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I. DEBARBOUILLER

Jean D’ALLONVfLLE , seigneur üe RÉCLA1N VILLE.

De la même famille que le marquis et le chevalier de Louville , Jean d^Allonville , né dans le pays ehartrain vers 1520, se distingua dans les affaires politiques de son temps par l’indépendance de son caractère et une probité h toute épreuve. Ennemi à la fois des huguenots et des ligueurs , qu’il regardait également comme hostiles à la France, il fut scaventet utilement employé par Henri 111 et Catherine de Médicis, et entretint même avec l’ambitieuse reine-mère une correspondance déposée dans l’étude du notaire Gibé, d’où elle disparut en 1792.

En 1568, Charles IX, dont il possédait la confiance, le chargea d’assister le sieur d’Eguillv au gouvernement de Chartres, et sa prudente intrépidité contribua puissamment au salut de cette place importante, lorsqu’elle fut attaquée par les huguenots. Henri III, échappé par l’adresse de sa mère à la journée des barricades, se réfugia auprès de Réclainville, et lorsqu’il publia, le 20 août , la tenue des Etats 'a Blois, il demanda h son lieutenant, dont il connaissait le dévoûment , d’employer toute son influence pour porter à la députation de la noblesse le sieur de Maintenon, Jacques d’Angennes, dont le frère, Montlouet, avait un commandement dans l’armée huguenote. Réclainville refusa respectueusement, alléguant « qu’un député aux « Etats devant tenir pour la religion catholique contre la nouvelle, il « n’y avait pas apparence qu’il se portât pour les catholiques, puisqu’il « supportait les huguenots; que voilà pourquoi l’on ne pouvait faire « choix de sa personne pour député aux Etats. «

Henri III dut respecter les convictions religieuses d’un homme qui lui avait ouvert un asile à Chartres, et dont la conscience réglait la fidélité. Indigné de l’assassinat des deux Guises, qui indisposa les serviteurs les plus dévoués à la royauté, il jura et fit jurer la sainte union à la ville de Chartres,, dont il resta gouverneur et dont il ouvrit

les portes au duc de Mayenne, en dépit des étions tentés par de Sourdis, qu’il fallut arracher aux fureurs du peuple. Réclainville défendit vaillamment la place contre les troupes réunies des deux rois de France et de Navarre. Henri III, vivement irrité de celte résistance, fit rendre, le 20 juillet 1589, un violent arrêt contre le gouverneur, sa famille et ses adhérents ; mais le crime de Jacques Clément lit passer la couronne sur la tête du roi de Navarre, Henri IV. Avant de lever son camp devant Paris, il essaya auprès du duc de Mayenne quelques démarches qui furent repoussées avec dédain. Il ne fut pas plus heureux auprès de Réclainville, qui répondit à ses brillantes offres : « Mes ancêtres n’ont servi que des rois catholi- « ques, je suivrai leur exemple. » Une émeute qui éclata dans la ville de Chartres le força à se démettre de ses fonctions de gouverneur ; il désigna au duc de Mayenne pour lui succéder le sieur de La Rourdoisière.

Henri voulant, en 1591 , relever ses affaires, entreprit le siège de Chartres et força La Bourdoisière à une capitulation que Jean d’Allonville refusa de signer. Plus tard , lorsque l’or et les promesses devinrent nécessaires tant pour réduire Paris que pour gagner les chefs de la ligue qui tenaient dans diverses provinces, le roi fit offrir à Jean d’AHonville , alors gouverneur de Blois, une forte somme; ce guerrier répondit : « Aujourd’hui, le roi est catholique, je lui dois obéis- « sance et service de sujet, comme j’ai dû le lui refuser avant sa « conversion , ce devoir n’est pas de nature à être acheté ni vendu, « et il ouvrit les portes de Blois sans vouloir aucune indemnité. » Ma/as, dans son Cours d’histoire de France , ajoute : « Ce trait de « noble désintéressement prouve que, dans les temps les plus cor- « rompus, il se trouve encore des hommes de guerre qui savent, « pour l’honneur de leur pays, conserver leur dignité. » Il ne faut pas oublier qu’à la même époque un autre chef de la ligue , Cossé- Brissac, chèrement payé, faisait sa soumission au syndic Lhuillier en ‘ lui disant : « Il est juste de rendre à César ce qui appartient à Cé- « sar, », et s’attirait cette réponse méritée : « Oui, mais il ne faut « pas le lui vendre. » Réclainville se retira des affaires politiques. Ardent catholique, d’une vertu incontestée, et dont la mémoire sera

toujours chère au pays chartrain , dit Doyen dans son Histoire de Chartres , il y jouissait d’une haute considération acquise par de longs services. Il termina sa carrière dans un âge très-avancé.

