‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 115 sur 145 · H. TRANCHAI · texte numérisé non relu

H. TRANCHAI

ÎRIBOULET.

Où placer Triboulet , et à quel titre le pauvre fol doit-il figurer parmi les hommes illustres? C’est qu’à cette époque du gai savoir et de la joyeuse vie, aux châteaux de Blois et de Chambord , le roi ne

peut pas plus être séparé de son fou que de sa maîtresse ou de son ministre. C’était une charge à la cour que celle de fou d’office, et plus d’un courtisan enviait le sort de Thévenin, Caillette et Brusquet. C’est qu’aussi il fallait de l’esprit pour amuser, de la diplomatie pour vivre en paix avec les chiens de la vénerie, éviter les coups de bâton et attraper quelques écus à la couronne. Triboulet est un roi tout comme un autre; son diadème, c’est la calotte à houppe; son manteau royal, le froc à capuchon; son sceptre, la bruyante marotte.

Son rôle peut paraître modeste , mais qui pourrait se flatter de le remplir aussi bien que lui? Il faut qu’il fasse éclore sur les lèvres des rois attristés par les noirs soucis de la couronne ce rire qui vient franc et naturel au gueux se chauffant au soleil. Mais si les grossiers amusements de l’époque le condamnent â sauter et à gambader comme un singe, à jouer de la cornemuse , de la trompette et du rebec, à essayer sur sa laide figure les grimaces les plus fantastiques , il faut dire aussi que souvent ses réparties sont vives , mordantes et spirituelles ; que sous le masque de la folie il fait entendre quelquefois le langage de la vérité, et représente ce franc parler que le despotisme des rois ne daignait admettre que comme une compensation aux flatteries du courtisan. Il a enfin le privilège de parler à sa fantaisie, sans attendre qu’on l’interroge , et sous la protection du maître, de décocher contre les plus nobles blasons les traits de sa méchanceté.

La Champagne, au moyen-âge, avait le curieux privilège d’approvisionner de fous le roi de France. Triboulet, qui ne voulait rien faire comme les autres, prit naissance à Blois. La chronique s’est occupée de ce personnage historique ni plus ni moins qu’un grand panetier ou un bouteiller de la couronne; mais ne pouvant découvrir son véritable nom, elle a été forcée de chercher l’origine de son sobriquet dans le vieux mot tribouler, taquiner. Triboulet signifierait également trouble-ménage et souffre-douleur , et représenterait d’une manière assez exacte les profits et les désagréments de sa profession. Ce qu’il y a de plus curieux dans sa vie, c’est qu’avant d’être un gentil diseur de sornettes, il commence par être un pauvre hébété que d’incroyables folies rendaient célèbre à Blois. Lorsque le jeune duc d’Angoulême, depuis François Ier, séjournait dans cette

ville, on voyait Triboulel errer dans les rues et les faubourgs, jouant de la cornemuse pour appeler son dîner , et profitant souvent de sa dextérité à enlever l’escarcelle pour épargner aux gens charitables la peine de fouiller dans leurs poches.

Un jour, il eut la malheureuse idée d’exercer son industrie sur un jeane page qui portait au comte d’Angoulême la nouvelle de l’arrivée du roi de France et d’Anne de Bretagne. Aussitôt grand conseil parmi les pages indignés de l’insolence de Triboulel ; on s’empare du coupable et on commence aie torturer en lui piquant la plante des pieds, lui brûlant les moustaches et le tirant parles cheveux. Heureusement ses cris de douleur furent entendus du bon roi. Louis qui faisait son entrée avec sa tant bonne femme Anne, et Triboulet, délivré des mains de ses bourreaux , put raconter lui-même avec une naïveté risible les détails de son supplice. La place de fou était vacante à la cour par'la mort de Caillette, Triboulet parut le seul homme capable de la remplir; il avait le physique de l’emploi : voyez plutôt le portrait qu’en fait Clément Marot : '

De la tête écorné,

Aussi sage à trente ans que le jour qu'il fut né ,

Petit front et gros yeux, nez grand et taille à vête (voûter,

Estomac plat et long , haut dos à porter botte.

Ajoutez à cela de prodigieuses oreilles et une bouche largement fendue, et vous comprendrez quel dut être son succès à la cour. Louis XII meurt; et le gros garçon, qui devait tout gâter , François Ier , hérite de la couronne de France et de Triboulet. Chose étrange ! l’idiot devient alors un bouffon spirituel , divertissant, malicieux et surtout expert courtisan. Ce n’est plus le pauvre imbécile toujours tremblant au claquement du fouet de son gouverneur, toujours en querelle avec les pages; c’est un homme imposant, parlant haut et beaucoup, sans crainte des étrivières, et se moquant de luimême, des seigneurs et du roi par dessus tout. 11 a jeté dédaigneusement aux orties le froc à capuchon pour endosser le justaucorps de soie bleu et blanc, bien serré, de manière à faire valoir les difformités de sa taille; il porte au dos, sur ses chausses et sur son bonnet en cône alongé, les armes de France bleu et or; à sa ceinture dorée pendent la massue, l’épée de bois et la cornemuse, glorieux symboles de ses

attributions joviales et satiriques. Place à Triboulet! place au fol à haute gamme , à l’apôtre de la joyeusetè l — Il passe , et aux salutations de la valetaille qui s’incline respectueusement, il répond à peine par un signe imperceptible, agitant les grelots qui ornent sa coiffure, sa marotte et ses souliers de maroquin rouge à la poulaine.

Malgré la faveur du maître, Triboulet attrape bien parci-parlà quelques horions; mais, que voulez-vous? tout n’est pas roses dans la vie , et puis il faut avouer qu’il les mérite un peu par l’outrecuidance de son langage. Un jour, c’est l’amiral Bonnivet qu’il a raillé publiquement et qui a juré de le faire mourir sous le bâton. — Le

pauvre fol épouvanté va implorer la protection de François Ier : « N’ap-

« préhende rien , dit le roi , quiconque aurait la hardiesse d’entre- « prendre contre toi, je le mènerais pendre un quart-d’heure après ta « mort. — Merci, vous dirais-je, reprend Triboulet, s’il vous agrée « de le faire pendre un quart-d’heure avant qu’il me tue. » Une autre fois, comme il passait avec un seigneur sur un pont dépourvu de parapet , celui-ci demanda en colère pourquoi on avait construit un pont sans y mettre de garde-fous. « Certes, Monseigneur, hasarde Tri- « boulet, certes, on ne savait pas que nous dussions passer par là. » Et toutes ses plaisanteries passant de bouche en bouche avec des éclats de rire approbateurs , augmentent la réputation du facétieux bouffon.

