I. DEBARBOUILLER
DE MONTGOMMERY (Gabriel).
Les Montgommery ont joué de malheur en France. L’un blessa grièvement, dans une partie de plaisir, le roi François Ier, l’autre tua par accident le roi Henri II dans un tournoi. Cette famille, ori- '
(2) Brantôme.
ginaire d’Écosse et alliée aux pj^is nobles plaisons de ce pays, vint s’établir en France au XVIe siècle et acquit la terre de Lorges, dans l’Orléanais. Jacques de Montgommery prit dès lors le titre de capitaine de Lorges. Au commencement de l’année 1 521 , il suivit la cour à Komorantin. Le roi, accompagné d’un grand nombre de jeunes seigneurs aussi étourdis que lui, s’avisa d’aller assiéger le comte de Saint-Paul dans sa maison. Ce dernier avait avec lui quelques-uns de ses amis et entre autres le capitaine de Lorges. Ils soutinrent l’assaut en se défendant avec des boules de neige, des œufs et des pommes cuites; on s’échauffa bientôt, et, à défaut d’autres armes, l’imprudent Montgommery saisit un tison ardent qu’il lança sur les assaillants. Le roi fut atteint, et dangereusement blessé au menton ; plus tard, pour dissimuler cette cicatrice, il fit venir la mode de porter la barbe longue et les cheveux courts. Montgommery fit oublier cette imprudence en secourant, à la tête de sa compagnie, le chevalier Bayard, assiégé dans Mézières par Charles-Quint. Il ravitailla la place et provoqua en combat singulier un capitaine de l’armée impériale.
Gabriel de Montgommery hérita de la valeur de son père. Il était né au château de Lorges, devenu la terre patrimoniale de sa famille. Dès l’année 1545, il passa en Écosse, à la tête des troupes que François 1er envoyait à la reine Marie de Lorraine, mère de Marys Stuart, et régente du royaume pendant la minorité de sa fille. Henri II avait en lui une grande confiance, puisqu’il le chargea, en 1559, d’arrêter, en plein parlement, Anne Dubourg et quelques conseillers qui avaient embrassé le parti de la réforme. Ce fut la même année que Montgommery, par une sorte de fatalité, devint le meurtrier involontaire de son roi.
Des fêtes magnifiques furent données à Paris à l’occasion de la paix de Câteau-Cambrésis et du double mariage qui avait cimenté cette union.
Un champ clos avait été préparé depuis les Tournelles, où logeait le roi, au travers de la rue Saint-Antoine, jusqu’aux écuries royales: des échafauds couverts de spectateurs le bordaient de tous côtés. Chaque jour les seigneurs et le roi lui-même, armés de toutes pièces, y couraient les uns contre les autres. Le 29 juin, Henri avait rem-
porté sur ses tenants les honneurs du combat; les courses avaient cessé, lorsqu’il aperçut deux lances encore entières. Il en prend une et ordonne au comte de Montgoipmery, son capitaine des gardes, de s'armer de l’autre et de courir contre lui. Celui-ci résiste d’abord, soit par pressentiment, soit dans la crainte de choquer l’amOüurpropre du roi, mais, sur un ordre formel de son adversaire, il dut obéir. Le premier ehoe des combattants fut terrible : les deux lances se brisèrent, et le tronçon île l’arme de Montgommery entra avec violence dans l’œil droit du roi. Henri tomba en perdant connaissance et ne la retrouva plus jusqu’à sa mort, qui n’eut lieu qu’au bout de ; onze jours.
