‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 114 sur 145 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

un LES HOMMES ILLUSTRES DE l/ORLÉANAIS.

Tempereur et du roi d’Aragon pour guerroyer contre Venise. Battre l’ennemi , c’était peu de chose pour le cardinal : il y pourvut par l’abondance des approvisionnements , par la bonne organisation des troupes, par la sûreté des manœuvres; mais maintenir l’harmonie parmi ces amis qui se haïssaient tous, c’était là un rude travail. On voit

d’Amboise négocier en Italie avec Jules II; courir, malgré la goutte, en Allemagne pour détourner l’empereur de faire la paix avec la République; presser le siège d’une place (Padoue); déjouer les intrigues du pape dans l’Empire , en Suisse , en Angleterre ; revenir en France pour hâter l’envoi d’une nouvelle armée; enfin reprendre la route des Alpes, épuisé et presque mourant; ce fut son dernier effort. Forcé de s’arrêter à Lyon, il y expira (25 mai 1510).. Il serait difficile de trouver dans l’histoire des ministres de la France une activité plus constante, des vues d’ensemble plus nettes, et en même temps un soin plus minutieux des détails. Soit à la guerre , soit pendant la paix , le cardinal avait l’œil sur tout , la main partout. Le voyez-vous donnant des ordres dans le camp pour les munitions, l’artillerie, la discipline? N’est-il pas présent , avec le sang-froid et presque la décision d’un général, aux actions les plus chaudes, à Novarre, à Gênes, à Agnadel ? On croirait voir Richelieu, généralissime des armées de Louis XIII , et l’entrée du grand cardinal à La Rochelle rappelle celle de d’Amboise à Milan.

En France, il réforme le clergé, il contient les seigneurs dans le respect , les juges dans le devoir, les gens de finance dans la probité ; il veille avec une attention scrupuleuse sur le trésor, économe pour les dépenses inutiles , prodigue pour tout ce qui tient à la grandeur du roi ou au bien-être du peuple.

Nature enthousiaste et ardente, il devait sentir quelles ressources il y a pour un gouvernement dans le développement du commerce , de l’industrie, de l’agriculture. Quelle grandeur dans la protection donnée aux lettreset aux arts! Aussi, grâce à Georges d’Amboise surtout, la France prospère et s’enrichit.

D’autre part , elle s’éclaire des lueurs déjà très-vives de la Renaissance, que le cardinal salue avec bonheur. Et comment pouvait-il en être autrement? n’avait-il pas vu les merveilles de l’Italie, et pénétré pout-être dans l’atelier de Raphaël et de Michel-Ange? Aussi pro-

digue-t-il les honneurs et les pensions pour attirer en France les artistes italiens. Il a laissé des traces de son goût surtout dans sa ville métropolitaine : elle lui doit ses fontaines , son palais de justice , le portail de sa cathédrale , si élégant et si riche. Enfin c’est lui qui a fait bâtir ce château de Gaillon , où Fart du XVIe siècle a mis tout ce qu’il avait de séduction , de splendeur et de fantaisie charmante : Gaillon auquel travailla le père de notre Du Cerceau. Au reste, ce serait une œuvre plus française qu’italienne, s’il est vrai que la construction fut dirigée par Pierre Valence, de Tours; le portique élevé par Pierre Fain , de Rouen, et les sculptures faites par Jehan Juste.

Gaillon et le titre d’^tnt du peuple , voilà en résumé ce qui fait aujourd’hui la popularité de Georges d’Amboise. D’autres ministres ont été plus grands par l’esprit politique ; son ardente ambition , il faut le dire, a souvent altéré sa clairvoyance et manqué le but de ses négociations, qui occupent une si large place dans sa vie. Mais, à défaut de génie, il a eu du cœur, ce que peut-être n’ont pas eu tous les cardinaux-ministres de la France. Aucun, à coup sûr, n’a montré plus de bon sens pour administrer une nation , plus de bonne volonté pour la rendre heureuse. Aussi jamais ministre n’a joui plus entièrement à la fois de la confiance d’un peuple et de l’amitié d’un roi , deux choses qui se rencontrent rarement sur la même tête. Le plus bel éloge du cardinal d’Amboise, c’est la douleur publique qui éclate à sa mort , comme , cinq ans plus tard, à celle du bon roi. On lui fit, à Lyon, de magnifiques funérailles, auxquelles assista Louis XII, qui perdait en lui sa langue et son bras t dit quelque part Guechardin. Le cœur et les entrailles du cardinal restèrent dans l’église des Célestins; son corps fut porté à Rouen, qui, dix ans après, vit avec orgueil un de ses enfants, Roullant le Roulx, maître maçon de la métropole, élever à la mémoire de son archevêque le splendide mausolée dont elle est encore si fière.

Page 1