds secrets ; seulement, quand l’abus des charités se renouvelait trop fréquemment , elle posait nettement la question de cabinet , en le menaçant de prendre h crédit chez les fournisseurs, et cette menace r dont la réalisation eût paru h Pothier un véritable déshonneur, resserrait pour quelques jours les cordons de sa bourse.
Chaste comme une jeune fille, non-seulement il garda le célibat mais encore il observa toute sa vie la continence la plus absolue; des esprits forts , craignant de voir dans ce fait un triomphe pour la religion , ont voulu l’attribuer uniquement h sa 'complexion physique et à ses travaux; sans doute, ce furent la pour lui de puissants auxiliaires; mais écoutons sur ce point un de ses panégyristes, qui avait connu les détails de sa vie intime : « Il fut toute sa vie , dit-il , pour « les vieillards eux-mêmes , un exemple parfait et absolu de pureté et « d’innocence; et que l’on ne croie pas qu’il avait reçu de la nature « le privilège de n’avoir pas. à lutter contre les tentations et le rare « bonheur de vaincre sans combats ! non, nous devons louer en lui « un guerrier qui a combattu l’ennemi et qui l’a vaincu. »
C’est parce qu’il avait toujours marché dans le rude sentier de la vertu qu’il connaissait mieux que tout autre les précipices et les épines dont il est semé ; aussi le voyait-on suivre d’un œil inquiet , dès leurs premiers pas dans le monde, ses élèves d’élite, avec lesquels, quand ils quittaient Orléans , il entretenait une correspondance toute paternelle. C’est ainsi qu’il écrit à l’un d’eux, le 11 janvier 1767 :
« Mon cher Monsieur, les sentiments d’estime et d’amitié que j’avais « pour vous en 1766 sont les mêmes en 1767 et continueront toujours « d’estre les mêmes , dùm spiritus hos reget artus. J’apprens, par la « lettre obligeante que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, que, de « votre costé, l’amitié que vous m’avez témoignée jusqu’à présent est h toujours la même ; on ne peut cstre plus sensible que je le suis « aux nouveaux témoignages que vous m’en donnez. Je vous prie de
« me la continuer. Je ne peux trop vous féliciter de la liaison que « vous avez faite avec Monsieur Gardien ; elle vous sera très-avanta- « geuse , non-seulement pour le progrès de vos estudes, par les se- « cours mutuels que vous vous donnerez l’un et l’autre, mais aussi « pour les mœurs , par les bons exemples que vous vous donnerez « l’un et l’autre , qui vous serviront de préservatif contre l’air em- « pesté de Paris , où le diable est continuellement occupé à souffler, « .dans les conversations, le poison de l’incrédulité et du libertinage. « Je prie le Seigneur qu’il vous en préserve comme il a préservé « des flammes les trois jeunes Israélites dans la fournaise. Je suis de « tout mon cœur, mon cher Monsieur,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Pothier (1). »
(I) Celle lettre est adressée : A Monsieur Pompon , avocat au Parlement, logé chez un loueur de carosses , rue de Bussy, faubourg Saint-Germain, à Paris. Ce M. Pompon , un des bons élèves de Pothier, fut ensuite un des avocats les plus distingués du barreau d’Orléans ; c’est également à lui qu’est adressée la lettre suivante que nous plaçons ici pour ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de voir une consultation inédite de Pothier :
« i' ay esté très-charmé , mon cher Monsieur, de recevoir de vos nouvelles par votre
« dernière que Monsieur votre père s’est donné la peine de m’apporter lui-mème. Je
« lui ai dit que ce serait pour vous une perte de temps que de vous mettre chez un « procureur en qualité de clerc ; il m’a paru très-disposé à vous laisser entièrement le « maître de ce que vous jugeriez à propos de faire. Vous prenez un fort bon parti de « revenir ici et de vous üxer dans votre patrie.