Montgommery ne fut pas inquiété pour ce régicide par imprudence, mais il comprit que sa présence à la cour était désormais impossible et se retira dans ses terres de Normandie. Il voyagea ensuite en Italie et en Angleterre, jusqu’au temps des guerres de religion. Ayant embrassé le calvinisme, il rentra en France et devint un des principaux chefs du parti protestant. En 1562, il défendit Rouen contre l’armée royafè, et, n’ayant pu empêcher la prise de cette ville, il eut beaucoup de peine à se sauver. S’étant jeté dans un bateau sur la Seine, il rencontra une chaîne de fer qui barrait la rivière, pour empêcher l’approche des secours d’Angleterre : à force de bras et de rames, il passa par-dessus, se retira au Ilûvre, et se
jeta ensuite sur la Basse-Normandie, où il continua de faire une
guerre de partisans sans beaucoup de succès. Jusqu’alors il n’avait joué qu’un rôle secondaire, mais, en 1569, ayant levé unejpetite armée dans le Languedoc, il s’empara du Béarn, dont il chassa les troupes royales. Condamné à mort en même temps que l’amiral Coligny, son compatriote, il fut exécuté une première fois en effigie. La paix de Saint-Germain et l’amnistie accordée aux chefs protestants lui inspirèrent assez de confiance pour oser revenir à Paris. Il demeurait au faubourg Saint-Germain lorsque sonna le tocsin de la Saint-Barthélemi. Averti du danger avant que le massacre ait commencé dans son quartier, il monta à cheval avec quelques amis et partit au galop. Des cavaliers lancés à sa poursuite le suivirent jusqu’au-delà de de Monlfort-l’Amaury, à dix lieues de Paris. Il ne leur échappa que par la vitesse d’une jument qu’il montait et sur laquelle, dit un ma-
nuscrit du temps, il fit trente lieues tout d'une erre. Il parvint k se réfugier dans nie de Jersey et de là en Angleterre, où il avait marié une de ses filles avec un amiral anglais. En 1575, il parut devant La Rochelle, assiégée par l’armée royale, à la tête d’une escadre ramasseé dans les ports d’Angleterre. Charles IX s’en plaignit à la reine Élisabeth, qui déclara que cette flotte était un rassemblement de pirates. Montgommery n’osa cependant pas s’attaquer 'a la flotte française, et, après avoir ravagé les côtes de Bretagne, il rentra en Angleterre Mais bientôt, appelé par ses coreligionnaires, il débarqua en Nor mandie. Investi dans Saint-Lô par Matignon , gouverneur de cette province, il se retira dans le château-fort de Domfront, où, après une héroïque résistance, il fut contraint de se rendre par capitulation.
Un traité lui avait garanti la vie sauve : mais Catherine de Médicis n’était pas femme à sacrifier sa haine k de frivoles serments. Sa joie fut extrême lorsqu’elle apprit le succès de son armée ; elle voulut, mais en vain, la faire partager k Charles IX, que les approches d’une mort prématurée rendaient insensible k toute vengeance.
Le prisonnier fut amené k Paris, sous bonne escorte, et enfermé dans une des tours de la Conciergerie du palais, qui a retenu son nom. Des commissaires furent nommés par la reine pour lui faire son procès ; les termes de l’arrêt étaient dictés d’avance. Déclaré complice dans la conspiration de Coligny, Montgommery fut ensuite accusé d’avoir arboré le pavillon d’Angleterre, quand il était venu au secours des Rochellois. Ses enfants furent dégradés de noblesse : « S'ils n'ont pas la vertu des nobles pour s'en relever , dit fièrement l’accusé , je consens à leur dégradation. » Après avoir subi une barbare et inutile question, il fut amené sur la place de Grève, vêtu de deuil, monta sur l’échafaud avec assurance et adressa un long discours aux spectateurs; s’agenouillant ensuite auprès du poteau, il dit adieu k l’un de ses amis qu’il vit dans la foule , et reçut le coup mortel sans avoir souffert qu’on lui bandât les yeux (27 mai 1574).
Ainsi périt Montgommery, que la haine implacable de Médicis avait fait coupable, de malheureux qu’il était d’abord. C’était un des meilleurs capitaines de son temps; il se distingua autant par ses talents que par son courage et l’habileté avec laquelle il savait tirer des ressources des événements, même contraires. L’arrêt porté contre ses
enfants n’entacha pas leur réputation ; sa petite-lille épousa Jacques de Durfort de Duras, auquel elle apporta la seigneurie de Lorges, qui est restée dans cette famille.
GROSLOT (Jacques et Jérome).