Ch. -P. L.

CONDÉ ( Louis Ier de BOURBON , prince de ).

Les guerres civiles qui, au XVIe siècle, déchirèrent le sein de la France, ne furent pas moins politiques que religieuses. Les plus puissants seigneurs, désireux d’abaisser la royauté ou mécontents de la part qui leur était faite dans le gouvernement de l’État, avaient adopté les principes nouveaux qui favorisaient l’esprit d’indépendance, et donnaient à leur rébellion un caractère plus respectable en la couvrant du voile de la religion. C’est ce qui explique comment un prince du sang se trouva , pendant une partie de la lutte , h la tête des réformés soulevés contre leur roi. Celui qui prêtait ainsi à la rébellion l’appui de son nom et de son titre était Louis de Bourbon , prince de Condé, né il Vendôme le 7 mai 1550, de Charles de Bourbon, premier du nom , et duc de Vendôme.

Il épousa, en 1551 , Eléonore de Roye, nièce de Coligny et petitenièce du connétable de Montmorency. La jalousie des Guise s’était efforcée d’empêcher un mariage qui rehaussait la grandeur du connétable par l’alliance des princes du sang , négligés h la cour, mais chéris de la nation , et qui fortifiait en même temps les princes de Bourbon en leur donnant pour alliés et pour serviteurs les Montmorency, les Coligny, les La Rochefoucault et les premières maisons du royaume.

Doué de qualités brillantes, Condé était fier et ambitieux ; la cour, par une suite de mortifications, le poussa à se séparer d’elle. Il fut d’abord nommé simple gentilhomme de la chambre avec douze cents livres d’appointements, position indigne d’un prince, qui d’ailleurs n’avait pas, pour soutenir son rang , une fortune en rapport avec sa naissance.

Après qu’il eut fait ses premières armes, comme volontaire, en Piémont, sous le maréchal de Brissac ; servi, avec ses frères, dans la guerre contre Charles-Quint , et contribué à la défense de Metz, assiégé par

l’empereur ; après qu’il se fut distingué par de brillants faits d’armes et une bravoure héroïque , quoique irréfléchie , il se vit refuser le gouvernement de Picardie qu’il avait demandé, et que son frère Antoine de Bourbon avait désiré lui céder en prenant celui de la Guyenne. Ce poste fut donné au comte de Brissac, fils du maréchal; et Condé, irrité, retourna combattre en Piémont. Là encore il eut à se plaindre de la cour : tandis que l’on comblait de faveurs le duc de Guise , qui était regardé comme le libérateur de la France, on refusait à Condé la charge de colonel-général de la cavalerie française au-delà des monts ; seulement on lui donna , comme compensation , celle de colonel-général de l’infanterie , que, dans les idées de la noblesse d’alors, un prince du sang ne pouvait accepter sans déroger à sa naissance.

Nommé ambassadeur à Bruxelles , où il devait jurer, au nom du roi, la paix conclue à Cateau-Cambrésis avec l’empereur (1559), il n’obtint même pas l’argent nécessaire pour la représentation; et s’il déploya à la cour du plus riche monarque de l’Europe une magnificence digne de son rang et de sa nation , ce fut en empruntant luimême une somme considérable.

Tous ces déboires, qu’il attribuait avec raison aux princes lorrains ,

lui inspiraient une haine violente contre ces étrangers qui osaient abreuver d’outrages les princes du sang, les écarter de toutes les charges, attenter à leurs privilèges, les écraser enfin, pour s’élever* sur leurs ruines, au niveau et peut-être au-dessus du trône. Aussi , dans la première assemblée tenue par les seigneurs mécontents, Condé proposa-t-il de prendre sur-le-champ les armes, de marcher avec une troupe fidèle contre la cour , qui était alors à Saint-Germain , et de chasser les Guise du royaume. Son avis fut rejeté ; mais, dès ce moment , Condé fut regardé comme le chef du parti qui se formait par l’alliance des protestants et des seigneurs.