« A l’égard de votre question , les héritiers du mari n’ont aucune action contre « celui à qui la femme a donné son argent à fond perdu. Le contrat est un titre oné- « reux ; ayant reçu à titre onéreux la somme détournée , il n’est sujet à aucune ac- « tion, à moins qu’il ne fût justifié qu’il a été conscius fraudis. Les héritiers n’ont « d’action que contre la femme, et, s’ils ont la preuve du détournement, ils peuvent la « faire condamner à leur rapporter la somme détournée et la faire déclarer déchue descs « droits de communauté et de don mutuel en la somme détournée, en punition de ce « détournement, en exécution de laquelle sentence ils pourront arrester les arrérages « de sa pension. Je vous prie de faire bien mes compliments à Monsieur Gardien, pour « qui j’aurai toute ma vie toute l’estime possible. Je suis de tout mon cœur, avec les « sentiments que vous me connaissez , Monsieur et très-cher ami ,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Pothier.
« A Orléans , ce 2 avril 1767. u
Nous devons la communication de ces deux pièces inédites à l’obligeance de M. Pompon, neveu du destinataire, et àM. Caperon, notaire à Orléans, son gendre, qui a bien voulu nous servir d’intermédiaire auprès de lui dans cette circonstance.
Sa piété fut sincère, mais en même temps éclairée, s’inclinant devant tout ce qui était dogme , rite, discipline, il blâmait, à l’occasion, ces accessoires parfois grotesques que l’Eglise est obligée de tolérer, mais que des prélats éminents ont plus d’une fois condamnés parce que, sans rien ajouter aux pompes du culte catholique , ils touchent . souvent au ridicule. C’est ainsi que dans une autre de ses lettres (la seule, hélasî que possède en autographe la bibliothèque d’Orléans), il raconte a son collègue , le célèbre Jousse , les détails de la procession de Saint-Péravy (i). Nous n’en citerons que quelques passages : «... Pour « observer l’ordre chronologique , Adam marchait en tête de la pro- « cession.... il était tout couvert de feuilles de vigne qu’on avait « cousues â ses habits , et il tenait à la main une grande branche « d’arbre à laquelle on avait attaché cinq ou six pommes. ... venait « ensuite saint Jean-Baptiste.... il était suivi par les onze apôtres , « car on avait exclu Judas de la procession ; ces apôtres étaient vê- « tus d’aubes avec de grands rubans rouges passés en croix par de- « vant et par derrière, bien frisés , poudrés et guétrés , apparemment
« comme prêts à partir pour aller annoncer l’évangile.... l’un por-
« tait une épée , l’autre une hache , un autre portait une scie qu’on
« avait empruntée du charron du village Au ridicule près, tout
« s’est passé avec assez de dévotion , et les Simon se plaignent d’a- « voir très-peu débité de vin après la procession.... »
Il avait non pas celte modestie de convention qui n’est souvent que l’hypocrisie de l’orgueil, mais la modestie du véritable savant, l’humilité du véritable chrétien; les éloges l’embarrassaient, lui déplaisaient même , et , souvent , il les interrompait avec une brusquerie qui n’avait rien d’affecté. Aussi, lorsque M. Letrosne, voulut faire faire le portrait de Pothier, fut-il assez mal reçu par celui-ci, qui soutenait que les grands personnages et les gens d’une haute naissance pouvaient seuls avoir cette prétention ; son collègue dut opérer une fausse retraite pour revenir à la charge avec des forces supérieures; il sut mettre dans ses intérêts la fidèle Thérèse qui déploya toutes les ressources de sa diplomatie domestique et obtint des concessions. Il fut convenu que Pothier se laisserait peindre, mais que le portrait serait
(t ) Saint- Péravy-la-Colombe , bourg de l'arrondissement d’Orléans, canton de Patay, sur la route de Chàteaudun .
placé dans une chambre inhabitée de la maison de campagne de son ami, qui ne le laisserait voir à personne jusqu’à la mort du modèle (i).