Les restaurations récentes de l’hôtel-de-ville d’Orléans ont tait revivre le souvenir de la famille Groslot. On sait que cette élégante construction est due a Jacques Groslot, seigneur de l’Isle, bailli de robe longue et chancelier de la reine de Navarre (1). Aucune biographie n’a fait mention des Groslot ; toutefois, il nous sera facile d’encadrer dans une notice ces vieux portraits de famille oubliés dans l’antichambre de l’histoire, et k qui notre siècle fait avec courtoisie les honneurs du temple de mémoire. L’archéologie est la science k la mode : l’art et la critique se sont épris d’une belle passion pour les ruines , et nous assistons chaque jour k des restaurations monumentales ou k des réhabilitations littéraires. M. Bimbenet , dans sa savante Monographie de l’hôtel de la mairie d’Orléans , a retracé l’historique de la maison Groslot, et M. l’abbé de Torquat vient d’éclaircir, par l’étude des archives du château de l’Isle, l’origine jusqu’alors obscure de cette famille. Il résulte de ses ingénieuses recherches que les ancêtres du noble bailli d’Orléans , connus d’abord sous le nom de Groslart ou Groslé, avaient exercé l’humble profession de tanneurs sur la paroisse de Saint-Pierre-le-Puellier, et qu’ils ne devinrent propriétaires du château de l’isle que par suite de prêts d’argent faits par eux aux possesseurs de ce manoir. Une fois maîtres du sol , les Groslot travaillent sans relâche k accroître leur domaine. On les voit bientôt solliciter de François Ier l’autorisation de reconstruire leur château avec fossés, pont-levis et tourelles, privilège auquel était attaché le droit de haute et de basse justice. C’est alors qu’ils entrent dans la magistrature et prennent rang parmi les familles de robe, et que Jacques Groslot , noble et saigc homme , chevalier de Champ-Baudoyn ,
(t) Jeanne d’AIbret, étant accouchée d’un fils, elle le confia, pour l’élever, à la femme de Jérôme Groslot ; le jeune prince mourut au bout de quelques mois , dans les bras de sa nourrice, rl par trop de soin de ta ftart.
docteur eu droit ét conseiller du roi en son grand conseil , fait bâtir sa maison de ville sur la place de l’Étape.
« Jacques et Jérôme Groslot, dit M. Bimbenet, ont jeté sur leur « ville natale un véritable éclat. Tous deux ont exercé la haute fonc- « tion de bailli, tous deux étaient lettrés à une époque où la science « était encore enfouie dans les écoles et dans les cloîtres,' tous deux* « étaient factieux, ardents, courageux et persévérants; tous deux « avaient adopté la secte de Calvin et s’étaient dévoués â cette cause. » „ Il n’est pas bien prouvé cependant que Jacques Groslot ait été calviniste. De ce qu’en 1544 il obligea les gens d’église à lui déclarer l’état de leurs biens , on a conclu qu’il était hostile au clergé ; mais , comme bailli, il ne faisait qu’exécuter un édit royal, en faisant participer le clergé h la levée d’une somme de 52,000 livres , demandée aux Orléanais par le roi François Ier. L’année suivante, il résigna les fonctions de bailli d’Orléans, qu’il exerçait depuis 1552. Comme c’était un office héréditaire, il put le transmettre h son fils. Il mourut le 12 juin 1552. Son épitaphe se trouve dans la Monodie de Claude Marchant (1). La pensée n’en vaut pas mieux que le style, qui est pitoyable.
Jérôme Groslot , fils aîné de Jacques et de Jehanne Garraut , était né, en 1520, à Orléans. Il s’annonça de bonne heure comme un esprit sérieux, et, h l’âge de dix-huit ans, il commença la publication de deux ouvrages de droit qui lui assignèrent une place honorable parmi les jurisconsultes de son temps. Il fut aussi en rapport avec un grand nombre de savants et de notabilités littéraires qui l’honorèrent de leur amitié. « Parmi ses amis , dit M. de Torquat , il en fut un « malheureusement trop fameux qui , l’arrachant à la religion de « ses pères, le jeta dans les nouveautés introduites en France par « Calvin : ce fut Théodore de Bèze. «
Bientôt les guerres de religion désolèrent le royaume. Orléans devint le foyer du protestantisme , ce qui faisait dire au duc de Guise que cette ville était comme le cœur de la faction, et que, lorsqu'il aurait pris le terrier, il courrait les renards par toute la France.