Le succès rend présomptueux, Triboulet va partout, caquetant à tort et à travers comme une pie babillarde, et la liberté de ses propos ne s’arrête même pas au seuil des boudoirs, témoins des mystérieuses amours du roi de France. Le fou n’aime pas les favorites qui le lui rendent bien. C’est une lutte de puissance à puissance. Une épigramme de Triboulet contre la maîtresse en titre est parvenue aux oreilles de François Ier. Dans un accès de colère , il a juré la mort du coupable , et le coupable est bientôt dénoncé, car il a de nombreux ennemis. C’est en vain que Triboulet invoque le grand saint Michel, vainqueur de Satan , en faveur de la marotte; il faut' mourir : la seule grâce qui lui soit accordée , c’est de choisir le genre de supplice qui doit être son châtiment. Après s'être inspiré du son de ses grelots , le maître ès-sciences gaies va se mettre à genoux devant le roi, et tendant

les bras : « Bon sire , par sainte Nitouche et saint Pansard patrons de « la folie, je demande à mourir de vieillesse. » Bien heureux quand il pouvait ainsi se tirer d’alfaire par quelque baliverne ou gentille sornette !

On peut avoir de l’esprit sans pour cela briller par le courage; c’est ce que Triboulet fut h même de prouver. Il assistait au siège du château de Pescaire par les Français, dans l’expédition de Venise. Le bruit de l’artillerie le frappa d’épouvante, et il crut entendre tous les grands bruits d’enfer annonçant l’apparution de la bête apocalyptique. Marot l’a placé dans un coin du tableau où il parle de celte expédition :

Triboulet, fol du roi , oyant le bruit, l’horreur,

Courait par la chambre en si grande frayeur,

Que , sous un lit de camp, de peur s’est retiré Et crois qu’encore y fut, qui ne l’en eût tiré.

N’est de merveille doue si sages craignent coups Qui fout telle treismeur aux innocens et fous.

De temps en temps, il retournait dans sa patrie, non plus en vagabond, mais richement vêtu, sur un cheval caparaçonné de ses couleurs et tenant sa marotte des bonnes fêtes. « Tantôt il allait au « pas, tantôt, selon le caprice de sa pauvre tête, il piquait, courait « et n’allait que trop, donnant de grands coups d’éperons , haussant « et secouant la bride; et comme on lui criait de ralentir sa course : « — Le méchant cheval , répondait-il, je le pique tant que je puis « et encore ne veut-il pas arrêter. » Puis il faisait son entrée triomphale dans la ville de Blois, où, en dépit de ses ridicules prétentions, il s’était acquis, par ses faits et gestes, une réputation si populaire qu’on disait proverbialement : Je m’en soucie comme de Triboulet.

La calomnie, qui ne respecte pas les plus belles renommées * s’est acharnée sur Triboulet; on a été jusqu’à lui contester ses saillies et ses bons mots , on lui a dérobé le plus beau fleuron de sa couronne satirique. Les sévères investigations de l’histoire ont impitoyablement supprimé la tradition qui le représentait inscrivant sur ses tablettes , au nombre des plus grands fous, l’empereur Charles-Quint, lorsqu’il vint en France se remettre à la bonne foi du vaincu de Pavie. — « Trêve, monsieur du fou, s’écriait François Ier, irrité de cette audacieuse criliquc, l’empereur, se confiant à nia parole royale, n’a pas sujet d’appré-

hender qu’on le retienne. — Je n’y trouve rien à redire, mon cousin, mais j’attendrai l’issue des choses pour savoir qui aura mon bonnet , vous ou bien l’empereur, à moins que tous deux en soyiez coiffés en guise de diadème. »

Pour un fou c’était hardi ; mais n’était-ce pas aussi se montrer profond politique ? Pourquoi lui enlever la sagacité de ses observations , la finesse de ses réparties et ces judicieux conseils qui le firent aimer de François Ier. Il faut dire qu’il avait à lutter contre un rival, Villemanoche, dont la folie consistait surtout a se croire aimé d’une princesse, et à dresser une généalogie imaginaire, où les Pichelins, ses ancêtres , étaient alliés aux familles souveraines de l’Europe.

Une rivalité plus sérieuse vint supplanter le pauvre Triboulet dans la faveur royale. La prise de Tunis, par Charles-Quint, procura a François Ier plusieurs monstres humains qu’on recrutait pour les menus plaisirs des têtes couronnées.

Tu ne sais pas? Tunis est prise,

Triboulet a frères et sœurs,

mais il ne les aimait guère. Les mores du roi étaient de hideux bouffons dont les chansons étrangères et les danses grotesques eurent un succès de bizarrerie. Il y avait là un certain Ortis dont la vogue fut incontestable ; ce fut à lui qu’on dut l’importation en France des exercices les plus compliqués de l’art d’avaler des sabres et de voltiger sur la corde. C’était un terrain sur lequel Triboulet ne pouvait le suivre sans déshonorer ses grelots. Cependant il lutta avec courage, inventant mille folies pour amener les rieurs de son côté , « vendant « son cheval pour avoir du foin , et revendant le foin pour avoir un

« cheval, jusqu’à ce qu’il n’ait plus ni cheval ni foin, » et toujours

folliant , jusqu’à ce qu’une complète disgrâce, à laquelle il n’eut pas la philosophie de survivre, lui Fit quitter pour toujours son beau pourpoint et sa chère marotte.

Quelques esprits scrupuleux blâmeront peut-être l’étendue de cette biographie, mais Triboulet n’est-il pas un personnage? n’est-ce pas un des types les plus curieux et les plus populaires de cette bizarre institution qui remonte à la plus haute antiquité? On peut dire, sans crainte d’erreur, que les fous d’office ont existé en même temps que

les rois. Et quelle glorieuse série depuis Marcolphe, le fou de Salomon, jusqu’à Rabelais, ce fou sublime, bouflbnnant jusqu’à la fin, et s’écriant sur son lit de mort « qu’il allait chercher le grand peutêtre ! » L’auteur de Pantagruel né s’est-il pas fait lui-même l’historiographe des princes de la marotte ? Les mathématiciens pensent un même horoscope être à la nativité des rois et des sots, dit-il* et il attribue à ces derniers la faculté prophétique qu’il explique ainsi : « Pour « être apte à reçevoir bénéfice de divination, il faut s’oublier soi- « même, issir hors de soi, purger son esprit de toute humaine solli- « citude et mettre tout en nonchaloir, ce qui est vulgairement imputé « à sottise. »

Avant que le savant Erasme eût osé faire Y Eloge de la Folie, traduit dans toutes les langues, il eût été plus difficile de faire l’éloge de la sagesse, qu’un philosophe mettait au rang des sciences occultes. Tous les écrivains qu’il cite, et parmi lesquels se trouvent Salomon, Jérémie, Horace, Cicéron, se sont inclinés devant cette faiblesse ou

cette faculté de l’homme et ont préparé, pour ainsi dire, cette vérité

paradoxale : « Y a-t-il de l’esprit au monde sans un grain de folie ? »

Ch. -F. L.