Non-seulement il reconnaissait volontiers une erreur, mais il regardait comme un devoir de la réparer; tout le monde connaît ce trait rapporté par tous ses biographes : Une veuve ayant perdu un procès qu’il lui avait conseillé , il la força d’accepter le rembourse- . ment de la somme qu’il prétendait lui avoir fait perdre. Mais en voici un autre plus significatif encore et qui nous est attesté par le parent d’une des personnes qui en furent les témoins oculaires.
Au XVIIIe siècle , comme de nos jours , il y avait à Orléans une espèce de colonie de Savoyards et d’Auvergnats qui stationnaient pendant le jour sur le Martroy et se retiraient le soir au logis commun de la Pillerette ; on les employait comme porteurs de chaises , porteurs d’eau , scieurs de bois , &c. ; l’un d’eux , un peu ivrogne , comme beaucoup de ses confrères, était souvent occupé chez Pothier pour venir en aide b Thérèse dans les gros travaux de la maison. Un jour qu’il y avait travaillé toute la matinée, on s’aperçut, après son départ, qu’il manquait à l’argenterie une cuiller d’argent; lui seul était venu ce jour-là; Thérèse et son maître lui attribuèrent le vol , toutefois ils n’en parlèrent à personne et se contentèrent de ne plus l’employer. A quelque temps de là, cette cuiller fut retrouvée derrière un meuble où elle avait glissé, arrêtée entre ce meuble et la muraille. Grande joie de Thérèse!... Quant à son maître, il resta quelque temps pensif, puis se leva, prit son chapeau et sortit sans adresser la parole à sa gouvernante qui ne comprenait rien b cette sortie insolite , car ce n’était pas jour d’audience. Pothier se dirige vers le Martroi, et, s’adressant aux Savoyards, s’enquiert de leur camarade; il était occupé dans le voisinage. « Allez le chercher, dit-il , et ne vous éloi- « gnez pas, vous devez tous entendre ce que j’ai b lui dire. » L’autre accourt tout essoufflé en apprenant que M. Pothier le demande; celui-ci s’avance à sa rencontre et lui dit: — « Mon ami, il y a loug- « temps que tu n’as été occupé chez moi; sais-tu pourquoi? — Oh!
« Monsieur Pothier, c’est bien à votre volonté; après cela , c’est peut- « être parce que j’ai la mauvaise habitude de boire? — Non , mon
Ce portrait est le même que nous avons mentionné plus haut.
« garçon , c’est en effet une vilaine habitude dont tu devrais te cor- « riger, mais ce n’est pas pour cela.... C’est parce que je t’ai soup- « çonné de m’avoir volé. — Moi ! moi ! Monsieur Pothier ? — Oui ; « cela t’indigne, n’est-ce pas? tu as raison, car tu es innocent, je le « sais, et, ce qu’il y a de plus triste, c’est que si l’on n’avait pas « retrouvé , par un hasard providentiel , l’objet que je croyais volé , « je te soupçonnerais probablement encore ; j’ai été bien coupable en- « vers toi; je t’en fais des excuses publiques. Vous entendez, vous « autres? votre camarade est un brave homme; je l’ai soupçonné « sans preuve, sans indice; je lui en demande pardon. Reviens à la « maison quand tu voudras, mon ami; il y aura toujours de l’ou- « vrage pour toi, et si jamais toi-même ou quelqu’un des tiens vous « avez quelque besoin imprévu, quelqu’accident, quelque maladie, « ne t’adresse pas à d’autres qu’à moi ; ma bourse te sera toujours « ouverte ; ce ne sera pas une charité , ce sera la réparation incom- « plète d’une injustice que je me reprocherai toute ma vie. »
Ce magistrat venant, en pleine place publique, faire amende honorable à un portefaix pour un soupçon qu’il n’avait pas même divulgué, nous parait un des plus beaux exemples d’humilité chrétienne que l’on puisse rencontrer, un de ces traits qui touchent au sublime par leur simplicité même et dont on ne trouverait peut-être d’analogue que dans la vie des saints.
Depuis l’humble piscine de Saint-Pierre-Lentin jusqu’à la tombe où furent déposés ses restes, la vie de Pothier fut remplie par ces actes de vertu dont un grand nombre est oublié, dont un plus grand nombre encore fut un secret entre le ciel et lui.