Jérôme Groslot , zélé sectaire , était lié avec tout ce que le parti de
(!) Voy. ce nom , t. 1, p. 189.
la réforme comptait de plus illustre. On a peine à s’expliquer comment le bailli d’Orléans, remplissant de hautes fonctions administratives, pouvait avouer hautement ses sympathies pour les réformés et demeurer en place , bien que tenu par le pouvoir en état de suspicion. C’est un des plus graves symptômes des gouvernements faibles, c’est une nécessité déplorable des États ébranlés par la guerre civile que de tolérer chez les agents du pouvoir celte indifférence politique, ou même cette indépendance factieuse qui tue les dynasties trop confiantes dans leur droit, et assure le triomphe des usurpateurs audacieux (i).
Mais Jérôme Groslot était un homme bien apparenté , riche , populaire: il était l’ami des princes du sang, il habitait une ville protestante de cœur , jalouse de ses privilèges , comme toutes les vieilles cités bourgeoises ; il pouvait être impunément du tiers-parti.
Les protestants, de leur côté , comme tous les partis inquiétés, ne dissimulèrent pas assez la confiance qu’ils avaient en Groslot, et, parleurs paroles et leurs démarches imprudentes, ils compromirent le bailli d’Orléans auprès de la cour.
On venait de découvrir la conjuration d’Amboise, et beaucoup de religionnaires, voire même de grands personnages, se trouvaient impliqués dans le complot. Les Guise, voulant frapper un grand coup, convoquèrent les États-Généraux du royaume à Orléans même, au foyer
du calvinisme. Le parti catholique poussa l’habileté jusqu’à s’emparer de la demeure où celui de la réforme était en permanence; et le roi , plutôt que de loger à la maison royale du cloître Saint-Aignan , demanda au bailli son hôtel , que celui-ci ne put lui refuser. La cour s’y installa le 18 octobre 15G0. La ville fut mise en état de siège, et l’on exigea des principaux habitants une profession de foi religieuse, précaution à peu près aussi inutile , en ces temps de trahison et d’apostasie, que celle du serment politique. Cependant le roi de Navare et le prince de Condé, attirés par les espérances que leur faisait concevoir la tenue des États, dont les sympathies pour la réforme leur étaient connues, vinrent à Orléans; mais lorsqu’ils se présentèrent
(!) C’était aussi une conséquence désastreuse des charges d’office, qui constituaient* au profit des possesseurs, une sorte d’inamovibilité.
à cheval devant la porte de l’hôtel Groslot, les gardes du roi, comme par mépris , leur en refusèrent l’entrée, et ils furent contraints d’entrer à pied par le guichet. Quelques heures après, Condé était arrêté et le roi de Navarre gardé h vue. Quant à Jérôme Groslot, qui n'était pas prince du sang, il fut appréhendé au corps , et enfermé dans les prisons de la ville. Une commission, composée de trois inquisiteurs :
les curés de Saint-Paul, de Sainte-Catherine et de Saint-Paterne, le
condamna h mort; et François II, pour ne pas "être présent au supplice de l’hôte chez qui il était logé , s’en fut a vêpres ^suivant les uns , suivant d’autres, h la chasse. Toutefois, Groslot ne fut pas exécutée; il parvint à s’échapper et à se retrancher derrière les pontsdetis de son château-fort de l’Isle.
Sur ces entrefaites, le petit roi mourut d’un apostume à la tête, le 5 décembre 1560, dans la grande maison de l’Étape. Alors tout changea d’aspect. Condé sortit de prison , la reine-mère se rapprocha du roi de Navarre , et le bailli contumace rentra en grâce. Son pouvoir fut même accru par une ordonnance des États, qui substitua les baillis de robe aux baillis d’épée dans l’administration de la justice.
Aussitôt après la clôture des États et le départ du roi , les huguenots commencèrent à dogmatiser plus hardiment qu auparavant ; Groslot fit pendre quelques catholiques exaltés et se montra plus remuant . et plus factieux que jamais. Le massacre de Vassy ayant donné le signal de la guerre civile, Condé investit Orléans et descendit à l’hôtel Groslot, qui redevint le siège des conseils et des opérations du parti calviniste. Il fit prêter serment, à leur tour, aux protestants de la ville, changea le gouverneur et le corps des échevins, et fit fermer les cours de l’Université. Pendant près d’une année , Orléans fut occupé militairement par les reitres et les lansquenets allemands et par les bandes de Claude Rouge-Aureille, qui bivouaquèrent dans les églises, profanèrent les reliques, fondirent des canons avec les cloches et battirent monnaie avec l’or et l’argent des châsses et des calices.