LOUIS XIL

L’histoire complète de ce prince dépasserait évidemment les proportions d’une biographie orléanaise; d’ailleurs, elle a fait déjà le sujet de travaux étendus que je n’ai pas l’intention de reprendre en sous-œuvre. Je me bornerai à extraire de sources peu explorées quelques détails relatifs au séjour et à l’influence de Louis XII dans l’Orléanais. Ce point de vue limité, outre qu’il sera plus neuf, répondra mieux au caractère essentiellement local de la publication actuelle. Laissant donc à d’autres le récit et l’appréciation des événements généraux du règne, je rechercherai simplement, sur le sol de notre ancienne province, les traces clairsemées de la vie du monarque populaire que nous aimons surtout à envisager comme un compatriote et un concitoyen.

Le duché d’Orléans fut donné en apanage à Louis, frère de Charles V, en même temps que ce prince devenait acquéreur des comtés

de Blois et de Chartres. Louis d’Orléans eut pour successeur Charles, issu de son mariage avec Valentine de Milan, personnage lettré et l’un des pères de la poésie française. Cette famille avait fixé sa résidence dans l’Orléanais, notamment au château de Blois, où naquit, le 27 juin 1462, Louis, fils du poète Charles et de Marie de Clèves. Charles mourut deux ans après : sa veuve, retirée à Blois, nourrit (éleva) le jeune duc si doucement , qu'il n'eût été possible de mieux , dit Saint-Gelais. L’enfant recevait ainsi, sous l’aile maternelle, les premières impressions des bonnes aptitudes et des vertus qu’il devait porter sur le trône. Louis XI eût bien voulu le faire élever à sa manière, c’est-à-dire à l’instar du jeune Charles Y1I1, son fils, tristement enfermé sous les créneaux d’Amboise; mais, ajoute le vieil historien du Blésois, « la princesse, sa mère, que Dieu inspirait au- « trement pour le bien de la France* ordonna le contraire en secret, « le faisant instruire dès qu’il fut en âge , non-seulement aux exer- « cices d’un cavalier, mais encore à la piété et aux lettres; en sorte « qu’il n’y avait personne à la cour qui fit ni qui dit mieux que lu; « toutes choses (1). »

Après la mort de Louis XI, nous le voyons figurer dans une lutte inégale, dite la guerre folle , que le mécontentement des princes et des seigneurs coalisés suscita contre la régence de Madame de Beaujeu, sœur de Charles VIII. En 1485, il lève une armée nombreuse (8,000 hommes d’infanterie et 5,000 de cavalerie), et se présente avec le comte de Dunois aux portes d’Orléans, espérant que la capitale de son apanage ne lui opposerait aucune résistance; mais les habitants, fidèles au pouvoir légitime , lui refusèrent l’entrée de leurs murs. Le duc, désappointé, se retira sans coup férir à Beaugency, où l’année royale, plus forte que la sienne , ne tarda pas à le rejoindre. Cette rencontre inofl’ensive fut suivie d’une simple capitulation : les troupes n’en vinrent point aux mains ; il fut seulement stipulé que le roi s’assurerait des places de l’Orléanais, y mettrait garnison, et que le comte de Dunois, principal moteur des troubles, serait exilé à Ast, en Italie (2).

(1) Bernier, page 398.

(2) pEi.Littx, Histoire de fkaugcncy, p. 163.

Les Vendômois, comme les Orléanais, signalèrent leur fidélité, en arrêtant et livrant a la régente une correspondance secrète que les conjurés de la province adressaient à leur chef, alors cantonné sur les frontières de la Bretagne (1).

Le roi de France fit bientôt oublier le duc d’Orléans; la sagesse de son règne effaça complètement les fautes d’une jeunesse orageuse.

Beaucoup de lettres, d’ordonnances, de traités et d’autres actes officiels, portant des dates locales, attestent la fréquence des séjours de Louis XII dans nos contrées. Il affectionnait spécialement une ville, demeure de ses ancêtres , lieu de sa naissance et berceau de son éducation : « Blois, dit Bernier (p. 420), fut toujours le lieu du monde « qu’il aima le plus; et quoiqu’il ne dit pas de cette ville-là, quand « il y allait : Je m'en vais chez moi , comme son successeur France çois Ier disait de Fontainebleau, il n’en fit pas moins son séjour « le plus ordinaire. »

L’année même de son avènement au trône , il réunit dans sa résidence de prédilection un corps de notables pour réformer les abus de l’administration et de l’ordre judiciaire. La grande ordonnance de Blois (mars 1499) fut le résultat des délibérations de cette assemblée d’élite.

Quelques mois après , Louis XII signait un acte moins honorable, l’adoption de César Borgia, proche parent (il n’osa dire /ils) du pape Alexandre VI. Déjà il avait concédé au même personnage la jouissance des seigneuries de Valentinois, de Diois et d’Issoudun. Ces faveurs étranges furent le prix du service que le souverain Pontife venait de rendre au jeune roi, en se prêtant avec une déplorable facilité k la répudiation de sa première femme, Jeanne de Valois, fille de Louis XI. On voudrait pouvoir arracher cette première page, peu digne du reste de sa vie.

L’adoption du Borgia est datée de Romorantin , où la cour s’était retirée par crainte d’une peste qui régnait à Blois (2). Pendant cette sorte de quarantaine, l’humble capitale de la Sologne vit naître

(I) De Pétigny, Histoire de Vendôme , p. 333.

■,“2' Recueil des ordonnances des rois de France , l. XXI , p. 227.

la fille aînée de Louis XII et d’Anne de Bretagne, Claude de France, future épouse de François Ier.

Le poète Guillaume Crétin fait allusion aux maladies épidémiques de cette époque dans une épître goguenarde adressée k Macé de Villebresme, valet de chambre de Louis XII et versificateur lui-même : Crétin demande k ce collègue en rimes des nouvelles de l’état sanitaire de notre province (page 212) :

M’advisant, puisqu’en lieu convenable es,

Se à Orléans peste coure ne à Bloys ,

Ou s’elle a pries ses funèbres atours , •

Pour aller voiries gens jusques à Tours.