Cette longue existence, toute de travail, d’abnégation, de prière et de bonnes œuvres, s’éteignit presque subitement; il fut enlevé en quelques jours par une fièvre maligne, et mourut, le 2 mars 1772, à l’âge de soixante-treize ans. 11 eut pour successeur à l’Université Me Robert de Massy, dont le nom est encore si honorablement porté par son petit-fils, l’un des avocats les plus distingués du barreau d’Orléans. Il fut inhumé dans l’une des galeries du Grand-Cimetière (aujourd’hui halle aux blés); au-dessus de sa tombe on plaça une épitaphe latine qui rappelait ses travaux et ses vertus, et, peu de temps après, une inscription analogue fut appliquée contre la chaire ou il avait enseigné .
A cette époque, ses collègues, ses élèves , ses amis exprimèrent le désir et l’espoir de voir un jour ses restes transférés « dans l’église « cathédrale, dans l’église commune à tous les citoyens, dans cette « église h côté de laquelle il avait vécu, où il avait donné tant d’exem- (( pies de piété, où , tous les jours, il allait se prosterner devant Dieu « en prévenant le lever du soleil (1). »
Ce vœu ne put être exaucé que bien long-temps après : le 14 novembre 1823, une commission présidée par M. le comte de Rocheplatte , alors maire d’Orléans , et composée de médecins , de magistrats, de conseillers municipaux et d’habitants notables de la ville, dont quelques-uns avaient été contemporains de Pothier, se transporta sur l’emplacement de l’ancien Grand-Cimetière, fermé depuis 1787, et, arrivée dans la galerie dite du Saint-Esprit , constata , d’après le procès-verbal dressé à l’époque de la fermeture, le lieu où devait avoir été inhumé Pothier; après avoir fouillé a une profondeur de 65 centimètres, on découvrit un cercueil en partie rongé par le temps et rempli de terre ; cette terre, enlevée avec soin, mit à découvert un squelette que l’on soumit immédiatement à l’examen des médecins; ceux-ci déclarèrent « que ce squelette était celui ' « d’un homme , qu’il appartenait à un vieillard d’une haute stature, « qu’il était présumable que , pendant sa vie , ce vieillard tenait la « tête inclinée à gauche , qu’enfiu ce corps n’avait pas été remué « depuis sa première inhumation , car autrement les pièces du sque- « lette ne seraient pas restées dans le rapport parfait qui a été ob- « servé. » Cette déclaration , jointe aux précautions prises pour re- . connaître le véritable lieu de l’inhumation et confirmée par les souvenirs des personnes qui avaient connu Pothier et assisté h ses obsèques, ne laissait aucun doute quant à l’identité de ces précieux restes qui furent aussitôt déposés dans un nouveau cercueil de chêne recouvert de plomb et transférés , en grande pompe, le 47 novembre suivant, h la cathédrale , où ils furent inhumés de nouveau dans l’une des chapelles voisines du transsept septentrional. L’ancienne épitaphe de Pothier fut scellée dans le mur de cette chapelle où elle se voit encore.
Certes, cette translation fut l’accomplissement d’une bonne et
(I) Éloge de Pothier , par Letrosnp.
pieuse pensée; mais la ville d’Orléans, qui comprend et pratique si bien le culte des souvenirs , ne devait-elle pas quelque chose de plus au plus illustre de ses enfants? et ne pouvons-nous pas répéter avec son panégyriste de 1775 : « Il eût été facile alors d’ériger sur sa « tombe un monument plus honorable pour la reconnaissance puer blique, plus digne d’en transmettre le témoignage h la postérité, « plus propre b satisfaire les étrangers que la beauté de l'édifice at- « tire dans ce temple auguste? Serait-il donc impossible de le faire « encore aujourd’hui? Si la dureté des temps et des circonstances « ne permettait pas aux officiers municipaux d’employer à ce menuet ment la somme qu’ils désireraient, qu’on ouvre une souscription « publique et que tous ceux à qui le grand homme ne fut pas cher « se dispensent de contribuer à honorer sa mémoire ! »
Nous ne pourrions rien ajouter h ces paroles de M. Letrosne, siuon qu’une pareille œuvre trouverait , à coup sûr, \le nombreux souscripteurs, non-seulement à Orléans, mais encore dans toutes les cours, dans tous les tribunaux, dans tous les barreaux de France.