Le curé de Saint-Paterne, un des inquisiteurs qui avaient condamné â mort Jérôme Groslot, fut traîné devant le bailli vindicatif, et pendu sur la place du Martroi. Le duc de Guise ayant repris Orléans, le seigneur de l’isle se retira de nouveau dans son château, où il donna asile à ses coreligionnaires persécutés b leur tour. Il fut même obligé de
se démettre de sa charge de bailli d’Orléans, et eut pour successeur François Balzac d’Entragues. Deux ans après, en 1570, un arrêt du parlement, rendu à la requête du procureur-général, le déclara criminel de lèze-majesté au premier chef. Il fut condamné à mort et à la confiscation des biens ; mais la sentence ne fut pas exécutée , et l’arrêt fut révoqué en vertu de la paix de Saint-Germain. Néanmoins, le prévôt d’Orléans le contraignit de fermer le prêche qu’il avait ouvért sur la paroisse de Chécy. Lors de la célébration des noces de Henri de*Béarn et de Marguerite de Valois , Groslot fut invité aux fêtes du Louvre, comme ancien serviteur de la maison de Navarre et comme chef influent du parti calviniste. Il se trouvait donc h Paris lorsqù’eut lieu la Saint-Barthélemi. Il fut avec plusieurs autres, dit M. deThou, long-temps traîné par les rues, et puis jeté dans la rivière, à l'instigation de ceux qui aspiraient à leurs charges et biens. Il laissait un fils et une fille , jeunes encore au jour du massacre, Jérôme et Louise. Jérôme hérita de la haine que les catholiques portaient au nom de sa famille, et il dut, h plusieurs reprises, s’exiler de France pour échapper aux représailles des Orléanais. Il conserva cependant sa terre patrimoniale et le titre de seigneur de l’Isle. Pendant un voyage en Italie , il lia connaissance , à Venise , avec Fra Paolo, l’historien mal intentionné du concile de Trente, qui lui écrivit un grand nombre de lettres italiennes ou latines. Cette correspondance, citée par Amelot de la Houssaye, est entre les mains de M. l’abbé de Torquat, qui saura, h coup-sûr, en tirer parti pour l’histoire de notre province, suivant le vœu exjfHmé par M. Jacob, dans un rapport fait h ce sujet à la Société archéologique de l’Orléanais.
DE L’AUBESPINE (Claude et Sébastien).
La famille de l’Aubespine, originaire de Bourgogne et établie dans le Thymerais dès le XV« siècle, a fourni à la France d’habiles négociateurs. Claude de l’Aubespine, baron de Châteauneuf, né à Orléans, fut le premier qui porta le titre de secrétaire d’État, au lieu de celui de secrétaire des finances, et le transmit à ses successeurs. Il servit son pays avec autant de zèle que d’intelligence sous François Ifr,
Henri II, François II et Charles IX. Le premier de ces princes le nomma, en 4545, un des commissaires chargés d’aller négocier la paix de Ilardelot avec les Anglais, et le second l’envoya, en 1555, aux conférences de la Marck. Claude de l’Àubespine fut encore un des plénipotentiaires de France au traité de Cateau-Cambrésis et il se trouva aux états de Paris en 1559, h l’assemblée de Fontainebleau en 1560; enfin, il n’y eut pas une opération diplomatique de son temps à laquelle il n’eût concouru : ce fut ainsi qu’il s’acquit la réputation d’un des plus habiles négociateurs de l’Europe. •«'
Plus tard, il fut chargé, par la cour, de traiter avec le prince de Condé et les autres chefs huguenots, mais il ne put réussir à les ramener. Le mépris avec lequel ils le traitèrent, le dépit de n’avoir pu réussir dans ses négociations et la vive douleur qu’il ressentait de l’état de la France, déchirée par les factions, lui causèrent une maladie mortelle. En 4567, quelques jours avant sa mort, Catherine de Médicis, dont l’ambition ne respectait pas même les derniers moments du moribond, vint le consulter le jour de la bataille de Saint- Denis. L’Aubespine lui proposa des mesures fort utiles dont elle fit son profit, et mourut quelques heures après.