Peu de temps après (1560) ce parti tenta d’enlever les Guise à Blois, au milieu de la cour; mais le secret fut trahi par un protestant, l’avocat Avenelle; la cour se réfugia à Amboise, et le complot, dirigé par La Renaudie , échoua complètement. Suivant quelques-uns , le prince, loin d’y avoir trempé, ne le sut même pas; et quand les conjurés se présentèrent à la porte de la ville , il aida vigoureusement à

1 7 i LES HOMMES ILLUSTRES DE L’ORLÉANAIS.

les chasser. D’autres, cependant, prétendirent que Condé en était le chef réel, le capitaine muet. Le secrétaire de La Renaudie, La Bigne, appliquée la torture, déclara que si la conjuration avait réussi, le prince devait l’avouer, et se mettre à la tête des conjurés. Accusé de complicité et gardé à vue , Condé protesta , devant le roi , les reines , le conseil , les grands officiers de la couronne , les ambassadeurs étrangers, qu’il n’était pas coupable du crime qui lui était imputé, et il délia son accusateur, quel qu’il fût. Le défi s’adressait au duc de Guise, qui , trop avisé pour ne pas le comprendre , se hâta de prendre la parole pour le prince, et le conjura, s’il en venait aux mains, de l’accepter pour son second.

L’affaire en resta là. Toutefois, le prince partit de la cour, et, trompant la vigilance soupçonneuse des Guise, se rendit àNérac, auprès du roi de Navarre, son frère aîné. François II demeura convaincu qu’il était l’âme du complot, et qu’il se serait fort bien assis sur son siège royal. Il le savait d’un cœur haut et ambitieux , pour lequel une royauté avait plus d’attraits qu’une principauté.

Retiré à Nérac, Condé y fit publiquement profession de calvinisme, et trama contre les Guise de nouveaux projets qui furent encore découverts. Il avait envoyé La Sague , secrétaire du roi de Navarre , à Fontainebleau , pour épier la contenance de la cour et observer tout ce qui se passerait à Y assemblée des notables, réunie dans cette ville. La Sague était aussi chargé de transmettre aux alliés de Condé les dépêches les plus importantes. Il fut trahi et arrêté; on trouva sur lui des lettres du connétable de Coligny et d’autres personnages adressées à Condé. Menacé de la question, il dit tout ce qu’il savait, et même ce qu’il conjecturait. La cour garda le secret sur cette affaire , et chercha à perdre un prince trop remuant.

Les États-Généraux devaient se réunir à Orléans (1560). On invita, d’abord avec menaces , puis d’un ton affectueux , les deux princes de Bourbon à s’y rendre, et on leur dépêcha même leur frère, le cardinal de Bourbon , celui qui, depuis, au temps de la Ligue, fut roi sous le nom de Charles X. Ils hésitèrent long-temps; la parole royale les décida. Mais, au lieu de venir en armes avec toute la noblesse protestante qui se levait en masse pour les accompagner , les deux princes , malgré les avis de tous leurs amis, malgré les instances et les larmes

HUITIÈME SÉlUfc. — PERSONNAGES POLITIQUES. 1 7-)

d’Éléonore de Roye, malgré les outrages qu’ils recevaient sur la roule, se rendirent à Orléans sans aucune suite. Le roi, au contraire, y était venu dans l’appareil le plus formidable , et Cypierre l’y avait précédé pour désarmer tous ceux des habitants qui étaient suspects à la cour.

A leur entrée, les princes ne virent que des soldats à l’air farouche, rangés du portereau Tudelle jusqu’à la place de l’Étape , où logeait François II. Le soir même, le roi, entouré des Guise, de ses capitaines et des grands officiers de la couronne, les reçut avec un visage sombre et menaçant. Il adressa au prince de Condé des reproches sanglants au sujet de la conjuration d’Amboise; et, sans vouloir écouter sa justification, au mépris de sa parole royale, il le fit conduire en prison dans une maison voisine de la place de l’Étape, dont toutes les portes furent murées , à l’exception d’une seule , et les fenêtres garnies de treillis et de gros barreaux de fer. Le roi de Navarre, qui avait demandé à être chargé de la garde de son frère, fut lui-même gardé à vue.

Une commission, composée de juges choisis dans le parlement et le conseil, instruisit le procès de Condé. Plusieurs fois, les commissaires se rendirent à sa prison pour l’interroger; il n’opposa que le silence à leurs questions insidieuses, et, afin de gagner du temps, il insista pour être jugé par le Parlement et les pairs réunis. Néanmoins il fut condamné à perdre la vie, et l’arrêt aurait sans doute reçu son exécution, si le roi ne fût mort presque subitement, d’un abcès au cerveau, le 5 décembre 1560. L’historien de Thou, fils de Christophe de Thou , président au parlement et membre de la commission , assure que l’arrêt fut seulement dressé , mais non signé.