Paul HUOT, Substitut à Orléans.
JOUSSE (Daniel).
Contemporain de Pothier, dont il devint le collègue et l’ami , Jousse n’appartient pas, comme ce dernier , à la magistrature par sa famille. Fils de commerçants aisés, il reçut le jour b Orléans, en 4704. Placé dès sa plus tendre jeunesse chez les Jésuites de Saint-Samson , il termina ses études sous leur direction selon les uns, et selon d’autres à Paris. Quoi qu’il en soit, vers 1729 nous le retrouvons dans cette dernière ville, se livrant avec ardeur a l’étude des sciences exactes, admis dans l’intimité de l’astronome Louville, et voyant déjà s’ouvrir devant lui les portes de l’Académie des sciences prête b le recevoir ; mais sa famille , qui lui destinait un office de magistrature, le rappela b Orléans, où il prit ses grades et entra au Présidial en 1754. Il y trouva Prévôt de la Jannès et Pothier, ce dernier plus âgé que lui de cinq ans seulement, mais son ancien de treize ans dans la compagnie. Une de ces amitiés que cimentent une mutuelle estime et des études ayant le même objet se forma entre ces trois
hommes, qui mirent leurs travaux en commun en publiant, de concert, une nouvelle édition, avec commentaire, de la Coutume d'Orléans.
La mort de Prévôt de la Jannès et les travaux de Pothier, auquel ses Pandectes et ses doubles fonctions de magistrat et de professeur imposaient une nouvelle direction, laissèrent Jousse livré h lui-même. Abandonnant le droit romain et le droit coutumier au rénovateur du Digeste , il se donna tout entier h l’étude des Ordonnances , sortes de codes spéciaux dont l’ensemble devait former un code unique pour tout le royaume , grande pensée conçue par Louis XI , fécondée par Louis XIV, reprise par la Convention et réalisée par le plus grand génie des temps modernes.
L’ordonnance civile de 1767, celle des eaux et forêts, celle du commerce furent pour lui l’objet d’utiles et savants commentaires auxquels il joignit successivement des traités complets sur la juridiction des présidiaux, sur les fonctions, droits et privilèges des commissaires en questures , sur la juridiction des trésoriers de France , sur le gouvernement spirituel et temporel des paroisses; puis, au milieu de ces nombreux ouvrages de jurisprudence , nous trouvons, comme une réminiscence de ses premières études, un Traité de la sphère, Paris, 1775.
Mais ce qui fit surtout la gloire de Jousse, ce qui le place au premier rang parmi nos jurisconsultes, ce sont ses travaux sur le droit criminel, vaste et fertile carrière où l’avaient précédé les Lebrun, les La Rochette , les Rousseau de La Combe, les Serpillon , les Muyart de Vouglans, qu’il éclipsa tous par la vigueur de sa méthode et la richesse de son érudition. Ce qu’il y a de remarquable surtout dans ses travaux , c’est le respect religieux et presque fanatique dont il entoure la législation de ces temps. En vain l’esprit humain s’avançait dans la voie des réformes où il devait d’abord dépasser le but, pour revenir ensuite sur ses pas et planter, au milieu des débris du vieux temps , la bannière triomphante de l’égalité devant la loi , de l’égalité devant le supplice, de l’humanité dans les peines; en vain les plus grands esprits des deux derniers siècles, Montesquieu, Beccaria, Voltaire, attaquaient des abus qui frappaient les regards de tous : les évocations, la torture, la procédure, qui mettaient l’accusé
dans l’alternative de s’accuser lui-même ou d’ajouter le parjure à son crime , Jousse leur oppose pour tout argument la pratique de ' plusieurs siècles devant laquelle il s’incline ; il semble appliquer aux lois criminelles de son temps, il semble inscrire sur son drapeau la devise de ses adversaires religieux : « Sint ut sunt aut non sint ! »
Aussi, ces immenses travaux devaient-ils durer moins de temps qu’ils n’en avaient coûté à leur auteur : une fois les réformes modernes introduites dans notre législation , le Commentaire de Jousse n’est plus qu’un objet de curiosité connu seulement de quelques chercheurs ; ces travaux si vantés , si souvent invoqués dans les mémoires, consultations et plaidoiries de leur temps, ne sont plus (qu’on nous pardonne cette expression) que de Y archéologie criminelle .