Son frère puîné, Sébastien de l’Aubespine , comme lui né à Orléans, devint évêque de Limoges. Il fut produit h la cour de bonne . heure, et son mérite personnel, aidé par%la faveur dont jouissait Claude, le fit choisir pour plusieurs ambassades. Il fut d’abord envoyé chez les Suisses, puis auprès de la reine de Hongrie, ensuite chez l’électeur de Saxe, où il demeura jûsqu’en 4554. Ce fut lui qui ménagea avec l’amiral Coligny la trêve conclue près de Cambray en 4556. Il fut enfin envoyé comme ambassadeur auprès du nouveau roi d’Espagne.
La guerre qui recommença en 4557 le fit revenir en France. Il ne garda qu’un an sa charge de maître des requêtes et fut nommé successivement évêque de Vannes, puis de Limoges. Il possédait les abbayes de Mascay, de Basse-Fontaine, de Pontoise, de Saint-Martial, de Limoges et de Saint-Éloi-de-Noyon. Les auteurs de Ixi Gaule chrétienne y joignent encore celle de Saint-Mesmin, près Orléans.
La dignité d’évêque n’empêcha pas Sébastien de l’Aubespine de se ' donner tout entier a la diplomatie. 11 retourna en Flandre pour trai-
1er (le la délivrance du connétable de Montmorency, détenu prisonnier depuis la bataille de Saint-Quentin. Après beaucoup de démarches, il obtint que Montmorency serait conduit a Dourlens et y demeurerait jusqu’à la paix. Il assista aux conférences qui se tinrent à ce sujet, quoiqu’il ne fût pas du nombre des plénipotentiaires. La mort de Henri II le fit partir de Bruxelles, où il était resté auprès du roi d’Espagne, mais Français II le renvoya de nouveau vers ce prince, et, à la suite de ces négociations, le nomma de son conseil privé. En 4567, Charles IX lui confia le soin de renouveler alliance avec les Suisses, et de là il alla en Angleterre avec Montmorency, de Birague » et de Foix pour négocier avec 'la reine Élisabeth d’Angleterre ; il continua ainsi de participer aux plus grands événements de l’époque jusqu’en 1577. Disgracié du roi Henri III, auquel on l’avait représenté comme favorisant secrètement les Ligueurs, il se retira dans son diocèse et y mourut presque oublié en 1582. Le Laboureur fait un grand éloge de Sébastien de l’Aubespine ; il l’appelle personnage d’un grand mérite dans les lettres et dans le maniement des plus importantes affaires de l’État. On a de lui Mémoires et Ambassades : plusieurs de ses lettres ont été publiées dans les Preuves de V Histoire de Navare et de France , par Auguste Galland.
Ch. -F. L.
BAZIN ,(JEAN) > résident en Pologne.
Jean Bazin était né à Blois, d’une bonne et ancienne famille , le 25 septembre 1558. Lorsqu’il fut en âge de prendre une charge, il acheta celle de procureur du roi à Blois. A la suite de troubles qui éclatèrent dans cette ville , il fut obligé d’aller à Paris pour se justifier des accusations de ses ennemis. Il se compromit bien davantage encore aux Etats d’Orléans de 1560, en émettant une opinion favorable au prince de Condé , et il aurait couru de grands dangers sans la mort subite de François IL
Jean de Montluc , évoque de Valence , ayant été chargé par Catherine de Médicis de négocier auprès de la diète de Pologne, pour faire obtenir au duc d’Anjou la couronne de ce pays, ce prélat, « ne sa- « chant comment entreprendre à lui seul une négociation si difficile, « rencontra dans la rue Bazin, qui estoit procureur du roy en la
* ÉB s
« prévosté de Bioys , homme de bon entendement et bien versé aux « lettres, lequel il. retira et emmena avec luy (1). »
Il l’envoya d’abord à Calesch, où la diète devait se tenir. Bazin y harangua publiquement les seigneurs palatins, et, comme il savait parfaitement la langue latine, il se fit écouter avec beaucoup de plaisir et d’applaudissement dans une assemblée où le latin était encore la langue officielle et diplomatique.
Il fut moins heureux dans sa mission auprès du palatin de Wratislavie, où il trouva les esprits peu disposés en faveur du duc d’Anjou, parce que le fils de ce seigneur, qui s’était trouvé à la journée de la Saint-Barthélemi , avait prévenu son père contre la cour de France.
« Et ne s’en faut point esbahir ; car cette nation déteste « l’effusion de sang, si ce n’est contre les ennemis déclarez.