Pareillement m’advertis si tous ceux De ton quartier ont esté si tousseux ,

Comme deçà on voit coqueluchant

En 1501 , Louis XII reçut k Blois l’archiduc Philippe-le-Beau et sa femme, Jeanne-la-Folle, pour conférer d’un projet de mariage entre leur fils (depuis Charles-Quint) et la princesse Claude encore au berceau. A cette occasion , il y eut au château cérémonies , festins et fêtes de toute sorte. « L’archiduc, l’archiduchesse et leur suite sé- « journèrent l’espace de quinze jours pendant lesquels furent faits « plusieurs combats, joutes et tournois.... Leroi menait l’archiduc « k la chasse des grosses bêtes dans la forêt de Blois, k la volerie et « au jeu de paume, où souvent ils jouèrent ensemble (1). »

En 1504, un traité célèbre, conclu au même lieu, posa les bases

de cette alliance matrimoniale qu’un changement de politique fit bien-

tôt abandonner.

Nombre de financiers et de fournisseurs s’étaient enrichis de cons • eussions durant les guerres d’Italie : ces comptables infidèles ressentirent la juste sévérité de Louis XII. « Le roi, dit un témoin ocu- « laire (2), les fit tous pendre, excepté François Doulcet, qui se sauva « chez les Jacobins de cette ville. Nicolas Brisseau avait gagné l’église « de Saint-Martin de Tours pour franchise; mais le roi l’envoya « prendre jusque-lk et le fit ramener k Blois. Antoine de Bessey « et autres furent envoyés quérir jusques k Dijon, et prendre

(1) Jean (TAuthon, t. Il, p. 77, de l’édition du bibliophile Jacob.

(2) Mires de Louis XÏI , t. III, p. 100.

« par un nommé Lancelot du Lac, gouverneur d'Orléans. Courcou « fut pris à Blois en son logis et condamné a être pendu et étran- « glé. Trois des autres furent mitrés(i) sur les échafauds en la même « ville, bannis de la cour et leurs biens séquestrés.... » Le peuple, ennemi juré des traitants et des maltôtiers , applaudissait b ces rigoureuses exécutions qui , aujourd’hui , ne seraient plus dans nos mœurs.

Un testament, daté du 51 mai 1505, annonce que Louis XII était alors dangereusement malade à Blois. Le péril d’une santé si précieuse provoqua de toutes parts un élan spontané de vœux et de prières. « Le cardinal d’Amboise s’en vint à Cléry, où, devant l’image « de la vierge Marie, il célébra la messe très-dévotement, et fit des « oblations et prières, d’intention pure et de bonne volonté (2). » L’anxiété publique se manifestait par des signes non équivoques. « On « eût vu, jour et nuit, à Blois, à Àmboise, b Tours, et partout ail- « leurs, hommes et femmes aller, pieds nuds , par les églises et aux « saints lieux, afin d’impétrer de la divine clémence grâce de santé « et de convalescence b celui que l’on avait si grand’peur de perdre, « comme s’il eût été père d’un chacun (5). »

Ces touchantes démonstrations répondaient aux hommages respectueux dont nos pères entouraient constamment le monarque bienaimé : « Quand il allait par les champs , dit un de ses biographes « (Claude Seyssel) , on accourait de plusieurs journées pour le voir, <r lui jonchant les chemins de fleurs et de feuillages , et essayant de « faire toucher des mouchoirs b sa monture, pour les garder comme « de précieuses reliques. »

Différentes mesures d’intérêt public se rattachent b son séjour prolongé dans nos heureuses contrées. Ainsi, une ordonnance datée de Blois (janvier 1506), autorisa les particuliers b faire usage des chevaux et relais de poste que Louis XI, dans un but de despotisme, avait institués pour le service exclusif du gouvernement; Louis XII

(1) C’est-à-dire exposés avec la mitre , bonnet d’infamie, autrefois en usage dans les supplices.

(2) Jean d’Authon. t. III , p. 119.

(3) Saint-Gef.ais , p. 176.

mit fin à ce monopole. Un article de cette loi libérale nous apprend que la poste d’Orléans était alors tenue par un chevaucheur du roi, nommé Guy de Villars.

Parmi les ambassades qui signalèrent la présence de Louis XII à Blois , on distingue celles de l’illustre Machiavel, du duc de Sommerset et de l’évêque de Gurck, secrétaire de l’empereur Maximilien. Ce dernier descendit la Loire en bateau, comme c’était assez l’usage de voyager à une époque où le mauvais entretien des routes rendait les communications par terre aussi lentes que difficiles. Le détail des honneurs que ce prélat reçut lors de son arrivée à Blois n’est pas sans intérêt local. « Incontinent, la reine envoya visiter « M. de Gurck sur son bateau, et lui fit présenter quatre grands « lux (1), deux foursières (2), des huîtres et un panier de marée, « avec trois barils de vins vieux de Beaune et d’Orléans (5).

La mort d’Anne de Bretagne, au château de Blois (janvier 1514), éloigna Louis XII de cette résidence attristée. Lui-même mourut à Paris, le 1er janvier 1515, trop tôt enlevé à l’amour d’une nation qui , malgré l’extrême mobilité de ses sympathies politiques, lui a toujours conservé le surnom glorieux de Père du peuple.

L’entourage habituel de ce prince nous offre une réunion intéressante d'Orléanais distingués , tels furent l’illustre cardinal Georges

d’Amboise, le confident et l’auxiliaire inséparable de sa politique; Flo-

rimond Bobertet, secrétaire d’Etat et ministre des finances (4); le maréchal de Chaumont, frère du cardinal, qui se signala dans les guerres d’Italie; le duc d’Orléans Longueville, petit-fils du brave Dunoiset brave lui-même; le capitaine Charles de Bourbon, duc de Vendôme, aïeul de Henri IV ; Gaspard de Coligny , père de l’amiral ; Jacques Hurault de Cheverni , président de la chambre des comptes de

(1) Espèce de fourrure qui se fabriquait à Blois.

(2) Ecrins.

(3) Lettres de Ixyuis XII, t. Il, page 40.

(4) L’historien Bernier (page 26) rapporte une heureuse répartie de ce personnage Blésois. 11 se promenait un jour avec son maître dans les jardins du château de Blois; le roi s’étant plaint que toutes les plumes le volaient ; fors une , répliqua vivement Robertet, par allusion à l’aile ( demi-vol en terme de blason) que le ministre portait dans ses armes.

Blois (i); Michel Gaillard, général des finances; Jean Burgensis, médecin du roi; Macé de Villebresme, son valet de chambre et l’un des poètes attitrés de la reine Anne de Bretagne. Ces enfants du pays, le premier surtout , participèrent dans une proportion assez remarquable aux actes et à l’honneur d’un règne bienfaisant.