Il y a du stoïcien chez Jousse, mais ce stoïcisme chrétien que l’on retrouve chez la plupart des jansénistes n’exclut pas la douceur, la bonté d’âme, la charité : c’est ainsi que, de cette même plume qui semblait combattre pour la torture, il appelle de tous ses vœux une réforme , un progrès que la bienfaisance d’un Orléanais devait, plus tard, naturaliser dans sa ville, et que notre temps a vu appliquer à toute la France. Dans la préface de son Traité de V administration de la justice, il raconte qu’à Lyon il existait, sous la présidence de l’archevêque, un conseil d’ecclésiastiques et de légistes chargés d’examiner les droits des indigents trop pauvres pour soutenir un procès, et de leur ouvrir les portes du prétoire; il invite ses concitoyens à imiter ce noble exemple; et, vingt ans après, le docteur Petit fondait le bureau de consultations gratuites, qui, aujourd’hui, fonctionne, auprès de chaque tribunal , sous le nom de bureau d’assistance judiciaire.
La vie de Jousse fut celle de tous ces vieux magistrats de province qui conservaient dans leur modeste prétoire , dans leur humble maison , les traditions austères , les mœurs patriarchales de leurs pères, tandis que la magistrature de Paris et des grands parlements, envahie par l’esprit du siècle, par la démoralisation de la cour, méritait ces immortelles mercuriales de d’Aguesseau, qui joignent k la pompe du langage le plus élevé toute la sévérité du pamphlet le plus mordant.
Ami de Pothier, il fut, comme lui , bon, modeste, chantable , et il sentit vivement le perte de ce compagnon de ses travaux qui le précéda dans la tombe de quelques années seulement, comme il l'avait précédé dans la vie.
Retiré du palais, où il n’avait conservé qu’un titre honorifique , H se prépara à le suivre dans un meilleur monde, et vécut retiré, absorbé dans les exercices d’une austère piété, mais toujours jurisconsulte, toujours Orléanais au fond du cœur; aussi, lorsque le Parlement rendit un arrêt qui semblait attenter aux droits de la Coutume d’Orléans, soudain le vieux Jousse, secouant le poids des années et des chagrins, sortit pour un instant de la volontaire obscurité où il semblait s’être confiné pour toujours ; sa main défaillante reprit, encore une fois, la plume et publia un mémoire Pro defmsione patriœ !
Puis , comme vaincu par ce dernier effort , il s’endormit du sommeil du juste , et fut, comme Pothier, accompagué à sa dernière demeure par la population tout entière, qui voyait dans sa mort un deuil public (1781).
/ Paul HL’OT.
BRETON (Antoine).
Antoine Breton de Mont- Ramier naquit à Sully- sur- Loire le 10 septembre 1712. Ses parents, qui avaient une fortune indépendante, ne négligèrent rien pour son éducation. Il fut placé au collège des Jésuites d’Orléans, où il fit , avec succès, de fortes études.
Après avoir fait son droit h l’Université d’Orléans, son frère, qui le destinait au barreau, l’envoya ù Paris, où il fut, suivant l’usage de ce temps , placé chez un procureur. Mais , dit D. Gérou , son esprit n’était pas fait pour s’occuper en entier des épines disgracieuses qui accompagnent la procédure. Son goût le portait surtout vers l’étude des belles-lettres, auxquelles il donna la plus grande partie de son temps. Il s’y appliqua sérieusement, et pour orner son esprit de connaissances variées, il suivait avec beaucoup de régularité les leçons des savants et des artistes; comme il pensait, non sans raison, que pour réussir dans la jurisprudence , la connaissance des mathématiques lui serait très-utile , il s’y livra avec ardeur.