Condé avait supporté sa captivité d’une âme ferme et sans vouloir

s’abaisser à d’indignes supplications. Lorsqu’on lui ouvrit les portes de sa prison, il refusa d’en sortir sans connaître quels étaient ses crimes et ses accusateurs. On rejeta tout sur la volonté absolue du feu roi ; l’année suivante, Charles IX déclara, par un arrêt, qu’il était pleinement assuré des sentiments de son bon cousin, et qu’il lui permettait de poursuivre à la cour des pairs une plus ample déclaration de son innocence. Catherine de Médicis voulut ménager une réconciliation avec

le duc de Guise; elle employa sur Condé rinfiuencc assurée de quel-

ques beautés séduisantes dont elle s’entourait et qu’elle comptait parmi ses moyens de gouverner. Dans une entrevue dont les formes étaient convenues d’avance, le prince dit « que celui qui avait été cause de sa prison était un méchant homme; » Guise répondit « qu’il le croyait, mais que cette parole ne le concernait en rien, » et ensuite il s’embrassèrent.

Les deux partis parlèrent diversement de cette réconcialion, selon leurs intérêts et leurs affections : suivant les protestants, le duc de Guise avait fait au prince une réparation éclatante : les catholiques soutinrent qu’il avait très-sagement répondu, puisque l’emprisonnement du prince n’avait d’autre cause que les fautes du prince luimême.

Bientôt le massacre de Vassy met les armes aux mains des deux partis. Guise, un instant éloigné de Paris, y rentre aux acclamations d’un peuple immense, qui l’appelait le défenseur de la foi. Il rencontre Condé qui sortait du prêche du faubourg Saint-Jacques; on pouvait s’attendre à un choc : un instant les deux rivaux se mesurent du regard; mais au lieu de fondre l’un sur l’autre, ils passent en se saluant poliment : c’était partie remise.

Condé, qui n’était pas en forces, est obligé de quitter Paris et fait d’Orléans sa place d’armes. De là il envoie des lettres aux princes d’Allemagne pour demander des secours ; en même temps il adresse à la reine-mère un manifeste par lequel il déclare qu’il respecte Dieu, son roi et sa patrie, et n’en veut qu’au triumvirat : c’est ainsi que les mécontents appelaient l’association formée, dans des vues ambitieuses, par le duc de Guise avec le maréchal de Saint-André, l’un des principaux chefs militaires de cette époque, et le connétable de Montmorency, qui avait abandonné le parti des protestants. Cette démarche fut sans résultat et les triumvirs reprirent plusieurs villes à leurs adversaires ; Condé marche alors sur Paris, mais trop faible pour le bloquer, il s’en éloigne de nouveau. L’armée royale le suit et gagne sur lui la bataille de Dreux, où il est pris, tandis que le connétable tombait lui-même au pouvoir des protestants, laissant au duc de Guise le commandement de l’armée catholique.

Lorsque Condé lui fut présenté, le duc lui lit l’accueil le plus honorable; il partagea son lit avec lui comme s’ils n'eussent jamais été

ennemis. Force gens voulaient voir le prisonnier; le duc respecta son affliction et lui épargna les visites indiscrètes. Il le remit ensuite aux mains de celui qui l'avait pris, en attendant qu’il pût être échangé avec le connétable, ce qui n’eut lieu qu’après le meurtre du duc de Guise et à la suite de la paix d’Àmboise, en 1563.

Alors Catherine de Médicis s’efforça de gagner le prince et de se l’attacher; elle lui fit mille caresses : il était fêté h la cour, et la légèreté de son caractère lui faisait contracter des liaisons avec les beautés faciles qui entouraient la reine-mère. Elle lui donna 50,000 écus sur les biens du clergé, dont elle avait fait vendre pour trois millions, afin de payer les frais de la guerre. Elle le mena avec elle au siège du Hàvre, où il déploya sa brillante valeur et continua le cours de ses galanteries, qui causèrent une violente jalousie h la princesse de Condé et avancèrent sa mort.

Cependant de nouveaux édits parurent contre les protestants, et Condé s’en plaignit, mais ne fut pas écouté. On ajouta même une moi4tilication personnelle à celles qu’il avait déjà subies. On lui refusa la lieutenance-générale du royaume que voulait lui céder le connétable, son grand-oncle par sa femme, et h laquelle il avait droit comme

premier prince du sang. La reine-mère réservait cette charge pour le duc d’Anjou» qui l’eut en effet sept mois plus tard, après la mort du connétable.

Condé, furieux, quitta la cour, et trois mois après, à la tête de cinq cents chevaux, il essaya d’enlever le roi et la cour sur la route de Meaux à Paris.