Louis XII, à l’exemple de ses pères, Louis et Charles d’Orléans, encouragea les sciences et les lettres. Sa collection de livres, formée au château de Blois, devint le noyau de la bibliothèque royale. L’immense dépôt de la rue Richelieu conserve une partie de ces richesses primitives, entre autres le précieux manuscrit des Heures d’Anne de Bretagne. On y montre encore certains chefs-d’œuvre de calligraphie et d’enluminure exécutés à Jilois sous le même patronage, derniers produits d’un art que l’imprimerie et la gravure allaient détrôner. Cette merveilleuse invention s’introduisit à Orléans, vers 1490, année où le typographe Matthieu Vivian commença à imprimer dans notre ville des livres d’église et des bréviaires en caractères gothiques.

Les hommes diserts qui vinrent alors habiter nos contrées y répandirent le goût de l’étude, de l’urbanité et d’une saine élocution. De là, cette pureté de langage et de prononciation qui , au milieu des patois et des accents divers de l’ancienne France, distinguaient notre province, et particulièrement la région blésoise. Le soleil de la cour y fit fleurir de bonne heure la culture intellectuelle (2).

Les beaux-arts, eux aussi, visitèrent cette zone privilégiée. Louis XII nous a légué un des plus riches monuments de la renaissance, dans la partie du château de Blois qui porte son nom et le cachet brillant de son époque. Cette œuvre de roi, ainsi que l’appelle Jean d’Authon, mériterait d’être rétablie comme on vient de restaurer l’autre aile du même manoir, bâtie sous François Ier : on aimerait surtout à voir reparaître, dans sa niche dentelée, la statue équestre du bon roi tombée sous les coups du vandalisme de 93.

(1) Louis XII donna une nouvelle organisation et une compétence plus étendu à cette importante juridiction (Dernier, p. 29).

(2) Parmi les savants attachés à la cour de tLouis XII, vous remarquerez l’historien bibliothécaire Robert Gaguin, et le chroniqueur Jean d’Authon. Ce dernier déclare avoir travaillé à ses chroniques durant son séjour à Blois (P. 4 de la préface du tome I«r).

Tandis que Louis XII embellissait sa noble demeure, la pieuse Anne de Bretagne relevait, dans un faubourg de Blois, l’église de Vienne, dont plusieurs détails fixent l’attention des archéologues.

Le riche financier Florimond Robertet, ci-dessus mentionné , faisait bâtir en même temps V hôtel d'Alluye, une des plus curieuses maisons du vieux Blois, et le château de Bury, dont il ne reste que des ruines. .

En 1506, le feu du ciel détruisit un des célèbres clochers de la cathédrale de Chartres, Louis XII s’empressa d’allouer une forte somme pour sa prompte réédification. Le cardinal d’Amboise accorda des indulgences â ceux qui suivraient l’exemple du roi, et bientôt les dons affluèrent. Un Chartrain, Jean de Beausse, fut l’architecte du clocher neuf (on le désigne encore ainsi). Sa structure honore le talent de cet artiste et rappelle la générosité des bienfaiteurs (1). Sous le même règne, Charles Viart, architecte blésois, mit la main à .plusieurs monuments d’Orléans, tels que l’Hôtel-de-Ville (le musée actuel) et l’ancien Hôtel-Dieu.

Les travaux des peintres-verriers , Robert Pinaigrier et Antoine Chenesson , les vives enluminures de l’imagier Hubert Marchant, les mélodies religieuses du compositeur Févin et autres productions locales de la même époque, témoignent aussi de l’activité du mouvement artistique imprimé à l’Orléanais par Louis XII et sa cour.

Cette province ne fut pas oubliée dans ses vues générales de bien public. Le recueil de ses ordonnances (2) offre plusieurs preuves de l’intérêt que nos populations lui inspirèrent toujours. On le voit, par exemple, confirmer sans restriction les franchises, libertés et privilèges des bourgeois de Chartres, d’Orléans, de Montargis-/e-Franr (3),

1 de Blois, etc. Le préambule des immunités de cette dernière ville est surtout remarquable :

« Nous, ayant égard à ce que cette nostre ville de Blois est le lieu « de nostre nativité, en laquelle nous avons esté nourri tout nostre

(1) Chevart, Histoire de Chartres , t. II, p. 297.

(2) Voir le XXI« volume de la grande collection de l’imprimerie royale, récemment publié par un crudit Blésois, M. Pardessus, membre de l’Institut.

(3) Ce titre flatteur fut une des concessions de Louis XII à la capitale du Gilinais.

HUITIÈME SÉRIE. — PERSONNAGES POLITIQUES. i Ci

« jeune âge, et que en icelle feus nos très-cher seigneur et père, « daine et mère, en leur vivant, y ont fait leur principale de- « meure »

Pour favoriser l’industrie d’une résidence qu’il affectionnait, Louis XH permit aux gens de métier de s’établir à Blois sans se faire recevoir maîtres, sans exécuter le chef-d’œuvre et sans payer aucun droit. Il confirma également les statuts des pelletiers et corroveurs d’Orléans, autorisa'les drapiers de Chartres à marquer leurs étoffes d’un sceau de plomb portant l’image de la sainte Vierge , patronne de leur cité, maintint les quinze clercs-notaires du châtelet d’Orléans dans le privilège d’instrumenter par tout le royaume, à l’instar de ceux de la capitale , accorda aux ofliciers municipaux de cette même ville le titre d'échevins , et voulut qu’elle prît pour armoiries un cœur ouvert avec une fleur de lis au milieu , et la devise : Hoc vernant lilxa corde, symbole de la fidélité monarchique d’une population considérée de tout temps comme le cœur de la France.

Ce monarque réformateur pourvut également à notre législation locale en faisant rédiger les Coutumes de Chartres et d’Orléans.

La nouvelle et dernière enceinte élevée autour d’Orléans fut une des améliorations matérielles dues à son initiative : un octroi sur les gabelles paya ces travaux de défense et d’embellissement. Différentes portions de vieux fossés et de boulevarts abandonnés se transformèrent alors en marchés publics. Les dons intelligents de ce prince lettré permirent à l’Université orléanaise de posséder, dans la rue des

Grandes-Ecoles , un hôtel digne de l’institution. Blois enfin date du même règne l’établissement de ses fontaines, la pose des tuyaux qui les alimentent et la construction du petit monument appelé encore aujourd’hui Fontaine fouis XII.