Après quelques années employées à ces travaux, Breton revint a Sully, qu’il quitta bientôt pour se fixer h Orléans , d’où il ne sortit plus. Il plaida quelques causes au bailliage* mais, comme à Paris, il sentit que son inclination n’était pas pour ce genre d’études, il l’abandonna pour toujours, et donna toute son application au droit romain.
Le moment arriva bientôt où il put se livrer sans réserve à l’étude de la jurisprudence, et s’appliquer par devoir à ce qu’il ne faisait d’abord que par goût. Il fut nommé docteur agrégé en 1740, et en 1747 docteur-régent, en remplacement de M. Goullu-Duplessis. Cette nouvelle position lui imposa des devoirs auxquels il ne faillit point. Comme étant le plus jeune professeur , il fut chargé d’enseigner les Instilutes, et plus tard les Pandectes. Il composa des leçons qui contiennent tout le système du droit romain , et les porta au plus haut degré de perfection.
Mais tous les devoirs de sa charge ne se bornaient pas pour lui à former ses élèves h la jurisprudence, ilv remplissait encore toutes ses ‘ autres obligations de professeur. 11 pensait, avec raison, que pour qu’une Université fût en honneur , il ne fallait rien négliger. Animé de ces principes, il se trouvait exactement à toutes les assemblées; il ue se dispensait d’aucun acte public; il faisait, lorsque son rang l’exigeait, les discours auxquels sont tenus les professeurs au commencement de l’année. C’est dans un de ces discours , le seul qui ait été imprimé , qu’il fit l’éloge de Pothier.
Une grave maladie vint arrêter une carrière déjà si bien remplie. Les fatigues que lui imposait sa charge et ses incessants travaux l’avaient extrêmement affaibli; ses amis désespéraient même de son rétablissement. Mais les soins qu’il reçut, pendant plusieurs mois, d’un habile médecin , améliorèrent sa santé et il put reprendre , dans une certaine limite, le cours de ses études. Dans le courant de l’hiver qui précéda sa mort, il entreprit de faire le catalogue de sa bibliothèque. Ce travail , qui n’était d’abord pour lui qu’une récréation , devint bientôt une fatigue. Sa bibliothèque, qu’il avait formée depuis sa jeunesse, se composait d’environ quatre mille volumes. Il travailla pendant deux mois h ce catalogue et en vint à bout ; mais aussi sa santé en fut gravement atteinte. Tl disait à ses amis qu’en mar
TOM F. Il
lit LES HOMMES ILLUSTRES 1)E L’ORLÉANAIS.
chant, pour chercher scs livres et pour les arranger, il avait fait autant de chemin que s’il était allé jusqu’à Rome. Cette fatigue, dans un âge aussi avancé, fit revivre la première maladie à laquelle il succomba le 14 mars 1781. Il était dans sa soixante-neuvième année.
Quoiqu’en état d’enrichir la langue par ses travaux littéraires, Breton a mieux aimé former ses élèves par d’excellentes leçons, plutôt que de les négliger en donnant des œuvres au public.
Il a publié les ouvrages suivants :
Mémoire pour servir à l’histoire d’Orléans [Mercure de France , juillet 1753);
lettre aux auteurs du journal des savants , au sujet de la critique des Pandectes de Pothier (Orléans , 1 753);
Réponse de l’Université d’Orléans au Mémoire sur les moyens de rendre les études du droit plus utiles (Orléans , 1764);
Delaudibus antecessoris et moribus prœstantissimi, oratio habita Att~ reliœ, die 20 novembris , an. 1772. (Orléans, veuve Rouzeau, 1773. Imprimé en tête des Traités des Droits civils , de Pothier.)