Cette tentative ayant avorté, il alla de nouveau bloquer la capitale ; mais la perte de la bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567) le força à la retraite, et l’année suivante la paix de Lonjumeau licencia l’armée protestante, dont les chefs rentrèrent dans leurs châteaux.

Le prince de Condé s’était retiré a Noyers, en Bourgogne : le duc

d’Anjou, qui savait que la tentative de la route de Meaux avait été

faite contre lui, plus encore que contre le roi, lui en gardait rancune et n’eut pas de repos qu’il n’en tirât vengeance. Il essaya de le faire enlever a Noyers, et peu s’en fallût qu’il ne réussît.

Condé, échappé au piège, se sauva â La Rochelle et se remit à la tète des protestants. Le duc d’Anjou le harcela par tant de petits

TOMF. II.

combats et d’escarmouches, qu’il l’amena à accepter la bataille. Le prince y vint malgré lui, soit qu’il connût son désavantage, soit qu’il pressentit son heure ; mais il y vint fort résolu et en très-brave combattant. En y allant, il dit que « puisqu’on avait fait un pas de clerc, il le fallait franchir. » Un peu avant la charge, le cheval du comte de La Rochefoucault lui cassa la jambe d’un coup de pied : « J’ai encore assez de courage, dit-il, pour gagner une bataille! » Il combattit avec une grande valeur; mais il fut renversé à terre et se rendit à d’Argence, qu’il reconnut. Sur ces entrefaites, le baron de Mon-

tesquiou, capitaine des gardes suisses du duc d’Anjou, arriva et apprenant que c’était le prince : « Tuez, tuez, mordieu ! » s’écriat-il, et il lui déchargea son pistolet dans la tête. Condé expira aussitôt: c’était le 15 mars 1569.

Le duc d’Anjou fut joyeux de cette mort ; il voulut le voir après la bataille, et le corps chargé, par moquerie’, sur une vieille ânesse, « fut porté bras et jambes pendantes (1) à Jarnac » et déposé dans une salle basse où le prince avait logé la veille. Il y demeura en spectacle à tous ceux du camp qui voulurent le voir et on lui fit cette épitaphe dérisoire :

L’an mil cinq cent soixante-neuf,

Entre Jarnac et Chasteauneuf,

Fut porté sur une ânesse Cil qui voulait oster la messe.

Le duc de Longueville, son beau-frère, demanda le corps au duc d’Anjou et le fit ensevelir.

Ce petit homme tant joly Tousjours cause et tousjours rit...

disait du prince de Condé un vaudeville du temps.

Ce prince, en effet, était de fort petite taille, mais bien fait et de bonne mine, vigoureux et adroit ù tous les exercices ; au reste, fort agréable et de manières séduisantes, sachant se faire des partisans et les conserver. Il avait un goût très-vif pour la magnificence, pour es plaisirs et pour la galanterie « et aimait autant la femme d’autruy « que la sienne, tenant fort du naturel de ceux de la race de Bouret) Brantôme.

« bon, qui ont été fort d’amoureuse complexion (2). » Vif, enjoué, plein de saillies heureuses * il raillait agréablement et souffrait la raillerie. Il avait la parole belle, fière et hardie, l’âme haute, féconde en généreux conseils ; dans le combat, une valeur brillante , mais

téméraire: dans l’adversité, une constance admirable. L’ambition,

plus que la religion, le jeta dans le parti protestant; et quand il se vit commander k la moitié de la France, il fut ébloui et aveuglé au point de faire battre monnaie avec cette légende : Louis XIII, roi de France , témérité que le roi et la reine-mère ne lui pardonnèrent jamais.

Avec ces qualités et ces défauts, Condé üe devait être et ne fut que le chef apparent du parti huguenot. Le véritable chef, l’âme de ce parti ne pouvait être qu’un homme grave, d’une sévérité de mœurs irréprochable, d’une valeur indomptée, mais réfléchie; sans passion que celle du devoir, sans ambition que celle de servir sa cause et sa religion. Cet homme était l’amiral de Coligny : il recueillit sans contestation l’héritage de Condé, ou plutôt la mort du prince le laissa voir h la place où il était déjà réellement; capitaines et soldats se pressèrent autour de lui avec confiance, et tout le camp huguenot retentissait de ce refrain militaire (car en France la chanson se mêle à tout) :

x Le prince de Condé Il a esté tué ;

Mais l'amiral

Est encore à cheval Avec La Rochefoucault,

Pour achever tous ces papaux, papaux, papaux.

Telle fut, dans son parti, l’oraison funèbre du prince de Condé.

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