En fouillant plus à fond les archives de nos cités, on découvrirait sans doute bien d’autres témoignages de la sollicitude paternelle du bon roi pour le pays qui l’avait vu naître. Nous regrettons que le temps et l’espace ne nous aient pas permis de multiplier davantage ces populaires souvenirs de localité, trop négligés par les historiens généraux.

A. DliPRÉ , bibliothécaire à Blois.

TOMF. II.

DE COLIGNY (Gaspard).

Dès la première moitié du XVIe siècle , les opinions religieuses de Luther et de Calvin avaient fait en France d’assez rapides progrès; sous Henri II , le protestantisme était déjà une puissance , un' Etat dans l’Etat. De là une rivalité, puis des haines violentes qui couvèrent quelque temps et éclatèrent à la fin , déchaînant tous les maux des guerres civiles et religieuses. L’un des chefs les plus actifs et les plus éminents des réformés fut Gaspard II, comte de Coligny , seigneur de Châtillon , de Châteaurenard, de Tinteniac , etc. , etc. La biographie de cet illustre personnage est l’histoire même de ces luttes désastreuses pendant les règnes de Henri II, François II et Char- M les IX.

Coligny naquit à Châtillon-sur-Loing, le 16 février 1517 (1), l’année même où Luther soulevait une partie de l’Allemagne contre la papauté. Il commença heureusement ses études sous l’Orléanais picolas Bérault, habile grammairien, et les abandonna par crainte qu’on ne le forçât d’embrasser l’état ecclésiastique. Son inclination le portait vers la carrière des armes.

La guerre ayant éclaté, en 1542, entre François Ier et Charles- Quint, il y prit une part active et se distingua en plus d’une rencontre. Il fut blessé en Flandre, aux sièges de Montmédy et de Jlains, combattit, avec son frère d’Andelot , à Cérisolles, où le duc d’Enghien les arma tous deux chevaliers sur le champ de bataille, et commanda un régiment d’infanterie au siège de Boulogne, où il s’acquitta vaillamment de sa charge , ne s’épargnant pas plus qu’un simple soldat. Nommé, en 1547, colonel général de l’infanterie, il lit de sages réglements qui rétablirent l’ordre et la discipline parmi les bandes françaises; en 1550, il fut nommé amiral et chevalier de l’ordre de Saint-Michel.

Coligny contribua à la victoire de Renti (1557), et c’est dans cette journée que commença son inimitié avec François de Guise. Dès son

(1) Il était issu d’une famille très-puissante, autrefois souveraine d’une partie de la Bresse.

début à la cour, Coligny s’étail lié d’amitié avec le duc et ils étaient bientôt devenus inséparables; portant souvent mêmes parures et mêmes livrées, se mettant de la même partie dans les tournois, mascarades et autres jeux de cour ; enfin ils avaient servi ensemble, d’abord en Flandre, sous le duc d’Orléans , et ensuite dans plusieurs autres guerres. Le soir même de la bataille de Renti, dans la tente du roi , Guise, qui s’en attribuait toute la gloire, ne put supporter sur ce point une légère contradiction que se permit l’amiral : « Ah ! mort- Dieu! s’écria-t-il , ne me veuillez point oster mon honneur. » — « Je ne le veux point , » répondit Coligny ; — Guise répliqua avec emportement : « Aussi ne le sçauriez-vous. » Sur l’ordre du roi, ils parurent se réconcilier, mais la haine fermenta dans leurs cœurs.

Chargé par Henri II de négocier avec Charles-Quint, Coligny conclut une trêve de cinq ans , mais qui fut rompue par les intrigues des Guises : la guerre recommença. Les Espagnols, entrés en France sous le commandement d’Emmanuel Philibert, duc de Savoie, mirent le siège devant Saint-Quentin (i557) : Coligny s’y jeta avec quelques troupes ; mais le connétable de Montmorency ayant été battu devant la ville, au moment où il venait la secourir, la place fut emportée d’assaut, et l’amiral, fait prisonnier, fut emmené au fort de l’Ecluse et dut payer pour sa rançon 50,000 écus.

Après sa captivité , Coligny, lassé des intrigues qui s’agitaient à la cour, se démit successivement de ses charges et se retira dans sa famille. Son frère d’Andelot était déjà de la religion réformée et ne s’en cachait pas : il avait osé déclarer au roi , irrité de tant d’audace, « qu’il aimerait mieux mourir que d’aller à la messe. » Coligny, dans sa retraite, eut avec son frère quelques conversations secrètes sur cette religion , il lut les livres qù elle était exposée et ne tarda pas à en embrasser les principes, sans toutefois se déclarer encore ouvertement.

L’occasion s’offrit bientôt: François II monta au trône en 1559; la domination exercée sur son faible esprit par les princes lorrains, qu’on regardait encore comme des étrangers, irrita les princes du sang et la haute noblesse. En même temps, le supplice d’Anne Dubourg, conseiller-clerc au Parlement, et condamné comme hététique, mécontenta les protestants. Des édits plus sévères encore

que ceux de Henri il les poussèrent à l’extrémité et ils formèrent , avec les seigneurs, le projet d’enlever le roi; mais, défaits devant Amboise, ils furent presque tous pendus ou jetés dans la Loire. Coligny était resté étranger a la conspiration d’Amboise : les conjurés savaient qu’il en aurait repoussé la pensée; mais les rigueurs déployées contre ses coreligionnaires le forcèrent de rompre le silence. C’est à l’assemblée de Fontainebleau , réunie pour concilier les catholiques et les protestants et présidée par François II lui-même, que Coligny se déclara publiquement pour la nouvelle religion en présentant au roi un mémoire, afin d’obtenir aux réformés le libre exercice de leur culte ; il protesta qu’il parlait au nom de cinquante mille hommes. A ces mots, Guise ne put contenir sa colère et s’écria « qu’il mènerait contre eux cent mille bons catholiques pour leur « rompre la tête. » Ce défi sépara plus que jamais les deux partis, et rendit irréconciliables Guise et Coligny , déjà irrités l’un contre l’autre depuis la journée de Renti.

Cependant, après les Etats d’Orléans et le colloque de Poissy (1560), qui n’avaient amené aucun rapprochement, l’édit de janvier (1562) reconnut les deux Eglises et sembla promettre à la France quelque tranquillité. Mais, à leur tour, les catholiques s’inquiètent de ces concessions , et le duc de Guise, retiré dans ses terres après la mort de François II (5 décembre 1560), est rappelé à Paris par ses amis. En passant par la petite ville de Vassy , en Champagne, quelques-uns de ses gens prennent dispute avec des protestants : le duc accourt l’épée au poing ; il est blessé , et ses domestiques , furieux , massacrent un grand nombre de leurs adversaires. Ce fut comme l’étincelle des guerres de religion.