« Toutefois, ajoute Ghoisnin, ledict palatin, qui de soi est de
« douces mœurs , ne laissa pas de recueillir ledit Bazin fort honore rablement. »
Quelque temps après (1573), M«r de Valence députa son secrétaire d’ambassade dans la petite Pologne, où il travailla avec zèle et adresse à faire des partisans au duc d’Anjou.
Ce prince ayant été élu, Bazin revint en France pour rendre, compte au roi de sa mission. Charles IX en fut si satisfait qu’il le renvoya en Pologne avec le titre de résident. Il dissipa les factions qui commençaient à se former parmi la noblesse et les brigues des partisans de l’empereur. Les lettres qu’il adressa h la cour de France pendant sa mission témoignent de sa prudence et de son habileté diplomatique. Après que Henri fut installé roi de Pologne , Bazin revint dans sa patrie et se fit calviniste. Malgré la faveur dont il jouissait auprès du roi, il ne tarda pas à reçevoir quelques avertissements qui le firent craindre pour sa sûreté personnelle. Rentré en grâce une première fois par le crédit de quelques-uns de ses amis, il ne put obtenir néammoins une nouvelle mission. Quelque temps après de nouvelles persécutions le forcèrent à s’exiler du royaume, et ce fut k grand’peine qu’il obtint de rentrer dans sa ville natale, où il mourut d’un accès de goutte l’an 1592.
(1) Mémoire s de Choisnin (1372).
DORLÉANS (Louis).
Dom Gérou s’excuse naïvement (l’admettre dans sa galerie biographique Louis Dorléans, qu’il met sur la même ligne qu’Etienne Dolet et Geoffroy Vallée. « Les uns ont insulté la divinité, l’autre a insulté la « majesté de son souverain qui en est la plus vive image. » Il était , dit-il, parent d’un François Dorléans , libraire , massacré comme huguenot à la Saint-Barthélemi. Né à Orléans, vers 1542, il étudia d’abord en l’Université de cette ville, puis alla à Paris, où il prit pour professeur Jean Daurat. Il se livra d’abord à la poésie , dont son maître lui avait inspiré le goût, et publia des poésies fort mauvaises, même pour l’époque; il se déclara bientôt l’ennemi des protestants et s’acquit ainsi une sorte de réputation dans le parti opposé. Il fut un
des premiers ligueurs et fut choisi pour remplir la place d’avocatgénéral , lorsque son parti fit arrêter les membres du parlement restés fidèles h la cause du roi.
Ce fut alors qu’il publia plusieurs pamphlets, où , selon l’expression de d’Aubigné, il se montre disert dans la médisance et habile à dire cruement les plus grandes infamies . Henri III venait d’être assassiné , Louis Dorléans se déchaîna contre sa mémoire et contre les prétentions de Henri IV. Lors de l’extravagante procession de la Ligue il y parut dans un équipage assez singulier. Voici ce qu’en dit l’auteur de la satire Ménippée : « Après les moines encapuchonnés et
« armés cheminait, faisant l’arrière-garde, un assez malotru person- « nage , que l’on disait un avocat fol , armé d’un vieil corps de cui- « rasse de fer-blanc , une bourguignote d’Auvergne panachée et en- « harnachée d’un superbe trophée de plumes de paon , une fourche « fière sur son épaule gauche, le bec tirant contre bas en forme de « sergent de bande. »
Cependant Louis Dorléans parut se repentir de ces excès , et l’état misérable où la ville de Paris était réduite ne contribua pas peu à refroidir son enthousiasme pour la Ligue. Il osa , le premier, reprocher au duc de Mayenne son manque de foi et parler de la nécessité de traiter de la paix. Cet acte de courage fut sans effet et Dorléans publia de nouveaux libelles, où il démontra, en termes virulents, V incapacité et l’indignité de Henri de Bourbon l'usurpateur.
Les Etats de la Ligue se tinrent en 1595: Louis Dorléans s’y distingua par ses emportements et son fanatisme. Mais déjà le ridicule avait tué son parti. On se disait qu’il n’y avait dans tout le parlement que cinq vrais ligueurs, y compris les deux avocats-généraux Lemaître et Dorléans, et l’épigramme suivante, composée sur ce dernier, courait tout Paris :
Si pendre tu voulais , tu ne ferais que bien ;
Puisqu’on ne peut avoir de toy miséricorde.
Mais , si tu veux sauver quelque peu de ton bien,
Va te jeter en l’eau , tu gagneras la corde.
Lorsque Henri IV eut prononcé son abjuration , Dorléans , qui en prévoyait le résultat , crut pouvoir l’empêcher en publiant le Banquet du comte d’ Arête, ouvrage si odieux qu’il fut désapprouvé des ligueurs eux-mêmes. L’auteur voulait y prouver que l’abjuration du roi n’était qu’un acte politique, et qu’»7 fallait livrer les prédicans à ïinquisition d’ Espagne , pour en faire une offrande à Saint-Jacques-de-Galice, ou les traîner sur place de Grève, attachés comme fagots depuis le pied jusqu’a u sommet d’un arbre, et mettre le roi dans le muids où Von met les chats pour en faire un sacrifice agréable au ciel et délectable à toute la terre.
On comprend qu’après avoir publié un tel libelle, Dorléans ait cru devoir s’exiler lorsque la capitale ouvrit ses portes au roi , il se retira à Anvers, auprès de Scribanius , recteur des jésuites; ils composèrent ensemble l’ Amphitheatrum honoris , apologie de la Société de Jésus , où le régicide est enseigné à chaque page. Dorléans avait conservé des relations à Paris ; au bout de neuf ans d’exil , il tenta d’y revenir et obtint, par l’entremise du P. Cotton, confesseur du roi , des lettres de grâce accordées à son repentir. A peine de retour, l’incorrigible ligueur tint des propos séditieux, fut arrêté et enfermé à la Conciergerie, où il demeura trois mois. Iieuri IV le fit relâcher : « C’est un méchant homme , dit ce prince , mais il est revenu sur la « foi de mon passeport, je ne veux pas qu’il soit maltraité. On ne « doit pas plus lui vouloir de mal et à ses semblables qu'à des fu- « rieux quand ils se frappent, ou à des insensés quand ils se pro- « mènent tout nus. »
Dorléans publia son remercîment au roi , où il dit autant de bien de
ce prince qu’il en avait dit de mal. Ce n’est plus le sujet rebelle qui prêche hardiment la guerre civile, cest un pauvre homme content de rentrer dans sa patrie et d'être rendu au résidu de ses enfants , autrefois au nombre de cinq , mais dont la moitié étaient péris pendant son exil. Il raconte qu’à sa sortiç de prison il rencontra , aux Tuileries, le roi accompagné. de la reine et de sa cour; ce prince, qui était la bonté même , « liti permit de venir lui faire la révérence et « lui dit qu’il le tenait pour homme de bien, en l’exhortant à le de- « venir davantage. » Il faut croire que le malheur avait entièrement corrigé Dorléans et qu’il regrettait sincèrement la part active qu’il avait prise à la Ligue, car le fougueux pamphlétaire devint le plus ardent panégyriste du roi , contre lequel il avait vomi tant d’injures. On a peine à reconnaître, dans le vieux ligueur, bateleur et méchant homme dont parle Guy Patin , l’auteur des deux épitaphes suivantes, composées au sujet de la mort de Henri IV :
Gi-glt un roi plus grand que n’est la terre et l’onde,
Qui vécut et finit avec tant de renom ,
Qu’encore qu’il fût mort, les lettres de son nom,
Gouvernent dans la terre et font trembler le inonde !
Voici l’autre :
Toutes les vertus font le deuil D’Henry, seul l’honneur des histoires;
* L’univers sera son cercueil
Ses titres seront ses victoires.
On voit que son talent poétique était loin d’égaler sa reconnaissance.
Parmi les nombreuses pièces de circonstance inspirées par ce malheur public, nous préférons ce sixain qui est prophétique comme une centurie de Nostradamus :
* Il ne faut plus nommer Henry les roys de France,
La mort par deux couteaux et un esclat de lance A tué trois Henrys : l’un joustant à cheval,
L’autre en son cabinet, le tiers en son carrosse.
Cinq roys du nom de Jacque ont fait croire à l’Escosse Qu’il y a dans les noms quelque secret fatal.
Guy Patin ajoute, en parlant de Louis Dorléans : J’ai beaucoup connu te personnage ; il a laissé deux enfants, dont l’un était aveugle et V autre