A la nouvelle de cette lutte safîglante, les deux partis se lèvent en armes; les protestants sous les ordres du prince de Condé, les catholiques commandés par le roi de Navarre. Coligny hésita quelque temps. Le cardinal Odet et d’Andelot, ses frères, avec quelques autres réunis auprès de lui h Châtillon, le pressèrent pendant deux jours de monter à cheval ; l’amiral ne pouvait se décider à passer ce Rubicon: le sang de ses frères lui criait vengeance, mais la guerre civile lui faisait peur. Le soir du second jour, comme il venait de s’endormir, il fut réveillé par des sanglots qui retentissaient auprès de

lui : c'était sa femme, Charlotte de Laval, qui se répandait en lamentations sur le sort des calvinistes livrés au glaive des catholiques :

« Nous sommes ici en repos, disait-elle , et les corps de nos frères « sont, les uns dans les cachots , les autres par les champs , à la « merci des corbeaux et des chiens. Ce lit m'est un tombeau, puis- « qu'ils n'ont pas de tombeaux; ces linceuls me reprochent qu’ils

« ne sont pas ensevelis. » Attristé , presque subjugué par ces lugu-

bres paroles, Coligny lui représenta pourtant les suites d'une telle résolution : les déroutes, les trahisons, la fuite, l’exil en pays étranger, la honte, la nudité, la faim; ses enfants déclarés infâmes et devenus les valets de leurs ennemis : « Je vous donne trois semai- « nés, ajouta-t-il, et si vous persistez alors, je m'en irai périr avec « vous et avec nos amis. — Les trois semaines sont passées î s’écria « impétueusement Charlotte de Laval; au nom de Dieu, je vous « somme de ne nous frauder pas, ou je serai témoin contre vous en « son jugement ( | ) L » Coligny fut vaincu Le lendemain, il pre-

nait l’épée et se précipitait dans la guerre civile.

Après la défaite de Dreux, où Condé fut fait prisonnier, Coliguy , devenu le chef de l’armée, se retire en Normandie, laissant d'Andelot à la défense d’Orléans. Guise va mettre le siège devant celte place; mais il est lâchement assassiné dans sou camp par Poltrot de Méré, qui avait été au service de Coligny. Anne d’Fste, sa veuve, demande au roi vengeance de ce crime, dont elle accusait l’amiral. Celui-ci répond par un manifeste. « Ceux qui lui veulent bien , dit Pas- « quier, souhaiteraient ou que du tout il se fut tu, ou qu’il se fût mieux « défendu. » Sans doute Coligny dédaignait de se justilier; car la loyauté connue de son caractère dément une telle imputation, surtout lorsqu’on sait que, du temps de François II, il avait sauvé la vie au duc de Guise en avertissant la duchesse d’une conspiration tramée contre son époux. Poltrot lui-même, au moment de sou supplice, rétracta la déposition qui chargeait l’amiral, et, en 1566, à l’assemblée de Moulins, il y eut un arrêt qui déclarait celui-ci innocent du meurtre du duc de Guise et qui ordonnait aux princes de cette maison de se réconcilier avec les Coligny.

(1) Th. Acb. d’AibignT, llist. unit'.

100 ' I.ES HOMMES ILLISTRES DE l/oULÉANAlS.

La paix avait été conclue à Amboise après la mort du duc de Guise, et l’amiral ayant licencié ses troupes, s’était retiré à Châtillon. Cependant le voyage du roi à travers les provinces, les conférences que la reine-mère avait à Bayonne avec le duc d’Albe, confident de Philippe II , alarment les protestants, malgré les efforts de Catherine pour les rassurer. Leurs craiutes augmentent encore quand ils voient enrégimenter les bourgeois de Paris et appeler six mille Suisses dans la capitale. Les chefs donnent alors le mot d’ordre par tout le royaume, et, le 26 septembre, une armée se trouve tout-à-coup réunie à Saint- Valéry. Les protestants veulent encore une fois enlever le roi sur la route de Meaux à Paris; mais leur projet échoue et Charles IX en conçoit contre eux un profond ressentiment.

La guerre s’allume de nouveau; Coligny, d’Andelot, La Rochefoucault se joignent au prince de Condé , sorti de captivité : les calvinistes s’emparent de Charenton , de Saint-Ouen et bloquent Paris. Le connétable de Montmorency, âgé de soixante-quatorze ans, sort de la ville et leur livre bataille dans la plaine Saint-Denis; mais il est blessé mortellement par Robert Stuart. Le combat fut sanglant , et les deux partis se vantèrent d’avoir remporté la victoire ; néanmoins, les calvinistes levèrent le blocus peu de jours après, et la reine ayant renoué les négociations, ils consentirent à la paix qui fut conclue à Lonjumeau, le 27 mars 1568.

Cette paix boiteuse et mal assise ne devait pas durer long-temps. Catherine, après avoir inutilement tenté d’attirer Condé et Coligny à Paris , essaie de faire arrêter Condé à Noyers : Coligny, instruit à temps, court trouver le prince, protège sa fuite, et, à travers mille périls, ils arrivent tous deux à La Rochelle qu’ils n’avaient pas encore remise aux mains du roi, et qui devient le chef-lieu du protestantisme.

Pour la troisième fois la guerre éclate : après divers combats , le duc d’Anjou frère du roi, remporte sur les réformés la victoire de Jarnac , et Condé est tué froidement après le combat par Montesquiou. Coligny se trouve seul à la tête du parti. Par son habileté, il sauve l’armée découragée, et se retire à Cognac , où Jeanne d’Albret lui amène son fils âgé de seize ans , et celui du malheureux Condé, qui avait un an de moins. L’aspect de ces deux jeunes princes et de cette reine intrépide ranime les courages : Coligny s’empare de Châtelle-

rault ; mais il assiège en vain Poitiers défendu par le jeune duc de Guise, et est défait à Monteontour par le duc d’Anjou (5 octobre 1509t. La jalousie que Charles IX conçut de la victoire de son frère sauva seule les débris des protestants.

Néanmoins, des secours leur arrivent d’Allemagne, ils reprennent l’offensive et menacent les environs de Paris. La cour alors parle de paix, et un troisième traité est conclu à Saint-Germain (août 1570); il donnait aux réformés la liberté de leur culte ; quatre villes de sûreté, l’accès il toutes les charges de l’Etat, etc. Mais ces conditions si avantageuses leur inspirèrent des inquiétudes qu’accrut encore le mariage de Charles IX avec une princesse de la maison d’Autriche, que les protestants regardaient comme leur ennemie la plus redoutable. Catherine de Médicis les calma en leur proposant, pour Henri de Bourbon la main de Marguerite, sœur du roi , et pour Coligny le commandement d’une armée qui devait entrer en Flandre.

Sur l’invitation de la reine-mère, l’amiral, malgré les conseils de ses amis, se rendit à Paris, suivi de toute la noblesse protestante. A son arrivée, le roi l’appela son père , l’embrassa trois fois, et dit de fort bonne grâce, en serrant la main du vieillard : « Nous vous te- « nons, maintenant, vous ne nous échapperez pas quand vous vou- « drez. La reine-mère enchérit encore sur ces douces paroles. Coligny reçut cent mille écus comptant pour remeubler son manoir de Châtillon , et, au moindre mot, on lui accordait gracieusement ce qu’on refusait aux autres.

Cependant des avis alarmants lui arrivaient de tous côtés, mais il les traitait de rêveries et de vaines terreurs. « Les noces du roi de « Navarre, lui disait-on, servent de prétexte ; mais les livrées en se- « ront vermeilles. » Un de ses serviteurs vint prendre congé de lui. L’amiral lui demanda pourquoi il s’en allait : « Je m’en vais, dit-il, « pour la bonne chère et les caresses qu’on vous fait ici. »

Les fêtes du mariage commencèrent le 18 août, protestants et catholiques se trouvèrent réunis à la cathédrale. Pendant la cérémonie, le maréchal de Damville ayant montré à la voûte les drapeaux gagnés à Monteontour, l’amiral dit : « Il faudra bientôt arracher ceux-là pour « y en loger de mieux séants. » Il voulait parler de ceux qu’il espé-

168 LES HOMMES ILLUSTRES l)E L’ORLÉANAIS.

rait gagner en Flandre sur les Espagnols ; mais on vit dans ces mots une menace. .

Cette guerre , en effet , absorbait toutes ses pensées ; il avait de

fréquentes conférences avec le roi, dans lesquelles il lui représen-

tait surtout la nécessité d’abaisser la maison d’Autriche et d’occuper au-dehorsles huguenots, dont l’humeur remuante l’effrayait lui-même. Cette intimité inquiéta la reine-mère , qui rappela les ^Guises, et, le 22 août, au moment où Çoligny sortait du Louvre, il fut blessé a la main droite et au bras gauche d’un coup d’arquebuse , tiré par un affidé des Guises, nommé de Maurevel. Les huguenots furent exaspérés; le roi lui-même entra dans une violente colère, et jura de faire brève et rigoureuse justice de cet assassinat. 11 envoya au blessé ses médecins et Ambroise Paré, son premier chirurgien, qui était huguenot. Il le visita en personne, et lui promit une vengeance éclatante. La reine alors avoua à son fils la part qu’elle avait prise à cette tentative , s’efforça de changer ses dispositions , et finit par lui arracher l’arrêt de mort des protestants.

Dans la nuit du 25 au 24 août , jour de saint Barthélemi , à l’heure marquée pour cette sanglante fête, la cloche de Saint-Germain- PAuxerrois se fait entendre tout-h-coup, les arquebusades y répondent, les rues sont pleines de meurtres, et les cris de : « Tue, tue! au huguenot , au huguenot ! » retentissent de tous côtés.

Le roi de Navarre et le jeune prince de Condé sont arrêtés, amenés h Charles IX, et ne sauvent leur vie qu’en abjurant.

Cependant le duc de Guise, désireux de venger la mort de son père, qu’il attribuait toujours à Coligny, court, accompagné de sicaires, au logis de l’amiral : la porte de l’hôtel est enfoncée et les gardes massacrés. Au bruit des arquebusades et aux cris des mourants, le vieillard s’était réveillé; il comprit tout, et sans tenter une défense inutile, il île songea qu’à remettre son ûme aux mains de Dieu. Besme (1), monte à la chambre de Coligny, un large épieu h la main, et en force la porte. Le vieillard était calme et debout; Besme lui crie d’une voix menaçante : « Es-tu l’amiral? » Il répond: « Jeune homme, respecte

(I) Ou |*l»têl lie h ni • Bohême), gentilhomme bohémien dont le véritable nom était Ilianowilz.

« mes cheveux gris; » mais l’assassin lui plonge son épieu dans le corps. Guise, qui attendait dans la cour, demande « si la besogne est faite; » Besme, pour réponse, tire le corps par les pieds et le jette tout palpitant par la fenêtre. Guise passe son mouchoir sur le visage ensanglanté pour le reconnaître et lui frappe la tête d’un coup de pied. Alors ses gens, à l’envj , chargent d’outrages celui que naguère ils n’osaient regarder en face. Ensuite la populace, accourue au son du tocsin, le mutila ignominieusement et le traîna par la boue des rues.

La rage de ses ennemis ne s’arrêta pas là : sous prétexte de conspiration contre le roi et son Etat, il fut, par arrêt du Parlement , déclaré coupable de lèse-majesté et perturbateur de la paix publique; son corps devait être traîné sur une claie , pendu en place de Grève, puis à Montfaucon ; ses armoiries brisées par le bourreau , tous ses biens coufisqués, ses enfants dégradés de noblesse et tenus pour indignes de toute charge et office , etc. , etc. ,

Un serviteur fidèle l’alla détacher secrètement du gibet de Montfaucon, fit consumer dans la chaux ce çorps mutilé et recueillit religieusement les os. En 1008, ces nobles restes furent déposés dans la chapelle de famille, à Châtillon-sur-Loing.

La nouvelle de cette mort et des autres massacres fut portée au roi d’Espagne par un courrier qui alla, en trois jours et trois nuits, de Paris à Madrid. Il fut bien reçu du roi qui détestait l’amiral et les

protestants. Mais Coligny fut pleuré de ses amis et de ses ennemis. Le duc d’Albe lui-même, en apprenant sa mort, s’écria : « L’Espagne « est délivrée d’un grand ennemi, mais la France a perdu un grand capitaine. »

L’amiral de Coligny était d’un caractère grave et sévère. Epris de l’honneur et de la vertu , il était intrépide soldat autant que général habile, aussi avisé que vaillant, et, au besoin, couvrant la peau du lion de celle du renard ; malheureux souvent , mais toujours inébranlable et sachant réparer ses pertes; redoutable sur le champ de bataille , plus redoutable encore dans une retraite à la tête d’une armée vaincue.

Coligny était éloquent, il entendait même et parlait fort bien le latin . Il écrivait avec pureté et avait composé une histoire des choses

mémorables de son temps, qui fut brûlée après sa mort; mais sa relation du siège de Saint-Quentin a été conservée et plusieurs fois imprimée.

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